jeudi, 27 août 2009
L'état de garce
L’an dernier, à peu près à la même époque, j’avais (trop) longuement discutaillé ici sur les images qu’évoquaient en moi les divers noms donnés aux homosexuels (comme "ils" disent, mais qui diable sont ces "ils" à la fin... ?). Un exercice dont je raffole, quel que soit le mot. J’avais même embrayé sur les diverses façons de désigner son « conjoint » lorsqu’on est homo, gay, pédé, etc.
Depuis quelques jours un autre mot me trotte en tête : garce. Je suis moins concerné (quoique...) mais tout aussi intéressé. Quelques échanges en commentaire avec des amies m’ont fait gamberger sur le terme...
Avant de livrer mes réflexions personnelles sur le terme, je suis tout de même allé faire une petite reconnaissance, dans des dictionnaires divers et sur internet. Il résulte de tout cela, (le Larousse en est une bonne synthèse d’ensemble) qu’une « garce » est une « femme, fille, désagréable, méchante » « terme injurieux et très grossier. Se dit d’une femme débauchée ; chipie »
Chipa du tout d’accord. Mais bien sûr, encore une fois, cette analyse n’engage que moi.
D’abord, étymologiquement, « garce » est simplement le féminin de garçon, et ce mot signifiait jeune fille. XVIe siècle : « Le masle est gars à quatorze ans, et la femelle est garce à douze » (LOYSEL dans le Glossaire.)
Dans un canton du Vendomois, où elle séjourna quelques jours, on dit, paraît-il de Madame de Staël que c’était « une fameuse garce », et c’était un éloge. Entendait-on par là « une femme proche d’un homme par ses qualités »... ? Honoré de Balzac, dans « Les Chouans », écrit : « Cette tendance à prendre les mots en mauvaise part produit de fâcheux effets. Garce avait un sens très bon, on l'a rendu déshonnête ; il a fallu prendre fille. Aujourd'hui fille est devenu déshonnête à son tour en certains cas ; on ne peut plus dire une pension de filles ; il faut dire : de jeunes filles ou de jeunes personnes ; où s'arrêtera-t-on ? »
Mes investigations sur internet m’ont aussi fait découvrir que « la Garce » est le titre français d’un film de King Vidor « Beyond the Forest » tourné en 1949, où Bette Davis incarne, paraît-il, une femme moralement horrible. L’ensemble est tiré d’un roman de David Loomis dont je connaissais « Dark Passage », pour avoir préparé le cours de toute une année sur l’œuvre, en pure perte (il n’était pas réédité). Bref. Ce qui est intéressant, c’est qu’ il y a un personnage de garce fatale dans « Dark Passage » aussi, et apparemment les vamps sans scrupules étaient très à la mode dans les années 50.
J’ai eu également l’idée de chercher du côté des traductions, dans les langues que je connais. En anglais j’ai trouvé « bitch » « cunt » et « vixen ». « Bitch » et « cunt » sont selon moi très connotés « salope ». « Vixen » m’a fait sourire, je l’associais à des femmes à gros seins depuis les films de Russ Meyer, Ultravixens, Megavixens et Cie. Mais il est vrai que, outre leurs fortes poitrines, les nanas dans ces films exhibent des mœurs très relâchées. Connotations sexuelles donc, ne collant pas tout à fait, selon moi, à la « garce » française. En Italien j’ai trouvé « vacca » qui m’a beaucoup fait rire (pauvres bêtes...), mais aussi « puttana » (à peine connoté...), ainsi qu'un mot intéressant : « donnaccia » avec le suffixe servant à donner un sens péjoratif aux mots, accolé à « donna » que tout le monde connaît.
Eh ben non, pour moi une « garce » n’est pas une salope. Enfin pas salope dans le sens sexuel, ou méchant, voire les deux à la fois, où on l’entend actuellement. « Garce » est souvent associé à « petite », ce qui est intéressant. Une petite garce, fait penser à une adolescente se jouant des adultes. Une ‘chipie’ me ferait plutôt penser à une gamine, quoiqu’on retrouve ce terme là, souvent associé à ‘vieille’, aussi. « Vieille chipie » c’est amusant. Pour en revenir à « Garce », le terme évoque pour moi une nana capable de jouer des tours pendables (ce que l’on peut réprouver) mais toujours avec un côté rigolo et bon enfant. Le « A » a pour moi la sonorité du rire, et la gutturalité du « R », derrière, rend la rigolade sarcastique. Si l’on appuie fort sur la première syllabe, je vois jaillir une petite peste rigolote qui se tord de rire aux dépens des uns et des autres, mais qui peut finir par faire rire elle aussi. Qui agit dans son intérêt, oui, mais sans forcément écraser les autres. Si elle le fait, elle passera du côté obscur de la force et redeviendra une banale « salope ».
