lundi, 02 novembre 2009
Entre hier et aujourd'hui
Week-end de Toussaint : nous l’avons passé dans mon village d’enfance, chez mes parents. Visite au cimetière, évidemment. Fleurs, chrysanthèmes, banalités habituelles. La fleuriste que j’aimais tant lorsque j’étais gamin a pris sa retraite. Ca a l’air insignifiant, ce style de nouvelle, mais ça fait des petits chocs désagréables.
Je sortais de la salle de bains hier matin, occupé à rassembler serviette, affaires, trousse de toilette, et, avec un peu de retard, j’ai levé les yeux pour voir ça :
Ma mère avait ouvert la fenêtre du salon pour aérer. J’ai été frappé par la luminosité de l’extérieur, je me suis immobilisé et j’ai gardé quelques instants les yeux fixés sur la colline, dehors. Il s’est passé quelque chose, je ne sais pas quoi. Ce spectacle, derrière la fenêtre, je l’ai vu des millions de fois depuis que je suis enfant : par temps clair, sous la pluie, aussi, et sous la neige également. J’ai même vu les arbres brûler lors de l’incendie de 1979. Mais quelque chose, dans le contraste entre la pièce encore un peu sombre et la lumière de l’ensemble, dehors, m’a arrêté. J’ai même eu envie d’immobiliser l’instant, ce que j’ai fait en attrapant l’appareil photo.
Une fenêtre ouverte sur l’extérieur, presque une porte entre deux mondes. Je la franchis régulièrement quand je retourne ‘chez moi’. C'est-à-dire, chez mes parents. C’est-à-dire, chez moi enfant. Chez moi qui ne suis plus moi, chez moi l’autre.
Dans cette transition, dans ce petit saut, il y a à chaque fois une sorte de pilote automatique qui se met en route : contrairement à nos autres destinations de week-ends, de vacances, ici je connais les lieux, les personnes, dans les moindres détails. La surprise, c’est qu’il n’y a aucune surprise derrière la porte. Quand je vais chez mes parents, je peux m’amuser à avoir quinze ans, cinq ans, dix ans ou vingt ans, selon les tiroirs que j’ouvre, les tableaux que je regarde, les plats que je goûte. Je sais exactement ce que contient le buffet rouge de la cuisine sans avoir à l’ouvrir. Les arbres dans la colline ont pu grandir, ou mourir, ou renaître, mais ils sont les mêmes. Il y a un chêne immense à côté du portail. En allant porter la poubelle, hier, en passant sous lui, j’ai entendu un bruit bizarre qui m’était pourtant inexplicablement familier : ploc... ploc... ploc à intervalles irréguliers. C’étaient les glands qui se détachaient et tombaient, avec un petit bruit sourd et rassurant. Je l’avais oublié depuis des années, non pas parce que je vis en pleine ville (ce n’est pas le cas) mais parce que je ne m’étais pas retrouvé sous CE CHENE LA à CET ENDROIT LA, en CETTE SAISON-LA depuis très longtemps. Ploc, ploc, ploc. Rien que de très banal, mais ça m’a fait sourire, de retrouver ce petit refrain d’autrefois enfoui sous les strates de ma mémoire.
Mes parents aussi sont égaux à eux-mêmes, dans leurs moindres réactions. J’ai pris l’habitude, pour désamorcer leurs disputes, leurs chamailleries toujours aussi fréquentes, de les couper pour dire les répliques de l’un, de l’autre, avant même qu’ils les aient formulées, lors d’un pugilat. C’est un procédé super-efficace. L’effet en est qu’ils me dévisagent, un peu interloqués, puis attrapent un fou-rire parce que je les imite mieux qu’ils ne s’imiteraient eux-mêmes ! Quand la crise de rire est passée, c’est trop tard pour se remettre en colère, et on passe à autre chose.
Ils sont à la fois d’une gentillesse désarmante et d’une acidité à faire hurler. TiNours mentionne par hasard qu’il n’a pas pu trouver le dernier numéro de l’Express, à Montpellier, alors mon père le recherche partout là où il va faire ses courses. Ayant retenu que j’avais eu du mal à trouver une casserole adaptée quand j’ai voulu faire mes confitures d’abricot cet été, ma mère m’a acheté une magnifique bassine en cuivre. Tout ça sans qu’on le leur demande.
En revanche, il faut aussi les supporter avec leurs aspérités et leurs défauts. Depuis deux mois je me suis fait pousser un bouc. Ils ne le savaient pas. Je me doutais de leur réaction. Dès qu’elle m’a vu, ma mère a hurlé « Mon Dieu quelle horreur ! » Quant à mon père il n’a pas cessé de me harceler de taquineries comme il aime le faire « Ils t’ont réembauché au lycée avec ton bouc ? » « Cette photo, c’était avant que tu ne le fasses pousser, non ? Sinon on ne t’aurait pas photographié » etc etc... Ils sont lourds quand ils s’y mettent. Lorsque j’avais 18 ans, je me souviens que si quelque chose ne leur plaisait pas (un vêtement que je portais, ou une musique pour laquelle je me serais pris d’affection), ils maniaient très bien cette technique du harcèlement systématique sans éclat, en se relayant et en se passant la balle. Un peu comme les glands du chêne, qui tombent à intervalles irréguliers et de façon imprévisible, ploc, ploc, ploc. A quinze ans, je finissais toujours par céder et ôter le vêtement qui ne leur plaisait pas, ou éteindre ma musique, par ras le bol. A dix-huit ans, j’avais compris que céder toujours par lassitude ne me conduirait nulle part sinon à la frustration et à l’aigreur, alors je pratiquais en retour la technique de la sourde oreille et de la force d’inertie. C’était épuisant, pour eux comme pour moi, et ce « jeu » laissait en permanence planer une tension déprimante, dont je n’ai pris conscience que le jour où je suis parti. Tout devenait plus léger, et pour cause !
