mardi, 14 juillet 2009

Des feux et des artifices

J’aime les feux d’artifice :

 

Leur rassurante régularité, associée invariablement pour moi au début de l’été est  promesse de souvenirs caniculaires et hors du temps. La promesse, a posteriori, s’est quelquefois révélée fallacieuse et infondée. Mais peu importe la déception du bilan, en septembre. Le plaisir de l’anticipation a toujours été, lui, bien réel.

Ils évoquent toujours pour moi  l’image de mon ‘tout premier’ vu à la télé, dans un film ! Je devais avoir 6 ou 7 ans, et c’était « La main au collet » d’Hitchcock. Cary Grant et Grace Kelly s’embrassaient voluptueusement sur un divan, devant la fenêtre ouverte d’un hôtel de la Riviera, pendant qu’au dehors les fusées explosaient en gerbes de couleurs. Une scène ultra-kitch, que je placerais à égalité avec Scarlett et Rhett fuyant l’incendie d’Atlanta, ou la robe de Marilyn se gonflant au-dessus de la grille du métro.

A chaque fois que j’en vois un, j’ai l’impression délicieuse d’assister à un combat aérien entre vaisseaux spatiaux, avec déflagrations et gerbes de feu, sans qu’il n’y ait aucune victime ni aucun danger. Ca explose, ça déflagre, ça éclate, fulmine, pétarade, on en prend plein les yeux et les oreilles, mais ça ne fait jamais de mort ou de blessé (enfin, sauf cas exceptionnel !). J’aime cette association entre l’aspect réel du spectacle et le côté virtuel du péril. On sursaute, on tremble même, mais tout se termine toujours en une salve d’applaudissements. Vus du ciel, tous ces visages souriants et un peu tendus des personnes admirant le spectacle doivent aussi valoir le détour.

 

Hier soir, Pilou, TiNours et moi sommes allés, exactement comme l’an dernier, assister au son et lumière. La foule était un peu moins dense, peut-être, qu’en 2008. Au retour, on évoquait nos souvenirs respectifs de feux d’artifices (le plus beau que j’aie vu, c’était à Montréal, en 1999, organisé par des artificiers italiens) quand tout à coup j’entends une petite voix sur ma gauche : « Monsieur Lancelot... ? »

 

C’est Ariane, une élève que j’avais en terminale en option cette année. Elle faisait partie du groupe qui étudiait une œuvre complète avec moi. Absent la semaine dernière, je n’avais pas pu me rendre au lycée au jour J des résultats. Les listes ne sont pas affichées sur les grilles de l’établissement. Je comptais me rabattre sur le journal pour me renseigner, mais cette année, en raison de la loi informatique et liberté, les étudiants ne désirant pas que leur nom apparaisse ont eu la possibilité de mettre leur veto lors de leur inscription. Résultat des courses, je n’ai glané que quelques noms dans la presse, en me doutant bien que la liste était loin d’être complète.

Ariane tombait très bien pour me renseigner. Il n’y a eu que trois échecs dans cette terminale, dont deux élèves que je n’avais pas en option. Quant au troisième, il aurait vraiment eu besoin d’un miracle, vu le travail qu’il avait investi ! Le miracle n’a pas eu lieu.

 

Ariane m’a dit « J’ai cherché partout votre numéro de téléphone... (hélas, ma grande, je suis sur liste rouge...)... je voulais vous dire qu’à l’oral d’anglais j’ai eu 15, c’était ma meilleure note ! Je tenais absolument à vous remercier ! J’ai appliqué vos conseils à la lettre, et je suis tombée sur une examinatrice très gentille, apparemment ça a payé ! » (grosses bises, sourires, encouragements). Qui plus est, je me faisais beaucoup de soucis pour elle parce qu’Ariane est le type même de l’élève qu’on a peur de voir échouer : consciencieuse, bosseuse, appliquée, mais terriblement limitée, susceptible de faire dix mille bêtises liée à l’étourderie ou au stress, un jour d’examen. Pour finir, son travail aura tout de même été payant.  

 

Malgré tout, Ariane communique très mal en anglais, en faisant de nombreuses fautes. Sa note ne reflète pas son niveau réel. Mais le système du bac tel qu’il est conçu est un artifice en soi. En travaillant, en bachotant, en faisant intégrer aux élèves les trucs et astuces pouvant faire illusion devant un examinateur, on parvient souvent à faire fonctionner l’illusion, le leurre. Les professeurs qui font passer les oraux ne sont pas dupes eux-mêmes. Mais, même si cela peut paraître paradoxal, ils ne sont pas là pour juger l’élève sur ses capacités totales. Ils jugent de sa prestation sur un document, et sa façon de s’en tirer face aux questions qu’on lui posera par la suite, même en élargissant le débat. Ce qui limite, en quelque sorte, les risques, si l’élève se prépare sérieusement.

 

Chaque année, je me fais complice de ce marché de dupes. J’arrive à faire réussir en examen des élèves qui traînent derrière eux de grosses lacunes accumulées depuis longtemps, parce qu’ils auront maintenu un effort sur quelques mois, rendus prudents et consciencieux par la perspective de l’oral en fin d’année.

Mais... on fait ce qu’on peut, avec les moyens dont on dispose...

 

Je la quitte en me sentant un peu honteux des remerciements sous lesquels elle m’a noyé.

Et puis, un peu moins honteux après tout...

Et, bon, profondément content tout de même.

 

 

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