Rechercher : années cendres
Looking back
J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer, après ma période « années-cendres », mon passage sous les drapeaux. Au cours de mes derniers mois à Orly, j’avais bien sûr en tête mon avenir à court terme, et j’avais préparé quelques pistes. Ca partait un peu dans toutes les directions : Sciences po, IUT techniques de commercialisation, école de kiné, d’infirmier, orthophonie. Sur ces trois derniers choix, j’hésitais encore à tirer un trait sur mes trois années de médecine sans avoir eu l’occasion de les rentabiliser.
Mais en moi couvait toujours ce désir de revenir à ma passion de départ, née pendant mes années collège, lycée. J’aimais l’anglais. J’avais toujours trouvé ça facile, sans heurts. Jamais eu besoin d’apprendre quoi que ce soit dans le secondaire, pour cette matière. Ca coulait en moi, hors de moi, comme un ruisseau fluide.
Et puis, depuis que j’avais commencé la fac, je donnais des cours particuliers. Anglais (bien sûr) et maths. Avec un certains succès ! Mon carnet de rendez vous ne désemplissait pas. Je remplissais mes samedis de cours à des petits élèves de troisième et de quatrième qui ne comprenaient rien aux théorèmes de Pythagore, de Thalès, au fonctionnement des modaux. Je pratiquais des tarifs très très raisonnables (25F, 30F de l’heure, si mes souvenirs sont exacts. Oui, c’étaient des francs, je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans...). Ca me permettait d’assumer mes dépenses (essence principalement) sans avoir à « taper » mes parents... On avait sa petite fierté aussi, tout de même...
Bon, tout ça pour dire que l’idée d’associer le plaisir d’enseigner à celui de pratiquer une langue que j’aimais, et ce de façon officielle, ça commençait à bien me sourire. Une leçon que j’avais tirée de mes années-cendres en médecine. Pourquoi, mais pourquoi aller toujours contre sa nature .... ? (Axiome à appliquer dans tous les domaines...)
L’inscription en DEUG d’anglais ne nécessitait pas de passer de concours, mais posait tout de même un petit problème : trois années de fac préalables, c’était trop. Mes années de médecine me desservaient. Avant de partir à l’armée, j’avais vaguement caressé l’idée de faire une année de fac en parallèle, pour ne pas perdre de temps. Mon inscription en anglais avait été refoulée cette année-là. Tout ça parce que j’avais été suffisamment bête pour dire la vérité, dans mon dossier, sur mes années écoulées depuis le bac. Ils refusaient d’intégrer les nuls dans mon genre, qui traînaient un échec derrière eux. Ca m’avait servi de leçon. Encore une fois, vive le mensonge et la roublardise. Lors de ma seconde tentative d’inscription, l’année suivante, j’avais justifié les quatre années écoulées depuis le bac en racontant que j’avais voyagé, baroudé de par le monde. C’était passé comme une lettre à la Poste !
Et voilà comment, par une matinée de décembre j’ai intégré la fac à Aix. Bien sûr la rentrée avait déjà eu lieu en octobre, mais j’avais mis à profit mes permissions à l’armée pour rater un minimum de cours, et me constituer un petit réseau de copains qui pourraient me laisser photocopier les leurs.
J’ai donc rencontré des gens qui venaient tous de passer le bac... Ca n’a l’air de rien, mais j’avais quatre années de plus qu’eux. Et il y avait une sorte de décalage infime, mais bien réel, entre eux et moi. C’est là que j’ai compris que les années passées en médecine m’avaient donné une capacité de travail non négligeable. Alors qu’autour de moi j’entendais des gens se plaindre de crouler sous le boulot, moi je trouvais tout ça facile, plaisant, "smooth" comme ils disent. La phonétique, analyser les sons. La linguistique, décortiquer la grammaire. Littérature anglaise : Chaucer, Huxley, Beckett, Golding. Des oeuvres auxquelles je n’ai pas accroché, mais en deuxième année le programme était plus intéressant. Et puis, mon cours préféré : histoire et civilisation américaines. Dispensés par Mme Tonxan. Elle m’a marqué, énormément. Ses manières un peu autoritaires et dirigistes. Mais elle était passionnante. Ecouter, pour la première fois, des cours en anglais sur la colonisation, les débuts du capitalisme dans l’Europe du XVII° siècle, la révolution américaine...
