samedi, 05 septembre 2009
Matthew Shepard
Avant de regarder hier soir « The Matthew Shepard Story » réalisé en 2004, je m’attendais à sortir de là dégoûté, écoeuré, indigné. Bizarrement, cela n’a pas vraiment été le cas. Le documentaire présente les faits de façon quasi-clinique, en évitant au maximum le pathos et les sanglots. A l’arrivée, on peut dire que c’est là sa grande qualité.
L’histoire, simple et horrible, est connue de tout le monde : le 6 octobre 1998, peu après minuit, un jeune homme de 21 ans nommé Matthew Shepard rencontra deux autres garçons du même âge dans un bar de Laramie, dans le Wyoming. Il leur demanda de le raccompagner chez lui. En route, les deux autres hommes, Aaron McKinney et Russell Henderson changèrent de direction et sous la menace d’une arme, le dépouillèrent de son argent et de ses chaussures. Après l’avoir attaché à une barrière, ils l’abandonnèrent en rase campagne dans un coin désert, non sans l’avoir au préalable battu à mort avec la crosse du revolver. Il passa 18 heures attaché là jusqu’à ce qu’il soit découvert par hasard par un cycliste. Il fut emmené en urgence à l’hôpital mais décéda 4 jours plus tard. Ses meurtriers, rapidement retrouvés et arrêtés, furent condamnés à une double peine de prison à vie.
L’affaire avait évidemment fait grand émoi comme illustration de la violence inouïe que peut revêtir l’homophobie. Matthew était homosexuel. La première version des faits était que ses deux agresseurs s’en étaient pris à lui pour cette raison, car il leur aurait fait des avances. Or le reportage démontre subtilement que d’autres paramètres étaient à prendre en compte. Les trois jeunes gens prenaient de la drogue. L’agression aurait pu être déclenchée par le fait que Matthew, issu d’une famille aisée, n’avait pas de problèmes matériels, alors que les deux autres étaient en quête d’argent pour s’en procurer.
Un autre élément important à prendre en considération était que les drogues pouvaient avoir altéré le jugement de McKinney, le principal meurtrier. Il n’était pas sous influence de produits illicites la nuit du meurtre, mais il a été prouvé que les substances en question peuvent avoir des effets à retardement sur la personnalité, ce qui expliquerait l’incroyable déchaînement de violence du bourreau sur sa victime : Matthew avait eu, entre autres, le crâne défoncé à coups de crosse.
Lors du procès des assassins, la défense a essayé de mettre en avant la légitime et vertueuse indignation de deux hétéros face aux avances d’un pédé. Bien évidemment (et heureusement...) cela n’a fait que soulever un tollé général, et a enfoncé encore plus McKinney et Henderson aux yeux de l’opinion publique, et des jurés. Par la suite, une fois la sentence prononcée, les deux hommes sont revenus sur leurs déclarations, et sur cette thèse. Ils ont été interviewés dans la prison où ils devraient finir leurs jours par la journaliste Elisabeth Vargas. C’est là l’un des passages du reportage qui m’a le plus marqué. On s’attend à découvrir deux monstres haineux, et on se retrouve face à deux petits jeunes hommes aux allures de gamins post-pubères, calmes, posés, discrets. Ils parlent un peu de leur enfance, de leurs regrets d’avoir commis ce meurtre. Il faut presque se pincer pour ne pas ressentir de la compassion à leur égard !
Russel Henderson est celui des deux agresseurs qui conduisait le véhicule, qui a attaché Matthew à la clôture avec une corde, et qui s’est contenté de rester passif pendant la torture du jeune homme. Selon ce qu’il dit, il a essayé d’intervenir une fois pour arrêter les coups infligés par McKinney, mais il en a reçu un lui aussi, qui l’a fait battre en retraite. Il explique qu’après s’être longtemps dit qu’il n’était pas directement responsable de la mort de Matthew, il a fini par admettre sa part de culpabilité, qu’il devra gérer jusqu’à la fin de ses jours.
