dimanche, 08 novembre 2009
Grand moment de solitude
Séance de correction de copies de terminales générales cet après-midi.
Extrait du texte :
Mother : « Wouldn’t it be a Christian thing to write to your own sister in America and tell her what’s going on ? She loves to hear little things, you know… […] Poor Deirdre is on the other side of the Atlantic ocean.”
Une des questions posées : “Where does Deirdre live ?”
Une des réponses que j’ai récupérées : « Deirdre lives in the Atlantic ocean »
Rassurez-moi : parmi tous ceux et celles qui viennent ici et qui ne parlent pas anglais, y en aurait-il eu UN SEUL pour répondre une connerie pareille ?
Bah, c’est tout ma faute. C’est moi le prof....

21:46 Publié dans Les humeurs de Lancelot | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : boulot, lycée, copies
vendredi, 06 novembre 2009
1984 en 2009

Suggestions diverses et variées faites aux profs par l’administration depuis le début de l’année, via des messages que nous récupérons dans les casiers :
« Comme tout le monde désormais possède internet, si nous avions vos adresses mail, nous pourrions communiquer ensemble de façon plus rapide et plus efficace.... Bien sûr, cela restera confidentiel entre vous et nous. »
Bôfff, bon, pourquoi pas... ? En début d’année, je donne mon mail. Il y a trois semaines, j’apprends (par panneau d’affichage au lycée, et non par mail) qu’une réunion est organisée pour les terminales série XYZ le lundi après-midi, alors que j’ai cours avec l’un des deux groupes composant la classe. Ca va être très coton pour abandonner une heure de cours avec un groupe tout en le conservant au même niveau de progression que l’autre. Super. Bon, je m’arrange dans mes préparations, je prévois un cours de remplacement, je préviens les élèves qu’ils n’auront pas anglais le lundi, même si je dois les accompagner à la réunion (évidemment). Une fois toutes ces belles dispositions prises, je rentre chez moi pour découvrir un joli message en mail le vendredi en fin d’après-midi : « La réunion de lundi est annulée, vous pouvez faire cours normalement ce jour-là »
Ah, pour être rapide et efficace, ça l’a été. Vive la communication entre les profs et l’administration via mail !
« Avec les suspicions de grippe H1N1 nous pourrions être amenés à fermer du jour au lendemain. Le lycée possède un site, vous êtes invités à vous y inscrire pour pouvoir, le cas échéant, mettre vos cours en ligne et envoyer aux élèves le travail à faire en cas de fermeture inopinée. »
Alors là, j’ai dit « non », tout net. Je dois être l’un des rares profs du lycée à ne pas m’être rendu aux séances d’explications sur le fonctionnement de ce fameux site. L’hystérie sur cette grippe me fatigue déjà énormément, je ne vais pas m’en rajouter trois louches en prévoyant du travail supplémentaire ‘au cas où’. D’autant que j’ai l’impression que cette fameuse « épidémie », elle a bon dos pour tester le degré de souplesse des fonctionnaires en anticipation de ce qui pourrait se mettre en place dans quelques années. Les cours, les devoirs et les corrections en ligne, c’est pas dans mon contrat. Vieux con je suis, vieux con je reste.
Depuis deux ou trois ans, le remplissage des bulletins se fait en ligne. Personnellement je trouve ça très commode, on peut le faire tranquillement depuis la maison, sans se bousculer avec d’autres collègues en salle des profs. Eh oui, mais... cette année, on nous demande également si, sur le même site de notes, on ne voudrait pas remplir le cahier de textes des classes concernées. De cette façon, les élèves pourront le consulter. Mais accessoirement aussi, l’administration et les parents d’élèves.... J’ai un cahier de textes personnel où j’inscris la progression et les devoirs de chaque classe. Il est disponible, principalement pour l’IPR si je suis inspecté, ou éventuellement pour les élèves qui ont été absents. Dans ce second cas de figure, les élèves se foutent bien du cahier de texte, d’ailleurs. S’ils sont fainéants, ils ne font rien du tout. S’il s’agit d’élèves consciencieux, ils empruntent le cahier de leurs copains et leur demandent le travail à faire. C’est tout simple.
Le cahier de texte en ligne satisferait aux exigences de fliquage. Je ne le remplis pas. Sur ces trucs, je suis bourrin, mulet, entêté. Y a rien à faire.