« Mercantilism embodied a set of economic ideas which were held throughout Western Europe from about the 1600s to the 1800s. The Mercantilists advocated that the economic strength of a nation came from its trade. The economic affairs of a nation should therefore be regulated in order to encourage the development of a strong trade…”
J’avais eu 26 sur 30 au premier partiel. Meilleure note de l’amphi en 1° année. Je planais littéralement. Ca pourra paraitre excessif, mais après trois années d’échecs où des mois et des mois d’efforts à mon bureau 10 heures par jour se soldaient régulièrement par des notes médiocres, le fait de pouvoir résumer un semestre de cours en une semaine de travail intense, ET de cartonner au partiel, ça me paraissait magique. Je n'étais plus le Vilain Petit Canard égaré chez les futurs médecins. J’étais devenu le mec plus âgé, sûr de lui, à qui on demandait conseil, avec qui on voulait réviser pour les examens de fin d’année. Mon ego meurtri pouvait à nouveau s’étirer, se gondoler. Ah que ça faisait du bien. Je n’avais plus connu ça depuis des lustres.
En UV optionnelle, j’avais pris, entre autres, initiation au Russe. Je m’en souviendrai toujours. Deux heures de cours le lundi soir de 17h à 19h, et la même chose le mardi soir. Au début de l’année, la salle était pleine. Deux semaines plus tard, elle s’était vidée des trois quarts des amateurs, rebutés par la difficulté et les horaires trop tardifs ! Moi, j’adorais ça. A l’époque, je me liais très facilement d’amitié. J'avais pris l'habitude de m’installer pour deux heures à côté d’un mec, Eric. Super sympa. Super poilu. Super beau. Super excitant. Super hétéro, aussi, hélas. Dommage. Cependant ça ne nous a pas empêchés de bien travailler, tout en attrapant de mémorables fous-rires devant la difficulté des caractères cyrilliques, des déclinaisons et des conjugaisons de cette langue hyper-compliquée. Mais cette difficulté-là, elle me passionnait, elle me stimulait. Je savais que j’étais efficace en travaillant. Rien à voir avec les cours de chimie organique, deux ans auparavant.
En mai, avant les examens de fin d’année, je me souviens des discussions avec les autres anglicistes : « Si tu rates, qu’est-ce que tu comptes faire, toi ? » Je les regardais, les yeux ronds. Je ne savais pas quoi répondre. Il y avait la session de septembre, certes. Mais je n’envisageais pas une seule seconde que je pourrais rater, même en juin. C’était impensable, inconcevable. D’abord j’étais intimement persuadé que je réussirais. Ensuite, je ne pouvais plus m’autoriser d’échec. Trois années déjà ! Le quota acceptable était largement dépassé.
En démarrant l’année, lors de ce fameux mois de décembre, j’avais aussi intégré le club-théâtre de mon village, où je m’étais fait (principalement) deux très bonnes amies : Birgit et Michaela, deux femmes en fin de trentaine. On montait une pièce de Feydeau, on s’amusait beaucoup. Un soir, juste au début des vacances de Noël, après une répétition, nous étions allés chez Michaela boire un vin chaud. Elle m’avait dit, plusieurs semaines auparavant, qu’elle aimait tirer les cartes, comme passe-temps. Et comme je n’avais jamais tenté l’expérience, je la tannais depuis quelques semaines. Taquine, elle s’était fait tirer l’oreille, mais ce soir-là, Birgit s’était jointe à moi pour la convaincre et elle avait sorti son tarot. La cartomancie, c’est comme l’astrologie : personne n’y croit mais tout le monde consulte.