Aaron McKinney, qui a frappé Matthew à coups de crosse à tel point que le visage du jeune homme n’en était plus reconnaissable (sa mère, horrifiée, n’était même pas sûre qu’il s’agissait de lui en le découvrant à l’hôpital) a admis le meurtre. Ce qu’il réfute aujourd’hui, ce sont les accusations d’homophobie. C’est là un point extrêmement intéressant. Selon certains témoins, McKinney aurait été abusé sexuellement pendant son enfance, par certains des petits amis occasionnels de sa mère. D’autre part, selon les témoignages d’un ami à lui, et de la fille avec qui il vivait au moment des faits, il serait bisexuel et aurait déjà eu des contacts sexuels consentis avec des hommes, lors de parties à trois. Ce qui, apparemment, détruirait la thèse de l’homophobie. Mais McKinney dément ces rumeurs sur sa présumée bisexualité, et assure en plus que son crime n’était pas motivé par une haine homophobe. Il aurait donc enlevé Matthew, l’aurait attaché dans un coin désert, battu à mort et abandonné là sans autre motif que celui de lui voler 20 dollars et une paire de chaussures.
Reste, pour expliquer les faits, le paramètre « drogue ». McKinney n’était pas sous son influence ce soir-là, puisque justement il cherchait à voler de l’argent pour s’en procurer. Effets à retardement ... ? C’est certes possible. Il n’en demeure pas moins que les petites amies de McKinney et Henderson avaient affirmé lors du procès que les deux hommes avaient prévu depuis quelques jours de se trouver une victime homo afin de la détrousser plus facilement. Mais elles se sont rétractées sur ce point-là aussi, par la suite. Un peu tard, après la condamnation, Kristen Price a juré que son petit ami n’avait aucune haine homophobe, et que seul l’appât du gain et la confusion mentale due à la drogue l’avaient poussé à s’acharner sur Matthew.
Il ressort donc de tout cela que Matthew a été battu à mort par un homme qui n’était ni homophobe ni sous l’influence de la drogue au moment des faits. Un homme simplement motivé par le désir de voler de l’argent. Un homme qui aurait été abusé sexuellement dans son enfance. Un homme que l’on dit bisexuel, mais qui dément l’être. En définitive, quelqu’un de relativement banal dans une société moderne. Des milliers d’hommes ont subi des attouchements sexuels dans leur enfance. Des milliers d’hommes aiment prendre du plaisir avec les deux sexes. Des milliers d’hommes refusent d’admettre leurs tendances homosexuelles, concrétisées ou pas. Des milliers d’hommes seraient prêts à voler de l’argent si on leur en donne l’occasion. Des milliers d’hommes s’adonnent régulièrement à la drogue. Des milliers d’hommes, confrontés à une scène de violence, n’osent intervenir.
Matthew a été la victime unique de ces milliers d’hommes-là, incarnés par deux d’entre eux, ce soir-là. Qu’il ait pris de lui-même (ou pas !) l’initiative de leur faire des avances sexuelles ne change rien, ni à l’horreur de son sort, ni à la responsabilité de ses bourreaux. Matthew a été la victime malheureuse, au mauvais moment, au mauvais endroit, d’une société malade de ses frustrations, des ses blessures refoulées, une société malade de son hypocrisie.
La ville de Laramie n’a même pas été capable d’empêcher une manifestation homophobe le jour de l’enterrement de Matthew. Sans égards pour le chagrin de ses parents, de sa famille, de ses amis, les membres de l’église baptiste de Topeka, dans le Kansas, manifestèrent ce jour-là devant le cimetière en brandissant des pancartes où l’on pouvait lire : « Matt Shepard brûle en enfer », « le Sida fait crever les pédés » « Dieu hait les pédés ». Le leader du mouvement, le révérend Fred Phelps, avait même envisagé de faire construire une stèle de marbre portant cette inscription : « Matthew Shepard a pénétré en enfer le 12 octobre 1998, parce qu’il n’avait pas écouté les avertissements de Dieu : tu ne coucheras pas avec l’homme comme avec la femme, car c’est une abomination (Lévitique 18 :22) ». Une législation particulière aux villes de Cheyenne et de Casper, concernant les messages religieux, aurait pu l’autoriser. Cette permission a fort heureusement été refusée à Phelps.

« Tous ceux qui pensent que l'amour doit se soigner
n'ont pas assez d'expérience de l'amour dans leurs propres vies. »
(Joan Garry, directrice de GLAAD,
veillée au Capitole à Washington , 14 octobre 1998 )
09:59 Publié dans News | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : matthew shepard, homophobie