On pourrait toujours voir dans ces trois premiers cas un désir sincère et désintéressé de l’administration d’améliorer le rendement des profs face à leurs classes. C’est moi qui suis une grognasse. Bof, j’assume. Mais j’ai gardé la perle pour la fin...
Au lycée, on dispose, comme dans beaucoup d'autres établissements, d’un parking de profs dans lequel on pénètre grâce à un ‘passe’ qui ouvre la grille automatiquement. Or depuis la semaine qui précède les vacances, cette grille demeure obstinément ouverte en permanence. Je croyais à une panne toute bête, mais quand je me suis renseigné aujourd’hui, une collègue du lycée professionnel, qui siège au conseil d’administration, m’a renseigné avec un sourire ironique :
« Ils attendent d’installer un nouveau système, coût 7000 euros »
Moi : « Quel nouveau système ?? L’ancien fonctionnait très bien, non ? ».
Elle : « Ah ben avec le nouveau, nous disposerons de badges d’entrée nominatifs ! »
Moi (tête de paysan de la Lozère à qui on demande s’il lit ‘Vogue’) : « Mais pourquoi faire ??? »
Elle : « Mais enfin Lancelot, tu n’as pas compris qu’avec ça, ils sauront quand on arrive et quand on repart ? Si on est en retard, et tout le reste... ? »
J’en suis tombé par terre. Pousser le fliquage à ces extrémités, j’ai une sorte de naïveté innée en moi qui me dit toujours « Mais c’est pas possible.... »
Eh bien si, c’est possible, relève-toi, mon pauvre.
(Et puis, 7000 euros pour ça, et quand on monte réclamer trop de marqueurs pour écrire sur nos tableaux blancs plastifiés, on nous fait la gueule...)
Personnellement j’arrive toujours le matin 20 minutes avant le début des cours : j’aime avoir la possibilité de préparer ma salle (lorsqu’elle est libre.....) et mon matos, magnéto, lecteur dvd, PC avec branchements sur les écrans, tranquillement avant les grands rushes post-sonnerie. Mais cette idée d’être surveillé, traqué à chaque instant et dans les moindres de mes retranchements, je déteste ça. Je DETESTE.
Je n’ai jamais refusé de donner du travail supplémentaire à un élève, ni de le corriger, ni de rencontrer des parents pour expliquer mon programme et ma façon de procéder. J’arrive toujours à l’heure en cours, et tout ça est absolument NORMAL. Aucune gloire à en retirer. Mais j'abhorre pardessus tout l’idée que tout ce qu’auparavant on faisait naturellement, sans y être obligé, par souci d’efficacité et par complaisance, va devenir une obligation, répertoriée, institutionnalisée, enregistrée et examinée. Là, vraiment, je trouve que la coupe déborde.
Par moments, on se surprend à penser que George Orwell était un visionnaire.
Signé : un Salaud de Fonctionnaire
PS : KarregWenn, la rime finale était totalement involontaire
(et merde, encore une... Ces bêtes-là, on n’arrive jamais à s’en débarrasser, pire que les chewing-gums qui collent au bout des doigts...)
17:26 Publié dans Les humeurs de Lancelot | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note | Tags : george orwell, boulot, fliquage
dimanche, 17 mai 2009
Train matinal
C’est sur lui que l’on embarque, cinq jours sur sept, après avoir quitté nos « vaisseaux nocturnes » respectifs.
Cette heure quotidienne est toujours guidée, formatée, planifiée et pourtant je la trouve très douce à chaque fois.
A 6h45 lorsque le radio-réveil se déclenche, que le volet s’ouvre, les soupirs et grognements s’échangent, avec des pauses, yeux fermés, pour prolonger un peu le plaisir du repos. Mini-dialogues brumeux :
« Pfffou, encore se lever... »
« Bien dormi... ? »
« Voui.... Et toi... ? »
« Ben non, vers 3h je t’ai entendu ronfler... »
« Menteur va... mais pourquoi il raconte toujours des mensonges cet ours... ? »
« C’est pas vrai c’est toi le menteur » (bisou)
« Moi je ronfle jamais... » (baillement)
« Tu paaaarles ! » (Rires)
« Allez courage... On y va... ? »
« Allez... » (re-bisou)
Pendant que TiNours se dirige vers la cuisine, Lancelot ouvre grand la fenêtre de la chambre, prend trois ou quatre longues inspirations d’air pur, examine le ciel pour connaître la couleur du temps et du moral du jour : beau fixe... ? gris déprime... ? colère sombre... ?