Je me souviens de cette soirée glaciale à l’extérieur, où il faisait si bon, par contraste, dans le salon de Michaela, autour des tasses de vin chaud. . Du regard attentif de Birgit sur moi, qui avait autant envie que moi de savoir ce que me réservait mon avenir. Je piochais les cartes une à une. Mich avait commencé en hésitant un peu sur les trois premières : « Ah, tu es visiblement à un grand tournant de ta vie... » Puis elle avait pris de l’assurance. Au bout de dix minutes, mon tarot étalé devant moi, elle avait fini par me considérer d’un air stupéfait. « Lancelot c’est incroyable, je n’ai jamais vu un jeu pareil ! » Toutes les cartes sur la table représentaient des clés ou des soleils. Ou les deux à la fois. Mon cœur battait un peu plus vite que d’habitude. Je sentais, tout au fond de moi, que ce n’était pas le message du tarot en soi qui était important, mais que je n’oublierais jamais cette soirée, prémonitoire, d’une certaine façon, parce que je me sentais parfaitement bien et sûr de moi. L’amitié de Birgit, Michaela qui jouait la Pythie taquine, le vin chaud, la neige dehors, et ma sérénité, en osmose avec cette soirée vibrante d’espoir. Des clés et des soleils ? Oui, évidemment. Comment pouvait-il en être autrement ? Une forme de prémonition, mais plutôt de certitude, exactement inverse à celle que j’avais ressentie le soir du bac, quand je pleurais sans savoir pourquoi. Ce jour-là, mon esprit sentait confusément que l’avenir immédiat allait être gris. Devant le tarot de Michaela, il pressentait clairement que les brumes se dissipaient, au bout de quatre ans. Il était grand temps, après tout.
Les études d’anglais entamées vers le chemin de la réussite n’étaient qu’une composante de cette sérénité nouvelle. J’allais aussi assumer enfin mon homosexualité. Et puis, j’allais rencontrer Elisabeth.
samedi, 14 février 2009 | Lien permanent | Commentaires (10)
De l’apprentissage à l’enseignement.
L’autre jour alors que nous tenions le stand des BTS au forum des métiers, Betty me disait : « J’hésite toujours avant d’avouer devant les gens que j’aime être prof. Je ne le dis pas trop souvent. Ce n’est pas forcément bien vu. »
Pourquoi, au fait ? Parce que les autres sont habitués plutôt à nous entendre nous plaindre de notre sort ? Parce qu’on a encore peur d’entendre la réplique éternelle « Ah ben forcément, tu n’as pas à te plaindre, vu la quantité de vacances dont tu disposes... » ? Ou les deux à la fois ? Les profs, éternel privilégiés insatisfaits ?
En ce qui me concerne, j’ai tendance à être du même avis que Betty, et de me considérer comme un satisfait pas plus privilégié qu’un autre. Mais ce qu’elle m’a dit m’a renvoyé à une autre réflexion que je m’étais faite à propos du blog : j’essaie dans la mesure du possible de ne pas rédiger trop de notes ayant trait à mon métier. De peur de paraître vieille barbe, probablement. En société c’est pareil. TiNours abonde toujours en anecdotes amusantes sur ce qui se passe au bureau, et les gens qu’il y rencontre, étant en contact avec le public. Et puis, le secteur de l’immigration, ça intéresse toujours beaucoup. Moi, je ne suis pas très prolixe sur ce qui se passe au lycée, avec les élèves, ou les autres profs. Sauf, bien sûr, si je suis en compagnie d’autres profs. Défaut de prof. Mais ce n’est pas parce qu’ « il faut faire partie du cercle des initiés ». J’ai plutôt tendance à penser que les histoires de profs, ça ne peut intéresser que les profs. Et puis, je n’ai jamais bien su parler de moi-même. Un comble de la part de quelqu’un qui écrit un blog. Mais écrire, justement, ce n’est pas pareil. On a le temps de la réflexion devant son clavier. On peut polir ses mots, arranger ses phrases, les remanier afin de leur faire traduire le plus exactement possible ce que l’on voulait dire au départ.
