mardi, 01 septembre 2009

Mardi

Il s’assoit dans le train, pour une fois à l’heure. Les portes se referment lentement, la vitesse défile. Paysage de murs, puis de champs. Dix minutes de vie, une parenthèse trop brève, qui pourtant laisse son empreinte, légère, indéfinissable, mais têtue, sur l'âme, chaque matin. Il regarde l’intérieur du wagon sans le voir. Il ne sortira pas son journal aujourd’hui. L’heure n’a pas sonné au clocher du village. Les pensées défilent, comme la vue à travers les fenêtres : prise de sang effectuée, les choses à faire et à défaire, tel un ouvrage de Pénélope. L’odyssée de son mari avait été certes bien différente de la sienne, matinale. Grincements aigus des freins, c’est déjà la ville. Ciel gris, ça faisait longtemps. Il franchit les portes de l’immeuble de verre, en essayant de ne pas regarder les visages sombres déjà attroupés dans le hall.

 

Elle ouvre sa boite, la lettre attendue n’est pas à l’intérieur. Elle plisse ses lèvres de déception. Elle ne sait pas encore que la missive espérée arrivera le lendemain, trop tard. Elle soupire d’un air un peu excédé, remonte dans l’ascenseur en jetant un coup d’œil distrait sur l’enveloppe bigarrée du prospectus publicitaire.  De retour dans son studio, elle allume une cigarette. Assise à la table de la cuisine, elle contemple la cour en contrebas. Elle va devoir bientôt reprendre le train, dans quelques jours. Elle n’en a pas envie. Mais à l’autre bout des voies, son devoir l’attend. Elle ferme les yeux, elle a des doutes sur ses chances, sa valeur, sur elle-même. Chaque nuit le même silence bruyant d’avions et d’aéroplanes inventés, de trains ratés et de départs faussés. Elle s’accroche à sa vie, telle un petit soldat courageux.

 

Il roule sur la route, il se demande pourquoi il ne ressent aucune anxiété, aucune inquiétude, ce matin. L’usure du quotidien s’est transformée en usure de la routine des années. Il soupire. La couleur du ciel lui fait penser, de façon incongrue, que l’aurore n’atteint jamais les salles d’opération, les parkings souterrains et les métros. Tout à l’heure, ce sera la valse des souhaits et des regrets. S’asseoir au milieu de trois cent personnes, écouter parler, le cœur ailleurs, souvenirs ? Projets ? Une partie seulement de la page est blanche chaque matin. A quoi ressemblera sa nouvelle année ? Les lignes n’en sont pas dans le marc de café, mais quelque part là, sur une feuille, enfouie dans une chemise en plastique.

 

Elle entre dans le bureau froid, derrière celui-ci qui, dans quelques minutes, ne sera plus pour elle, que celui-là. Elle a une boule au fond de la gorge. Une mouette au fond du cœur, qui se débat mais n’ose pas lancer son cri. Il fallait en arriver là. Elle regarde l’homme derrière le bureau, qui leur parle droits, partage, argent, obligations. Elle se dit qu’il fallait franchir ce pas, qu’elle ne voudrait pas revenir en arrière, mais elle jette tout de même un regard pardessus son épaule. A sa droite, cet homme qu’elle a trop longtemps considéré comme un enfant. Il est amaigri mais arbore un air buté et résolu, qui l’infantilise encore plus. Se raidissant contre une bouffée de tendresse tardive, elle détourne les yeux, se dit qu’elle aussi, doit arborer un masque dur. Tout à l’heure, lorsque les signatures seront apposées, elle ressortira en se disant qu’un pan de sa vie s’est encore effrité en échec. Elle continuera d'avancer, fière, en refoulant ses larmes.