Faire le lit : une autre tâche que j’aime bien. Lifter les rides des draps abandonnées après la nuit, secouer les bouffissures de sommeil enfouies au creux des oreillers. Laisser le grand air envahir la pièce, pour une bonne heure, qu’il fasse chaud ou froid dehors.
Et puis, direction la cuisine, où TiNours s’affaire seul depuis dix minutes. La table du petit déjeuner a été préparée, de façon systématique, depuis la veille. Une habitude qui a souvent suscité beaucoup de moqueries amusées de la part de nos amis. Mais, lorsqu’on émerge de sa nuit, c’est si agréable de se mettre en fonction « pilote automatique » pour laisser la mécanique interne préchauffer tranquillement.... Alors bols, assiettes, petites cuillères sont là, prêts à l’emploi, disposés sagement, depuis le soir. L’odeur-cliché du bon pain grillé s’infiltre dans mes narines. En revanche, pas de café. Le matin, j’aime prendre du thé. TiNours vient de presser les oranges. Mon verre est plein. Je le prends avec un sourire, et je retraverse la cuisine en entendant distraitement à la radio Bourdin qui susurre leur éternel slogan imbécile : « RMC : infos, donc sport... »
Dans la salle de bains, j’allume l’autre radio, qui, elle, est réglée sur France infos (’donc infos’, ça, ça tient la route...). Une gorgée, quelquefois deux, de jus d’orange. J’ouvre au préalable le jet de la douche, car l’eau chaude est toujours longue à arriver, et j’ôte tranquillement peignoir et caleçon. Difficile d’échapper à un coup d’œil sur soi : miroir panoramique devant moi, et derrière, les portes de la penderie sont constituées de glaces.
« Tu t’empâterais pas un peu, mon vieux... ? Et ça, là, ce n’est pas un cheveu blanc supplémentaire... ? »
« Mais non... Ces pecs rebondis, ce n’est pas dû à un excès de bonne chère, mais à un afflux permanent de testostérone. Quant aux tempes grisonnantes, ça te donne un faux air à la George Clooney... What else... ? »
Sous le jet brûlant de la douche, je m’étire, je chasse les derniers vestiges de la nuit engourdis au creux de mes muscles. Selon les jours, mes narines s’imbibent d’odeurs variables du savon-gel au nom exotique : Green Splash, Lemon Tropic, Orange Delight, Blue Lagoon... il y en a pour tous les goûts... pendant ce temps, à travers le bruit du jet d’eau, mon oreille capte une information sur deux : « S4rkozy gniagniagnia.... récession gnignigni... patron séquestré youyouyou.... loi Adopi pipipi... »
Sortir, se sécher vigoureusement. Nouvelles gorgées de jus d’orange, ça fouette les papilles ! Le corps, le cerveau, commencent à passer à la vitesse supérieure. J’ouvre encore en grand la fenêtre, car TiNours a horreur des vapeurs d’eau chaude, et j’étale la mousse à raser sur ma belle gueugueule à la mâchoire carrée (Quoi ma gueule.. ? Et qu’est-ce qu’elle a, ma gueule... ??). C’est toujours le moment du spot publicitaire sur France Infos. Si la chaîne était en osmose avec moi, je devrais entendre « Gillette, la perfection au masculiiiin ! » Hélas, c’est toujours des inepties du genre : « Bernard, tu as prévu quoi pour ta retraite ... ? » A chaque fois, je coupe rageusement le son et je me rase en faisant gaffe à ne pas me couper, moi. Le Bernard, son assurance-décès, il peut se la coller là où je pense. Pas de ça pour moi. Je compte bien être immortel. Dans cette optique, j’applique lotions et onguents divers : baume après-rasage, aftershave, lotion capillaire. Bon, rien de tout cela ne me transformera en Brad Pitt, mais inutile d’épiloguer, d’ailleurs TiNours, qui a fini de déjeuner, arrive pour prendre à son tour possession de la salle de bains et des fontaines de jouvence.
Après un détour par la chambre pour m’habiller (nouveau coup d’œil par la fenêtre ouverte, avec un regard complice, ou menaçant, c’est selon, vers le ciel), cap à nouveau vers la cuisine.