Etre aimé et être englué. Se disputer et y prendre goût. Douceur violente. Violence du cocon. Etouffement bienheureux. Bonheur de souffrir. Calme dans la tension. Etre protégé et détruit. Se fondre doucement, réagir brutalement. Sursauts de lucidité, culpabilité douceâtre... Couper court à ce que l’on déteste, c’est aussi tuer ce qu’on aime. Comment résoudre ces paradoxes, ces contradictions ? Fuir, partir. Et revenir. Il faut savoir passer la porte dans les deux sens.
Quand je vais chez mes parents, j’aime la sensation du temps qui s’est arrêté, des choses immuables et du voyage dans le passé que l’on m’offre. Mais le temps s’écoule, là-bas comme ailleurs. Autour d’eux, je voudrais tout gommer : les quelques souvenirs douloureux que nous avons en commun, et la perspective de leur avenir, si court maintenant. Je voudrais les maintenir dans ce présent où eux et moi avons enfin trouvé un terrain d’entente, de fonctionnement harmonieux. TiNours y est sûrement pour quelque chose, lui aussi. Il s’est niché dans le giron familial sans tambour ni trompette, et mon père et ma mère l’ont immédiatement adopté et l’adorent. J’ai conscience que la vie m’a fait un bien beau cadeau en me permettant de raccorder ainsi mon passé et mon avenir. Il n’y a pas eu de déchirure, juste une rupture momentanée, en pointillés de quelques années, avant que je ne fasse mon coming-out. Et ensuite le quotidien a repris tranquillement ses droits, en mieux qu’avant.
Mais je me fais des illusions sur le ralentissement du temps. Il continue à s’écouler, là-bas comme ailleurs. Le buffet rouge de la cuisine a perdu l’une de ses poignées. Et la fleuriste a pris sa retraite.
Ploc, ploc, ploc.
13:13 Publié dans Les vagues à l'âme de Lancelot | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : toussaint, parents, enfance, souvenirs
dimanche, 04 octobre 2009
"Si vous me demandez mon nom..."
Quand ma mère tomba enceinte de moi, j’étais son quatrième enfant. Lassée du jeu de la recherche d’un prénom, elle délégua ce choix à mes frère et sœurs. A l’époque, la télé diffusait un feuilleton américain sur la vie quotidienne des classes moyennes, comme il en existait tant à l’époque, dans la veine de ‘Ma Sorcière Bien Aimée’, racontant les frasques d’un gamin espiègle, toujours armé d’une fronde, qui tourmentait ses voisins. Idée séduisante pour trois enfants de dix, huit et quatre ans. Si j’étais un garçon, je me prénommerais donc comme le héros de la série. C’est ce nom que l’on me fit endosser, comme un habit taillé sur mesure, lorsque je débarquai. Après deux fausses alertes, dont une le jour de Noël, tout de même... Ca commençait bien.
J’ai comblé les espérances de mon frère, de mes deux sœurs, au-delà de tout ce qu’ils pouvaient imaginer : j’étais blond, un peu débraillé, comme le petit garçon du feuilleton. Très espiègle et insupportable, comme lui. Le seul accessoire que je n’avais pas, c’était la fronde. Non, je ne m’appelle pas Thierry. Mais, oui, j’ai quelquefois fait damner les voisins en sonnant à toutes les portes pour me planquer ensuite derrière leur haie, ou en allant voler leurs cerises. Oui, ça, j’ai pratiqué. Est-ce que, quelque part, je sentais qu’on attendait de moi que je me conforme à une certaine image... ?
Quand j’étais enfant, je n’aimais pas mon prénom. Je le trouvais moche. Deux syllabes ridicules, accolées sans aucune musicalité. Je les comptais sur mes doigts, en espérant à chaque fois qu’une troisième se serait glissée entre les deux, pour tout améliorer miraculeusement. Peine perdue. Ca évoquait un chiffre, d’ailleurs, et, vaguement, des oiseaux, mais plus de la crotte et des brindilles que des battements d’ailes ou des cris de mouettes sauvages. Rien de romantique, aucun lyrisme lorsque l’on m’appelait. Une tante avait même brodé dessus un surnom, mignon mais qui me faisait penser à un clown : « Nisou ». Qu’est-ce que ça allait foutre, un Nisou, dans la vie ? Un Philippe, ça dompte des chevaux. Un Gérard, ça a des connotations précieuses : j’ai des objets rares... Mais un Nisou ! Ca fait des gambades, ça s’étale par terre et tout le monde éclate de rire.
