mercredi, 09 septembre 2009
Echos du Primaire
A l’occasion de la rentrée, j’ai fouillé dans de vieux cartons, à la recherche de certains documents. Et je suis tombé par hasard sur une perle oubliée....
Il y a quelques années, quand on vivait encore à Lille, j’avais travaillé en école primaire. Cours d’initiation à l’anglais à des élèves de CM1, CM2. Je travaillais en parallèle avec les instits des classes concernées. L’une d’elles, Mlle Marini, nous avait un jour montré, un matin, tôt, une lettre que le père d’un des élèves de la classe lui avait envoyée. Cela après une banale histoire de bagarre dans la cour, suite à laquelle elle avait puni un des deux élèves impliqués, qui faisait partie de la classe.
J’avais gardé une photocopie du texte, in memoriam. J’ai recopié la lettre (manuscrite au départ) telle quelle, en respectant orthographe, vocabulaire et ponctuation. Seule la calligraphie n’est pas visible. C’est bien dommage....
M Marini
Je me presente monsieur Rolland le papa à Johan.
Je vous dis une chose si mon fils et encore puni jeudi j’irai voir plus loin. Car si vous avez des chouchou dans voir il faut en changé c’est pas parce que, il y a des petit emmerdeur qui en font plus que ces Johan qui dois prendre, je croix que je me fait bien comprendre
Monsieur Rolland
PS mon fils ma explique comment que cete passé, il avait pouset Warzé, et ce branleure il en à ajoûté, alor bien sûr le soufre douleur ces Johan qui prend sa punition fini ce soir si non moi ça ira plus loing que punire
Moi les chouchous, il y en a pas chez moi
OKE
Monsieur Rolland
Parce que, il ma explique qu’il avait peur de vous et souvent il me répéte
Alors, non, je le dis tout de suite, au cas où il y aurait des doutes dans l’assistance : la lettre a bien été écrite par le père, et non par le fils. Vérification faite.
Que dire .... ?
Indépendamment du fou-rire qui nous avait tous saisis à la lecture de cette ‘lettre’, ce que je trouve absolument fascinant, c’est la démarche employée. Monsieur Rolland démarre de façon très cérémonieuse, comme il le ferait dans la vie courante « Je me présente... » et puis on tombe très vite dans le délire. Au lieu de commencer par expliquer ce qu’il reproche à l’institutrice, il passe tout de suite à la menace, à peine voilée de façon élégante : « j’irai voir plus loin » « ça ira plus loing que punire ». Il n’insulte pas Mademoiselle Marini ( «Mlle » et non « M. », pourtant il savait bien que le professeur de son fils était une femme) mais il ‘se lâche’ à propos de l’autre élève impliqué (« petit emmerdeur », « ce branleure »...).
Ca commence donc par les représailles possibles, et puis ça enchaîne sur les faits. C’est ça que je trouve GENIAL. On a l’impression que son écriture suit le même cheminement que sa pensée. Qu’il s’est dit : « Ah oui il faudrait quand même expliquer pourquoi... » et il a résumé la bagarre, tant bien que mal, en passant par trois filtres : 1) le récit de son fils 2) sa colère à lui 3) sa capacité à produire un résumé écrit des faits.
La conclusion en « OKE » arrive comme un magnifique bouquet final. Il l’avait écrit en gros avec un accent sur le « é », ce qui rappelle bien sûr le Jacquouille des « Visiteurs ». Monsieur Rolland a beau signer deux fois pour affirmer son identité, il se transforme malgré tout en Rollandouille à son insu.
Je me suis longtemps demandé pourquoi un mec qui ne sait pas écrire (et qui en est conscient, j’imagine...) s’était fatigué à pondre cette lettre. Pourquoi ne pas, tout bêtement, venir à l’école pour engueuler l’instit de vive voix, à tort ou à raison ?
La réponse, nous l’avons eue par la suite. Le directeur de l’école a plusieurs fois essayé de joindre les parents pour leur demander une entrevue et faire une mise au point : impossible. Le père était invisible. La mère venait de temps en temps, subrepticement, chercher son fils à la sortie des classes, mais elle s’enfuyait avec des excuses préfabriquées dès qu’on essayait de l’aborder. Rien n’a été possible. Injoignables, les Rolland. Quant au fils, on ne pouvait pas décemment le prendre à parti par rapport à une chose dont il n’était pas vraiment responsable.
Pour finir, la seule explication possible, c’est que le père était en fait un froussard qui préférait la menace écrite à la confrontation physique, en tout cas aux explications face à face. Le seul ennui, c’est que le message n’atteignait pas le but qu’il recherchait. Il n’a impressionné personne, il a fait rire tout le monde.
