mardi, 04 août 2009
Chaleur bonheur
Jeudi 16 juillet :
Première étape chez mes parents, à un tiers du chemin qui nous mène à Gênes,. Un avant-goût des repas italiens ; à peine arrivés hier, vers 13H, mon père nous sert son muscat, accompagné d’antipasti variés. Ma mère nous a mitonné des cuisses de poulet farcies (primo piatto) avec des petits pois. Il n’y a pas de secondo piatto, mais après le fromage et une délicieuse tarte aux abricots (faite maison évidemment) mon père veut nous faire goûter une de ses dernières trouvailles : de la glace à l’île flottante. On décline poliment. Sous l’œil réprobateur de ma mère, il s’en sert quelques boules « pour attendre le café ». Quant à nous, flottant suffisamment comme cela sans île, après toutes ces bonnes choses bien arrosées, nous sommes all&s faire une sieste ! La chaleur est bien plus intense que du côté de Montpellier, et, bien sûr, pas de clim. Heureusement, nous avons dégotté, bien caché au fond d’un placard, un vieux ventilateur centenaire dont personne ne veut. Son ronronnement bienveillant nous a aidés à traverser l’après-midi, et la nuit !
Quand j’étais gamin, en été, il nous arrivait souvent de décider de déplacer la table de la cuisine, pour avoir moins chaud lors du repas de midi. Et l’endroit le plus frais et aéré de la maison, si l’on ouvrait les pièces attenantes, c’était le couloir. Manger dans le couloir ! Je trouvais ça follement amusant. Pour moi, c’était la fête à chaque fois. Il en faut bien peu lorsqu’on a sept ans ! Il y avait là ma grand-mère, mes frère et sœurs, ma mère. Mon père, c’était plus rare. A midi, il travaillait. La couloir bruissait, retentissait de nos conversations et de nos éclats de rire. Il y avait par moments des courants d’air qui nous chatouillaient. On avait coincé les portes pour qu’elles ne claquent pas. Et en musique de fond, la scie des cigales qui s’en donnaient. Le chant de juillet, et d’août.
Plus personne ne mange dans le couloir aujourd’hui. Mais les cigales sont toujours là pour me servir de vrombissantes madeleines.
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Sandy en Sicile
Bon, concernant la destination de notre voyage, la devinette était si idiote que ce n’est même pas la peine de donner la réponse. L’an dernier, avec l’Egypte, j’avais fait trop difficile. Cette année, trop facile. Jamais contents tous ces gens....
Donc en Sicile, Sandy s’est amusé :
Sur le bateau pendant la traversée :
A la plage :
A s’empiffrer de spécialités italiennes :
En faisant du scooter à Palerme :
Dans les gorges de l’Alcantara :
Dans le funiculaire montant dans la partie haute de Taormina :
Sur les pentes et dans les grottes de l’Etna :
Sans oublier sur les sites des temples gréco-romains !
Sandy a arpenté la Sicile avec ses deux papas du Nord à l’Ouest puis à l’Est, en passant par le centre.... Seules quelques plages du Sud ont été délaissées, par manque de temps....
C’est le chien qui a le pouvoir de mettre en marche la machine à remonter le temps. Pas bien loin, juste un peu plus de deux semaines en arrière. Ce sera suffisant pour tout vous raconter des vacances de TiNours et Lancelot là-bas. Prêts ? C’est parti pour le grand saut...
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samedi, 04 juillet 2009
Sans joie et sans larmes
« Je ne sais pas si tu as déjà vu pleurer ton père, mais je te garantis que ça remue drôlement à l’intérieur » m’avait dit un jour une copine, en terminale, pendant un cours de maths que nous n’écoutions pas.
Je n’avais pas embrayé. Je l’avais laissée raconter son histoire à elle.
Oui, j’avais déjà vu pleurer mon père, et, oui, ça m’avait « drôlement remué ». A l’intérieur, à l’extérieur, de partout.
Pourquoi les larmes des mères semblent-elles avoir moins d’importance ? Ou plutôt, marquer moins durablement ? J’avais vu pleurer ma mère un nombre incalculable de fois depuis que j’étais enfant. Je m’étais endurci face à ses larmes à elle. C’est un constat cruel, car, en définitive, c’est bien la personne qui en verse le plus qui est malheureuse, et donc qui aurait le plus besoin qu’on la prenne dans ses bras.
Non.
J’ai été plus impressionné par les larmes de mon père.
La toute première fois où je l’ai vu pleurer, je ne m’y attendais pas, et ça m’a pris par surprise, comme un coup de poing au creux de l’estomac.
Ma sœur aînée, Ann, dont j’avais déjà parlé ici, avait connu bien des errements, s’était fourvoyée dans de nombreuses voies sans issue. La famille avait mis très longtemps, trop longtemps, à comprendre qu’en fait ses délires n’étaient pas simplement le fruit d’une personnalité égoïste et extravagante, mais bien la conséquence d’une maladie. L’époque où elle avait 20 ans, 25 ans, avait été terrible car mes parents, mon autre sœur, mon frère et moi, étions déchirés par cette souffrance incroyable qu’elle nous infligeait, sans parvenir à comprendre comment, pourquoi elle n’avait pas de limites, elle ne cessait jamais d’en rajouter dans les tourments.
A 21 ans, elle avait intégré une secte religieuse. Elle avait été aperçue faisant la manche pour eux, pieds nus dans une rue d'Aix. Mon père, mon oncle, étaient allés la chercher dans la Drôme. Elle avait accepté de revenir, quelques jours, parce que ma mère était malade. De chagrin, d’angoisse, d’inquiétude. Quand j’avais revu Ann, j’avais été effrayé par son changement. Non pas physique, mais mental. Elle arborait une bonne humeur insolente face à nos mines effrayées. Elle avait bien spécifié au préalable qu’elle n’acceptait de rester que pour deux ou trois jours, et à condition de pouvoir continuer à pratiquer ses rites. Le bureau de sa chambre avait été transformé en autel, la maison puait l’encens (j’ai conservé en moi, depuis, une détestation profonde et viscérale de cette odeur-là). Si aux repas la conversation prenait un tour qui ne lui plaisait pas, elle sortait tranquillement pour manger dehors, assise par terre, son assiette à la main.
J’avais onze ans. Une impression de nausée est accrochée de façon indélébile à mes souvenirs de ces quelques journées.. J’avais sans cesse mal au cœur, l’angoisse qu’Ann m’inspirait était physique. Le lendemain de son retour, j’étais entré dans le salon, pour découvrir, affolé, mon père sanglotant et la serrant dans ses bras pour la supplier de ne pas repartir et de rester avec nous. Je ne l’avais jamais vu dans cet état auparavant. J’étais allé me cacher pour vomir, pour évacuer le stress ignoble qui clapotait en moi.
Bien sûr, ma sœur n’a tenu compte ni des larmes de mon père, ni de l’angoisse de ma mère, clouée au lit. Elle était repartie au bout de trois jours, en leur conseillant des séances de méditation. Mais si nous souffrions tous autant par sa faute, c’est parce que, là aussi, nous ne nous étions pas suffisamment endurcis. Les épreuves que Ann imposait étaient encore trop nouvelles, trop fraiches pour que nous ayons du recul et puissions hausser les épaules. Bien évidemment, la lubie de la secte religieuse n’a tenu que quelques mois, le temps qu’elle s’en lasse et trouve un autre exutoire à son délire. Il nous manquait quelques années pour nous habituer et survoler tout ça de plus haut, et surtout pour nous rendre compte que ce dont elle avait besoin, ce n’était ni de conseils ni de supplications, mais de soins médicaux. Intenses.