Moi, j’aurais rêvé de m’appeler Sylvain. Ce que c’est beau, Sylvain. Une caresse en bouche, telle un vin moelleux, rien qu’en le prononçant. Ca évoque le calme d’une forêt majestueuse. Un mec qui parle aux cerfs, aux biches, aux animaux. Un grand adolescent sauvage et pur, et élancé. Blond très clair, des cheveux lisses, incorruptible. Courageux et indépendant. Le genre de mec qui saurait très bien se débrouiller sans ses parents, perdu qu’il aurait été, par hasard, à sa naissance, mais qui les retrouverait plus tard, pour les consoler et les aimer malgré tout. Voilà à quoi j’aurais aimé ressembler. C’est prétentieux, et après ? J’ai toujours rougi beaucoup plus facilement de colère que de modestie. Et puis, on n’est pas responsable de ses propres fantasmes.
Je pourrais réécrire le même couplet sur Lancelot : j’aime le personnage du chevalier pur, surtout parce qu’il est humain. Il souffre, il lutte, il trébuche, c’est un homme. Mais il essaie sans cesse de vaincre ses faiblesses, tout en sachant que le Graal, ce n’est pas lui qui le trouvera. Il est faillible, il est perfectible, mais il est bon, mais il est beau. Son nom, en tout cas, l’est. « Lancelot », c’est magnifique. Ca chante comme une source au printemps, ce sont trois syllabes bien agencées, fluides, et pour cause ! Il a été élevé par Viviane au fond d’un lac. Il porte une lance, il sort de l’eau. Alliance de deux éléments, la terre et l’eau. Lancelot, comme Sylvain, se sent proche des choses simples de la nature. L’élément liquide dont il est issu, l’élément terrestre où ont été forgées ses armes.
Mais Sylvain, je l’ai perdu en route, et Lancelot n’est qu’un pseudonyme issu d’une légende. Mon vrai prénom, j’ai mis des années à l’écouter, à le comprendre, à l’accepter. Un peu comme un enfant que, lassé de repousser, on finit par prendre sur ses genoux et regarder dans les yeux : « Alors, qu’est-ce que tu veux me dire, toi ? »
Je m’appelle Denis.
Vers l’âge de 13 ans, j’ai appris l’étymologie de ce nom. Dionysos, Dieu de l’ivresse et de l’extase, est celui qui permet à ses fidèles de dépasser la mort, le vin étant censé aider à conquérir l’immortalité. Dionysos est certes spécialisé dans la vigne, mais il est aussi la Divinité de la végétation arborescente et de tous les sucs vitaux : sperme, urine, lait, sang. Il peut également se cacher dans l’écorce des arbres, ou être l’esprit du figuier.
Mmmm, j’aimais ça. Un Dieu lui aussi très proche de la nature, tout comme mon image idéalisée de Sylvain, mais en y incluant une connotation sensuelle et érotique dont la découverte coïncidait avec l’épanouissement de ma puberté.
En outre, je commençais à comprendre que je n’avais rien à envier à Gérard, pour finir, car petit à petit, au fil des années d’école, je m’étais aperçu que mon prénom à moi n’était pas très répandu.
Après tout, Denys, c’était chic aussi. Le tyran de Syracuse ! Qui mourut, également, selon la légende, d’un excès de vin... Décidément.... Mais le Y me rappelait trop, justement, l’orthographe du mot tyran. Et puis, cette lettre en forme de perfide langue de vipère, non. Pas de route qui se divise, pas d’ambiguïté. J’ai conservé l’orthographe d’origine, et la rectitude du i tout simple, bien droit, qui savait où il allait, lui. Là aussi, en grattant bien, un psYchanalYste sournois me ferait sûrement remarquer que je faisais là ma première tentative pour dissimuler, cacher, ma nature réelle, mon ambiguïté sexuelle. Et puis, en y réfléchissant, il m’est arrivé de me dire que cette ‘dualité’ existait déjà dans le titre de la série qui a inspiré le choix de mon nom : Denis LA Malice. Masculin et féminin. A moi de me débrouiller pour savoir par la suite si je serais davantage Denis qu’Alice. Calice du mal ? Denis ou rien ? Mon prénom, ce personnage extérieur, ce scaphandre qu’on m’avait imposé, avait-il déteint sur moi ? M’avait-il irrémédiablement façonné ? Un détail amusant, c’est que j’ai été blond, mais vraiment blond, jusqu’à l’âge de 8, 9 ans, comme le petit garçon de la série, et puis je suis devenu brun, très brun ensuite. Mais, j’ai conservé en moi une bonne provision de malices. On ne peut pas totalement vider sa besace, faire abstraction de son enfance, ou même de ce qui y a précédé...
Alors, je n’aime pas mon prénom, mais j’y tiens. Mon histoire, ma personnalité y sont un peu écrites. Un prénom, c’est un cocon. On ne peut pas le remplacer.
« Si vous me demandez mon nom
Je vais vous donner mon adresse
Puis si vous me demandez l’heure
Je vais vous raconter ma vie
Sans retenue et sans pudeur
Comme si vous étiez mon ami (...)
