lundi, 17 août 2009

La vie en dansant

Mon père, en visite ici pour le week-end (avec ma mère, évidemment) nous raconte une histoire vendredi soir.

 

Avant les opérations récentes de ma mère, mes parents étaient fanas de danse. Tangos, paso-dobles et autres salsas n’avaient aucun secret pour eux. J’aimais les regarder évoluer lors des rares occasions festives que nous avions ensemble. Ils étaient beaux. Ils le sont toujours, mais leur sédentarité obligée leur a ôté pas mal de leur éclat. J’ai un mal fou à les voir vieillir. Mon œil, mon cerveau,  mon subconscient, gomment rageusement ces rides, cette lenteur dans leur démarche, ces taches sur leurs bras. C’est d’autant plus facile pour moi qu’intellectuellement, ils sont aussi alertes, vifs, fins et intelligents à 85 ans qu’ils l’étaient à 65.

 

A l’époque où ils se rendaient tous les dimanches dans un club de danse, ils avaient un ami de leur âge, Monsieur Desprez, qui leur avait dit une ou deux fois « J’aime tellement ça que je voudrais mourir en dansant »

 

Un jour vers les 18h, après avoir virevolté sur la piste pendant plusieurs heures, Monsieur Desprez leur dit « Ouff, je suis crevé, quel bon après-midi, je vais rentrer chez moi ! »

 

En sortant, il croise à la porte une autre vieille amie qui, elle,  arrivait, et qui lui dit « Oh tu pars maintenant, quel dommage ! J’aurais aimé faire au moins un tour avec toi ! Accorde-moi une valse ! » Bon prince, il accepte.

 

Et, au milieu de la piste, il est frappé d’un infarctus. Les pompiers, appelés immédiatement, n’ont pas pu le réanimer. Foudroyant.

 

La plus belle des morts c’est dans son lit, en dormant, disent certains. Peut-être, mais c’est une façon un peu passive d’envisager le moment de son décès. Le sien aura été plein de grâce, de mouvement, et de joie.

 

Une histoire que je trouve magnifique. Mon père souriait autant en la racontant que nous en l’écoutant.

samedi, 04 juillet 2009

Sans joie et sans larmes

« Je ne sais pas si tu as déjà vu pleurer ton père, mais je te garantis que ça remue drôlement à l’intérieur » m’avait dit un jour une copine, en terminale, pendant un cours de maths que nous n’écoutions pas.

Je n’avais pas embrayé. Je l’avais laissée raconter son histoire à elle.

 

Oui, j’avais déjà vu pleurer mon père, et, oui, ça m’avait « drôlement remué ». A l’intérieur, à l’extérieur, de partout.

 

Pourquoi les larmes des mères semblent-elles avoir moins d’importance ? Ou plutôt, marquer moins durablement ? J’avais vu pleurer ma mère un nombre incalculable de fois depuis que j’étais enfant. Je m’étais endurci face à ses larmes à elle. C’est un constat cruel, car, en définitive, c’est bien la personne qui en verse le plus qui est malheureuse, et donc qui aurait le plus besoin qu’on la prenne dans ses bras.

 

Non.

 

J’ai été plus impressionné par les larmes de mon père.

 

La toute première fois où je l’ai vu pleurer, je ne m’y attendais pas, et ça m’a pris par surprise, comme un coup de poing au creux de l’estomac.

 

Ma sœur aînée, Ann, dont j’avais déjà parlé ici, avait connu bien des errements, s’était fourvoyée dans de nombreuses voies sans issue. La famille avait mis très longtemps, trop longtemps, à comprendre qu’en fait ses délires n’étaient pas simplement le fruit d’une personnalité égoïste et extravagante, mais bien la conséquence d’une maladie. L’époque où elle avait 20 ans, 25 ans, avait été terrible car mes parents, mon autre sœur, mon frère et moi, étions déchirés par cette souffrance incroyable qu’elle nous infligeait, sans parvenir à comprendre comment, pourquoi elle n’avait pas de limites, elle ne cessait jamais d’en rajouter dans les tourments.

 

A 21 ans, elle avait intégré une secte religieuse. Elle avait été aperçue faisant la manche pour eux, pieds nus dans une rue d'Aix. Mon père, mon oncle, étaient allés la chercher dans la Drôme. Elle avait accepté de revenir, quelques jours, parce que ma mère était malade. De chagrin, d’angoisse, d’inquiétude. Quand j’avais revu Ann, j’avais été effrayé par son changement. Non pas physique, mais mental. Elle arborait une bonne humeur insolente face à nos mines effrayées. Elle avait bien spécifié au préalable qu’elle n’acceptait de rester que pour deux ou trois jours, et à condition de pouvoir continuer à pratiquer ses rites. Le bureau de sa chambre avait été transformé en autel, la maison puait l’encens (j’ai conservé en moi, depuis, une détestation profonde et viscérale de cette odeur-là). Si aux repas la conversation prenait un tour qui ne lui plaisait pas, elle sortait tranquillement pour manger dehors, assise par terre, son assiette à la main.