Quatre ans auparavant, lorsqu’elle avait passé le bac, elle avait été reçue avec mention bien. Mon père l’avait accompagnée voir les résultats à Aix. Un autre de mes oncles était présent. Il nous avait raconté plus tard, en aparté, à mon autre sœur et à moi-même, que devant la joie d’Ann, mon père avait pleuré. Son premier enfant décrochait le bac, brillamment. Emotion normale, et justifiée. Connaissant le caractère fier de mon père, mon oncle nous avait recommandé de garder ça pour nous. Je n’en avais plus reparlé, mais je n’avais jamais oublié. Une image que je repassais quelquefois en boucle dans mon imaginaire personnel de petit garçon. Mon père, pleurant de fierté pour la réussite au bac de sa fille aînée.
Seize ans plus tard, je me souviens de mes angoisses personnelles lors de mon CAPES. Les examens m’ont toujours fichu une trouille bleue, je n’ai commencé à m’améliorer et prendre du recul face à tout ça que quelques années plus tard, sans doute sous l’influence bienveillante de mon TiNours. Mais nous n’en étions pas là. Les résultats devaient être publiés sur minitel. Je m’étais connecté cinq fois, dix fois, ce matin-là, le serveur ne marchait pas. Je tournais en rond en lançant des imprécations à tout va quand tout à coup le téléphone avait sonné : une copine qui avait eu la bonne idée (et lle courage) de faire le voyage jusqu’à Montpellier, centre d’examen cette année-là, avait vu affichée la liste des reçus. J’y figurais, ainsi qu’elle, et d’autres amis avec qui j’avais révisé pendant un an. Après avoir explosé de joie et lui avoir crié dix fois que je l’aimais, que je la remerciais, que j’étais amoureux d’elle à tout jamais, je m’étais mis à faire des cabrioles dans toute la maison. Ma mère, assise, me regardait en rigolant et me disait de me calmer, de ne pas me mettre dans des états pareils. Mon père n’était pas là, parti acheter du pain. Quand je l’avais entendu revenir, je m’étais précipité sur lui, dans le garage : « Papa, je l’ai eu, je l’ai eu !!! »
« Eh ben, c’est bien. »
J’étais remonté dans la maison, mon enthousiasme un peu refroidi, mais la perspective de mon avenir qui s’ouvrait attisait les braises de mon excitation, de façon délicieusement absurde. Je n’aurais plus à craindre le chômage, je n’aurais plus à douter de ce dont j’étais capable, je ne dépendrais plus des autres financièrement, j’allais être libre, LIBRE. Tout ça peut paraître exagéré, mais mes échecs en médecine avaient fait germer en moi un doute affreux sur mes capacités à m’assumer seul. Ce jour-là marquait la mort définitive de cette mauvaise graine. Mes parents observaient mon allégresse d’un œil un peu ahuri. Je les ai regardés et leur ai dit en riant : « Je suis sauvé ! »
« Voilà, maintenant, nous pouvons mourir » m’a répondu mon père, très pince sans rire.
J’ai tourné le dos et je suis allé brasser seul mes réflexions.
Voulait-il faire de l’humour pour me faire comprendre que mon exaltation dépassait la mesure ? Etait-il sérieux et sous-entendait-il que comme j’étais le quatrième et dernier enfant, et que j’étais, en quelque sorte, casé, leur rôle à eux était terminé, et que ma joie coïncidait un peu avec un petit décès, celui de leur aide en tant que parents ? Est-ce que j’aurais dû être davantage sensible à ce que eux pouvaient bien éprouver comme tristesse de la fin d’une époque, ce jour-là ? Je n’ai jamais su.
Il n’empêche : même si ce sentiment n’est pas très noble, mon père m’a causé ce jour-là une douleur que je n’ai jamais oubliée. Pardonnée, oui. Mise sur le compte de la maladresse. Mais pas oubliée.
A seize ans d’écart. Les larmes de joie pour le bac de sa fille aînée. Le semi-reproche un peu ironique pour le capes de son dernier fils.
On s’endurcit, on se blase, face aux joies tout comme face aux douleurs. Je sais que ce jour-là, il était content pour moi. Mais il ne l’a pas manifesté. Il n’a pas simulé une allégresse qu’il ne ressentait pas. Même si moi, j’aurais voulu qu’il fasse semblant. Parce que ce jour des résultats de mon concours, devant lui, il n’y en a eu qu’un dans ma vie. Et ce jour-là, lui a raté le train. On ne pourra pas revenir en arrière, et le souvenir restera à jamais tel quel, pour moi : une joie immense, qui a été ternie, refroidie, douchée.
Suis-je jaloux de ma sœur ? Non, même rétrospectivement. Je me souviens aussi de la journée de son bac, comme nous étions tous, anxieux avant ses résultats, heureux ensuite. Je suis fier que mon père ait su manifester sa joie à lui par des larmes.
Mais la source s’est tarie entretemps. Ann a trop tiré l’eau du puits. Lorsque, plusieurs années après, mon autre sœur, puis mon frère et enfin moi sommes repassés par la même route, elle était desséchée.
Je suis content de n’avoir jamais fait pleurer mon père de chagrin. Je n’aurais pas la prétention de regretter qu’il n’ait pas pleuré de joie pour moi.
Mais j’aurais juste, juste voulu que ce jour-là il me serre en me disant « Je suis heureux pour toi, fils, la vie s’ouvre devant toi, fonce ! »
Bon, ces paroles-là ne sont pas sorties.
Mais, après tout, il a été à la hauteur, en actes, à bien d’autres occasions.
18:00 Publié dans Machine à remonter le temps | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : père, mère, soeur, capes, bac, famille
vendredi, 26 juin 2009
Drôle de larme...
Au moment où toutes les radios et les stations télé repassent en boucle ‘Thriller’, ‘Billie Jean’ et compagnie, je voudrais rappeler que Michael Jackson n’était pas le seul à mourir hier (si vous voulez rigoler un bon coup, allez lire l’hommage que lui a adressé notre Ministre de la Culture, qui trouve matière à démarrer sur les chapeaux de roues, ici).
Dans la tempête médiatique déclenchée par le décès d’un personnage sulfureux qui a marqué la musique des années 80-90, on a un peu oublié Farrah Fawcett.
Farrah n’a certes pas révolutionné le monde du cinéma. Elle a connu une carrière assez classique de starlette américaine : remarquée lors de ses années d’université pour sa beauté, elle fut engagée pour des spots publicitaires, apparut dans quelques téléfilms, puis connut une notoriété fulgurante et éphémère en jouant dans la première saison de « Charlie’s Angels » en 1976. Elle a par la suite incarné de nombreux rôles très différents, notamment celui de Beate Klarsferld pourchassant des criminels nazis. Je me souviens aussi avoir été impressionné, quelques semaines après mon arrivée en Amérique, en la voyant à la télévision dans le rôle de l’antipathique Diane Downs. Une sociopathe accusée d’avoir voulu tuer ses trois enfants. J'ai revu récemment ce 'Small Sacrifices' de 1989 dans sa version française, où le doublage fait hélas perdre un peu de l’intensité de la composition de l’actrice. Elle y était fascinante et incroyable de perversion dans la folie.
Qu’on le veuille ou pas, son personnage de Jill Monroe dans « Charlie’s Angels » lui est resté (et restera) fatalement accroché à la peau. Talentueuse ou non ? Peu importe au fond. Farrah fait partie, avec cette série, un peu mal vieillie aujourd’hui, des souvenirs télé de nombreux enfants et adolescents. Je n’oublierai jamais cette scène incroyable dans le 12° épisode de la première saison, intitulé « Angels on Wheels » (merci Wiki !), où, pour échapper à des gangsters qui la pourchassaient, elle s’enfuyait en skate-board à travers des rues aux pentes abruptes (San Francisco... ? Los Angeles... ?) lors d’une course vertigineuse. On avait sans cesse l’impression qu’elle allait se fracasser contre une voiture ou un mur, or elle semblait se jouer de tous les obstacles sur sa planche à roulettes. Je n’avais vu cette scène qu’une seule fois, à douze ans. Surréaliste, improbable, mais inoubliable.