Si vous me demandez mon nom
Je vous raconterai des feux qui ne sont pas de paille
Qui brûlent encore longtemps après les fiançailles
Je vous raconterai la vie que je voudrais connaître
Une main dans la vôtre, peut-être... »
(Lynda Lemay)
22:42 Publié dans Les vagues à l'âme de Lancelot | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : prénom, enfance, souvenirs
samedi, 23 mai 2009
Souvenirs d'Enfance : la Guerre du Feu
Quand je suis entré en CM2, j’ai eu la surprise de découvrir qu’on allait avoir deux « Maîtres », comme on disait, à cette époque. Monsieur Aragorn et Monsieur Froscotti. Au début, la classe de 25 gamins que nous étions ne comprenait pas vraiment ce fonctionnement apparemment peu orthodoxe. Ca s’est très vite mis en place. Monsieur Aragorn était un jeune instituteur stagiaire qui resterait avec nous, pour nous enseigner à temps plein, jusqu’à Noël. Mais le vrai titulaire du poste, Monsieur Froscotti, par ailleurs directeur de l’école, reprendrait la classe en main dès la rentrée de janvier.
J’avais dix ans. J’étais un gamin fantasque, passionné, bavard, exubérant. Je pouvais être très pénible, c’est vrai. Porter sur les nerfs des adultes avec mes questions, mes interventions, mon besoin de savoir le pourquoi du comment. Mais j’étais également appliqué, consciencieux, anxieux, même, désireux de bien faire.
« Bien faire », j’ai compris dès la deuxième semaine de cours que ce ne serait pas assez. Il fallait faire « parfaitement ». Une règle que je m’étais très vite imposée à moi-même, à cause de ce jeune « Maître ». Je n’avais jamais eu d’instituteur JEUNE auparavant. Ca me le rendait très proche, comme un grand frère. Et de plus, ses techniques de travail me passionnaient. Comme cela arrive très souvent dans ce genre de configuration prof-élève, je me suis mis à l’idolâtrer. S’il nous proposait de faire des recherches sur un champignon précis, je rassemblais tout ce que je pouvais en une soirée sur l’intégralité de la mycologie dans les encyclopédies familiales ! Dès qu’il nous signalait une émission intéressante à regarder à la télé pour en débattre le lendemain, je faisais une scène à mes parents s’ils voulaient voir autre chose ! Ca confinait au fanatisme.
Je me souviens qu’un matin, il avait lancé comme thème d’étude, de discussion, la préhistoire. Coup de bol, je venais de finir de lire à l’époque ‘le Félin Géant’ (suite moins connue de ‘la Guerre du Feu’ de JH Rosny Ayné). Paf, j’étais parti sur une impro. Les Néanderthaliens, les Cro-Magnons, mes connaissances sur le sujet étaient très vagues et superficielles. Bah, j’avais tout rassemblé, et j’avais parlé pendant dix minutes, en concentrant surtout mon discours sur l’histoire que j’avais lue, et les aventures de Aoun, le héros. En lisant quelques extraits choisis. Ca avait passionné l’auditoire ! Une autre fois, deux autres copains de la classe, en s’aidant de coupures de journaux, avaient fait un compte rendu sur un sujet dont on parlait beaucoup à l’époque : le moteur à eau. Toute la classe adorait Monsieur Aragorn, et cherchait à briller. L’émulation, ça fonctionnait du tonnerre ! Un autre matin, il nous avait fait ouvrir le livre de lecture sur une chose que nous n’avions jamais abordée : un extrait d’une pièce de théâtre. ‘Knock’, de Jules Romains. La consultation de la grosse dame en noir. Mais pas de lecture sur table, on l’avait jouée directement, sur l’estrade, nos livres à la main, à tour de rôle. Devinez qui avait été élu meilleur Knock de la classe ? Je m’étais d’autant plus amusé que je faisais équipe avec Annie, une copine très « clown » elle aussi. Des souvenirs inoubliables.
L’instit avait eu aussi une autre idée : faire un jumelage et mettre en place une correspondance avec une classe de CM2 d’Aix en Provence, tenue par un copain à lui.. On avait chacun ‘notre’ correspondant personnel. Le mien s’appelait Luc Albert. Veine ! Il était fan, comme moi, du Journal de Mickey et de Picsou Magazine... ce qu’on a pu s’échanger comme vignettes et histoires. A la veille de Noêl, la classe d’Aix était venue chez nous pour un après-midi. On avait préparé une fête, et aussi une petite pièce de théâtre. Et puis, Monsieur Aragorn nous avait dit au revoir. Plusieurs filles avaient pleuré. Moi j’avais « les boules » !! Mais je m’étais retenu... En tout cas, on avait tous pris son adresse, et il nous avait promis de nous répondre à tous, individuellement, si on lui écrivait.
La rentrée de janvier est arrivée, et nous avons refait connaissance avec Monsieur Froscotti, que nous avions entr’aperçu pendant une semaine en septembre.
Changement d’ambiance. Radical. Contrairement à ce qu’on pourrait anticiper, nous ne sommes pas passés d’un enseignement avant-gardiste à une éducation vieillotte et rébarbative. En fait nous avons fermé la porte d’un univers de découvertes et de stimuli permanents, encadrés par une autorité bienveillante, pour entrer dans un monde de grand vide intellectuel, cadré par... n’importe quoi, des règles changeantes et fluctuantes, établies par un esprit totalement anarchique.