Dans une conversation à bâtons rompus, je ne suis jamais très bon. Je me laisse toujours emporter : passion, colère, joie, énervement. A chaque fois je me plante. J’ai toujours eu une profonde admiration pour les orateurs calmes, clairs, posés, organisés, sûrs d’eux. Je ne peux pas fonctionner sur ce registre-là. Je peux convaincre, mais d’une façon affective, liée à l’émotivité : communiquer par osmose, à mon interlocuteur, mon enthousiasme ou mon indignation. Utiliser l’empathie. Ca peut marcher comme ça, en cours, avec les élèves. Quelquefois. Mais là, les paramètres ne sont pas les mêmes. Convaincre, oui, bien sûr, mais on attend surtout du prof qu’il communique, qu’il fasse passer des choses, et qu’il soit à l’écoute des questions et problèmes, pour pouvoir leur trouver des réponses, des solutions, d’une façon pédagogique, ou pas. Sur une matière que l’on maîtrise, parce qu’on la pratique depuis des années. Sur un objet que je connais, parce que je l’ai préparé. Ca, je sais faire. C’est pour moi plus facile que de convaincre un interlocuteur sur un sujet vaste (actualité ?) que je ne maîtrise pas complètement, face à des arguments que je ne pourrai pas forcément réfuter, parce que je ne connais pas tout sur tout. Celui d’en face non plus, il ne connaît pas forcément tout sur tout. Mais bien souvent, il a une qualité que moi je ne possède pas : l’assurance. Il m’arrive d’en avoir, de façon ponctuelle. Comme je l’ai dit plus haut, c’est lorsque bouillonne en moi l’enthousiasme, ou l’indignation. Maigre possibilité de champ d’action !
Tout ça pour dire quoi ? Ben que moi aussi, j’aime bien mon métier. Il y a des moments passionnants : décortiquer un cheminement intellectuel au préalable en se demandant quels seront les meilleurs panneaux pour le baliser. Pour que ceux qui le pratiqueront ensuite trouvent le chemin intéressant, ou agréable, ou passionnant. Chercher du matériau qui soit susceptible d’attirer, d’intriguer, de séduire. Et ensuite, guider pas à pas, en se cachant par moments derrière les arbres, dans les buissons repères, pour « les » laisser retrouver seuls leur itinéraire dans ce jeu de piste dont je suis l’instigateur. Un prof, ça adore jouer. On est tous, à des degrés divers, je pense, des élèves qui ont bien aimé le Jeu Ecole. On a donc voulu y revenir. Avec, entre le temps de l’élève et la vie du prof, une pause de quelques années, bienheureuses et riches, les années d’études, lorsque l’on passe son temps à approfondir ce que l’on aime, ce pour quoi on veut se spécialiser. Un bonheur, une joie très douce au quotidien. Je ne fais pas allusion, bien sûr, à mes « années-cendres » déjà évoquées, en médecine, mais à celles que j’ai passées en anglais, sur lesquelles je compte bientôt écrire une note.
De ces cinq années, j’ai aimé particulièrement le moment des examens. Je les vivais comme des moments à la fois doux et intenses. Eprouvants et gratifiants. Stressants et stimulants. Seul dans la maison de mes parents qui eux, partaient souvent à la campagne, dans le Vaucluse. En juin, l’époque des passages. Les abeilles, gavées de lavande, qui bourdonnaient par moments. Je jouissais du goût d’étudier, de l’harmonie qui existait entre les livres où j’apprenais, et le chêne que j’apercevais par la fenêtre ouverte. Pas de dehors et dedans, de pages et de feuilles, de murs et de ciel. La connaissance, seulement elle, qui englobait tout.
Cette joie, ce plaisir, le transmettre, le communiquer. En devenir à son tour le dépositaire, le vecteur. Bien sûr, ça ne marche pas à tous les coups. Rarement, même. Et puis après ? Si, sur une année scolaire, je réussis à chaque fois à faire aimer l’anglais à ne serait-ce que cinq élèves, à leur donner l’envie d’aller plus loin, j’aurai atteint le but que je m’étais fixé.
Bien sûr, il y a d’autres buts. Qui ne sont pas fixés par moi, ceux-ci. Mais ils sont académiques. Et je les appellerais plutôt « objectifs ». Plus faciles à atteindre que les « buts » évoqués dans mes moments de bonheur de jeune étudiant.
Bonheur, oui. Qui a engendré en moi une certaine sérénité. Tu as raison, Betty. Moi aussi, j’aime enseigner.
dimanche, 01 février 2009 | Lien permanent | Commentaires (5)
Les années-cendres
Le jour où j’ai eu le bac, j’ai pleuré.
Pas de joie ou de soulagement, non. J’ai pleuré.
De chagrin. De frustration accumulée. D’orgueil mal servi. De choses sans importance.
J’ai pleuré.