 

J’avais onze ans. Une impression de nausée est accrochée de façon indélébile à mes souvenirs de ces quelques journées.. J’avais sans cesse mal au cœur, l’angoisse qu’Ann m’inspirait était physique. Le lendemain de son retour, j’étais entré dans le salon, pour découvrir, affolé, mon père sanglotant et la serrant dans ses bras pour la supplier de ne pas repartir et de rester avec nous. Je ne l’avais jamais vu dans cet état auparavant. J’étais allé me cacher pour vomir, pour évacuer le stress ignoble qui clapotait en moi.

 

Bien sûr, ma sœur n’a tenu compte ni des larmes de mon père, ni de l’angoisse de ma mère, clouée au lit. Elle était repartie au bout de trois jours, en leur conseillant des séances de méditation. Mais si nous souffrions tous autant par sa faute, c’est parce que, là aussi, nous ne nous étions pas suffisamment endurcis. Les épreuves que Ann imposait étaient encore trop nouvelles, trop fraiches pour que nous ayons du recul et puissions hausser les épaules. Bien évidemment, la lubie de la secte religieuse n’a tenu que quelques mois, le temps qu’elle s’en lasse et trouve un autre exutoire à son délire. Il nous manquait quelques années pour nous habituer et survoler tout ça de plus haut, et surtout pour nous rendre compte que ce dont elle avait besoin, ce n’était ni de conseils ni de supplications, mais de soins médicaux. Intenses.

 

Quatre ans auparavant, lorsqu’elle avait passé le bac, elle avait été reçue avec mention bien. Mon père l’avait accompagnée voir les résultats à Aix. Un autre de mes oncles était présent. Il nous avait raconté plus tard, en aparté, à mon autre sœur et à moi-même, que devant la joie d’Ann, mon père avait pleuré. Son premier enfant décrochait le bac, brillamment. Emotion normale, et justifiée. Connaissant le caractère fier de mon père, mon oncle nous avait recommandé de garder ça pour nous. Je n’en avais plus reparlé, mais je n’avais jamais oublié. Une image que je repassais quelquefois en boucle dans mon imaginaire personnel de petit garçon. Mon père, pleurant de fierté pour la réussite au bac de sa fille aînée.

 

Seize ans plus tard, je me souviens de mes angoisses personnelles lors de mon CAPES. Les examens m’ont toujours fichu une trouille bleue, je n’ai commencé à m’améliorer et prendre  du recul face à tout ça que quelques années plus tard, sans doute sous l’influence bienveillante de mon TiNours. Mais nous n’en étions pas là. Les résultats devaient être publiés sur minitel. Je m’étais connecté cinq fois, dix fois, ce matin-là, le serveur ne marchait pas. Je tournais en rond en lançant des imprécations à tout va quand tout à coup le téléphone avait sonné : une copine qui avait eu la bonne idée (et lle courage) de faire le voyage jusqu’à Montpellier, centre d’examen cette année-là, avait vu affichée la liste des reçus. J’y figurais, ainsi qu’elle, et d’autres amis avec qui j’avais révisé pendant un an. Après avoir explosé de joie et lui avoir crié dix fois que je l’aimais, que je la remerciais, que j’étais amoureux d’elle à tout jamais, je m’étais mis à faire des cabrioles dans toute la maison. Ma mère, assise, me regardait en rigolant et me disait de me calmer, de ne pas me mettre dans des états pareils. Mon père n’était pas là, parti acheter du pain. Quand je l’avais entendu revenir, je m’étais précipité sur lui, dans le garage : « Papa, je l’ai eu, je l’ai eu !!! »

 

« Eh ben, c’est bien. »

 

J’étais remonté dans la maison, mon enthousiasme un peu refroidi, mais la perspective de mon avenir qui s’ouvrait attisait les braises de mon excitation, de façon délicieusement absurde. Je n’aurais plus à craindre le chômage, je n’aurais plus à douter de ce dont j’étais capable, je ne dépendrais plus des autres financièrement, j’allais être libre, LIBRE. Tout ça peut paraître exagéré, mais mes échecs en médecine avaient fait germer en moi un doute affreux sur mes capacités à m’assumer seul. Ce jour-là marquait la mort définitive de cette mauvaise graine. Mes parents observaient  mon allégresse d’un œil un peu ahuri. Je les ai regardés et leur ai dit en riant : « Je suis sauvé ! »

 

« Voilà, maintenant, nous pouvons mourir » m’a répondu mon père, très pince sans rire.