Dès le deuxième jour, Monsieur Froscotti nous a fait savoir qu’il était de très mauvais goût de sortir cahiers, règles, stylos, et tutti quanti de nos cartables dès notre arrivée, que ça faisait du bruit inutilement, et qu’il convenait de laisser nos sacs fermés jusqu’à ce que lui nous demande de sortir un livre, ou tout autre matériel. (de l’art d’apprendre à des élèves à ne pas s’impliquer dans le travail).
Les matinées commençaient vers 8h45, avec la lecture à haute voix (par lui...) et le commentaire (le sien...) des ‘Souvenirs d’Enfance’ de Marcel Pagnol, que j’avais déjà lus (...et que j’allais devoir réétudier l’année suivante en 6° en Français....). Les commentaires étant dignes du café de la gare, au bout de trois jours, toute la classe avait compris que c’était le bon moment pour prolonger, les yeux ouverts, pendant soixante minutes d’horloge, tout le bon sommeil de la nuit, interrompu si fâcheusement par nos Mamans, une heure et quelque plus tôt.
J’étais un élève bavard, trop. Je l’ai déjà dit. Aussi bien face au « Maître » qu’avec mes copains. J’ai donc très vite été ciblé comme celui qu’il fallait faire taire. La classe était arrangée en groupes de trois bureaux de deux, donc six élèves, qui faisaient équipe lors des ‘tournois’ d’orthographe, ou de calcul mental, ou autres, organisés par Monsieur Aragorn. Ces répugnantes coutumes étaient vite tombées dans l’oubli. En revanche, Lancelot le Bavard au milieu d’un groupe de six, impossible. Mon bureau a été mis à l’écart, seul. Pour ce qui était de ne pas poser sans cesse de questions au Maître, j’ai vite retenu la leçon après quelques rebuffades et moqueries de sa part. ‘On’ voulait que je me taise, je me suis tu.
Bien sûr, ça n’a pas suffi à me faire oublier. J’étais devenu la tête de Turc de la classe. Dès qu’une bêtise était faite, j’en étais responsable. Notre salle était au premier étage, le bureau du directeur juste au-dessous. Lorsqu’il recevait des coups de fil, Froscotti avait pris l’habitude de descendre en catastrophe. La classe était censée, pendant ce temps, remplir des grilles de tables de multiplication. Certains en profitaient pour faire la foire et se poursuivre autour des tables. Pas moi. Je savais qu’il valait mieux me faire oublier. Peu importe. Si, depuis le rez-de-chaussée, Froscotti avait entendu courir quelqu’un, c’était moi. Les punitions pleuvaient sur mon dos rond. Quelquefois méritées, quelquefois pas. Il m’est arrivé de me retrouver avec dix pages du livre de lecture à recopier. Je me taisais. Je savais que toute révolte, toute protestation de ma part n’aurait fait qu’aggraver mon cas.
Je n’étais pas le seul à en baver. Ma copine Annie (celle avec qui on s’était tant amusés à jouer Knock et la dame en noir) lors d’une séance de peinture, s’était amusée à se peindre les joues en rouge. Des bêtises de gamine. Elle n’avait pas eu le temps de se débarbouiller avant le retour de Froscotti (probablement encore en grande conversation téléphonique...). A son retour, il l’avait interrogée, mi-hilare, mi-menaçant : « Non mais tu n’es pas folle ? » Balbutiante, elle n’avait rien trouvé d’autre à répondre qu’une connerie, encore, de gamine : « Je n’ai pas fait exprès... ». Alors il l’avait envoyée, peinturlurée, dans la classe voisine, celle des CM 1 : « Tape à la porte et demande à Monsieur Bruneau s’il pense que c’est possible de se faire cela sans faire exprès. » Morte de honte, elle s’était arrêtée dans le couloir sans oser toquer, et avait fondu en sanglots. Alors, sans doute pour donner plus de poids à sa belle leçon, il l’avait accompagnée lui-même. Eclat de rire tonitruant de la classe de CM1 devant la bille de clown de la pauvre Annie et ses joues peinturlurées, délavées par les larmes ...
Marc, un autre copain de la classe, aimait lui aussi donner son avis sur tout. Et un jour, il avait énoncé une énormité et argumentait à voix basse avec son voisin, Luc. Froscotti s’en était mêlé et avait décrété que la discussion entre les deux comparses était de toute façon absurde, et qu’ils avaient tous les deux tort. Peine encourue : « Luc, lève-toi et avoue devant la classe que tu es un âne. » Sidéré, Luc s’était levé et nous contemplait, muet, avec des yeux affolés. « Dis je suis un âne ou bien tu auras cent lignes à faire en récréation » Luc baisse les yeux : « Je suis un âne » « Et maintenant, Marc, à toi de nous dire que tu es un âne ». Marc s’était levé et l’avait regardé droit dans les yeux. Silence. « Dis ‘je suis un âne’ ou bien tu auras cent lignes » Silence. « C’est cent lignes que tu veux ? » Silence. On entendait les mouches voler. Je fixais Marc dans les yeux de toutes mes forces. « Bon, puisque tu ne veux pas reconnaître publiquement que tu es un âne, tu auras tes 100 lignes » A la sortie des cours, ce jour-là, on était au moins dix à féliciter Marc d’avoir tenu bon et ne pas s’être laissé humilier.