Après relecture de mon laïus, je me dis qu’il pourrait paraître terriblement misogyne. Qu’on ne s’y méprenne pas. Je ne crois pas que ce soit ma faute. Les mots sont, qu’on le veuille ou pas, connotés selon leur genre, féminin ou masculin. Ainsi un salaud n’est pas vraiment l’équivalent masculin d’une salope. « Chipon » ça n’existe pas, quant à « garçon », il n’est pas du tout connoté. De la misogynie du langage. Il existe bien sûr d’autres termes pour descendre les mecs, mais ils ne fonctionnent pas sur les mêmes bases.
Enfin, il n’empêche. Moi les « garces » j’ai tendance à avoir de l’affection pour elles.
(Note dédiée à Dame KarregWenn)

21:49 Publié dans Lancelot se marre | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note | Tags : garce, chipie, salope, sémantique
dimanche, 17 août 2008
Sémantique et homophobie
En discutant sur un réseau de mecs l’autre jour, j’étais tombé sur un Italien avec qui j’avais engagé une conversation à bâtons rompus. Mais, alors que tout se passait très bien et que nous discutions agréablement, me semblait-il, au bout de vingt minutes, le voilà-t-il pas qui a interrompu brutalement la conversation :
« Preferisco fermare qui. Ciao »
« Ma perché ??? »
Il faut dire qu’avec mon caractère enculeur de mouches (entre autres…) je ne peux pas supporter qu’on me claque la porte au nez sans connaître le pourquoi du comment, et les tenants et les aboutissants…
A force d’insister, il a fini par me dire « A me piaciono soltanto gli attegiamenti virili, anche nelle parole »
Il recherchait un mec qui ait une attitude de MEC.
En termes plus clairs, il n’aime pas les folles. Bon, sur ce point, il ne pouvait se baser ni sur mon physique, vu que je n’avais pas branché pour lui ma cam et que donc il n’avait pas encore eu l’occasion d’admirer ma perruque Dalida et mes faux cils. D’autre part nous ne parlions pas au téléphone, et il ne pouvait commenter ma voix, roucoulant façon Mylène Farmer.
Alors quoi ?
J’ai fini par comprendre que deux termes que j’avais employés dans la conversation l’avaient « choqué ». Ah bon, lesquels ? D’abord, pour désigner TiNours, j’avais dit ‘Mio marito ‘ . Ca lui a pas plu, à l’autre. Alors quel terme aurais-je dû employer ? ‘Mio compagno’ me répond-il, du bout des lèvres et à contrecoeur…
Et c’est là que je voudrais marquer une pause et prendre le monde à témoin. Je repense à l’intéressante note que Christophe avait rédigée l’autre jour, intitulée ‘Des folles’. Il y écrit notamment, avec beaucoup d’humour :
« Certains cherchent avec beaucoup de détermination ce qui, selon eux, ressemble le plus à un hétéro. D'aucuns trouveront un rasé au Cox, d'autres une chemise de bûcheron au Quetzal. Pour quelques-uns (de plus en plus ?), il s'agira d'attraper un des musclors sur podium du Raidd ou un ours duveteux du Bear's Den... Constructions psychosociologiques de la virilité dans lesquelles il vaut mieux ne pas trop s'enfermer selon moi, au risque de se rendre extrêmement malheureux. »
Eh ben voilà. On est en plein dans cette paranoïa-là. D’autant plus exacerbée selon moi, que cette fois il ne s’agit même pas de look, mais des « bons termes » à employer dans la conversation. Si on vit avec un mec, il faut parler de lui en disant « mon compagnon » et non « mon mari ». Pourquoi, au fait, si l’on cherche un peu à gratter ? Est-ce parce qu’il n’existe pas de « mari » pour des homos, au sens légal du terme ? Outre le fait que TiNours et moi sommes pacsés et que je ne vais tout de même pas l’appeler « mon Pacsou » (même si c’est mignon au premier degré, c’est limite grotesque au second), quand je passe en revue la liste des termes possibles, aucun ne me paraît convenir :
« Mon Compagnon » ça me fait penser à compagnon de lutte, compagnon de maquis, compagnon de la chanson, même. Ca a un côté emphatique et solennel que je trouve grotesque, en l’occurrence. Ca fait penser à deux personnes, ou plus, qui avancent main dans la main, sur fond de Marseillaise. Des personnes qui sont là uniquement pour s’entraider, et sans amour. Or amour il y a.
« Mon Copain » ça fait ado pré-pubère, ça fait « génération podium », ça a un côté « jeune bênet » que je pense avoir dépassé, à mon âge.
« Mon Ami » (en précisant bien ‘ami-i’) : summum de la déshydratation.
« Mon Mari » pour en revenir à ce que je disais plus haut, c’est vrai que c’est faux d’un point de vue légal. Mais il ne faut pas oublier non plus que je parlais italien, et donc que j’ai utilisé le terme que je connaissais et qui me paraissait le plus approprié.
‘Mon conjoint’ ou ‘mon époux’ sont trop « connotés hétéros », à mon goût.
Reste « mon Mec ». C’est de loin le mot que je préfère dans ce contexte, et celui que j’emploie le plus souvent. Ca a une connotation vaguement agressive et, justement, « virile » (puisqu’on en est là) qui me plaît bien.
