mardi, 10 mars 2009

Apprivoisée ou pas, telle est la question

nevello.jpg

 

 

C’est le mercredi soir que nous sommes allés au Novello, dans le quartier de Aldwich. Le théâtre est très beau, aménagé à l’italienne, avec des étages et une vue plongeante vertigineuse sur la scène. Nous étions placés en « Grand Floor » au deuxième niveau. Début de la séance à 19h15 tapantes, très tôt, selon la coutume anglaise.

 

 

‘The Taming of the Shrew’ (‘la Mégère Apprivoisée’)  est une des pièces les plus célèbres du répertoire shakespearien. A Padoue, Baptista, gentilhomme fortuné, est le père de deux filles, Katharina et Bianca. De nombreux prétendants se présentent pour la cadette, en apparence  douce et réservée, alors que personne ne veut de l’aînée qui a un caractère violent impossible à gérer. Mais Baptista laisse entendre qu’aucun homme n’épousera Bianca tant que Katharina n’aura trouvé chaussure à son pied. C’est alors que survient Petrucchio, gentilhomme originaire de Vérone, qui accepte de demander la main de la mégère, pourvu qu’elle soit belle et bien dotée. Il se chargera de l’apprivoiser. Et, en effet, après un mariage conclu tambour battant sous la pression de Baptista et de tous les autres, trop heureux de se débarrasser de Katharina, Petrucchio entreprend l'asservissement de  sa jeune épouse.  Sans jamais l’insulter ni la brutaliser physiquement, sous prétexte d’un amour excessif, il lui fait subir un tel régime (privation de nourriture, de sommeil, des beaux vêtements auxquels elle était habituée) que la jeune fille se voit forcée de s’adoucir et de se plier. La fin de la pièce montre que c’est bien Petrucchio qui est le vainqueur d’une sorte de compétition, car d’autres gentilhommes (Hortensio, qui a épousé Bianca, et Lucentio qui lui aussi s’est marié après avoir été éconduit par cette dernière) ne savent pas se faire obéir de leurs femmes alors que Katharina, elle, est apparemment totalement soumise à son mari.

 

La morale de l’histoire peut sembler bien sexiste, mais Shakespeare joue davantage dans le registre de la farce façon « Contes de Bocacce » que dans celui de la tragédie. La mise en scène enlevée, pleine de cabrioles, et d’amusants clins d’oeil graveleux, dont foisonnait le théâtre élisabéthain, à la façon de la Commedia dell’Arte, conforte cette vision. Conall Morrison, le metteur en scène de la version que nous avons vue, exploite à fond cette carte-là.

 

 

image.jpg

 

De nombreuses interprétations de l’intrigue sont possibles, mais beaucoup plus qu’une guerre des sexes, la pièce me semble être axée sur l’illusion du déguisement. Déguisement physique, tout d’abord. En effet, pour intriguer et parvenir à leurs fins, les maîtres échangent leurs vêtements et leur identité avec ceux des valets. On demande à un inconnu de se faire passer pour le père d’Hortensio. Petrucchio arrive le jour de son mariage déguisé en gueux. Mais le travestissement moral est encore plus important : Bianca apparemment passive, chaste et soumise, n’est en fait qu’une coquette  en mal de dévotion masculine, qui, pour finir, brave l’autorité de son mari. Quant à Katharina, on peut sérieusement se demander si son changement de personnalité entre le début et la fin de la pièce n’est tout simplement pas le fruit d’un calcul. De mégère elle devient agneau, et ce passage d’un extrême à l’autre peut laisser  penser qu’en conclusion sa soumission n’est qu’apparente : il se pourrait bien qu’elle n’ait fait qu’intégrer les « codes » de bonne conduite d’une femme, en cette époque où les maris sont tout-puissants, et, forte de ce masque qui lui a été imposé, préparer sa revanche sur Petruchio, en l’asservissant à son tour par une douceur excessive. Le jeu tout en finesse de l’actrice Michelle Gomez laisse aussi la porte ouverte à cette interprétation.

 

Ce n’est bien sûr qu’une hypothèse, mais qui m’a été suggérée par une « clé » que Shakespeare nous donne au début de la pièce : lors de la première scène, un ivrogne saoul est expulsé d’une taverne et tombe dans la rue dans une sorte de coma éthylique. Un Lord passant par là décide pour s’amuser de profiter de son sommeil pour le faire laver, vêtir de beaux habits, et de le réveiller dans un lit entouré de serviteurs qui seront à ses ordres et lui certifieront qu’il n’a fait que rêver son passé de clochard. C’est à cette occasion qu’on lui proposera de se divertir en regardant une pièce de théâtre, la Mégère Apprivoisée. Une pièce dans la pièce. Pratique courante que Shakespeare avait déjà employée dans 'Hamlet', par exemple.

 

arts-graphics-2008_1185804a.jpgIl est donc là aussi question de mensonge par le travestissement. Un homme croit changer de vie parce qu’on l’a vêtu de beaux habits et qu’on a monté autour de lui le décor factice d’une vie de riche. Or, très intelligemment, Conall Morrison, le metteur en scène, utilise cette clé. Le clochard du début et Petrucchio sont joués par le même excellent acteur, Stephen Boxer. Et à la fin de la pièce, Morrison, sans rien changer au texte tel qu’il avait été écrit par l’auteur, a rajouté une scène muette : le clochard se réveille, car il s’était endormi au cours de la représentation. Dans son lit il retrouve Katharina (qui n’était donc qu’une actrice, ce qui correspond bien à l’histoire) qui le repousse, et repart avec la troupe des autres acteurs en lui jetant à la tête les hardes qu’il portait au départ, sans un mot. Le va-nu-pieds se retrouve donc nu et dépouillé sur scène, tel qu’il était au début. D’un point de vue symbolique, l’idée est excellente parce qu’elle suggère aussi que c’est Petruchio qui pourrait bien un jour se réveiller pour constater que Katharina n’a fait que lui jouer la comédie de l’amour et de la soumission, et s’est moquée de lui pour parvenir à ses fins.

 

L’amour donc, et surtout les relations dominant-dominé ne seraient qu’un leurre, fruit de circonstances fortuites et de calculs machiavéliques de part et d’autre. La vie elle-même n’est qu’une représentation perpétuelle et nous devons nous attendre sans cesse à ce que le rideau tombe, sur des vérités dérangeantes, ou se lève, sur des pertes, sans retour possible en arrière. C’est un thème fréquent, et même banal, dans le théâtre Shakespearien :

 

« Demain, et puis demain, et puis encore demain, rampe à petits pas, de jour en jour, jusqu’à la dernière syllabe du souvenir ; et tous nos hiers ont éclairé pour des fous le chemin vers la poussière et la mort... la vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre histrion qui se pavane et s’échauffe une heure sur la scène et puis qu’on n’entend plus... une histoire contée par un idiot, pleine de fureur et de bruit, et qui ne signifie rien. »

(Macbeth, Acte V, scène V)