Ne craignez rien : on ne se rebellait pas ouvertement, mais à onze ans, on a l’imagination fertile. Sachant qu’il ne vérifiait jamais ce que nous inscrivions dans nos « lignes » de punitions et qu’il les envoyait directement à la poubelle après les avoir déchirées, je les truffais de ‘Froscotti je t’emmerde’ entre deux phrases recopiées dans « Le Goût de Lire » éditions Hachette. Plusieurs fois, la prise téléphonique de son bureau a été débranchée à l’issue d’une récréation, il n’a jamais su comment. Un jour, il avait voulu nous faire rejouer la fameuse scène de Knock. Personne ne s’était porté volontaire, surtout pas moi. Les enfants sont des victimes peut-être faciles, mais aussi des bourreaux fins et impitoyables. J’avais compris qu’il aimait faire rire avec ses plaisanteries à deux balles. Je mettais toujours un point d’honneur à ne pas rire de ses blagues, même s’il m’arrivait (oh, bien rarement...) de les trouver drôles. Surtout, lorsqu’il me prenait à parti personnellement pour se payer ma tête dans un dialogue absurde comme il les aimait, je restais muet et indifférent, au lieu de me tortiller et de glousser bêtement dans un simulacre d’embarras poli. Il m’empruntait ma flûte pour jouer trois notes, puis : « Je te la rends ou je te la confisque ? » (alors que nous étions bien censés en avoir une pour nos ‘cours de musique’). Je ne répondais pas. Je détournais les yeux sans un mot. Je savais qu’il détestait ça. Et il savait que je le savais. Et je me régalais de ces dérisoires petits défis, de ces minables revanches minuscules sur son autorité de despote grotesque.
Je ne voudrais pas réécrire « Sans famille » ni « David Copperfield » mais des anecdotes du même genre, sur cette année de CM2, j’en ai plein mes tiroirs. Vers le 20 juin, j’ai profité de l’indulgence de mes parents pour arrêter définitivement ce supplice et me mettre prématurément en vacances d’été. Ce mois-là, on avait eu, dans le cadre de l’école, une fois par semaine, des cours de piscine dans un village voisin. On s’y rendait en bus, et il avait été demandé aux parents une participation de quelques francs pour les frais de piscine et de bus de la totalité du mois de juin. Forcément, le prix des deux dernières semaines avait été perdu pour moi (et pour de nombreux autres élèves qui eux aussi avaient voulu arrêter le massacre de cette année scolaire absurde). Quelques élèves plus assidus nous avaient transmis un message de Froscotti : « Ne comptez bien évidemment pas récupérer le prix des séances de piscine manquées ». J’avais éclaté de rire : « Vous lui répondrez de ma part que j’aurais bien volontiers payé dix fois plus pour être débarrassé de lui plus tôt. »
Ce style de réflexion, dans la bouche d’un gamin de onze ans, aujourd’hui encore, me choquerait. Il y avait là-dedans un mélange de haine et de maturité dont j’aurais été incapable six mois auparavant. J’avais changé. Et pas en bien.
Quatre mois de ma vie, et puis six mois. J’avais donné le meilleur de moi-même, au maximum, pour Monsieur Aragorn. Je m’étais replié, caché, réduit au silence, enfoui en moi-même, face à Monsieur Froscotti.
Et aujourd’hui, à des décennies de distance, si je fais un bilan, je n’en suis pas satisfait. Alors que je repense rarement à Monsieur Aragorn et à toute la joie que j’ai eue à le côtoyer, à apprendre près de lui, je n’ai jamais oublié la haine que m’a inspiré, pendant des mois, Froscotti. Il est parti de l’école de mon village deux ans après, et je n’ai pas cherché à savoir où. Il m’arrive d’imaginer que je le rencontre, par hasard, au détour d’une rue, d’un séminaire quelconque (il doit être à la retraite aujourd’hui) ou dans un café. Je voudrais pouvoir le regarder, et lui dire Merci. Merci de m’avoir enseigné la haine, le mensonge, la dissimulation. Merci pour m’avoir appris à creuser ces ‘terriers’ en moi, où je sais me cacher lorsque l’hypocrisie l’exige. Merci pour m’avoir flanqué à la porte de mon enfance alors que je n’étais pas encore (loin de là...) un adolescent, pour me laisser dans une sorte de No Man’s Land où Picsou et Donald ne m’amusaient plus, mais où je n’étais pas encore assez mûr pour m’attaquer à Zola. Mais mentir, tricher, voler même, cela je l’ai appris au contact de Froscotti. Ca fait aussi partie de l’éducation. Manier l’ironie, le sarcasme, le dédain calculé, l’indifférence, la froideur. Des pierres précieuses amassées pendant ces six derniers mois de mon CM2.
Précieuses, oui. Mais lourdes. Super-lourdes à traîner.