Même physiquement, Farrah était bien davantage qu’une bimbo à la longue chevelure blonde ébouriffée et au décolleté entr’ouvert. Il y avait dans son visage, son regard, une profondeur, une tristesse douce qui marquaient durablement. Elle semblait sans cesse dire « Bon oui c’est sympa d’être belle, mais si on parlait d’autre chose maintenant ? »
Le cancer a eu raison d’elle hier, à l’âge de 62 ans. Un petit morceau de plus dans notre enfance, nos souvenirs d’émerveillements naïfs, qui se détache et disparaît.
Mais le skateboard continuera à glisser, indestructible et immortel, dans mon souvenir.
17:47 Publié dans Machine à remonter le temps | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : farrah fawcett, drôles de dames
lundi, 22 juin 2009
Juin, quatrains, examens
Aujourd’hui, double ration de surveillance de bac français : quatre heures ce matin, série générale, quatre heures cet après-midi, série technologique.
Mon bac français à moi, c’était.... il y a bien longtemps.... ! J’en ai gardé un très bon souvenir : pour l’oral, une semaine de révisions avec une liste de 8 œuvres et 70 textes. Pascal, Phèdre, le Misanthrope, Montaigne, les philosophes du XVIII° siècle, la poésie de 1870 à 1914, l’Education sentimentale... Je révisais avec application, bonne humeur, en suivant scrupuleusement le programme que je m’étais établi. Une œuvre par jour, avec une dernière journée où Cathie, ma copine de l’époque (eh oui ...) et moi avions prévu de nous retrouver pour nous interroger mutuellement au hasard, chacun sur deux textes de la liste.
Cette semaine-là, je me souviens, Antenne 2 avait fait une nuit cinéma non-stop. Ca tombait mal ! J’enrageais de la rater, mais je m’étais tout de même autorisé un film, vers les 23H (‘le Trou’ de Becker, que j’avais adoré. Je ferai peut-être une note dessus un jour). C’était une récompense que je m’étais promis de me décerner uniquement si je parvenais à finir l’œuvre prévue ce jour-là.
Mes parents étaient partis à leur chalet dans le Vaucluse, et m’avaient laissé seul, en compagnie d’un frigidaire bien garni. On ne pouvait rêver de meilleures conditions de travail. Je bossais, tantôt à l’intérieur lorsqu’il faisait trop chaud, tantôt dehors, en fin de journée, tout en arrosant le jardin. Entre deux plans de tomates, je me récitais les principes du régime démocratique selon les philosophes des Lumières. En remplissant les arrosoirs, je repassais dans ma tête les caractéristiques de la poésie de Rimbaud. « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans » : moi je l’étais pourtant ! Je souriais en relisant ses vers, et en me disant, avec une nostalgie anticipée, que je ne les aurais jamais plus, mes 17 ans !
« Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête...
A l’oral, je rêvais de tomber sur « De l’Esclavage des Nègres » de Montesquieu. L’examinatrice m’avait donné le choix entre deux poèmes : le Bateau Ivre, de Rimbaud, justement, ou l’Azur, de Mallarmé. J’avais choisi l’Azur. J’étais d’une fébrilité, d’une nervosité à faire rire. Les oraux m’ont toujours donné la nausée, et c’était là le tout premier de ma vie ! Angoisse de l’examen, accouplée à la météo splendide de ce jour-là. « On » ne pouvait pas faire plus à propos :
En vain! L'Azur triomphe, et je l'entends qui chante
Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix pour plus
Nous faire peur avec sa victoire méchante,
Et du métal vivant sort en bleus angelus!
Il roule par la brume, ancien et traverse
Ta native agonie ainsi qu'un glaive sûr
Où fuir dans la révolte inutile et perverse?
Je suis hanté. L'Azur! L'Azur! L'Azur! I'Azur!
Tout s’était bien passé jusqu’à ce qu’en conclusion elle me demande : « Vous avez dit que Mallarmé faisait partie du mouvement de la poésie hermétique. Quelles sont les caractéristiques de l’Hermétisme ? » Inutile de dire que je n’en connaissais pas le premier principe. C’était une allusion faite par notre professeur de français, que j’avais happée au vol en cours, sans chercher à l’approfondir. Comme toujours dans ces cas-là, je me suis mis à bredouiller, afin de me donner le temps de réfléchir, pendant que dans ma tête le petit pompier vêtu de rouge courait dans tous les sens pour éteindre l’incendie de ma panique qui se déclenchait. Il a attrapé le premier extincteur qui lui tombait sous la main : « Donne lui les caractéristiques de la poésie de Mallarmé, celles là tu les connais, et ça pourra peut-être marcher, avec un poil de chance... » Je me suis mis à ânonner : « Pouvoir expressif de la poésie... métaphores à connotations religieuses... ambiguïtés dans l’association des mots... gnia gnia gnia » VEINE ! Le poil de chance s’est transformé en chevelure. Soyeuse et impeccable. L’examinatrice a souri. « Très bien, merci » Ouffff. L’après midi, Cathie m’a téléphoné. Elle était tombée sur l’Azur elle aussi. Sur une liste de 70 textes ! On n’en est jamais revenus, de cette coïncidence, elle et moi.
Deux jours après, l’écrit. J’aimais l’exercice de commentaire composé, je le prenais presque toujours si j’avais le choix, et si le texte n’était pas trop dangereusement ambigu. Là, après tous les sujets compliqués et retors que nous avait donnés notre (excellent) professeur de français de première, l’extrait était risible de facilité. Un passage de La Vie de Marianne, de Marivaux. L’héroïne voyait de loin un jeune homme, à l’église, et en tombait progressivement amoureuse. Paradoxalement, c’est toujours dans les lieux saints et consacrés que le « péché » vient planer et donner des idées aux pauvres mortels que nous sommes ! Enfin ceux de l’époque... Il est vrai qu’aujourd’hui nos envies peuvent être satisfaites de façon simple et rapide. Ca leur enlève, en revanche, le goût de l’interdit, et donc une certaine saveur violente lors de la transgression des tabous...
Quand à la messe j’allais, alors fallait voir les punaises
Me lorgner sans pudeur du coin de leur regard qui biaise
A travers leurs mains jointes, elles me lançaient des pointes :
‘Voyez un peu l’allure qu’elle a, Ave, Ave, Marie Stella’
Car moi j’avais l’air d’y aller que pour les faire parler...
En écoutant le sermon je faisais mon petit inventaire
Le curé, pas méchant, tout en prêchant, me regardait faire
S’disant « Dans une décade, quand elle sera en rade
Elle viendra m’raconter tout ça, confiteor, et cetera »
Car moi j’y allais évidemment me choisir un amant...
(Anne Sylvestre Les Punaises
et non pas La Vie de Marianne, de Marivaux !)
Mais je m’égare.... J’étais sorti très satisfait de mon commentaire composé (je n’avais pas osé citer Anne Sylvestre, tout de même), prêt à attaquer un été qui s’annonçait sous d’excellents auspices. On croyait encore, naïvement, cette année-là, que l’arrivée au pouvoir de Mitterrand changerait tout. Londres entier était en effervescence à l’approche du mariage princier, et c’est justement le jour où Charles et Diana se sont dit oui que j’ai reçu mes notes du bac français. Seize à l’oral, et à l’écrit. Ouf.... De quoi aborder la terminale l’âme sereine.