 

 

Il se retourne, en plein milieu de son rêve, pousse un gémissement très léger. Son corps est lourd de la fatigue accumulée dans la journée, ses mains sont rêches et brûlées, ses muscles douloureux. Le nuage des cauchemars pèse sur lui, le guette. La culpabilité, enfouie lors des moments conscients, clapote et filtre toujours, goutte à goutte, dans les instants d’inconscience. Rêves flous et brumeux à l’amertume insaisissable. Il a peur de ces moments-là, contre lesquels il ne peut lutter. Dans son sommeil, sa main glisse machinalement sur le drap, en quête de la chaleur douce et réconfortante de la peau de sa femme. Elle frissonne à son contact, puis se détend. Elle  était éveillée. Yeux ouverts, elle médite en contemplant la nuit.

 

Dans le silence de leur respiration, les chiffres lumineux du réveil glissent sur mercredi.

lundi, 04 mai 2009

Vaisseau nocturne

Par principe, je ne regarde jamais les chiffres lumineux du réveil lorsque cela arrive, mais je suis persuadé que le moment doit toujours se situer dans les mêmes eaux. Dormantes.

 

Le rêve s’interrompt. Assez net. Sans heurt véritable. Pas de sursaut ou de cœur qui bat. Je pense aux derniers grains d’un sablier qui s’émiettent, parcimonieusement, lentement. Il n’y en a plus, tout à coup. Le voyage ralentit, s’arrête, et je me retrouve dans le noir, yeux toujours clos. Les dernières images s’estompent, le signal radio-rêve faiblit, s’éteint. Les personnages perdent leurs contours, leurs couleurs, leur bande-son, rapetissent, disparaissent. Eux vont continuer sans moi. Vers où ? Mystère. Je reste déserté par eux, pour reprendre contact avec l’autre côté du miroir : la chaleur de la couette, la courbature de mon épaule ou de ma jambe un peu ankylosée, car je reposais sur elle.

 

Je me retourne lentement, sans faire de bruit. Quelquefois, j’entends sa respiration paisible, quelquefois pas. Dans ces cas-là, j’étends toujours, dans l’obscurité, une main hésitante et légère, à travers l’espace du lit. Légère, légère. Ne pas le heurter, ne pas le réveiller, surtout. Mes doigts effleurent son dos chaud. Quelquefois, une mèche de cheveux doux. Ma main recule aussitôt. Chut,  mon TiNours dort. Chut, il se repose, mon Petit Homme. Repos bien mérité, après, avant l’interminable journée de travail. Lundi, mardi, dis, c’est marre, toujours travailler alors qu’on est si bien  chez soi, à vaquer à nos occupations, à deux. Mercredi, jeudi, je dis, quand c’est qu’on arrête ?

 

Mes paupières sont restées closes. Si le jour pointait, je le saurais, je le sentirais, à une variation infime de la vibration de la lumière sous mes cils. Le moment n’est pas venu. Quelle heure peut-il être ? Six heures ? Et quart ? Veux pas le savoir... J’ai envie de reprendre le voyage. J’invoque la torpeur. Je remonte dans mon Chronoscaphe. Un véhicule de mon invention. Transparent, ovoïde. Légèrement fuselé, avec des courbes arrondies et élégantes. A l’intérieur, en manipulant une des commandes, on peut rendre l’extérieur invisible. S’asseoir confortablement, démarrer et laisser le vaisseau partir, lentement d’abord, puis à pleine vitesse. Dans le cocon, on ne sent rien. On ne sait pas où l’on va. C’est cela le but. Destination nulle part. Laisser filer les pensées sans les organiser. Glissade sans objectif, ni chute. Juste glisser, dériver. Se laisser emporter par le courant, sans résister.

 

Au fil de l’eau, quelquefois, sans crier gare, des écueils affleurent, des obstacles surgissent. Pensées aiguës, vives, acérées. Soucis récurrents, comme une brûlure qui éveille. Le Chronoscaphe éclate, le fleuve disparaît. Je me retrouve sur la rive froide, sur... le drap. Bras et jambes étalés, comme une étoile de mer. Soupir. Chasser la brume des pensées malsaines, se retourner, se blottir au creux de l’oreiller pour étouffer les nuages noirs de l’esprit. Respirer, bien à fond, posément. Haleter, même, si le sommeil tarde à revenir. J’ai lu quelque part une fois qu’un excès d’oxygène a tendance à engendrer une certaine torpeur. C’est justement ce que je cherche. Réintégrer mon nid de paresse. Mon cocon d’oubli. Ma bulle de bien-être. Respire, respire, respire.