Tout en versant mon thé et en confitubeurrant ma tartine, je peux décider de trois options différentes pour le quart d’heure qui commence. Le plus souvent, je choisis de lire le journal, ou mon livre du moment. Ou bien, revoir un cours que j’aurai eu la flemme de repasser la veille. Enfin, je peux aussi rêvasser en écoutant RMC. La dernière option se fait de plus en plus rare depuis quelques mois car l’intensification des messages publicitaires, à cette heure, m’horripile. J’allais oublier qu’il m’arrive aussi d’emporter bol et toast dans le bureau où je jette un coup d’œil à mon blog pour voir si de gentilles petites souris ne seraient pas venues déposer un commentaire, depuis la veille.
TiNours en a fini avec ses ablutions à lui. Il vaque entre la salle de bains et la chambre, en pantalon, torse nu : « Pfffou qu’il fait chaud... » Je ne réponds rien, je le contemple avec une ombre de sourire au coin de la lèvre, une lueur au fond du regard, une envie qui se faufile au creux de mes mains.... Mmmmm.... Quel dommage qu’il faille aller bosser....
7h45, c’est le moment désagréable entre tous, celui de l’accélération. J’ai fini mon « stage » aux WC (TOUJOURS avec un journal ou un bouquin). TiNours vérifie sur internet que son train n’est pas annoncé avec du retard pour la millionième fois (ce qui l’obligerait à prendre le tram). Je me brosse les dents pendant que lui sort la voiture du garage, pour gagner du temps. Je ressors de la maison à toute vitesse. Il n’a jamais raté le train de 8h03 du fait de notre retard (on décolle toujours à 7h55), mais ne tentons pas le diable....
Toujours faire attention, lors de ces derniers instants précipités, à ne pas faire de gaffe lourde de conséquences. Par exemple, se piquer nos trousseaux de clés respectifs par inadvertance, si l’un ferme la porte avec la clé de l’autre. C’est déjà arrivé, et ça peut provoquer des situations très compliquées, pour la suite de la journée !
Dernier motif possible d’énervement : le portail automatique, qui peut se bloquer à mi-course, et nous obliger à perdre de précieuses secondes pour le refermer manuellement. Ces matins-là, mon taux d’adrénaline s’emballe, et les voisins doivent entendre mes glapissements hystériques...
500 mètres en voiture, j’actionne les feux de warning, et je m’immobilise au passage piétons habituel, à vingt mètres de la gare, pour déposer mon petit homme. « Passe une bonne journée... » « Toi aussi bébé » Bisou rapide. Depuis quelques semaines, un jeune collégien qui passe par là à la même heure, pour prendre son bus, nous a repérés. J’ai vu l’évolution de sa réaction dans ses yeux au fil des jours. Lundi stupéfaction, mardi sarcasme, mercredi moquerie, jeudi léger sourire neutre... Je pense qu’avant l’été on pourra peut-être tabler sur « complicité » ?
Il est 8 heures. J’accélère en direction de la nationale. J’ouvre la radio et entends la voix de hyène de Marc-Olivier F. sur Europe 1. « Oh non, pas lui... ». Passage immédiat en fréquence CD. Aujourd’hui, c’est Annie Lennox qui m’accompagnera sur les six kilomètres qui conduisent au lycée. La journée de boulot va commencer.
J’aime cette heure quotidienne entre réveil et départ, où peu de paroles sont échangées, mais où gestes et habitudes tissent des mailles très douces, qui nous resserrent sans jamais nous emprisonner.
00:14 Publié dans Lancelot et TiNours | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : réveil, douche, déjeuner, boulot, radio
dimanche, 05 avril 2009
Des fonctionnaires qui fonctionnent, des chefs qui chiffonnent
Vendredi soir, en rentrant à la maison, TiNours me raconte qu’il a été obligé de s’énerver au bureau aujourd’hui.
Son chef annonce le matin une réunion « qui sera très rapide », juste quelques ajustements à faire, dans le planning de travail. L’une des assistantes était concernée, mais elle n’avait pas été conviée. En passant devant son bureau, TiNours lui dit de venir. « Qu’est-ce que vous faites là ? » lui demande le chef en la voyant arriver. « Vous n’avez pas été conviée » « Pourquoi ? » « Parce qu’il faut quelqu’un à la réception pour accueillir le public ». « Oui mais dans la mesure où les changements d’horaires pourraient l’affecter, il faut qu’elle soit là pour en parler non ? » « Eh bien non, parce que je l’ai décidé ainsi ». « Fort bien, » répond TiNours, « dans ce cas je n’assisterai pas à la réunion ». Immédiatement approuvé par ses autres collègues, qui se lèvent tous. Bon, pour finir ils ont fermé l’accueil pendant une heure, le temps de la réunion. Le Chef faisait sa trogne en biais. Ca commençait mal.