Tout le monde autour de moi était en décalage. Mes copains, hilares d’en être sortis. Ma famille, ébahie et incapable de comprendre mon état. Et moi au milieu, embourbé dans une espèce de fossé dont je ne pouvais sortir.
Rétrospectivement, je me dis que ces larmes étaient en fait prémonitoires. Quelque chose en moi devait sentir confusément, mais sans que je ne parvienne à le formuler, ou même à l’imaginer, l’appréhender, le visualiser, que s’ouvraient devant moi des régions, des moments inconnus, et hostiles. Et mauvais. Pourtant je ne le savais pas. Mais je le sentais. Les nuages s’amoncelaient, et, bien que les premiers coups de tonnerre n’aient pas encore retenti, l’orage allait durer plus de trois ans. Je ne le savais pas. Pas encore.
Première fêlure, première fracture au cours de l’été : « ils » avaient réussi à nous éloigner, Christine et moi. Non pas physiquement. Ca, on savait le gérer depuis 3 ans. Mais « ils » avaient su nous faire douter, elle et moi. J’en avais déjà parlé ici. Je n’y reviendrai pas. Mais j’ai commis la folie de céder aux incertitudes, aux interrogations, de laisser s’insinuer le scepticisme. Ca a suffi pour me priver d’un cœur, d’un être que j’aimais pardessus tout. Un appui qui aurait pu m’être précieux. Exit Christine.
Et les années cendres ont démarré.
Lorsque je repense à cette période (surtout la première année) me reviennent sans cesse en tête les mêmes images : les bus marseillais. Le boulevard Sakakini. Le boulevard Baille. Les cités universitaires. La marée humaine des cours en amphi à la Timone.
Madame Glaçon. C’était qui, madame Glaçon ? Une conne. Une conne avec qui je m’étais mis en tête de travailler, et qui m’avait fait comprendre sans façon au bout d’un mois qu’elle pourrait très bien travailler seule.
Le studio à Nord. Rentrer, avec mon porte-documents serré sous le bras. A des années de distance, je regarde avec curiosité et compassion cet étudiant avec son écharpe et ses bottes qui marchait en baissant la tête, prenait l’ascenseur jusqu’au 3° étage, pénétrait dans sa cage aux quatre murs, s’asseyait à son bureau et travaillait. Seul, toujours seul.
« La synovie est un dialysat du plasma sanguin. Sa viscosité dépend de sa teneur en acide hyaluronique. »
« Les translocations équilibrées affectent principalement les chromosomes 3 et 9 »
« L’ovocyte humain passe successivement par les phases de segmentation, gastrulation, neurulation… »
« La liaison covalente réunit les molécules COOH et NH2 »
« Contraction intestinale de type 1, de type 2, de type 3… »
« En coagulation, les facteurs XI (Rosenthal) et XII (Hageman) sont les facteurs contacts indispensables au mécanisme exogène de la coagulation… »
« Ne pas confondre la concentration molaire et la concentration osmolaire… »
Et ainsi de suite, jusqu’à la nausée. Trouver un sens, une cohérence, à ce qui pour moi n’en avait aucun. Mais chercher un fil conducteur dans tout ce fatras m’aidait à oublier qu’il n’y en avait plus dans ma vie.
J’allais mal, mais je n’avais pas le temps d’y penser. Se lever, prendre le bus dans la nuit du petit matin. Les cours, la marée humaine. Eviter Madame Glaçon, et les autres. Chaque minute était comptée. Tout retard se transformait en culpabilité. Repartir, retraverser Marseille en bus en sens inverse. Regarder, écouter les gens pendant le trajet. Rebaisser la tête sur les polycopiés. Rentrer, manger. Vite, vite. S’asseoir. Recommencer. Les connections nerveuses. Physiologie du rein. Physiologie du rien. Travailler, regarder par la fenêtre. Boire un thé. Se rasseoir. Consulter le programme que je me constituais chaque week-end, vaillamment, pour la semaine. Lundi après midi, biologie cellulaire. Mardi après midi. Les connections hormonales. Mercredi matin. Pas de cours. Ne pas traîner. Lever. Déjeuner. Polycopier. Réciter.
Pour tout arranger, mon studio de l'époque (très confortable d'ailleurs) se situait dans l'enceinte d'un hôpital. Pas d'échappatoire possible !