Qui pouvait se douter que les Socialistes ne tarderaient certes pas à bien décevoir, que quelques années après, la belle cérémonie à Westminster serait oubliée dans un divorce orageux et un accident de voiture surmédiatisé, et que l’obtention de mon bac l’année suivante allait m’ouvrir la porte sur une période bien sombre de ma vie.... ?
Peu importe. Juin, période du début de l’été, des chaleurs, des examens et des promesses, a toujours été mon mois préféré. Une parenthèse éphémère entre l’aboutissement logique du travail d’une année, et un plongeon dans la détente de longues journées estivales. Une transition entre l’intensification ultime des efforts, et le délassement qui suit, comme une promesse stimulante. Le « rush » final, même, en demi-teintes, est extrêmement plaisant. S’autoriser un bain, un seul, rapide, le matin, pour se détendre avant d’attaquer le chapitre du jour. Travailler, apprendre ses cours dans un jardin ombragé, calmement. Revoir ses fiches sous une tonnelle, en buvant un Perrier frais. Après le marathon des trois, quatre, cinq heures d’écrit, le plaisir de poser son stylo, ramasser ses affaires, sortir, s’étirer dans le soleil.
J’aime ces paradoxes studieux. Pouvoir les prolonger tout au long de ma vie de prof est un privilège rare, dont je suis conscient.
19:29 Publié dans Machine à remonter le temps | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : bac français, marivaux, mallarmé, rimbaud, l'azur
samedi, 23 mai 2009
Souvenirs d'Enfance : la Guerre du Feu
Quand je suis entré en CM2, j’ai eu la surprise de découvrir qu’on allait avoir deux « Maîtres », comme on disait, à cette époque. Monsieur Aragorn et Monsieur Froscotti. Au début, la classe de 25 gamins que nous étions ne comprenait pas vraiment ce fonctionnement apparemment peu orthodoxe. Ca s’est très vite mis en place. Monsieur Aragorn était un jeune instituteur stagiaire qui resterait avec nous, pour nous enseigner à temps plein, jusqu’à Noël. Mais le vrai titulaire du poste, Monsieur Froscotti, par ailleurs directeur de l’école, reprendrait la classe en main dès la rentrée de janvier.
J’avais dix ans. J’étais un gamin fantasque, passionné, bavard, exubérant. Je pouvais être très pénible, c’est vrai. Porter sur les nerfs des adultes avec mes questions, mes interventions, mon besoin de savoir le pourquoi du comment. Mais j’étais également appliqué, consciencieux, anxieux, même, désireux de bien faire.
« Bien faire », j’ai compris dès la deuxième semaine de cours que ce ne serait pas assez. Il fallait faire « parfaitement ». Une règle que je m’étais très vite imposée à moi-même, à cause de ce jeune « Maître ». Je n’avais jamais eu d’instituteur JEUNE auparavant. Ca me le rendait très proche, comme un grand frère. Et de plus, ses techniques de travail me passionnaient. Comme cela arrive très souvent dans ce genre de configuration prof-élève, je me suis mis à l’idolâtrer. S’il nous proposait de faire des recherches sur un champignon précis, je rassemblais tout ce que je pouvais en une soirée sur l’intégralité de la mycologie dans les encyclopédies familiales ! Dès qu’il nous signalait une émission intéressante à regarder à la télé pour en débattre le lendemain, je faisais une scène à mes parents s’ils voulaient voir autre chose ! Ca confinait au fanatisme.
Je me souviens qu’un matin, il avait lancé comme thème d’étude, de discussion, la préhistoire. Coup de bol, je venais de finir de lire à l’époque ‘le Félin Géant’ (suite moins connue de ‘la Guerre du Feu’ de JH Rosny Ayné). Paf, j’étais parti sur une impro. Les Néanderthaliens, les Cro-Magnons, mes connaissances sur le sujet étaient très vagues et superficielles. Bah, j’avais tout rassemblé, et j’avais parlé pendant dix minutes, en concentrant surtout mon discours sur l’histoire que j’avais lue, et les aventures de Aoun, le héros. En lisant quelques extraits choisis. Ca avait passionné l’auditoire ! Une autre fois, deux autres copains de la classe, en s’aidant de coupures de journaux, avaient fait un compte rendu sur un sujet dont on parlait beaucoup à l’époque : le moteur à eau. Toute la classe adorait Monsieur Aragorn, et cherchait à briller. L’émulation, ça fonctionnait du tonnerre ! Un autre matin, il nous avait fait ouvrir le livre de lecture sur une chose que nous n’avions jamais abordée : un extrait d’une pièce de théâtre. ‘Knock’, de Jules Romains. La consultation de la grosse dame en noir. Mais pas de lecture sur table, on l’avait jouée directement, sur l’estrade, nos livres à la main, à tour de rôle. Devinez qui avait été élu meilleur Knock de la classe ? Je m’étais d’autant plus amusé que je faisais équipe avec Annie, une copine très « clown » elle aussi. Des souvenirs inoubliables.
L’instit avait eu aussi une autre idée : faire un jumelage et mettre en place une correspondance avec une classe de CM2 d’Aix en Provence, tenue par un copain à lui.. On avait chacun ‘notre’ correspondant personnel. Le mien s’appelait Luc Albert. Veine ! Il était fan, comme moi, du Journal de Mickey et de Picsou Magazine... ce qu’on a pu s’échanger comme vignettes et histoires. A la veille de Noêl, la classe d’Aix était venue chez nous pour un après-midi. On avait préparé une fête, et aussi une petite pièce de théâtre. Et puis, Monsieur Aragorn nous avait dit au revoir. Plusieurs filles avaient pleuré. Moi j’avais « les boules » !! Mais je m’étais retenu... En tout cas, on avait tous pris son adresse, et il nous avait promis de nous répondre à tous, individuellement, si on lui écrivait.
La rentrée de janvier est arrivée, et nous avons refait connaissance avec Monsieur Froscotti, que nous avions entr’aperçu pendant une semaine en septembre.
Changement d’ambiance. Radical. Contrairement à ce qu’on pourrait anticiper, nous ne sommes pas passés d’un enseignement avant-gardiste à une éducation vieillotte et rébarbative. En fait nous avons fermé la porte d’un univers de découvertes et de stimuli permanents, encadrés par une autorité bienveillante, pour entrer dans un monde de grand vide intellectuel, cadré par... n’importe quoi, des règles changeantes et fluctuantes, établies par un esprit totalement anarchique.
Dès le deuxième jour, Monsieur Froscotti nous a fait savoir qu’il était de très mauvais goût de sortir cahiers, règles, stylos, et tutti quanti de nos cartables dès notre arrivée, que ça faisait du bruit inutilement, et qu’il convenait de laisser nos sacs fermés jusqu’à ce que lui nous demande de sortir un livre, ou tout autre matériel. (de l’art d’apprendre à des élèves à ne pas s’impliquer dans le travail).
Les matinées commençaient vers 8h45, avec la lecture à haute voix (par lui...) et le commentaire (le sien...) des ‘Souvenirs d’Enfance’ de Marcel Pagnol, que j’avais déjà lus (...et que j’allais devoir réétudier l’année suivante en 6° en Français....). Les commentaires étant dignes du café de la gare, au bout de trois jours, toute la classe avait compris que c’était le bon moment pour prolonger, les yeux ouverts, pendant soixante minutes d’horloge, tout le bon sommeil de la nuit, interrompu si fâcheusement par nos Mamans, une heure et quelque plus tôt.