Il se trouve que ce fameux accueil du public, que peu de membres du bureau aiment assurer (gens désagréables à gérer, stress perpétuel) s’effectue en roulement à tour de rôle. Or, avec les nouvelles dispositions horaires, il est sûr à 90% que presque tous les mercredis, TiNours va devoir se coltiner ce boulot ingrat toute la journée. Ce n’est pas étonnant. Il se trouve par hasard que le secteur d’activités qui lui est assigné au bureau, il le partage avec une équipe de femmes uniquement. Or, le mercredi, c’est pause-enfants pour l’une, pause-grossesse pour l’autre, pause-règles douloureuses pour la troisième, etc etc. En tant que mec sans enfants, l’accueil du mercredi lui échoit régulièrement. Bien sûr, il accepte de faire sa part, mais une journée d’accueil en continu, c’est énorme. Surtout qu’il a un travail de gestion de dossiers important à finir par ailleurs. Et que, bien sûr, il se tape l’accueil à d’autres moments de la semaine aussi. Une demi-journée à la réception, le mercredi, c’est déjà bien assez.
« Mais qui vous a dit que vous feriez l’accueil tous les mercredis ? Vous n’avez rien compris au nouveau roulement » dit le chef. « Bon, prenons le planning », répond mon TiNours, qui commence à s’échauffer. « Mercredi 15, 22 et 29 avril, je suis seul pour assurer l’info du public. A moins que je n’aie rien compris aux subtilités de votre nouvelle organisation ? » « Vous n’avez pas à me parler sur ce ton » explose le chef. « Ben, puisque d’après vous, je ne comprends rien, j’essaie de m’informer, désolé si mon ton vous déplaît. » rétorque TiNours. « Si vous n’êtes pas content, je ne vous retiens pas dans cette délégation ! » tonne le chef. « Ah ça y est ! c’est mon tour ! » ironise TiNours. « Le mois dernier tout le monde a eu droit à cette réplique, je manquais sur votre liste probablement. Mais vous avez raison, personne n’est indispensable, personne ne retient personne, et ici, personne ne vous retient non plus ! » Sur ce il se lève et il sort.
Une des joies du service public. On peut se permettre ce genre de réplique dans la mesure où les (éventuels) incapables qui nous encadrent se mettent en tête de nous menacer (de quoi, mon Dieu...)
Mon TiNours sera de toute façon obligé de se taper des mercredis de merde (en attendant l’embauche d’un autre mec sans enfants dans l’équipe ?). Pour le consoler, je lui raconte les petites mesquineries trouvées sur mon chemin à moi, aujourd’hui.
Le nouveau proviseur s’est mis en tête (comme cela arrive souvent quand de nouveaux chefaillons débarquent), de laisser sa marque, peu importe si c’est pour faire des conneries sans queue ni tête.
Un exemple entre mille : à la cantine très souvent certains professeurs ne prennent pas de plateau mais se contentent d’apporter un pique-nique, voire un repas qu’ils font réchauffer au micro-ondes pour le prendre en notre compagnie. Dorénavant cela est interdit (le règlement existait, mais bien sûr personne ne l’appliquait) car ils pourraient apporter des salmonelles ou autres méchants microbes dans l’établissement, et contaminer tout le monde avec leur tambouille avariée qui envahirait sournoisement les parois des fours micro-ondes, telle une lèpre putride. Donc je ne pourrai plus manger en compagnie de Miss B, qui aimait apporter ses plats pour les réchauffer. Elle est condamnée à pignocher tristement ses plats-maison radioactifs, seule en salle des profs. On casse la convivialité. A moins que je ne renonce moi-même au plateau-repas de la cantine pour apporter mes propres sandwiches et manger avec elle. J’y songe, j’y songe...
Ensuite, j’ai récupéré dans mon casier la note suivante :
« Comme vous le savez, tout salarié d’entreprise publique ou privée doit une journée de solidarité (article L212-16 du code du travail).