Je tiens à préciser que l’analyse que je viens de faire ici est bien sûr totalement subjective et n’engage que moi. On a tout à fait le droit de préférer tel ou tel autre terme, selon sa sensibilité propre. Mais moi, je n’impose rien à personne, et je ne sortirais pas un cruchon d’eau bénite si un copain me parlait de son mec en me disant « mon compagnon ». Je me retiendrais même de sourire, je crois.
Pour en revenir à ma conversation avec l’Italien en question, j’ai aussi commis la grave erreur d’utiliser le mot « frocie » en parlant des homos en général. Faute lourde de conséquences. Par la suite, d’autres copains italiens m’ont expliqué que pour parler des homos en Italie, on dispose du terme archi -galvaudé de ‘gay’ et … de rien d’autre. ‘Frocio’ au masculin, c’est un peu péjoratif. ‘Frocia ‘ c’est encore pire. Peut-être que Farfalino, s’il lit cette note, pourra éclairer davantage ma lanterne, mais voici mon interprétation personnelle : en gros, pour simplifier, « frocio » = « pédé » et « frocia » = « pédale » (avec ce que cela véhicule de nuances dans chaque cas). Et alors que j’utilisais ça tout à fait innocemment dans la discussion, sans vouloir aucunement choquer ni offenser (je parlais d’ailleurs en général, et je n’ai à aucun moment interpelé mon interlocuteur en lui disant « tu sei una frocia ») cela l’a (presque !) fait tomber évanoui et battre en retraite en brandissant un crucifix. Pour avoir employé ce terme, je me classais inévitablement dans la catégorie des follasses et plus aucun dialogue avec moi n’était possible.
Je m’en suis remis. Outre le fait que le mec en question ne présentait pour moi aucun intérêt (en tout cas pas sexuel) sinon le fait de pouvoir me payer une belle bavette en italien, tout ça m’a fait réfléchir à l’homophobie latente du langage.
Ici encore, je vais glisser sur ce que je connais mieux, le français. De quels mots disposons-nous pour désigner « les hommes qui aiment les hommes »?
« Homosexuel » ça pue le Larousse médical. C’est un terme qu’on peut éventuellement employer lors d’un coming-out pour rassurer les parents en leur laissant penser qu’il s’agit d’une grippe, mais pas un terme à utiliser de façon courante.
« Gay » personnellement, j’ai horreur de ça. Je ne crois pas avoir jamais prononcé la phrase « Je suis gay ». Ca fait trop anglo-saxon. Et puis, si au moment où je le dis, je suis un gay triste (ça arrive aussi…) cette litote m’ennuie.
« Homo » : mouais, bofff. C’est un peu mieux que ce qui précède, mais guère. Ca fait Bonux, ça fait Ajax, ça fait Ariel. Comme si je sortais d’une machine couvert de mousse avec des bulles s’échappant de mon nez et de ma bouche… Désolé, je suis issu de la génération-pub….
Reste « pédé ». Ca c’est un mot sur lequel la population reste terriblement divisée. Ma sœur, ça la fait bondir. Trop connoté, pour elle. Et puis invariablement, à une époque, y avait la cohorte des autres « pédés » justement, qui aimaient jouer à Maître Capello quand je prononçais ce mot devant eux… « Tu sais d’où ça vient… ? c’est le diminutif de… » Je les coupais immédiatement, ça m’horripilait, ce ton docte « Oui oui, pédéraste, ça veut dire qu’on aime les enfants, et c’est une perversion avec laquelle on ne doit pas amalgamer la communauté des « gays » et pati et pata. Oui, oui, oui….. ! Je sais je sais »
Eh ben moi, encore une fois, par provocation inconsciente (peut-être, je veux bien l’admettre), c’est, dans la liste, le terme que je préfère. J’aime dire « Je suis pédé », il y a encore là-dedans une certaine forme de « …et j’assume » « …et ça me plaît » « …et je vous emmerde » « …et je suis un mec quand même » « …et j’ai pas peur des mots » que j’affectionne.
Au final, il est marrant de constater que, bien sûr, les mots n’ont de connotations (homophobes ou pas, mais on peut élargir le débat) que celles qu’on veut bien leur laisser prendre, dans notre bouche. On pourrait aussi disserter à l’infini sur les nuances entre nègre et black, meuf et nana, etc etc… Bon, je me cantonne à ce que je crois connaître. Mais finalement, le fait que l’on hésite tant entre plusieurs termes, dont aucun n’est pleinement satisfaisant, au fond, traduit bien une certaine forme de malaise sur certains sujets, dans la société.
« Mon voisin et son mari ont un cousin qui est pédé lui aussi ». Comme je voudrais que dans 10 ans, 20 ans, ce style de phrase ne fasse pas plus d’effet que « Mon cousin et sa femme ont un voisin turc » … et que tout glisse dans une bienveillante indifférence, de part et d’autre…
20:39 Publié dans Les humeurs de Lancelot | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : langage, homophobie, sémantique, vocabulaire, folle