Lui dire aussi : « J’ai détesté peu de personnes dans ma vie, elles se comptent sur les doigts d’une main, mais vous êtes en tête de liste. »
Cette note que je viens d’écrire, c’est aussi faire beaucoup d’honneur à un con qui, lui, m’a sûrement oublié depuis belle lurette.
Oublier, c’est un luxe que ma personnalité me permet rarement.
J’aurais pu en écrire, des pages et des pages. Mon texte est déjà bien trop long... Mais à mi-parcours, j’ai préféré actionner le frein à main. Halte au pathos.
D’ailleurs, j’ai survécu. La preuve. Et au début de mon année de sixième, je suis retombé (ou remonté, comme on veut) dans l’exaltation : non plus un ou deux profs, mais une dizaine, et ça changeait sans cesse au fil de l’emploi du temps ! Mon baromètre amour-haine a pu fonctionner en mode variable, à toute vitesse, et ce pour des mois et des mois....
Adorer, détester, ne jamais oublier.
Et la machine fonctionne, encore aujourd'hui.
23:41 Publié dans Machine à remonter le temps | Lien permanent | Commentaires (29) | Envoyer cette note | Tags : cm2, école primaire, instituteurs, enfance
jeudi, 15 janvier 2009
Le Prisonnier, Au Coeur du Temps, et autres contes.
Ce matin, sous la douche, j’entends à la radio que Patrick McGoohan, interprète principal, scénariste et producteur de la série britannique « The Prisoner » (Le Prisonnier) est mort à 80 ans. La série (en 17 épisodes) relatait les aventures d’un agent secret (espion ?) un jour transporté à son insu dans un village en un endroit (pays ?) inconnu, où tous les gens vivent dans un confort relativement agréable mais ne peuvent s’enfuir d’une enceinte délimitée. Ils sont tous des « numéros ». Notre héros est donc le numéro 6. On ne cesse de vouloir lui extorquer des « informations » (lesquelles ? Mystère…) qu’il refuse de livrer. Il cherche toujours à entrer en contact avec le numéro 1 (le chef probablement) sans y parvenir, ou à s’échapper, sans plus de succès. Ses tentatives semblent sans cesse être sur le point d’aboutir mais à la fin de chaque épisode il est inexorablement ramené à son point de départ.
Je me garderai bien de faire l’apologie de cette fameuse « série-culte » des années 60, adorée par des milliers de fans. Personnellement, je me souviens que lorsqu’il m’arrivait, gamin, d’en voir un épisode, je trouvais l’ensemble super-angoissant, dérangeant et déplaisant. Les tentatives de fuite du héros, toujours stoppées net par cette espèce de bulle blanche cauchemardesque qui se lançait à sa poursuite et l’étouffait, mais surtout ce village qui me rappelait un terrain de golf à cause de ses ridicules voiturettes électriques, la jovialité forcée des habitants, et enfin l’éternel recommencement forcé à chaque fois me donnaient envie de hurler. Oui, youpi, c’était cela qui était voulu par les scénaristes : « En fait, chacun peut voir dans Le Prisonnier ce qu'il a envie d'y voir. Le Village ne serait-il pas le symbole de la condition humaine, et le Numéro 6 le pauvre humain qui cherche, sans toujours y parvenir, à lui donner du sens ? Ce Numéro 1 qu'on ne voit jamais (sauf au dernier épisode) n'est-il pas une allégorie de Dieu, et les Numéro 2 qui se suivent et ne se ressemblent pas une personnification, par exemple, de tous ceux qui de façon contradictoire au cours des âges ont affirmé agir en son nom ? C'est en tout cas l'une des hypothèses possibles parmi bien d'autres. » . Je cite Wikipedia. Je ne lancerai pas mes propres interprétations métaphysiques, j’en serais bien incapable. Quand j’avais six, sept ans, j’étais loin de pouvoir analyser de semblables allégories, ou métaphores, comme vous voudrez, et je pouvais seulement me dire que tout ça n’avait pour moi ni queue ni tête, que je rêvais seulement de voir l’épisode ultime où enfin ce brave Numéro 6 parviendrait à se barrer, et nous débarrasser l’écran, espoir régulièrement déçu.
Cependant, les séries des années 60, ah, quel beau sujet de conversation ! Il y a quelques années, pour mon anniversaire, TiNours, connaissant ma passion pour toutes ces bêtises, m’avait offert un livre : « Les grandes séries américaines des origines à 1970 ». Je lui avais sauté au cou, il ne pouvait pas mieux trouver pour me faire plaisir. Le bouquin, riche en photos et très documenté, passe en revue origines, fiche technique, liste des épisodes, jugements appréciatifs, dates de diffusion en France et aux USA, et c’est donc, au final, une mine de renseignements passionnants pour les ‘aficionados’ de Bonanza, Daktari, Les Envahisseurs, Hawaii Police d’Etat, Ma Sorcière Bien Aimée, Mannix, Mission Impossible, les Mystères de l’Ouest, Star Trek, et autres Zorro.