J’étais un élève bavard, trop. Je l’ai déjà dit. Aussi bien face au « Maître » qu’avec mes copains. J’ai donc très vite été ciblé comme celui qu’il fallait faire taire. La classe était arrangée en groupes de trois bureaux de deux, donc six élèves, qui faisaient équipe lors des ‘tournois’ d’orthographe, ou de calcul mental, ou autres, organisés par Monsieur Aragorn. Ces répugnantes coutumes étaient vite tombées dans l’oubli. En revanche, Lancelot le Bavard au milieu d’un groupe de six, impossible. Mon bureau a été mis à l’écart, seul. Pour ce qui était de ne pas poser sans cesse de questions au Maître, j’ai vite retenu la leçon après quelques rebuffades et moqueries de sa part. ‘On’ voulait que je me taise, je me suis tu.
Bien sûr, ça n’a pas suffi à me faire oublier. J’étais devenu la tête de Turc de la classe. Dès qu’une bêtise était faite, j’en étais responsable. Notre salle était au premier étage, le bureau du directeur juste au-dessous. Lorsqu’il recevait des coups de fil, Froscotti avait pris l’habitude de descendre en catastrophe. La classe était censée, pendant ce temps, remplir des grilles de tables de multiplication. Certains en profitaient pour faire la foire et se poursuivre autour des tables. Pas moi. Je savais qu’il valait mieux me faire oublier. Peu importe. Si, depuis le rez-de-chaussée, Froscotti avait entendu courir quelqu’un, c’était moi. Les punitions pleuvaient sur mon dos rond. Quelquefois méritées, quelquefois pas. Il m’est arrivé de me retrouver avec dix pages du livre de lecture à recopier. Je me taisais. Je savais que toute révolte, toute protestation de ma part n’aurait fait qu’aggraver mon cas.
Je n’étais pas le seul à en baver. Ma copine Annie (celle avec qui on s’était tant amusés à jouer Knock et la dame en noir) lors d’une séance de peinture, s’était amusée à se peindre les joues en rouge. Des bêtises de gamine. Elle n’avait pas eu le temps de se débarbouiller avant le retour de Froscotti (probablement encore en grande conversation téléphonique...). A son retour, il l’avait interrogée, mi-hilare, mi-menaçant : « Non mais tu n’es pas folle ? » Balbutiante, elle n’avait rien trouvé d’autre à répondre qu’une connerie, encore, de gamine : « Je n’ai pas fait exprès... ». Alors il l’avait envoyée, peinturlurée, dans la classe voisine, celle des CM 1 : « Tape à la porte et demande à Monsieur Bruneau s’il pense que c’est possible de se faire cela sans faire exprès. » Morte de honte, elle s’était arrêtée dans le couloir sans oser toquer, et avait fondu en sanglots. Alors, sans doute pour donner plus de poids à sa belle leçon, il l’avait accompagnée lui-même. Eclat de rire tonitruant de la classe de CM1 devant la bille de clown de la pauvre Annie et ses joues peinturlurées, délavées par les larmes ...
Marc, un autre copain de la classe, aimait lui aussi donner son avis sur tout. Et un jour, il avait énoncé une énormité et argumentait à voix basse avec son voisin, Luc. Froscotti s’en était mêlé et avait décrété que la discussion entre les deux comparses était de toute façon absurde, et qu’ils avaient tous les deux tort. Peine encourue : « Luc, lève-toi et avoue devant la classe que tu es un âne. » Sidéré, Luc s’était levé et nous contemplait, muet, avec des yeux affolés. « Dis je suis un âne ou bien tu auras cent lignes à faire en récréation » Luc baisse les yeux : « Je suis un âne » « Et maintenant, Marc, à toi de nous dire que tu es un âne ». Marc s’était levé et l’avait regardé droit dans les yeux. Silence. « Dis ‘je suis un âne’ ou bien tu auras cent lignes » Silence. « C’est cent lignes que tu veux ? » Silence. On entendait les mouches voler. Je fixais Marc dans les yeux de toutes mes forces. « Bon, puisque tu ne veux pas reconnaître publiquement que tu es un âne, tu auras tes 100 lignes » A la sortie des cours, ce jour-là, on était au moins dix à féliciter Marc d’avoir tenu bon et ne pas s’être laissé humilier.
Ne craignez rien : on ne se rebellait pas ouvertement, mais à onze ans, on a l’imagination fertile. Sachant qu’il ne vérifiait jamais ce que nous inscrivions dans nos « lignes » de punitions et qu’il les envoyait directement à la poubelle après les avoir déchirées, je les truffais de ‘Froscotti je t’emmerde’ entre deux phrases recopiées dans « Le Goût de Lire » éditions Hachette. Plusieurs fois, la prise téléphonique de son bureau a été débranchée à l’issue d’une récréation, il n’a jamais su comment. Un jour, il avait voulu nous faire rejouer la fameuse scène de Knock. Personne ne s’était porté volontaire, surtout pas moi. Les enfants sont des victimes peut-être faciles, mais aussi des bourreaux fins et impitoyables. J’avais compris qu’il aimait faire rire avec ses plaisanteries à deux balles. Je mettais toujours un point d’honneur à ne pas rire de ses blagues, même s’il m’arrivait (oh, bien rarement...) de les trouver drôles. Surtout, lorsqu’il me prenait à parti personnellement pour se payer ma tête dans un dialogue absurde comme il les aimait, je restais muet et indifférent, au lieu de me tortiller et de glousser bêtement dans un simulacre d’embarras poli. Il m’empruntait ma flûte pour jouer trois notes, puis : « Je te la rends ou je te la confisque ? » (alors que nous étions bien censés en avoir une pour nos ‘cours de musique’). Je ne répondais pas. Je détournais les yeux sans un mot. Je savais qu’il détestait ça. Et il savait que je le savais. Et je me régalais de ces dérisoires petits défis, de ces minables revanches minuscules sur son autorité de despote grotesque.
Je ne voudrais pas réécrire « Sans famille » ni « David Copperfield » mais des anecdotes du même genre, sur cette année de CM2, j’en ai plein mes tiroirs. Vers le 20 juin, j’ai profité de l’indulgence de mes parents pour arrêter définitivement ce supplice et me mettre prématurément en vacances d’été. Ce mois-là, on avait eu, dans le cadre de l’école, une fois par semaine, des cours de piscine dans un village voisin. On s’y rendait en bus, et il avait été demandé aux parents une participation de quelques francs pour les frais de piscine et de bus de la totalité du mois de juin. Forcément, le prix des deux dernières semaines avait été perdu pour moi (et pour de nombreux autres élèves qui eux aussi avaient voulu arrêter le massacre de cette année scolaire absurde). Quelques élèves plus assidus nous avaient transmis un message de Froscotti : « Ne comptez bien évidemment pas récupérer le prix des séances de piscine manquées ». J’avais éclaté de rire : « Vous lui répondrez de ma part que j’aurais bien volontiers payé dix fois plus pour être débarrassé de lui plus tôt. »
Ce style de réflexion, dans la bouche d’un gamin de onze ans, aujourd’hui encore, me choquerait. Il y avait là-dedans un mélange de haine et de maturité dont j’aurais été incapable six mois auparavant. J’avais changé. Et pas en bien.
Quatre mois de ma vie, et puis six mois. J’avais donné le meilleur de moi-même, au maximum, pour Monsieur Aragorn. Je m’étais replié, caché, réduit au silence, enfoui en moi-même, face à Monsieur Froscotti.
