lundi, 14 septembre 2009
Why Wight is white
Quand j’étais gamin, quand j’étais très jeune, à 4, 5 ans, mes goûts musicaux étaient liés à ceux de mes sœurs, plus âgées, qui se chargeaient pour la famille du ravitaillement familial en 45 tours. Comme des milliers d’autres familles typiques à la fin des années 60, au début des années 70, nous disposions de l’éternel tourne disques centenaire à qui on faisait subir mille supplices (ah, le délice des fous rires nerveux en écoutant une chanson à vitesse accélérée, en 78 tours...) mais je m’égare.
L’autre jour après avoir regardé à la télé une émission sur Michel Delpech, nous nous sommes aperçus, TiNours et moi, que tout en appréciant, comme tout le monde, ses vieux tubes, nous n’avions rien de lui en matière de CD. Bon, on y a vite remédié, et on s’est procuré la collection des tubes les plus célèbres. Et vas-y qu’on a fait un tour chez Laurette, pour retrouver le chasseur (et ses oies sauvages) qui pataugeait dans la boue du Loir et Cher, et qui nous a parlé de son divorce et des jolies choses de sa vie qu’il fallait qu’il les oublie, et qu’il fallait qu’il accuse sa femme, alors qu’avant, pour un flirt avec elle, ou pour lui faire l’amour en wagon-lit, il aurait donné n’importe quoi etc etc. Bain de jouvence à chaque fois qu’on se prend en écoutant toutes ces chansons oubliées, qu’on adore chanter, fredonner. Ca marche à tous les coups.
L’une d’elles m’avait particulièrement marqué, quand j’avais cinq ans, pour une raison très simple : lorsque je l’écoutais, je ne comprenais strictement rien aux paroles, tout en adorant la musique. Alors je me la passais en boucle, en espérant que le sens allait finir par en jaillir pour moi, comme une évidence. Je ne demandais d’explications à personne, je sentais instinctivement, sans bien le comprendre, qu’il y avait là-dedans une sorte de magie à ne pas casser.
Il me semblait alors que Michel Delpech parlait à la fois anglais et français. J’essayais de m’appuyer sur le sens des couplets en français pour comprendre le reste. Mais l’ensemble restait merveilleusement énigmatique. On m’avait expliqué que « white » c’était « blanc » en anglais alors j’entendais « White is white, tilanmistilan, white is white, vivadanovan, hipipipipi ». Un langage surréaliste et fascinant. J’étais à mille lieux de m’imaginer que la chanson parlait d’une île au large de l’Angleterre, que Donovan et Dylan étaient des chanteurs emblématiques, et qu’un festival se déroulait à Wight régulièrement, notamment celui de 1970 qui avait attiré plus de 600 000 participants, merci Wikipédia.
A l’époque il n’y avait pas de Wikipédia. D’ailleurs, j’aurais été bien en peine de m’en servir, je ne savais ni lire ni écrire. Mais j’aimais ces accords de guitare et cet air à la fois optimiste et lancinant. Je me représentais toutes les images physiquement. Par exemple, j’adorais les papillons. Je me disais qu’une « pluie de papillons » ça devait être quelque chose de formidablement spectaculaire, je me demandais si j’aurais la chance d’en voir une un jour. Et puis, qui étaient ces gens qui arrivaient les pieds nus, comme une fleur avant la saison ? Du fond de ma maison en province, le Flower Power avait pour moi autant de signification que le manifeste du parti communiste en aurait eu pour la Reine Victoria !
Alors j’ouvrais bien grand mes oreilles : bien sûr que c’est très bien de vouloir s’évader quand on est emprisonné, parce c’est injuste d’être emprisonné, mais comment pourrait-on le faire volontairement ? Pourquoi des gens avaient ils l’idée saugrenue de se mettre eux-mêmes en prison ? Quoi qu’il en soit, j’étais sensible à cette poésie. La musique m’y aidait. Si le son de la guitare était beau, alors forcément les paroles étaient bonnes. Et je repartais dans mes réflexions de gamin, qui collait ses images à lui sur tout ça : des bagnards pieds nus qui s’échappaient d’une prison et se retrouvaient environnés de nuages de papillons, et voyaient des fleurs même si c’était pas la saison parce que le ciel était gris.
La pochette était encore plus mystérieuse pour moi : on voyait de loin de tas de gens juchés dans un arbre immense. Mais la photo était en noir et blanc et il était très difficile de discerner les traits des personnages. Je me doutais bien qu’ils devaient tous attendre quelque chose, ou participer à quelque chose ensemble. Peut-être la chanson ? Mais le chanteur, il n’y en avait qu’un.
Un jour, catastrophe, j’ai cassé le disque par inadvertance. Outre le savon que je me suis pris par mes sœurs, j’étais sincèrement désolé. Je suis entré en état de manque ! Il me fallait ma dose de Wight is wight ! Je m’étais drogué à mon insu, pire qu’à Woodstock ! Alors, par moments, je m’accordais un petit succédané, je fredonnais...
Wight is Wight
Dylan is Dylan
Wight is Wight
Viva Donovan
C'est comme un soleil
Dans le gris du ciel
Wight is Wight
Hippie, hippie, ...pie
Hippie hippie
Hippie hippie
Ca avait tout de même davantage de gueule que de brailler « Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir » non ?

22:59 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (31) | Envoyer cette note | Tags : michel delpech, musique, souvenirs