Et, ce qui selon moi est triste par-dessus tout, c’est que la lettre aurait effectivement pu être envoyée par Johan lui-même à l’institutrice. C’est un peu ce qui est arrivé. Johan, une vingtaine d’années plus tard, a envoyé un message à son institutrice, par l’intermédiaire de son propre fils, en se substituant à lui. Johan a grandi, et la maîtresse n’est plus la même, mais la seule chose qui subsiste (et la seule chose importante, au fond) c’est que l’école a raté sa mission, à tous les niveaux. Il ne s’agit même pas d’orthographe ou de syntaxe, mais de haine face à l’institution scolaire, qui perdure de père en fils.
16:09 Publié dans Boulot | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : ecole, élève, parent
mardi, 14 juillet 2009
Des feux et des artifices
J’aime les feux d’artifice :
Leur rassurante régularité, associée invariablement pour moi au début de l’été est promesse de souvenirs caniculaires et hors du temps. La promesse, a posteriori, s’est quelquefois révélée fallacieuse et infondée. Mais peu importe la déception du bilan, en septembre. Le plaisir de l’anticipation a toujours été, lui, bien réel.
Ils évoquent toujours pour moi l’image de mon ‘tout premier’ vu à la télé, dans un film ! Je devais avoir 6 ou 7 ans, et c’était « La main au collet » d’Hitchcock. Cary Grant et Grace Kelly s’embrassaient voluptueusement sur un divan, devant la fenêtre ouverte d’un hôtel de la Riviera, pendant qu’au dehors les fusées explosaient en gerbes de couleurs. Une scène ultra-kitch, que je placerais à égalité avec Scarlett et Rhett fuyant l’incendie d’Atlanta, ou la robe de Marilyn se gonflant au-dessus de la grille du métro.
A chaque fois que j’en vois un, j’ai l’impression délicieuse d’assister à un combat aérien entre vaisseaux spatiaux, avec déflagrations et gerbes de feu, sans qu’il n’y ait aucune victime ni aucun danger. Ca explose, ça déflagre, ça éclate, fulmine, pétarade, on en prend plein les yeux et les oreilles, mais ça ne fait jamais de mort ou de blessé (enfin, sauf cas exceptionnel !). J’aime cette association entre l’aspect réel du spectacle et le côté virtuel du péril. On sursaute, on tremble même, mais tout se termine toujours en une salve d’applaudissements. Vus du ciel, tous ces visages souriants et un peu tendus des personnes admirant le spectacle doivent aussi valoir le détour.
Hier soir, Pilou, TiNours et moi sommes allés, exactement comme l’an dernier, assister au son et lumière. La foule était un peu moins dense, peut-être, qu’en 2008. Au retour, on évoquait nos souvenirs respectifs de feux d’artifices (le plus beau que j’aie vu, c’était à Montréal, en 1999, organisé par des artificiers italiens) quand tout à coup j’entends une petite voix sur ma gauche : « Monsieur Lancelot... ? »
C’est Ariane, une élève que j’avais en terminale en option cette année. Elle faisait partie du groupe qui étudiait une œuvre complète avec moi. Absent la semaine dernière, je n’avais pas pu me rendre au lycée au jour J des résultats. Les listes ne sont pas affichées sur les grilles de l’établissement. Je comptais me rabattre sur le journal pour me renseigner, mais cette année, en raison de la loi informatique et liberté, les étudiants ne désirant pas que leur nom apparaisse ont eu la possibilité de mettre leur veto lors de leur inscription. Résultat des courses, je n’ai glané que quelques noms dans la presse, en me doutant bien que la liste était loin d’être complète.
Ariane tombait très bien pour me renseigner. Il n’y a eu que trois échecs dans cette terminale, dont deux élèves que je n’avais pas en option. Quant au troisième, il aurait vraiment eu besoin d’un miracle, vu le travail qu’il avait investi ! Le miracle n’a pas eu lieu.
Ariane m’a dit « J’ai cherché partout votre numéro de téléphone... (hélas, ma grande, je suis sur liste rouge...)... je voulais vous dire qu’à l’oral d’anglais j’ai eu 15, c’était ma meilleure note ! Je tenais absolument à vous remercier ! J’ai appliqué vos conseils à la lettre, et je suis tombée sur une examinatrice très gentille, apparemment ça a payé ! » (grosses bises, sourires, encouragements). Qui plus est, je me faisais beaucoup de soucis pour elle parce qu’Ariane est le type même de l’élève qu’on a peur de voir échouer : consciencieuse, bosseuse, appliquée, mais terriblement limitée, susceptible de faire dix mille bêtises liée à l’étourderie ou au stress, un jour d’examen. Pour finir, son travail aura tout de même été payant.
