jeudi, 04 décembre 2008

Quaderno proibito

J’avais lu ce livre à seize ans et il m’avait marqué de façon tellement indélébile qu’il m’arrive de le relire régulièrement. C’est très vieux. Il a été écrit en 1952, par une femme italienne, Alba De Céspedes (1911-1997). L’action se passe à Rome, et l’héroïne en est une femme, d’une quarantaine d’années, Valeria Cossati,  qui écrit son journal en cachette.

 

 

 

Mariée à Michele, et mère de deux enfants, Riccardo et Mirella,  elle y décrit la dynamique de sa famille, des bourgeois peu aisés. La narration sous forme de journal commence par un petit acte de transgression : un matin de jour férié, Valérie achète un cahier à la couverture noire, et doit aussitôt le cacher parce qu’en raison des normes en vigueur à l’époque, le buraliste ne pouvait vendre un tel article un dimanche. En réalité, le fait que dès le début, le cahier ait quelque chose d’interdit, est symbolique de la condition de Valeria : parce qu’elle ressent en elle le besoin de s’exprimer, elle doit le faire en cachette, car sa famille ne la comprendrait pas et n’approuverait pas cette exigence.

 

 

 

Valeria va écrire en l’absence des siens, et finira par cacher le cahier dans le sac à chiffons, endroit le plus sûr pour éviter des incursions indésirables. L’écriture lui servira à épancher ses sentiments, alléger sa solitude, à éclaircir les motifs profonds de sa gêne, tout en effectuant aussi une analyse critique de l’éducation qu’elle a reçue. Dans l’ambiance familiale, on ne reconnaît pas à Valeria un rôle autonome, mais auxiliaire, subordonné aux exigences de son mari et de ses enfants ; pas même Michel n’utilise son vrai nom, mais l’appelle simplement Maman. Le travail d’employée dont elle est fière n’est reconnu que dans un sens pratique, et ce n’est pas par hasard si c’est dans cette dimension extra-familiale, où ses compétences sont reconnues, que Valérie réussira à nouer un dialogue plus profond et significatif avec un homme avec lequel elle partage l’insatisfaction de sa condition :  son chef de bureau. En alléguant le prétexte du travail supplémentaire, Valeria pourra s’éloigner d’une dimension familiale étouffante, pendant que l’écriture, pratiquée dans la clandestinité, lui donnera une forme nouvelle de prise de conscience personnelle.

 

 

 

 « Je suis seule dans la maison vide, dans le silence du dimanche, et il me semble avoir perdu pour toujours tous ceux que j’aime, si ils sont en fait différents de l’image que j’ai toujours eue d’eux. Surtout si moi-même je suis différente de l’image qu’eux ont de moi ».

 

 

 

La tentative de l’héroïne de se libérer par elle-même sera un échec, et le journal sera brûlé comme conséquence de cet échec. Au personnage de Valeria, une femme commune (à laquelle tant de lectrices communes pouvaient s’identifier, à l’époque, et peut-être encore aujourd’hui) ne sera pas reconnu le droit d’affirmer ce que son auteur avait déclaré publiquement : « je ne peux imaginer ma vie sans l’écriture ».

 

 

 

 

Tout ce qui est décrit dans ce roman, l’Italie de l’après-guerre, avec ses interdits sociaux, ses tabous religieux, les barrières qu’on ne peut briser qu’en faisant preuve de courage ou d’hypocrisie, a un côté « suranné » que certains pourraient trouver rebutant (ma sœur, par exemple, avait exécré le livre) mais qui m’a fasciné. Outre le très grand talent de l’auteur, le processus d’écriture de l’héroïne est prenant parce qu’il suggère sans affirmer. Même dans son journal, elle n’est pas sincère jusqu’au bout d’elle-même (elle n’avoue jamais sa liaison avec son chef de bureau) mais l’écriture entre les lignes est tellement bien faite qu’on est soi-même irrémédiablement entraîné dans la double lecture, qui nous fait mieux appréhender les deux personnages cohabitant en Valeria : la petite bourgeoise soumise liée à sa famille, et la femme aux aspirations de liberté et aux violents tourbillons intimes, qui tente sans fin de se défaire de son carcan sans y parvenir.

 

 

 

Evidemment je ne peux éviter le parallèle avec le processus du blog, même si ce dernier ce situe à cent lieues de celui de l’héroïne. Pour Valeria, tenir un journal est une sorte de péché honteux dont elle ne parle à personne, elle est même terrorisée à l’idée d’être prise « la main dans le sac » –à chiffons ( !)- si par hasard son mari ou ses enfants la surprenaient. Or le blog est par définition ouvert à tous, et le « péché » devient inverse : on manque en quelque sorte à ses devoirs si personne ne vous lit, parce qu’on n’a pas su captiver, capturer l’auditoire.

 

 

Mais, pour en revenir à « Quaderno proibito » je me demande toutefois si justement ce n’est pas là à la fois la faiblesse et la force du roman : c’est un journal qui n’en est pas un, parce qu’il a été publié (et a eu un succès considérable, auprès de milliers de lecteurs), et a été écrit dans le but d’être publié. Je ne crois pas qu’un journal semblable aurait pu voir le jour, dans la vraie vie, dans la réalité. Celui d’Anne Franck, par exemple, est marqué au fil des lignes du sceau du quotidien, de la vérité, de l’expérience vécue. Dans ‘Quaderno Proibito’ l’histoire se déroule de façon parfaite sur six mois, avec un début, une progression et une fin tout à fait logiques. Ce qui n’enlève rien à sa valeur. C’est un roman sous forme de journal, qui tient en haleine d’un bout à l’autre, grâce à la qualité de sa construction, et surtout de son écriture.

 

 

 

 

« Il faut trop de temps pour l’amour, disait Claire, parce qu’en réalité l’amour n’existe pas ; nous devons l’inventer tous les jours, à tous les moments, et nous trouver constamment à la hauteur de notre invention. C’est difficile ! » concluait-elle avec un sourire cynique.