Et aujourd’hui, à des décennies de distance, si je fais un bilan, je n’en suis pas satisfait. Alors que je repense rarement à Monsieur Aragorn et à toute la joie que j’ai eue à le côtoyer, à apprendre près de lui, je n’ai jamais oublié la haine que m’a inspiré, pendant des mois, Froscotti. Il est parti de l’école de mon village deux ans après, et je n’ai pas cherché à savoir où. Il m’arrive d’imaginer que je le rencontre, par hasard, au détour d’une rue, d’un séminaire quelconque (il doit être à la retraite aujourd’hui) ou dans un café. Je voudrais pouvoir le regarder, et lui dire Merci. Merci de m’avoir enseigné la haine, le mensonge, la dissimulation. Merci pour m’avoir appris à creuser ces ‘terriers’ en moi, où je sais me cacher lorsque l’hypocrisie l’exige. Merci pour m’avoir flanqué à la porte de mon enfance alors que je n’étais pas encore (loin de là...) un adolescent, pour me laisser dans une sorte de No Man’s Land où Picsou et Donald ne m’amusaient plus, mais où je n’étais pas encore assez mûr pour m’attaquer à Zola. Mais mentir, tricher, voler même, cela je l’ai appris au contact de Froscotti. Ca fait aussi partie de l’éducation. Manier l’ironie, le sarcasme, le dédain calculé, l’indifférence, la froideur. Des pierres précieuses amassées pendant ces six derniers mois de mon CM2.
Précieuses, oui. Mais lourdes. Super-lourdes à traîner.
Lui dire aussi : « J’ai détesté peu de personnes dans ma vie, elles se comptent sur les doigts d’une main, mais vous êtes en tête de liste. »
Cette note que je viens d’écrire, c’est aussi faire beaucoup d’honneur à un con qui, lui, m’a sûrement oublié depuis belle lurette.
Oublier, c’est un luxe que ma personnalité me permet rarement.
J’aurais pu en écrire, des pages et des pages. Mon texte est déjà bien trop long... Mais à mi-parcours, j’ai préféré actionner le frein à main. Halte au pathos.
D’ailleurs, j’ai survécu. La preuve. Et au début de mon année de sixième, je suis retombé (ou remonté, comme on veut) dans l’exaltation : non plus un ou deux profs, mais une dizaine, et ça changeait sans cesse au fil de l’emploi du temps ! Mon baromètre amour-haine a pu fonctionner en mode variable, à toute vitesse, et ce pour des mois et des mois....
Adorer, détester, ne jamais oublier.
Et la machine fonctionne, encore aujourd'hui.
23:41 Publié dans Machine à remonter le temps | Lien permanent | Commentaires (29) | Envoyer cette note | Tags : cm2, école primaire, instituteurs, enfance
mercredi, 25 mars 2009
Devinette !
Où Lancelot se cachait-il dans cette photo, prise il y a ... quelques années.... ?
14:55 Publié dans Machine à remonter le temps | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note
samedi, 14 février 2009
Looking back
J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer, après ma période « années-cendres », mon passage sous les drapeaux. Au cours de mes derniers mois à Orly, j’avais bien sûr en tête mon avenir à court terme, et j’avais préparé quelques pistes. Ca partait un peu dans toutes les directions : Sciences po, IUT techniques de commercialisation, école de kiné, d’infirmier, orthophonie. Sur ces trois derniers choix, j’hésitais encore à tirer un trait sur mes trois années de médecine sans avoir eu l’occasion de les rentabiliser.
Mais en moi couvait toujours ce désir de revenir à ma passion de départ, née pendant mes années collège, lycée. J’aimais l’anglais. J’avais toujours trouvé ça facile, sans heurts. Jamais eu besoin d’apprendre quoi que ce soit dans le secondaire, pour cette matière. Ca coulait en moi, hors de moi, comme un ruisseau fluide.
Et puis, depuis que j’avais commencé la fac, je donnais des cours particuliers. Anglais (bien sûr) et maths. Avec un certains succès ! Mon carnet de rendez vous ne désemplissait pas. Je remplissais mes samedis de cours à des petits élèves de troisième et de quatrième qui ne comprenaient rien aux théorèmes de Pythagore, de Thalès, au fonctionnement des modaux. Je pratiquais des tarifs très très raisonnables (25F, 30F de l’heure, si mes souvenirs sont exacts. Oui, c’étaient des francs, je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans...). Ca me permettait d’assumer mes dépenses (essence principalement) sans avoir à « taper » mes parents... On avait sa petite fierté aussi, tout de même...
Bon, tout ça pour dire que l’idée d’associer le plaisir d’enseigner à celui de pratiquer une langue que j’aimais, et ce de façon officielle, ça commençait à bien me sourire. Une leçon que j’avais tirée de mes années-cendres en médecine. Pourquoi, mais pourquoi aller toujours contre sa nature .... ? (Axiome à appliquer dans tous les domaines...)
L’inscription en DEUG d’anglais ne nécessitait pas de passer de concours, mais posait tout de même un petit problème : trois années de fac préalables, c’était trop. Mes années de médecine me desservaient. Avant de partir à l’armée, j’avais vaguement caressé l’idée de faire une année de fac en parallèle, pour ne pas perdre de temps. Mon inscription en anglais avait été refoulée cette année-là. Tout ça parce que j’avais été suffisamment bête pour dire la vérité, dans mon dossier, sur mes années écoulées depuis le bac. Ils refusaient d’intégrer les nuls dans mon genre, qui traînaient un échec derrière eux. Ca m’avait servi de leçon. Encore une fois, vive le mensonge et la roublardise. Lors de ma seconde tentative d’inscription, l’année suivante, j’avais justifié les quatre années écoulées depuis le bac en racontant que j’avais voyagé, baroudé de par le monde. C’était passé comme une lettre à la Poste !
Et voilà comment, par une matinée de décembre j’ai intégré la fac à Aix. Bien sûr la rentrée avait déjà eu lieu en octobre, mais j’avais mis à profit mes permissions à l’armée pour rater un minimum de cours, et me constituer un petit réseau de copains qui pourraient me laisser photocopier les leurs.
J’ai donc rencontré des gens qui venaient tous de passer le bac... Ca n’a l’air de rien, mais j’avais quatre années de plus qu’eux. Et il y avait une sorte de décalage infime, mais bien réel, entre eux et moi. C’est là que j’ai compris que les années passées en médecine m’avaient donné une capacité de travail non négligeable. Alors qu’autour de moi j’entendais des gens se plaindre de crouler sous le boulot, moi je trouvais tout ça facile, plaisant, "smooth" comme ils disent. La phonétique, analyser les sons. La linguistique, décortiquer la grammaire. Littérature anglaise : Chaucer, Huxley, Beckett, Golding. Des oeuvres auxquelles je n’ai pas accroché, mais en deuxième année le programme était plus intéressant. Et puis, mon cours préféré : histoire et civilisation américaines. Dispensés par Mme Tonxan. Elle m’a marqué, énormément. Ses manières un peu autoritaires et dirigistes. Mais elle était passionnante. Ecouter, pour la première fois, des cours en anglais sur la colonisation, les débuts du capitalisme dans l’Europe du XVII° siècle, la révolution américaine...
« Mercantilism embodied a set of economic ideas which were held throughout Western Europe from about the 1600s to the 1800s. The Mercantilists advocated that the economic strength of a nation came from its trade. The economic affairs of a nation should therefore be regulated in order to encourage the development of a strong trade…”
J’avais eu 26 sur 30 au premier partiel. Meilleure note de l’amphi en 1° année. Je planais littéralement. Ca pourra paraitre excessif, mais après trois années d’échecs où des mois et des mois d’efforts à mon bureau 10 heures par jour se soldaient régulièrement par des notes médiocres, le fait de pouvoir résumer un semestre de cours en une semaine de travail intense, ET de cartonner au partiel, ça me paraissait magique. Je n'étais plus le Vilain Petit Canard égaré chez les futurs médecins. J’étais devenu le mec plus âgé, sûr de lui, à qui on demandait conseil, avec qui on voulait réviser pour les examens de fin d’année. Mon ego meurtri pouvait à nouveau s’étirer, se gondoler. Ah que ça faisait du bien. Je n’avais plus connu ça depuis des lustres.
