lundi, 04 mai 2009
Vaisseau nocturne
Par principe, je ne regarde jamais les chiffres lumineux du réveil lorsque cela arrive, mais je suis persuadé que le moment doit toujours se situer dans les mêmes eaux. Dormantes.
Le rêve s’interrompt. Assez net. Sans heurt véritable. Pas de sursaut ou de cœur qui bat. Je pense aux derniers grains d’un sablier qui s’émiettent, parcimonieusement, lentement. Il n’y en a plus, tout à coup. Le voyage ralentit, s’arrête, et je me retrouve dans le noir, yeux toujours clos. Les dernières images s’estompent, le signal radio-rêve faiblit, s’éteint. Les personnages perdent leurs contours, leurs couleurs, leur bande-son, rapetissent, disparaissent. Eux vont continuer sans moi. Vers où ? Mystère. Je reste déserté par eux, pour reprendre contact avec l’autre côté du miroir : la chaleur de la couette, la courbature de mon épaule ou de ma jambe un peu ankylosée, car je reposais sur elle.
Je me retourne lentement, sans faire de bruit. Quelquefois, j’entends sa respiration paisible, quelquefois pas. Dans ces cas-là, j’étends toujours, dans l’obscurité, une main hésitante et légère, à travers l’espace du lit. Légère, légère. Ne pas le heurter, ne pas le réveiller, surtout. Mes doigts effleurent son dos chaud. Quelquefois, une mèche de cheveux doux. Ma main recule aussitôt. Chut, mon TiNours dort. Chut, il se repose, mon Petit Homme. Repos bien mérité, après, avant l’interminable journée de travail. Lundi, mardi, dis, c’est marre, toujours travailler alors qu’on est si bien chez soi, à vaquer à nos occupations, à deux. Mercredi, jeudi, je dis, quand c’est qu’on arrête ?
Mes paupières sont restées closes. Si le jour pointait, je le saurais, je le sentirais, à une variation infime de la vibration de la lumière sous mes cils. Le moment n’est pas venu. Quelle heure peut-il être ? Six heures ? Et quart ? Veux pas le savoir... J’ai envie de reprendre le voyage. J’invoque la torpeur. Je remonte dans mon Chronoscaphe. Un véhicule de mon invention. Transparent, ovoïde. Légèrement fuselé, avec des courbes arrondies et élégantes. A l’intérieur, en manipulant une des commandes, on peut rendre l’extérieur invisible. S’asseoir confortablement, démarrer et laisser le vaisseau partir, lentement d’abord, puis à pleine vitesse. Dans le cocon, on ne sent rien. On ne sait pas où l’on va. C’est cela le but. Destination nulle part. Laisser filer les pensées sans les organiser. Glissade sans objectif, ni chute. Juste glisser, dériver. Se laisser emporter par le courant, sans résister.
Au fil de l’eau, quelquefois, sans crier gare, des écueils affleurent, des obstacles surgissent. Pensées aiguës, vives, acérées. Soucis récurrents, comme une brûlure qui éveille. Le Chronoscaphe éclate, le fleuve disparaît. Je me retrouve sur la rive froide, sur... le drap. Bras et jambes étalés, comme une étoile de mer. Soupir. Chasser la brume des pensées malsaines, se retourner, se blottir au creux de l’oreiller pour étouffer les nuages noirs de l’esprit. Respirer, bien à fond, posément. Haleter, même, si le sommeil tarde à revenir. J’ai lu quelque part une fois qu’un excès d’oxygène a tendance à engendrer une certaine torpeur. C’est justement ce que je cherche. Réintégrer mon nid de paresse. Mon cocon d’oubli. Ma bulle de bien-être. Respire, respire, respire.
Quelquefois, je pense à la dame. Elle s’appelle Arwenn. Elle a de longs cheveux bruns, ondulés. Son visage est jeune et très doux. Elle a une longue robe mauve, ou indigo, enfin c’est toujours dans des tons bleus foncés. C’est un tissu très fin, très usé. Elle est là, elle me sourit. Elle est calme, elle veille. Inaltérable, éternelle, sereine. Elle me prend dans ses bras, parle assez peu. Elle chuchote, plutôt. Qu’est-ce qu’elle dit ? Que si je ne peux pas replonger dans les rêves, mon Chronoscaphe est bourré de livres. Je n’ai qu’à choisir, et me laisser sombrer dans la lecture.
Cette bibliothèque est à deux niveaux. Je peux y prendre les livres que j’ai déjà lus, de l’autre côté du sommeil. Repasser les détails un par un. J’ai une excellente mémoire pour cela. Mais ce procédé-là, c’est pour les cas lourds d’insomnie. Lire sans allumer la lumière. Paradoxalement, quelquefois, la vigilance s’émousse. L’histoire se délite, se dilue, se fond dans l’assoupissement.
Le niveau le plus intéressant de la bibliothèque, il se situe au-dessous, dans une zone intermédiaire très floue, mince, fragile et ténue, entre veille et sommeil. Il contient les livres que j’ai écrits, ou plutôt que j’écris, en temps réel, à la vitesse de la pensée. Ce niveau-là, je peux quelquefois y parvenir (et y ralentir, un peu) lorsque mon ascenseur remonte, lentement, de l’inconscience vers l’éveil. Mon esprit fourmille de mots, de phrases. Ce ne sont déjà plus des rêves, et ce n’est pas encore la réalité. C’est un moment rare, dont je raffole. Les paroles, répliques, ont une vie qui leur est propre. Je peux les initier, et les regarder se dérouler, fleurir, sans avoir de contrôle sur elles, une fois que je les ai fait naître. C’est fascinant. Un peu comme de planter une graine, et la voir se transformer en plante en vitesse accélérée. La célérité est stupéfiante. C’est moi qui parle, pense, pense, écris, mais à un rythme étourdissant. Il n’y a pas de sens aux mots, pas de signification aux phrases, aucune notification à la rumeur que j’émets et que j’écoute. Seulement du rythme, comme une musique qui vient du fond de moi, et que je laisse jaillir, comme une source. Je ne dors plus, je ne veille pas. Je suis là, entre le fond et la surface, à contempler, fasciné, ce chant issu du tréfonds de moi-même. Je sais que ça ne durera pas. Je suis en train d’accompagner les courants, dans leur mouvement ascendant inexorable.
Minutes sans dimension où j’ai l’impression de plonger au plus profond de moi-même, avant d’émerger à la surface, tout droit, comme un nageur qui remonte debout.
Et, cette fois, c’est la bonne : le volet s’ouvre, le jour fait lentement irruption dans la chambre. Le radio réveil se déclenche toujours avec trente secondes de retard sur le volet. Derrière moi, bibliothèque, Chronoscaphe, Arwenn disparaissent rapidement dans leur néant. Je me retourne, paupières toujours obstinément closes, pour poser ma main, pleinement cette fois, sur la peau de mon TiNours qui se réveille lui aussi, qui revient de ses contrées-sommeil, n’appartenant qu’à lui. Sa chaleur, son odeur. Grognements, mots gentils du matin, souffles mêlés. Et puis, je daigne enfin desserrer les paupières. Je veux que ma première couleur du jour soit le vert feuille de son regard qui s’ouvre sur moi.

19:09 Publié dans Vie quotidienne | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : sommeil, rêves, nuit, insomnie