Malgré tout, Ariane communique très mal en anglais, en faisant de nombreuses fautes. Sa note ne reflète pas son niveau réel. Mais le système du bac tel qu’il est conçu est un artifice en soi. En travaillant, en bachotant, en faisant intégrer aux élèves les trucs et astuces pouvant faire illusion devant un examinateur, on parvient souvent à faire fonctionner l’illusion, le leurre. Les professeurs qui font passer les oraux ne sont pas dupes eux-mêmes. Mais, même si cela peut paraître paradoxal, ils ne sont pas là pour juger l’élève sur ses capacités totales. Ils jugent de sa prestation sur un document, et sa façon de s’en tirer face aux questions qu’on lui posera par la suite, même en élargissant le débat. Ce qui limite, en quelque sorte, les risques, si l’élève se prépare sérieusement.
Chaque année, je me fais complice de ce marché de dupes. J’arrive à faire réussir en examen des élèves qui traînent derrière eux de grosses lacunes accumulées depuis longtemps, parce qu’ils auront maintenu un effort sur quelques mois, rendus prudents et consciencieux par la perspective de l’oral en fin d’année.
Mais... on fait ce qu’on peut, avec les moyens dont on dispose...
Je la quitte en me sentant un peu honteux des remerciements sous lesquels elle m’a noyé.
Et puis, un peu moins honteux après tout...
Et, bon, profondément content tout de même.

21:59 Publié dans Lancelot est ému | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : feu d'artifice, baccalauréat, élève
mercredi, 26 novembre 2008
Gothic Alicia versus Sexy Juliet
Ce matin, devoir surveillé en Terminale W4.
Les cours de 8h30 me posent toujours problème dans la mesure où les élèves arrivent souvent en retard à cette heure là, et qu’on ne peut objectivement le leur reprocher parce que ce sont la plupart du temps les bus ou tramways qui sont à incriminer. Il m’arrive donc d’accepter des gens, même avec dix minutes de décalage. Que faire ? D’autant qu’avec cette classe, nous étudions une œuvre complète et, pressé par le temps, je ne veux pas en perdre davantage avec des va et vient et des échanges de billets de retard avec la vie scolaire. Bref.
Alicia est une élève, disons pudiquement, « en marge ». Elle ne participe jamais, est complètement larguée dans les explications littéraires, et elle passe son temps au fond avec sa copine Clémentine, à me dévisager d’un air hostile comme si j’étais responsable de la 3° guerre mondiale. En revanche, elle dédie des regards si éblouis aux garçons qui lui adressent la parole qu’on se demande ce qu’elle fait de plus quand elle a un orgasme. Elle me rend régulièrement des copies qui tiennent en huit lignes et demie, dans ses meilleurs jours.
Au devoir de ce matin, Clémentine est (bien sûr) absente et Alicia arrive avec dix minutes de retard, quand tout le monde a déjà commencé à composer…
Sensation !
Les tenues d’Alicia n’ont jamais particulièrement attiré mon regard. Mais ce matin, ça se remarquait de loin. Quand elle est entrée (seule et dans le silence, donc), un murmure ébahi a parcouru la salle…. Comment décrire objectivement ce qu’elle portait ? Disons, pour donner une image d’ensemble, que c’était "La Renarde + Gavroche + la Famille Adams + Basic Instinct" ! Immenses moonboots à la Abba période Dancing Queen, gilet en fourrure de lapin laissant ses bras nus malgré le froid vif, et surtout, cerise sur le croque-monsieur : une incroyable paire de collants noirs déchiquetés à trous larges, genre « Rescapée d’une Tournante ».
Vacillant sur ses talons de 15 cm d’épaisseur, le visage passé au gras, les yeux au noir et les lèvres au blanc façon Marlène dans « l’Ange Bleu », elle me dévisage anxieusement et me demande, d’une voix rauque suant la sensualité : « Je vais chercher un mot à la vie scolaire ? »
Je sens un discret fou-rire naître et s’amplifier dans la classe, et comme j’avais peur de le voir se généraliser, monter en intensité (et surtout me contaminer…) je lui dis de ne pas perdre de temps et de vite s’asseoir, et je lui donne un sujet.