 

Quelquefois, je pense à la dame. Elle s’appelle Arwenn. Elle a de longs cheveux bruns, ondulés. Son visage est jeune et très doux. Elle a une longue robe mauve, ou indigo, enfin c’est toujours dans des tons bleus foncés. C’est un tissu très fin, très usé. Elle est là, elle me sourit. Elle est calme, elle veille. Inaltérable, éternelle, sereine. Elle me prend dans ses bras, parle assez peu. Elle chuchote, plutôt. Qu’est-ce qu’elle dit ? Que si je ne peux pas replonger dans les rêves, mon Chronoscaphe est bourré de livres. Je n’ai qu’à choisir, et me laisser sombrer dans la lecture.

 

Cette bibliothèque est à deux niveaux. Je peux y prendre les livres que j’ai déjà lus, de l’autre côté du sommeil. Repasser les détails un par un. J’ai une excellente mémoire pour cela. Mais ce procédé-là, c’est pour les cas lourds d’insomnie. Lire sans allumer la lumière. Paradoxalement, quelquefois, la vigilance s’émousse. L’histoire se délite, se dilue, se fond dans l’assoupissement.

Le niveau le plus intéressant de la bibliothèque, il se situe au-dessous, dans une zone intermédiaire très floue, mince, fragile et ténue, entre veille et sommeil. Il contient les livres que j’ai écrits, ou plutôt que j’écris, en temps réel, à la vitesse de la pensée. Ce niveau-là, je peux quelquefois y parvenir (et y ralentir, un peu) lorsque mon ascenseur remonte, lentement, de l’inconscience vers l’éveil. Mon esprit fourmille de mots, de phrases. Ce ne sont déjà plus des rêves, et ce n’est pas encore la réalité. C’est un moment rare, dont je raffole. Les paroles, répliques, ont une vie qui leur est propre. Je peux les initier, et les regarder se dérouler, fleurir, sans avoir de contrôle sur elles, une fois que je les ai fait naître. C’est fascinant. Un peu comme de planter une graine, et la voir se transformer en plante en vitesse accélérée. La célérité est stupéfiante. C’est moi qui parle, pense, pense, écris, mais à un rythme étourdissant. Il n’y a pas de sens aux mots, pas de signification aux phrases, aucune notification à la rumeur que j’émets et que j’écoute. Seulement du rythme, comme une musique qui vient du fond de moi, et que je laisse jaillir, comme une source. Je ne dors plus, je ne veille pas. Je suis là, entre le fond et la surface, à contempler, fasciné, ce chant issu du tréfonds de moi-même. Je sais que ça ne durera pas. Je suis en train d’accompagner les courants, dans leur mouvement ascendant inexorable.

 

Minutes sans dimension où j’ai l’impression de plonger au plus profond de moi-même, avant d’émerger à la surface, tout droit, comme un nageur qui remonte debout.

 

Et, cette fois, c’est la bonne : le volet s’ouvre, le jour fait lentement irruption dans la chambre. Le radio réveil se déclenche toujours avec trente secondes de retard sur le volet. Derrière moi, bibliothèque, Chronoscaphe, Arwenn disparaissent rapidement dans leur néant. Je me retourne, paupières toujours obstinément closes, pour poser ma main, pleinement cette fois, sur la peau de mon TiNours qui se réveille lui aussi, qui revient de ses contrées-sommeil, n’appartenant qu’à lui.  Sa chaleur, son odeur. Grognements, mots gentils du matin, souffles mêlés. Et puis, je daigne enfin desserrer les paupières. Je veux que ma première couleur du jour soit le vert feuille de son regard qui s’ouvre sur moi.

 

st_thomas_3.jpg