Le livre d’anatomie. Mon compagnon au lit. Franchement, il y avait plus excitant. La couverture représentait un homme nu, dessiné, qui ouvrait grand les bras. Rien à voir avec une production Falcon. Les auteurs, c’était Gambarelli et Guerinel. Pas Cadinot. Et puis les chapitres, que je décomposais en listes de questions interminables. L’appareil locomoteur. Le névraxe. L’appareil digestif. Questions à réponses ouvertes et courtes. Des QROC, comme on disait. Nommer les osselets de l’ouïe. Combien de lobes le poumon droit comporte-t-il ? Comment nomme-t-on les deux branches collatérales de l’aorte ? Quel est le seul os impair et médian de la face ? Quels sont les…..
Plus je progressais, moins je parlais. Mes interlocuteurs étaient les livres, les fascicules d’exercices. Je développais des rejets. Je ne supportais plus les gens dans le bus, dans la rue. Tout était devenu épreuve, douleur, agression, gêne, angoisse. Outre les cours, j’ai gardé de cette époque une sainte horreur de deux choses à ingurgiter : les chips (perpétuel et immonde « légume » pour accompagner mes plateaux-repas) et le Coca (j’en buvais le soir pour me tenir éveillé, je trouvais ça plus efficace que le café). Pas étonnant qu’en trois ans, je sois monté à 91 kilos. Une horreur.
Tout n’était, bien sûr, pas si noir et affreux. Certes, je n’ai jamais rien capté en chimie (surtout organique) malgré toute mon application. Mais je raffolais littéralement de physique, et surtout de génétique. Les problèmes où il s’agissait de déterminer si une affection était récessive ou dominante, ou si les enfants de la troisième génération risquaient d’être atteints de phénylcétonurie, ou de daltonisme, je pouvais y passer des soirées entières, avec un plaisir intense et bien réel. Mais… ce n’est pas avec ce style de choses que l’on nourrit son cœur quand on a dix-neuf ans….
De temps en temps, je m'offrais une soirée-détente. Ecouter de la musique, allongé sur le lit, les yeux dans le vague. Ou bien aussi, revoir d'anciennes amies du lycée, avec qui il m'est arrivé de passer des nuits. Cela non plus, ne contribuait pas vraiment à mon épanouissement personnel. Mais à l'époque, il était bien question de gérer mon homosexualité ! J'avais bien d'autres programmes à fouetter. C'était une erreur gravissime, bien évidemment. Comment espérer m'en sortir en faisant le black-out sur tout ce qui n'était pas purement académique ? Ce fut pourtant ma ligne de conduite à l'époque.
Tout ça pour en arriver là. Un jour de juin. Echec échec échec. L’explosion, l’implosion. Une blessure qui a mis des années à se refermer. La lente traversée de Marseille, ensuite, dans une R5, dans un brouillard interne. Et la sensation qu’il fallait arrêter, que je ne pouvais plus continuer ainsi, que je devais m'extirper, en marchant, en pataugeant ou en rampant, même, de ce marais de larmes, ce marasme dans lequel j’étais entré, je m’étais embourbé, sans le savoir, mais en le pressentant, trois ans auparavant.
Il se trouve que rétrospectivement, je suis content d’avoir connu tout cela avant de m’en extraire. Ca m’a rendu plus fort. Ca m’a donné une capacité de travail que je n’avais pas avant. Et surtout, ça m’a permis de rencontrer Bruno et Corinne. D’autres aiguillages qui ont orienté ma vie dans une direction différente, et positive.
Enchaîner sur quelques mois incertains d’été et d’automne, puis embrayer sur une autre période, un bienheureux lavage de cerveau, une sorte de lessive de l’âme et du corps : mon service militaire.
vendredi, 05 décembre 2008 | Lien permanent | Commentaires (15)
Full Metal Jaquette (part one)
Sachant que tôt ou tard je devrais réintégrer les études, je comptais être incorporé en septembre, au plus tard en octobre. A cause d’une erreur (dont je n’étais pas responsable) dans des papiers et dans leur correspondance, j’ai dû attendre décembre. Ce n’était pas bien grave au départ, sauf qu’à l’arrivée il allait falloir jongler avec deux mois de cours à rattraper. Cours de quoi au fait ? Cela aussi restait suspendu en l’air…. Bon. On verrait ça plus tard. Pour l’instant il fallait parer au plus pressé. Les devoirs civiques.