Les agents administratifs et les agents de service ont eu systématiquement 7 heures de plus sur leur emploi du temps de l’année.
Concernant les enseignants, j’ai proposé à ceux qui le souhaitaient de participer aux Journées Portes Ouvertes et de justifier ainsi leur contribution à cette journée. (je n’y étais pas allé, ça me saoulait de sacrifier un samedi avec TiNours pour des conneries) Pour ceux qui n’ont pas participé à cette journée, je vous prie de me faire connaître votre mode de récupération.
Merci de retourner le coupon-réponse ci-dessous au secrétariat avant le 25 avril »
Sur le coupon, au-dessous de mes nom, prénom et discipline, j’ai coché la case « j’ai participé à la récupération de cette journée par une surveillance de devoir en dehors de mon temps hebdomadaire le : » et j’ai inscrit :
Mercredi 21/01 13h30-16h30 : Devoir surveillé terminales Z : 3H
Lundi 19.01 10h30-11h30 / Lundi 23.02 10h30-11h30 et 15h30-16h30 / Vendredi 27.02 15h30-16h30 / Lundi 9.03 : 15h30-16h30 / Jeudi 12.03 : 15h30-16h30 / Vendredi 13.03 11h30-12h30 / Lundi 16.03 : 15h30-16h30 / Vendredi 20.03 : 11h30-12h30 / Lundi 23.03 : 10h30-11h30 / Lundi 30.03 : 10h30-11h30 : Oraux individuels d’entraînement BTS : 11H
Total : 14h
Ces heures-là ont été faites hors de mes heures de cours, sur mes plages libres. Il est bien évident que (comme 90% des profs du lycée) je me moque complètement d’une comptabilité quelconque de ces oraux et surveillances de devoirs, qui ne nous sont pas rémunérés. On n’est pas avares de notre temps, s’il s’agit d’aider les élèves à réussir. Mais cette mesquinerie institutionnalisée, ce fliquage rampant, suite à une géniale idée du brave Rafarin, consistant à nous rendre débiteurs sur l’avenir d’une journée de congés qu’on aurait en trop, elle me révulse, elle m’horripile. Puisqu’il faut jouer à l’épicier, allons-y gaiement et franchement. Comptabilisons. J’ai fait remarquer à la secrétaire du proviseur, à qui j’ai remis mon « coupon-réponse » que si c’est 7h qui sont dues, moi j’en ai fait (seulement jusqu’ici, car mes oraux d’entrainement sont loin d’être terminés) 14. L’Etat m’est donc redevable de 7 heures, non ? Quand suis-je censé la récupérer, cette journée-là .... ?
Ah, ces salariés du public.... Quelle insolence.... On finira bien par les faire taire un jour....
En attendant, pour nous détendre, TiNours et moi sommes allés chez le coiffeur, pour bien démarrer nos vacances.
(EN VACANCES ????? ENCORE !!!)
20:20 Publié dans Les humeurs de Lancelot | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : chefs, boulot, fonctionnaires
samedi, 22 novembre 2008
Le mystérieux Monsieur Becquerel
J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire au moins dix fois ici : je parle, je parle trop.
Est-ce une déformation professionnelle ? J’aurais tendance à dire oui. Les profs, à 99%, sont des gens bavards. Diserts. Volubiles. Babillards. Loquaces. Prolixes. Jaseurs…. Euh… J’en trouve pas d’autres.
J’aurais envie de rajouter « affables », ce qui me paraît assez proche. Mais là évidemment, je deviens subjectif. Enfin dans l’ensemble, même si on peut trouver myriade de cons dans les salles de profs (comme partout ailleurs, en entreprise, devant la machine à café…) j’ai toujours rencontré, en majorité, des gens qui aimaient discuter, échanger, plaisanter, papoter. (Ceci n'excluant pas cela, d'ailleurs)
Or, il existe, comme toujours, des exceptions qui confirment la règle. Des cas isolés.
Monsieur Becquerel est de ceux-là.
Monsieur Becquerel est arrivé cette année dans mon lycée. Et il est le professeur principal de ma classe de première Z, que j’apprécie beaucoup. Une volière remplie d’oiseaux pépiant, caquetant, roucoulant, qui aiment bien leur oiseleur ! Quand on tend les bras, ils se posent dessus : toujours prêts à travailler, enthousiastes, posant des questions. Pas forcément forts, mais manifestant un réel désir de s’améliorer. Pleins de bonne volonté pour harmoniser leurs voix, trouver un fil conducteur sur une heure. Un vrai plaisir de faire cours à des élèves aussi « demandeurs ».