 

J’ai tourné le dos et je suis allé brasser seul mes réflexions.

Voulait-il faire de l’humour pour me faire comprendre que mon exaltation dépassait la mesure ? Etait-il sérieux et sous-entendait-il que comme j’étais le quatrième et dernier enfant, et que j’étais, en quelque sorte, casé, leur rôle à eux était terminé, et que ma joie coïncidait un peu avec un petit décès, celui de leur aide en tant que parents ? Est-ce que j’aurais dû être davantage sensible à ce que eux pouvaient bien éprouver comme tristesse de la fin d’une époque, ce jour-là ? Je n’ai jamais su.

 

Il n’empêche : même si ce sentiment n’est pas très noble, mon père m’a causé ce jour-là une douleur que je n’ai jamais oubliée. Pardonnée, oui. Mise sur le compte de la maladresse. Mais pas oubliée.

 

A seize ans d’écart. Les larmes de joie pour le bac de sa fille aînée. Le semi-reproche un peu ironique pour le capes de son dernier fils.

 

On s’endurcit, on se blase, face aux joies tout comme face aux douleurs. Je sais que ce jour-là, il était content pour moi. Mais il ne l’a pas manifesté. Il n’a pas simulé une allégresse qu’il ne ressentait pas. Même si moi, j’aurais voulu qu’il fasse semblant. Parce que ce jour des résultats de mon concours, devant lui, il n’y en a eu qu’un dans ma vie. Et ce jour-là, lui a raté le train. On ne pourra pas revenir en arrière, et le souvenir restera à jamais tel quel, pour moi : une joie immense, qui a été ternie, refroidie, douchée.

 

Suis-je jaloux de ma sœur ? Non, même rétrospectivement. Je me souviens aussi de la journée de son bac, comme nous étions tous, anxieux avant ses résultats, heureux ensuite. Je suis fier que mon père ait su manifester sa joie à lui par des larmes.

Mais la source s’est tarie entretemps. Ann a trop tiré l’eau du puits. Lorsque, plusieurs années après, mon autre sœur, puis mon frère et enfin moi sommes repassés par la même route, elle était desséchée.

 

Je suis content de n’avoir jamais fait pleurer mon père de chagrin. Je n’aurais pas la prétention de regretter qu’il n’ait pas pleuré de joie pour moi.

Mais j’aurais juste, juste voulu que ce jour-là il me serre en me disant « Je suis heureux pour toi, fils, la vie s’ouvre devant toi, fonce ! »

 

Bon, ces paroles-là ne sont pas sorties.

 

Mais, après tout, il a été à la hauteur, en actes, à bien d’autres occasions.

 

mercredi, 10 septembre 2008

Histoires du petit garçon (2)

Hier soir mon père m’appelle, direct et sûr de lui, à son habitude :

« Je vais te donner le numéro de sa chambre et un téléphone où tu peux la joindre. »

« Tout s’est bien passé pour son admission ? »

« Oui, ta sœur était là, elle a pris la direction des évènements. Tout va bien. Elle est dans une  chambre individuelle où il y a la télé, le téléphone… »

Moi, taquin : « L’eau courante aussi ? Et un lit ? »

(Rires) « Evidemment ! Tu peux l’appeler ce soir si tu veux. »

« Je vais faire ça tout de suite »

(Petite pause, il parle en hésitant) « Bon, cela s’est bien passé la dernière fois, il n’y a pas de raison pour que ça n’aille pas demain non plus, n’est-ce pas ? »

 

Une petite fêlure, un tremblement imperceptible dans sa voix. Et, brusquement, je suis submergé de tendresse. Lui qui a toujours cherché à se montrer fort, dur, inébranlable, inflexible, vient d’entrouvrir, en une micro-seconde, un tout petit vasistas sur son coeur. Bien sûr, il a peur. Bien sûr, il angoisse. Je reprends ma respiration, je lui prodigue des paroles réconfortantes, bêtes et bourrues.  Des bêtises qui nous font du bien à tous les deux. Son silence attentif, presque implorant à l’autre bout de la ligne. Pendant une minute, je deviens le père de mon père. J’aimerais être auprès de lui physiquement. Mettre mon bras sur ses épaules. Un geste que je ne me souviens pas avoir jamais fait, depuis que je le dépasse d’une  tête. Serrer sa grande main dure dans la mienne.

 

  

Une minute plus tard, au moment de raccrocher, nous avons très vite ré-endossé nos rôles respectifs. Ces instants entre lui et moi sont fugaces et rarissimes. Quoi qu’il arrive, je serai toujours, devant lui, le petit garçon qui était heureux de revenir de chez le dentiste, le soir dans la chaleur de l’auto.