Je me souviens des ‘lendemains’ de diffusion, à l’école : « Et tu as vu quand l’araignée géante est sur le point de les bouffer ? » « Putain quand le mec essaie de désamorcer la bombe j’étais sûr qu’il allait y passer ! « « Ah si seulement on pouvait remuer son nez comme elle pour que nos divisions se fassent toutes seules… » etc etc… De six à douze, treize ans environ, avec un pic vers l’âge de dix ans, mes copains de classe et moi, on fonctionnait au carburant de séries TV idiotes et on les revivait par la parole pour raviver le plaisir des yeux et des oreilles et de l’esprit, éprouvé la veille. A l’époque, pas de magnétoscopes, pas de DVD, pas d’internet. Un épisode d’une série culte, on ne pouvait le rater, il n’y avait pas de rattrapage possible ! On épluchait les programmes télé, on faisait toujours très attention à l’heure, quelquefois on se réunissait à plusieurs chez un pote pour voir un épisode et le commenter ensuite. Sans web, on avait peu accès à la biographie, filmographie des acteurs, alors on extrapolait surtout sur leurs personnages. Pour les malheureux qui n’avaient pas la chance d’avoir deux téléviseurs à la maison, c’étaient des drames si les parents voulaient en même temps voir autre chose sur une autre chaîne. Pour ma part, dans ce style de cas, je filais souvent chez ma grand-mère qui habitait le rez-de-chaussée de notre maison, et qui était pleine d’indulgence pour me laisser regarder les Mystères de l’Ouest, Mission Impossible, ou Chapeau Melon et bottes de Cuir, devant lesquels elle s’endormait régulièrement.
Ma série préférée, un peu moins connue que celles citées dans la liste au-dessus, s’appelait ‘Au Cœur du Temps’ (« The Time Tunnel »). C’était l’histoire d’un gigantesque complexe scientifique caché dans les sous-sols de l’Arizona, où des savants avaient installé une machine à voyager dans le temps, un tunnel, en français le « Chronogyre ». Ils avaient envoyé dans le temps deux savants, Tony Newman et Doug Philips, qui voyageaient d’une époque à l’autre au fil des épisodes, en essayant de sauver les gens de catastrophes diverses (le naufrage du Titanic, la chute de Troie, l’attaque de Pearl Harbour, l’explosion de volcan Krakatoa, le massacre de Little Big Horn). Les autres savants, restés en 1968, époque de départ, essayaient bien de les ramener mais n’y parvenaient pas pour des raisons techniques, et faisaient quelquefois revenir par erreur dans le chronogyre des personnages du passé ou des objets divers (un soldat troyen, un Indien, un pirate, et même une bombe à retardement).
Je RAFFOLAIS littéralement de cette série. Je n’en ratais pas un épisode. Avec mon voisin on s’amusait même à tout rejouer le mercredi suivant : lui c’était Tony et moi Doug, celui des deux savants que je préférais. J’avais même entamé courageusement une entreprise qu’avec du recul je trouve titanesque, pour le gamin de huit ans que j’étais : retranscrire chaque épisode comme une histoire après l’avoir vu. A raison d’un par semaine (ça passait tous les dimanches soirs sur TMC) j’ai bien sûr été rapidement débordé et j’ai dû abandonner, découragé, après cinq ou six « retranscriptions » maladroites.
Mais encore une fois, je souris avec attendrissement au souvenir de ce petit garçon qui, en déployant d’énormes efforts de mémoire et de concentration, cherchait à immobiliser son émerveillement d'un soir sur le papier, à défaut de ne pouvoir voyager lui-même dans le temps. Ca me fascinait comme idée. Quel pied ! Et puis, les paradoxes que cela pouvait occasionner, c’était passionnant. Dans l’épisode sur Pearl Harbour, Tony rencontrait son double en 1941, lui-même, un enfant de huit ans, justement. Et il lui parlait, et il SE parlait ! Moi, j’ouvrais devant l’écran des yeux grands comme des étoiles. Je savais que c’était impossible, mais ce rêve-là, il était trop beau, il fallait l’immortaliser ! J’écrivais, je gribouillais frénétiquement, dans tous mes moments libres. J’étais régulièrement déçu du résultat, bien sûr. Mes mots, pâteux, mouillés, n’étaient jamais capables de traduire la magie qui avait lieu derrière l’écran. Tout a dû finir un jour à la poubelle.
Aujourd’hui, c’est trop facile. J’ai retrouvé sur le web « tombés d’un camion virtuel » comme dirait Panama, tous les épisodes que j’avais particulièrement aimés. Toutes les photos sont là, facilement accessibles. Les synopsis, les biographies des acteurs, en un clic sur Wikipédia. On m’aurait mis ça dans les mains quand j’étais enfant, j’aurais eu l’impression d’ouvrir la porte du Paradis.
Ce qu’il faut, en définitive, c’est se débrouiller pour que notre machine à voyager dans le temps personnelle, qu’on réactive régulièrement, à travers nos neurones, et qu’on affine parfois, par le biais de certaines de nos notes sur le blog, ne rouille jamais. Ne pas rester coincé, comme ce pauvre Numéro 6, dans le village du présent, et continuer à naviguer de souvenirs en espérances, de réminiscences en perspectives, entre passé et futur.
« Je ne suis pas un amnésique, je suis un blogueur libre ! » Na.

19:45 Publié dans Série télé | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : patrick mc goohan, le prisonnier, au coeur du temps, enfance, souvenirs