Comme je connaissais déjà deux élèves dans la classe, en début d’année, après m’être présenté à Monsieur Becquerel, (nous ne nous connaissions pas, puisqu’il est nouveau) je lui raconte, histoire de lancer une conversation, que « oui, une telle est très bonne élève, untel a perdu son père il y a trois ans… » Il m’écoute, il acquiesce, sans un mot, murmure : « Nous verrons bien » et file. C’est vrai, en septembre c’est un peu trop tôt pour faire des conjectures sur les classes.
A la machine à café, il se tient loin du brouhaha général. Quand il traverse la salle, il est toujours en transit et ne s’attarde pas. C’est vrai, y a des gens qui n’aiment pas le bruit, la foule.
Une fois, alors que je consultais mes mails sur internet, j’étais tombé sur une blague que m’avait envoyée Pilou et qui m’avait fait éclater de rire. Nous étions seuls, Monsieur Becquerel et moi dans la salle des ordinateurs, alors il s’était retourné, et je lui avais expliqué la blague, en la lui montrant. Il avait esquissé un vague sourire et s’était éclipsé, toujours sans un mot. C’est vrai, tout le monde n’est pas sensible aux mêmes formes d’humour.
L’autre jour je trouve dans mon casier un petit mot de lui me demandant mon bilan par rapport à une élève de la classe parce qu’il recevait ses parents. C’est un truc que les professeurs principaux font couramment. J’ai donc rempli mon topo, je l’ai remis dans son casier à lui. Mais nous n’avons eu de discussion entre nous au sujet de l’élève, ni avant, ni après. C’est vrai que… Que quoi, au fait ?
C'est vrai qu'il finit par me mettre horriblement mal à l’aise, le Monsieur Becquerel… J’ai déjà expliqué ça dans mon blog : rien ne me désarçonne davantage que des gens qui ne parlent, ni ne rient, ni ne sourient. Aucun échange. Je ne peux pas dire qu’il est désagréable… Il ne m’a pas pincé par derrière et n’a pas dit aux élèves « Dites donc, qu’est-ce que votre prof d’anglais est moche ! ». Il n’empêche. Maintenant, quand je le vois, il me donne envie de fuir.
Il y a des gens charismatiques, qui attirent les autres autour d’eux. Je pense qu’il en est l’exacte antithèse. Et le pire, je vous dis, c’est qu’il n’est même pas laid ou méchant, non. Il est neutre et silencieux. Pour rien au monde je ne pourrais lui taper sur l’épaule en lui disant : « Ca va ? »
Il y a une semaine, sur la route avant d'arriver au lycée, je trouvais que la Peugeot qui était devant moi se traînait un peu beaucoup et je râlais au volant. J’allais faire des appels de phares quand tout à coup j’ai vu qu’elle était immatriculée 59. Tiens ? Ayant vécu à Lille, TiNours et moi sommes toujours très attentifs aux plaques de Ch’tis, quand nous en voyons une par ici. Et je m’aperçois que le Ch’ti en question met son cligno, tourne à droite, pénètre dans le parking des profs… J’ouvre de grands yeux : devinez qui c’était ? Gagné !
Monsieur Becquerel nous rejouerait-il Dany Boon dans la nouvelle version en négatif, « Bienvenue dans le Ch’Sud » ? Surprise… Mais il y a mieux. Trois jours plus tard, en rentrant à la maison, qui vois-je descendre de sa voiture, immatriculée 59, dans la rue juste avant la nôtre ? Encore gagné.
Monsieur Becquerel est donc mon voisin (presque) immédiat. C’est bien ma chance… Je rêvais de trouver quelqu’un au lycée pour faire du co-voiturage. Très peu de collègues habitent mon village. Il y aurait bien Edith, une prof de Sciences Nat que j’adore, mais nos emplois du temps ne coïncident pas. Sinon, il y a une prof de gym complètement allumée, et… lui, comme je viens de le découvrir.