 

Je compose le numéro qu’il m’a donné, et à l’autre bout de la ligne, j’entends la voix un peu endormie de ma mère. Non non, je ne la réveille pas. Elle est simplement couchée, et se détend un peu en regardant les jeux paralympiques à la télé. Elle a tellement baissé le son, pour ne pas gêner les chambres voisines, qu’elle n’entend rien, « mais ça n’a pas d’importance ». C’est bien d’elle, ça.

 

Ma mère.

 

J’ai déjà écrit quelques notes sur mon père, rarement sur elle. C’est pourtant elle qui s’est le plus occupée de nous pendant notre enfance. Une Maman au foyer forte pour toutes les tâches dans une maison. Une excellente jardinière. Une cuisinière hors pair. Excessive dans ses élans d’amour comme dans ses colères.

Le petit garçon, il se souvient de l’époque où il était à l’école maternelle. Lorsque l’institutrice lisait ou racontait une histoire, il en gravait bien fort les détails dans sa mémoire pour pouvoir la raconter en rentrant à la maison, à sa Maman qui lui posait toutes sortes de questions. « Ah, et en quoi il s’était déguisé, Goupil ? » « Mais pourquoi est-ce que le Roi ne faisait pas emprisonner les méchants ? » « Redis-moi le nom de cette ville où les enfants s’étaient réfugiés ? »

Avec du recul, je suis persuadé qu’elle n’écoutait tout cela que d’une oreille. Mais elle savait à quel point le petit garçon aimait se rendre important à ses yeux, dans ce rôle de conteur, puisque lui savait des histoires qu’elle n’était pas censée connaître. Et quelle patience, de demander avec le sourire « Alors c’était quoi, ces bottes de sept lieues ? » alors qu’elle avait déjà dû entendre ça 200 fois dans son enfance à elle.

 

Elle savait cueillir des aigrettes de pissenlit sans que tout ne s’envole. Et le petit garçon, dépité, ne comprenait pas pourquoi tous les pissenlits s’envolaient parce que lui arrachait trop fort la fleur. « Mais comment tu fais ?? » Elle riait, elle en cueillait pour moi et me faisait souffler : « C’est pas grave, tiens, vas-y ! »

 

Ses gâteaux, ses langoustes, ses gratins de légumes, ses coquilles Saint Jacques qui embaumaient la maison les jours fériés, et les autres jours aussi. Une image d’Epinal, ben oui…

Qu’est-ce que j’y peux ? Pour être original, je ne vais tout de même pas raconter qu’elle nous servait des nouilles et du jambon tous les soirs afin de pouvoir consacrer tout son temps à ses cours de yoga et son club de skate-board… ?

 

Sa voix lente et douce, un peu fatiguée, hier soir, sur la ligne : « Tu sais, j’appréhende davantage que la dernière fois… » Mais là, pour moi, il est plus difficile de parler, d’être fort, que lors du dialogue avec mon père.  D’abord parce que c’est elle que l’on va opérer. Ensuite, parce qu’elle, bien plus souvent que mon père, m’a tenu dans ses bras lorsque j’étais petit et vulnérable. Je ne pourrai jamais jouer le rôle du père de ma mère. Je suis condamné à être son fils. Une condamnation bien douce. Mais une condamnation tout de même.

 

 

 

L’an dernier, lors de sa première opération, je m’étais transformé pour elle en infirmier. En fils-infirmier. Elle ne pouvait se lever de son lit, elle avait eu besoin de moi pour ses toilettes. Et au moment où je la changeais, j’avais vu des larmes briller dans ses yeux. Le sentiment d’humiliation, bien légitime, de dépendre de son fils pour cet acte intime. Je lui avais dit : « Tu l’as bien fait tant de fois pour moi quand j’étais gamin, aujourd’hui je le fais pour toi, qu’est-ce que ça change ? Et je sais que tu le referais pour moi si j’avais un accident et que nos situations étaient inversées. Tu n’AS PAS à avoir honte. Mon aide, je ne te la DOIS pas, je te l’OFFRE. » Et puis, comme toujours dans la famille, avant que l'émotion,  de part et d’autre, ne submerge tout, ne fausse tout, je ne sais plus lequel de nous deux avait lancé une plaisanterie qui nous avait fait rire aux larmes, mais des larmes déviées de leur source. Le manteau de fou-rire.

 

Hier soir, j’ai raccroché en lui souhaitant une bonne nuit, en discutant, légèrement, de tout et de rien, comme si aujourd’hui il ne s’agissait pour elle que de passer quelques examens de routine.

J’espère que tout s’est bien passé, Maman.

Je t’attends. Je suis là.

 

Rejoins-moi, rejoins-nous vite.

 

 

 

 

 

Aigrette de pissenlit.jpg