Instantanés :
Train : Lancelot dans ce tortillard au trajet interminable entre Marseille et Toulouse. Essayer de lire. Ecouter de la musique sur le walkman que m’avaient acheté Bruno et Corinne avant le départ. Mon compagnon pendant un an.
Arrivée : en pleine nuit dans cette ville terne et grise qu’est Tulle. Se taper 5 km à pied en montant pour arriver à la caserne.
Découvrir que je serais dans une « carrée » à quatre. Chouette. Mais comment seraient les trois autres… ?
Le premier matin : prise en main, ordre serré, tenue, et bien sûr, boule à zéro. Je m’en fichais complètement, ça repousse. Je regrettais juste d’avoir dépensé de l’argent chez le coiffeur en espérant bêtement que ça m’épargnerait la tondeuse et la coupe incorpo.
Rencontre avec les bleus bites, et les brigadiers, et les chefs, et toute l’engeance. Tri (très vite fait, c’était facile) entre les mecs sympas et les petits connards. L’armée a un aspect fascinant : c’est un grand brassage de toutes les couches sociales et de tous les niveaux intellectuels de A à Z sur une échelle de 1 à mille.
Attitude à tenir (très vite comprise) : ne jamais se faire remarquer, ni en bien, ni en mal. Je faisais ce qu’on me disait de faire, sans jamais donner dans l’excès. Si j’étais de corvée de sols, je récurais. Si un gradé passait et m’engueulait parce que je n’allais pas assez vite, j’accélérais trente secondes pour reprendre mon rythme initial dès qu’il avait tourné au coin du couloir. A l’époque, les portables n’existaient pas. Il y avait la queue aux cabines téléphoniques. Il fallait souvent attendre 10, 20, trente minutes dans une cage d’escalier pour appeler la petite, le petit ami. Le soir, crevés, on s’asseyait, pour attendre, sur les marches d’escalier, jusqu’à ce que les glapissements furieux d’un brigadier passant par là nous fassent nous mettre debout. Je me rasseyais dès qu’il était passé. S’économiser.
J’adorais certains sports. J’ai découvert la course d’endurance à laquelle je n’avais jamais goûté. Le parcours du combattant, avec cette saloperie de poutre que j’ai fini par franchir grâce aux encouragements vociférants d’un chef que j’aimais bien.
Je détestais l’ordre serré (présentez armes, garde à vous, repos, etc etc…). Le jour où c’est moi qui ai dû mener le peloton au pas, j’ai failli l’envoyer dans le mur !
Je détestais (encore plus) les exercices de combat. J’arrivais pas à y croire, et à me mettre dans l’ambiance de ces conneries. Crapahuter des heures, se vautrer dans la boue ou la neige, en traînant un famas qui pesait trois tonnes. Tirer sur les petits copains avec des balles à blanc. A chaque instant je me demandais si on n’était pas redevenus des écoliers de 8 ans. Ma philosophie à moi c’était de me trouver un coin bien peinard planqué dans les buissons pour y piquer un roupillon en attendant que ça se passe…. Un jour, je me suis fait engueuler par un brigadier : « Si un jour il y avait une guerre, hein ??? vous feriez pareil, hein ???? » J’ai pas pu me retenir de lui dire que si la bombe atomique éclatait j’aurais sûrement du succès à essayer de jouer Superman avec mon treillis et mon casque, et mon fusil datant de la 2° Guerre Mondiale pour tirer sur le champignon nucléaire. Ca m’avait valu une consigne, et des lignes à faire. Je vous jure, on se serait crus retombés en enfance.
J’aimais bien le tir, et le démontage et remontage d’armes. Sans lunettes, je ne voyais même pas la cible. Avec lunettes, je faisais un vrai carton. Ca avait été l’occasion d’une expédition en bus à Bordeaux : expédition lunettes, pour tout un groupe de futurs binoclards. J’avais donc hérité d’une paire gratuite. Toujours ça de pris.