En UV optionnelle, j’avais pris, entre autres, initiation au Russe. Je m’en souviendrai toujours. Deux heures de cours le lundi soir de 17h à 19h, et la même chose le mardi soir. Au début de l’année, la salle était pleine. Deux semaines plus tard, elle s’était vidée des trois quarts des amateurs, rebutés par la difficulté et les horaires trop tardifs ! Moi, j’adorais ça. A l’époque, je me liais très facilement d’amitié. J'avais pris l'habitude de m’installer pour deux heures à côté d’un mec, Eric. Super sympa. Super poilu. Super beau. Super excitant. Super hétéro, aussi, hélas. Dommage. Cependant ça ne nous a pas empêchés de bien travailler, tout en attrapant de mémorables fous-rires devant la difficulté des caractères cyrilliques, des déclinaisons et des conjugaisons de cette langue hyper-compliquée. Mais cette difficulté-là, elle me passionnait, elle me stimulait. Je savais que j’étais efficace en travaillant. Rien à voir avec les cours de chimie organique, deux ans auparavant.
En mai, avant les examens de fin d’année, je me souviens des discussions avec les autres anglicistes : « Si tu rates, qu’est-ce que tu comptes faire, toi ? » Je les regardais, les yeux ronds. Je ne savais pas quoi répondre. Il y avait la session de septembre, certes. Mais je n’envisageais pas une seule seconde que je pourrais rater, même en juin. C’était impensable, inconcevable. D’abord j’étais intimement persuadé que je réussirais. Ensuite, je ne pouvais plus m’autoriser d’échec. Trois années déjà ! Le quota acceptable était largement dépassé.
En démarrant l’année, lors de ce fameux mois de décembre, j’avais aussi intégré le club-théâtre de mon village, où je m’étais fait (principalement) deux très bonnes amies : Birgit et Michaela, deux femmes en fin de trentaine. On montait une pièce de Feydeau, on s’amusait beaucoup. Un soir, juste au début des vacances de Noël, après une répétition, nous étions allés chez Michaela boire un vin chaud. Elle m’avait dit, plusieurs semaines auparavant, qu’elle aimait tirer les cartes, comme passe-temps. Et comme je n’avais jamais tenté l’expérience, je la tannais depuis quelques semaines. Taquine, elle s’était fait tirer l’oreille, mais ce soir-là, Birgit s’était jointe à moi pour la convaincre et elle avait sorti son tarot. La cartomancie, c’est comme l’astrologie : personne n’y croit mais tout le monde consulte.
Je me souviens de cette soirée glaciale à l’extérieur, où il faisait si bon, par contraste, dans le salon de Michaela, autour des tasses de vin chaud. . Du regard attentif de Birgit sur moi, qui avait autant envie que moi de savoir ce que me réservait mon avenir. Je piochais les cartes une à une. Mich avait commencé en hésitant un peu sur les trois premières : « Ah, tu es visiblement à un grand tournant de ta vie... » Puis elle avait pris de l’assurance. Au bout de dix minutes, mon tarot étalé devant moi, elle avait fini par me considérer d’un air stupéfait. « Lancelot c’est incroyable, je n’ai jamais vu un jeu pareil ! » Toutes les cartes sur la table représentaient des clés ou des soleils. Ou les deux à la fois. Mon cœur battait un peu plus vite que d’habitude. Je sentais, tout au fond de moi, que ce n’était pas le message du tarot en soi qui était important, mais que je n’oublierais jamais cette soirée, prémonitoire, d’une certaine façon, parce que je me sentais parfaitement bien et sûr de moi. L’amitié de Birgit, Michaela qui jouait la Pythie taquine, le vin chaud, la neige dehors, et ma sérénité, en osmose avec cette soirée vibrante d’espoir. Des clés et des soleils ? Oui, évidemment. Comment pouvait-il en être autrement ? Une forme de prémonition, mais plutôt de certitude, exactement inverse à celle que j’avais ressentie le soir du bac, quand je pleurais sans savoir pourquoi. Ce jour-là, mon esprit sentait confusément que l’avenir immédiat allait être gris. Devant le tarot de Michaela, il pressentait clairement que les brumes se dissipaient, au bout de quatre ans. Il était grand temps, après tout.
Les études d’anglais entamées vers le chemin de la réussite n’étaient qu’une composante de cette sérénité nouvelle. J’allais aussi assumer enfin mon homosexualité. Et puis, j’allais rencontrer Elisabeth.
08:32 Publié dans Machine à remonter le temps | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : fac, anglais
mardi, 03 février 2009
Il y a 26 ans !
Beau temps, soleil glacial, ciel dégagé. C’était la météo ce jour-là.
« Il reste une place, un candidat est malade. Tu veux passer maintenant ? »
Mes yeux s’étaient mis à briller. De peur, pas d’excitation. Euh !
Hésitation...Et puis :
« Non, c’était prévu pour cet après-midi, je passerai cet après-midi »
J’étais rentré à la maison à midi. Je m’en souviens avec une précision hallucinante. Ma mère avait mitonné son délicieux hachis Parmentier. Je n’avais pas pu en avaler plus de deux cuillerées. La trouille !
Les examens m’ont toujours flanqué une frousse de tous les diables. A l’écrit, je sais gérer mon stress, me calmer, canaliser en énergie intellectuelle ma panique, de façon très efficace, même. Je suis très fort pour examiner un sujet, le cerner, en tirer le meilleur parti, savoir avec un stylo, dans mes développements, masquer mes lacunes, mettre en valeur mes connaissances, bref fabriquer une bonne sauce. Mais l’oral, là, pas possible. C’est du direct, je n’ai pas le temps de préparer mes masques et mes artifices. Il faut faire face. Et là, si ‘en face’ ‘on’ ne me rassure pas, je ne suis bon à rien.
Enfin, disons plutôt « j’étais ». Là aussi, j’ai appris, depuis. C’est toujours pas top. Mais je sais mieux me colleter, physiquement.
A l’époque, il y a 26 ans déjà, je ne savais pas gérer la panique physique. Je tremblais, je dérapais, je déconnais, je merdouillais. Rien à faire, ‘on’ avait beau me dire : « Mais enfin c’est ridicule, tu ne peux pas te maîtriser ? Faire un effort ? » Non, je ne pouvais pas. Et ce n’était sûrement pas ce style de conseil pontifiant et condescendant, qui allait m’aider à y parvenir.
Heureusement, il y avait Cathie. La dernière fille dont j’aie été amoureux. Oui, je vous rappelle que ça se passait il y a 26 ans.
Cathie, elle, était plus fine mouche que les autres. Au lieu de perdre son temps (et de me faire perdre le mien) avec des discours creux et stériles sur mon manque de courage, elle m’avait dit : « Bah, il y a des médicaments pour ça. C’est l’affaire de 20 minutes, personne ne te demande de devenir accro à l’héroïne. » Elle s’était même débrouillé, par une amie à elle, pour me procurer deux anxiolytiques. De l’Urbanil !! Je m’en souviens encore. Il y avait écrit sur la boîte qu’il risquait d’y avoir d’indésirables effets de somnolence. On avait calculé ensemble notre coup : faire un essai avec le premier, lors d’une leçon, et si je ne constatais aucun phénomène d’endormissement, avaler le second juste avant l’examen.
C’est ce que j’ai fait, avant d’y aller, l’après-midi. Le ventre vide, à l’exception de mon angoisse, qui semblait s’effacer doucement petit à petit. Bienheureux Urbanil.