D’abord je n’oserais jamais lui demander de partager sa voiture, ou à lui de partager la mienne. Je l’imagine d’ici faire sa tête « Ca m’emmerde » version cinéma muet. Ensuite, si par miracle il disait « oui », je me demande à quoi ressembleraient nos trajets, version cinéma parlant. J’imagine ! Lancelot jacassant non-stop pour meubler un long silence angoissant, et lui impassible, avec la pancarte « tu m’emmerdes » affichée dans les yeux… Non non non…
Si je découvrais par hasard qu’il séquestre sa belle-mère à la cave, ou qu’il est impliqué dans une histoire avec la maffia qui le condamne au silence, je ne serais pas étonné. En attendant, je me demande comment ça se passe entre lui et la volière pépiante des premières Z ? Les imaginer ensemble, c’est visualiser un bonobo au milieu d’une nuée de perruches…
16:10 Publié dans Boulot | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : prof, bavard, muet, boulot, ch'ti
vendredi, 19 septembre 2008
L'Elève Qui Enerve
C’est une fille.
Désolé pour ceux qui verraient en cela, de ma part, une misogynie primaire, ou une homosexualité trop bien assumée, mais c’est pas de ça qu’il s’agit. Depuis que je suis prof, je me suis aperçu que devant LES ELEVES, je gère mieux les situations de conflit avec les mecs. Avec les mecs, ça gueule, ça se dispute, ça s’empoigne, et au finish ils viennent toujours d’un air contrit me présenter leurs excuses, ou s’expliquer calmement, la fois d’après, puis on oublie. Les nanas, c’est rancunier, ça fait la gueule, ça envoie des piques, ça harcèle sans en avoir l’air. J’ai un mal fou à gérer ça. Je préfère mille fois chez LES ELEVES un mec emmerdeur qu’une nana chieuse. Y a pas photo.
Donc, l’ « Elève Qui Enerve » est une fille.
Elle est bonne an anglais. C'est paradoxal, mais obligatoire. Très bonne, même.
Tellement bonne qu’elle se fout de ce que je raconte en cours.
Systématiquement elle n’a pas de cahier et quand je lui demande où il est, elle me dit qu’elle note tout sur des feuilles volantes. Et quand je pousse plus avant et que je demande à voir ce qu’il y a dans son trieur, je tombe sur un devoir d’éco, des photos de vacances, et le dernier numéro de Première.
Elle n’a jamais fait son exercice et si elle est interrogée, elle lève les yeux au ciel pour bien me faire comprendre qu’elle me fait une grande faveur en consentant à me répondre.
En cours elle connaît les réponses, mais elle ne lève jamais la main. En revanche, si certains produisent une mauvaise réponse, elle s’esclaffe.
Elle ne sourit jamais au prof et garde la plupart du temps son visage muré dans une expression de dédain impénétrable.
Elle pose systématiquement des questions sur des sujets qui fâchent. Elle remet en question le contenu du cours. Non pas avec des arguments solides, mais en utilisant le fameux « moi j’ai toujours entendu dire… » ou bien « moi je n’ai jamais dit ça comme cela »
Elle vient après le cours pinailler sur sa note, elle ne comprend pas pourquoi elle a eu 17.5 et pas 18.
Elle fait varier sa localisation dans la classe : toujours loin du premier rang, évidemment, mais à côté de gens différents. Des garçons de préférence. La victime varie, selon les cours. Mais le résultat est toujours le même : sourires, conciliabules, fous-rires incoercibles, silencieux ou non, jusqu’à ce que j’explose.
Quand je demande pourquoi elle rit, elle répond « pour rien »
C’est tellement facile de piétiner un prof qui quémande sans cesse de la participation de la part du public. Un pauvre couillon qui cherche à apprivoiser des statues.
Dédain.
Mépris.
Hostilité.
Bon, depuis des années que j’enseigne, j’ai appris à la reconnaître très vite, celle-là. Il y en a une par promo, en moyenne.
Elle parvient peu à m’empoisonner la vie, sinon ponctuellement. Je réponds au dédain par le dédain. Je me concentre sur les 99% de classe restants.
J’ai tout de même mieux à faire dans la vie.
Et elle, est-ce qu’elle fera mieux dans la vie, au fait… ?
Cette pensée me fait sourire lorsque je la regarde.
Et si, interloquée, elle me demande « pourquoi vous me regardez comme ça ? » je lui réponds « Pour rien… » en souriant encore plus.
C’est délicieux d’inverser les rôles, pendant 30 secondes….
17:37 Publié dans Lancelot joue au prof | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : élève, prof, enseignement, boulot