Ma copine Betty a la classe en anglais « tronc commun » (alors que j’enseigne l’option). Elle m’a raconté que l’autre jour, alors qu’ils étudiaient un extrait de Romeo et Juliette, elle leur a passé, en vidéo, la fameuse scène du balcon dans le film de Zeffirelli. A propos de l’actrice jouant Juliette (Olivia Hussey) Alicia s’était exclamée, à voix basse, mais suffisamment fort pour être entendue, « Mais elle montre ses nichons, cette salope ? ». On ne fait pas plus distingué.
Il est vrai que ce matin, Alicia ne montrait pas les siens, de nichons. Ils étaient pudiquement barricadés derrière son corsage en métal, reliquat d’Halloween.
Ce qui me rassure, c’est que je n’ai pas été le seul à marquer le coup. Les autres élèves ouvraient également de grands yeux, en mourant d’envie de s’esclaffer. Mais Alicia est sûrement en avance sur son temps, précurseur des futures tenues chics, de bon ton dans les lycées de l'an 3000. A mort les Vieux Cons (et les Jeunes aussi).

16:40 Publié dans Lancelot se marre | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : élève, sexy, tenue, romeo et juliette
vendredi, 19 septembre 2008
L'Elève Qui Enerve
C’est une fille.
Désolé pour ceux qui verraient en cela, de ma part, une misogynie primaire, ou une homosexualité trop bien assumée, mais c’est pas de ça qu’il s’agit. Depuis que je suis prof, je me suis aperçu que devant LES ELEVES, je gère mieux les situations de conflit avec les mecs. Avec les mecs, ça gueule, ça se dispute, ça s’empoigne, et au finish ils viennent toujours d’un air contrit me présenter leurs excuses, ou s’expliquer calmement, la fois d’après, puis on oublie. Les nanas, c’est rancunier, ça fait la gueule, ça envoie des piques, ça harcèle sans en avoir l’air. J’ai un mal fou à gérer ça. Je préfère mille fois chez LES ELEVES un mec emmerdeur qu’une nana chieuse. Y a pas photo.
Donc, l’ « Elève Qui Enerve » est une fille.
Elle est bonne an anglais. C'est paradoxal, mais obligatoire. Très bonne, même.
Tellement bonne qu’elle se fout de ce que je raconte en cours.
Systématiquement elle n’a pas de cahier et quand je lui demande où il est, elle me dit qu’elle note tout sur des feuilles volantes. Et quand je pousse plus avant et que je demande à voir ce qu’il y a dans son trieur, je tombe sur un devoir d’éco, des photos de vacances, et le dernier numéro de Première.
Elle n’a jamais fait son exercice et si elle est interrogée, elle lève les yeux au ciel pour bien me faire comprendre qu’elle me fait une grande faveur en consentant à me répondre.
En cours elle connaît les réponses, mais elle ne lève jamais la main. En revanche, si certains produisent une mauvaise réponse, elle s’esclaffe.
Elle ne sourit jamais au prof et garde la plupart du temps son visage muré dans une expression de dédain impénétrable.
Elle pose systématiquement des questions sur des sujets qui fâchent. Elle remet en question le contenu du cours. Non pas avec des arguments solides, mais en utilisant le fameux « moi j’ai toujours entendu dire… » ou bien « moi je n’ai jamais dit ça comme cela »
Elle vient après le cours pinailler sur sa note, elle ne comprend pas pourquoi elle a eu 17.5 et pas 18.
Elle fait varier sa localisation dans la classe : toujours loin du premier rang, évidemment, mais à côté de gens différents. Des garçons de préférence. La victime varie, selon les cours. Mais le résultat est toujours le même : sourires, conciliabules, fous-rires incoercibles, silencieux ou non, jusqu’à ce que j’explose.
Quand je demande pourquoi elle rit, elle répond « pour rien »
C’est tellement facile de piétiner un prof qui quémande sans cesse de la participation de la part du public. Un pauvre couillon qui cherche à apprivoiser des statues.
Dédain.
Mépris.
Hostilité.
Bon, depuis des années que j’enseigne, j’ai appris à la reconnaître très vite, celle-là. Il y en a une par promo, en moyenne.
Elle parvient peu à m’empoisonner la vie, sinon ponctuellement. Je réponds au dédain par le dédain. Je me concentre sur les 99% de classe restants.
J’ai tout de même mieux à faire dans la vie.
Et elle, est-ce qu’elle fera mieux dans la vie, au fait… ?
Cette pensée me fait sourire lorsque je la regarde.
Et si, interloquée, elle me demande « pourquoi vous me regardez comme ça ? » je lui réponds « Pour rien… » en souriant encore plus.
C’est délicieux d’inverser les rôles, pendant 30 secondes….
17:37 Publié dans Lancelot joue au prof | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : élève, prof, enseignement, boulot