Au bout des 20 minutes d’examen, je suis ressorti. Je me souviens... Il y avait là Marc, Odette, les moniteurs. Je souriais comme un soleil. Je l’avais, je l’avais ! Et mon père, qui m’avait conduit, était là lui aussi, à m’attendre. Et dans la voiture du retour, je me souviens de son éclat de rire, lui qui pourtant n’y était pas enclin, en m’entendant gueuler : « Ah qu’il est BEAU ce papier rose !! Qu’il est beau !!! »
J’avais le permis. Ca peut paraître démesuré, disproportionné, mais j’avais l’impression d’avoir gravi l’Annapurna. Mieux que le bac ! Après un premier échec, j’avais ruminé pendant de longues semaines ce ratage qui m’apparaissait comme une barrière infranchissable entre l’avenir et moi. Eh ben, la palissade était franchie. J’avais englouti trois portions de hachis Parmentier en rentrant, à 3h de l’après-midi. Hummm que c’était bon....
A partir de là, tout est devenu plus facile. Pouvoir aller en ville quand j’en avais envie. Ne plus dépendre de personne. Pouvoir occuper des boulots le week-end, l’été. Me déplacer pour donner des cours particuliers. Sortir, partir. Prendre mon envol. Etre autonome. Ne plus moisir, ouf ! Sans rire, c’est la voiture qui m’a fait sortir de l’adolescence pour me donner un peu plus l’impression concrète d’être adulte. Je ne voudrais pas rejouer la petite Maison dans la Prairie, mais quand on a passé son enfance à la campagne, c’est franchement pas évident de pouvoir agir dans le concret, prendre des décisions, assumer les directions que l’on veut prendre.
En juin, achat de ma petite 204 d’occasion. Ce que je l’ai aimée, cette voiture. Quand j’ai dû la mettre au clou, j’ai eu l’impression de quitter une amie. Mais c’était 7 ans plus tard. En revenant des USA. Elle m’avait attendu gentiment, mais elle était au bout du rouleau. Après ça, il y a eu la 305 (encore une occasion) qui nous a fait tant de misères, à TiNours et moi, parce qu’elle n’avait pas aimé le déracinement vers le Nord. Et puis la Ford, et puis la Clio. Mais la 204, ah la 204... Elle aura été le carrosse qui m’a sorti de mon état de citrouille...
Ce permis, c’était aussi un permis de vivre. Pour de bon. Il y a 26 ans aujourd’hui. Ca méritait bien une commémoration.

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mercredi, 07 janvier 2009
2 Allée des Murailles revisited : ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre...
Tout en sachant pertinemment qu’on se trompe, on a toujours tendance à penser que ce qu’on laisse derrière soi ne changera pas. Les formes, les couleurs, les odeurs, restent logés dans notre mémoire. On les évoque quelquefois, au détour des souvenirs, et puis on les glisse dans des tiroirs où ils restent endormis jusqu’à ce qu’on vienne les éveiller à nouveau. Ce qu’on ne sait pas, c’est que bien souvent, les laisser dormir peut les modifier, voire les embellir. Il en va des souvenirs comme des lumières, ils scintillent d’autant mieux qu’ils sont éloignés.
Et justement : être confronté à la vraie réalité, un jour, ça fait tout drôle.
Dernier acte de notre « Pièce lilloise » :
En arrivant, déjà le jardin était différent : la glycine avait disparu, le magnolia avait été taillé et avait gagné en hauteur ce qu’il avait perdu en largeur. Même la porte d’entrée n'était plus la même. Ce n’était pas du luxe d’ailleurs. Pendant huit ans on s’était dit qu’il fallait la changer, mais le prix des PVC nous avait fait reculer, on avait toujours mieux à faire !
La sonnette est nouvelle, elle aussi. On ne l’entend plus grésiller, insistante. C’est plus feutré et solennel. Odile nous ouvre en souriant. Un petit garçon court derrière elle. Quand nous étions partis, il ne marchait pas encore. Exclamations, bisous. Bastien descend l’escalier. Il a un bébé dans les bras. On ne l’avait encore jamais vu, celui-là. Risettes, fossettes. Odile a peu changé depuis cinq ans, peut-être un soupçon plus boulotte. Bastien, un poil plus gris. Mais dans ses cheveux, le blond domine encore.
Tout en devisant à bâtons rompus, Odile nous emmène à l’étage. Ils ont refait deux chambres, c’est bien. Elles en avaient besoin. Il y a du parquet au sol, on avait effectivement eu envie d’en mettre. La salle de bains est demeurée telle quelle, on l’avait refaite deux ans avant de partir.
La troisième chambre me servait de bureau. C’est là que les chocs commencent. Ils ont aménagé les combles, et pour y accéder on passe par un escalier en bois qui bouche le coin où autrefois, pendant des heures, des mois, des années, j’ai écrit et travaillé, sur mon pc. Si j’y avais laissé un fantôme de moi, il a dû être obligé de déguerpir ! Les combles, je me suis toujours demandé ce que ça pourrait bien donner, en y créant une pièce. Je suis déçu. C’est petit, il y a à peine la place pour un lit et un meuble télé. Avec des placards sur les côtés, bien sûr, pour tirer parti de l’espace perdu à cause de l’exiguïté du toit en pente.
Retour au rez de chaussée. Il y a eu de grands bouleversements. Adieu notre cuisine rustique. Odile aime le moderne, tout a été refait dans ce sens. Le coin placard où j’avais réussi à faire pousser un potos, y a plus. Notre hotte, notre joli carrelage, y a plus. Les chromes des placards étincellent et nous jettent des éclats aigus. J’aperçois mon reflet, livide et déformé, sur la bordure du four, placé désormais en hauteur. Je suis un intrus. Autant en emporte le temps….
C’est le salon qui me cause le plus grand choc : on y avait mis trois poutres en sapin au plafond (mon épaule s’en souvient encore !), mon frère avait crêpi, et il y avait une cheminée avec insert. Je me souviens de ces soirées où on se blottissait devant un bon feu à regarder des films interminables : Merlin, Gulliver…. Y a plus de cheminée ! Elle tenait trop de place. Plus de crêpi non plus, plus de poutres, ils avaient peur qu’elles ne leur tombent sur la tête. Plus qu’une grande pièce, rectangulaire et impersonnelle. En regardant par la porte fenêtre, je constate qu’ils ont agrandi le jardin en supprimant la haie et en coupant le cèdre.
Eh oui, tout ça pour une unique raison : un couple avec deux enfants jeunes, ça a besoin de place. TiNours et moi en occupions moins. On pouvait donc se permettre d’avoir une cheminée, un cèdre, une haie. Pas de youpala ni de parc à jouets. Les homos, ça privilégie le cachet. Une famille hétéro a besoin du confort que confère davantage d’espace. Alors, on supprime, on enlève…
Nous ne sommes restés qu’une petite heure, on n’avait pas trop de temps, ni eux non plus. Mais la visite m’aura obligé à faire un grand ménage dans mes tiroirs-souvenirs. La maison dont je me souviens n’existe plus. D’autres en ont pris possession, y ont imprimé leurs marques. C’est tout naturel. Mais la vie que nous y avions connue, s’efface-t-elle, elle aussi, d’un coup d’éponge, parce que les murs et les arbres ne sont plus ce qu’ils étaient ? Non, bien sûr. Ces souvenirs-là restent inaltérables. Eh oui, cependant, désormais il me sera difficile d’évoquer les soirées d’hiver, les après midi d’été passés au 2 allée des Murailles, sans me dire, avec un tout petit pincement au cœur, que rien n’y sera plus comme avant, et qu’aucun retour en arrière n’est possible. Non pas que je le désire, évidemment. La page est tournée.
Allez, zou, faut voir ça en perspective…
19:06 Publié dans Machine à remonter le temps | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : nord, déménagement, maison