Franchement pas mon truc : les courses d’orientation. Alors là… Se repérer avec une carte et une boussole, lancé seul dans la (magnifique) forêt de Sédières, enneigée et verglacée. Heureusement, j’avais mon pote Fred qui me suivait, lâché 10 minutes après moi sur le parcours. Je ralentissais, il accélérait. Ce qui me permettait de profiter de ses lumières et de finir le parcours avec une note acceptable. Je lui renvoyais l’ascenseur d’ailleurs. Lors des tests d’orthographe je lui filais toutes les réponses.
On se suivait dans l’ordre alphabétique, on s’entendait très bien. On a passé plein d’autres épreuves ensemble : le diplôme de secouriste, notamment. On y allait deux par deux, chacun devant être tour à tour le ‘malade’ de l’autre ; sur lui, l’instructeur m’avait demandé de faire un point de compression à l’artère fémorale. Je m’exécute, et en maintenant la pression je réponds aux questions qui m’étaient posées. Au bout de 5 minutes, l’instructeur s’éloigne, et moi tout content d’avoir su répondre à tout, je me retourne vers Fred, qui était blanc. « Qu’est-ce qui se passe ? » Lui : « Je n’osais pas le dire tout à l’heure, pour ne pas faire foirer ton oral, mais en fait en faisant ton point de pression tu m’écrasais les couilles… »
Bilan et conclusion des « classes » : Au bout de quatre mois il y a eu un classement à l’issue des épreuves, et en fonction des points obtenus, on pouvait demander telle ou telle affectation dans une liste de brigades en France. Fidèle à mes habitudes, je me situais vers le milieu du classement. Il restait des places à la BGTA d’Orly. Adieu la Corrèze, en route pour la capitale. Je me disais que le trajet en TGV pour rentrer à la maison serait au moins plus direct que dans cet ignoble tortillard qui se trainait entre Toulouse et Marseille, et dans lequel je passais des nuits épuisées à dormir sur mon sac dans le couloir parce que les wagons étaient bondés, lorsque je rentrais en permission…
Au terme de ces quatre mois de classes, j’avais perdu les 10 kilos superflus amassés pendant mes années-cendres (si si, souvenez-vous, j’en avais parlé…). Génial non ? Pas besoin de payer de visites chez un diététicien ! J’avais appris à faire un lit au carré : super utile, ça, je m’en félicite chaque jour en lissant notre couvre-lit pendant que TiNours prépare le petit déjeuner… J’avais appris qu’il fallait toujours attendre un contrordre avant d’effectuer un ordre. J’avais commencé un lent mais bienheureux lavage de cerveau : ne plus prendre d’initiative, se laisser bêtement guider sans se poser de questions. Bien sûr, exposé comme cela, ça a l’air affreux. Mais j’avais décidé de tirer parti de tout. Et sur ce plan-là, j’ai très bien joué mes cartes. Après trois ans passés à naviguer de l’embryologie à la génétique, à crapahuter entre l’anatomie et la physiologie, à gérer mon temps entre chimie et physique, les grandes puissances antagonistes, à faire le grand écart entre les biologies cellulaire et tissulaire, c’était si bon d’ouvrir la bonde, de tout vider, tout laisser choir, couler. Tous ces cailloux qui faisaient tic-tac et mic-mac dans ma tête. Toutes ces connaissances que j’avais verrouillées à grand-peine dans les tiroirs de mes neurones, tant qu’à la veille des examens, à chaque fois, je me transportais comme un Tabernacle. Fini. Laisser tout tomber. Régresser. Rajeunir. M’infantiliser. C’était dur physiquement, ah mais que c’était bon moralement. Exactement ce dont j’avais besoin, pendant un temps au moins.
L’étape suivante, c’était Orly. J’avais encore huit mois à tirer. Ailleurs. Avec d’autres gens. Sans Fred, qui lui avait choisi une affectation à Givors. Ni Pascal, un autre très bon pote, qui avait interrompu ses études d’anglais après le DEUG pour faire son service. J’avais beaucoup discuté avec lui. De ça, entre autres choses. Un avenir fantomatique et flou se profilait. Mais cela, c’était pour plus tard.
En route pour huit mois de transports aériens.
mercredi, 10 décembre 2008 | Lien permanent | Commentaires (15)
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