lundi, 02 novembre 2009

Entre hier et aujourd'hui

Week-end de Toussaint : nous l’avons passé dans mon village d’enfance, chez mes parents. Visite au cimetière, évidemment. Fleurs, chrysanthèmes, banalités habituelles. La fleuriste que j’aimais tant lorsque j’étais gamin a pris sa retraite. Ca a l’air insignifiant, ce style de nouvelle, mais ça fait des petits chocs désagréables.

 

Je sortais de la salle de bains hier matin, occupé à rassembler serviette, affaires, trousse de toilette, et, avec un peu de retard, j’ai levé les yeux pour voir ça :

 

 

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Ma mère avait ouvert la fenêtre du salon pour aérer. J’ai été frappé par la luminosité de l’extérieur, je me suis immobilisé et j’ai gardé quelques instants les yeux fixés sur la colline, dehors. Il s’est passé quelque chose, je ne sais pas quoi. Ce spectacle, derrière la fenêtre, je l’ai vu des millions de fois depuis que je suis enfant : par temps clair, sous la pluie, aussi, et sous la neige également. J’ai même vu les arbres brûler lors de l’incendie de 1979. Mais quelque chose, dans le contraste entre la pièce encore un peu sombre et la lumière de l’ensemble, dehors, m’a arrêté. J’ai même eu envie d’immobiliser l’instant, ce que j’ai fait en attrapant l’appareil photo.

 

Une fenêtre ouverte sur l’extérieur, presque une porte entre deux mondes. Je la franchis régulièrement quand je retourne ‘chez moi’. C'est-à-dire, chez mes parents. C’est-à-dire, chez moi enfant. Chez moi qui ne suis plus moi, chez moi l’autre.

 

Dans cette transition, dans ce petit saut, il y a à chaque fois une sorte de pilote automatique qui se met en route : contrairement à nos autres destinations de week-ends, de vacances, ici je connais les lieux, les personnes, dans les moindres détails. La surprise, c’est qu’il n’y a aucune surprise derrière la porte. Quand je vais chez mes parents, je peux m’amuser à avoir quinze ans, cinq ans, dix ans ou vingt ans, selon les tiroirs que j’ouvre, les tableaux que je regarde, les plats que je goûte. Je sais exactement ce que contient le buffet rouge de la cuisine sans avoir à l’ouvrir. Les arbres dans la colline ont pu grandir, ou mourir, ou renaître, mais ils sont les mêmes. Il y a un chêne immense à côté du portail. En allant porter la poubelle, hier, en passant sous lui, j’ai entendu un bruit bizarre qui m’était pourtant inexplicablement familier : ploc... ploc... ploc à intervalles irréguliers. C’étaient les glands qui se détachaient et tombaient, avec un petit bruit sourd et rassurant. Je l’avais oublié depuis des années, non pas parce que je vis en pleine ville (ce n’est pas le cas) mais parce que je ne m’étais pas retrouvé sous CE CHENE LA à CET ENDROIT LA, en CETTE SAISON-LA depuis très longtemps. Ploc, ploc, ploc. Rien que de très banal, mais ça m’a fait sourire, de retrouver ce petit refrain d’autrefois enfoui sous les strates de ma mémoire.

 

Mes parents aussi sont égaux à eux-mêmes, dans leurs moindres réactions. J’ai pris l’habitude, pour désamorcer leurs disputes, leurs chamailleries toujours aussi fréquentes, de les couper pour dire les répliques de l’un, de l’autre, avant même qu’ils les aient formulées, lors d’un pugilat. C’est un procédé super-efficace. L’effet en est qu’ils me dévisagent, un peu interloqués, puis attrapent un fou-rire parce que je les imite mieux qu’ils ne s’imiteraient eux-mêmes ! Quand la crise de rire est passée, c’est trop tard pour se remettre en colère, et on passe à autre chose.

 

Ils sont à la fois d’une gentillesse désarmante et d’une acidité à faire hurler. TiNours mentionne par hasard qu’il n’a pas pu trouver le dernier numéro de l’Express, à Montpellier, alors mon père le recherche partout là où il va faire ses courses. Ayant retenu que j’avais eu du mal à trouver une casserole adaptée quand j’ai voulu faire mes confitures d’abricot cet été, ma mère m’a acheté une magnifique bassine en cuivre. Tout ça sans qu’on le leur demande.

 

En revanche, il faut aussi les supporter avec leurs aspérités et leurs défauts. Depuis deux mois je me suis fait pousser un bouc. Ils ne le savaient pas. Je me doutais de leur réaction. Dès qu’elle m’a vu, ma mère a hurlé « Mon Dieu quelle horreur ! » Quant à mon père il n’a pas cessé de me harceler de taquineries comme il aime le faire « Ils t’ont réembauché au lycée avec ton bouc ? » « Cette photo, c’était avant que tu ne le fasses pousser, non ? Sinon on ne t’aurait pas photographié » etc etc... Ils sont lourds quand ils s’y mettent. Lorsque j’avais 18 ans, je me souviens que si quelque chose ne leur plaisait pas (un vêtement que je portais, ou une musique pour laquelle je me serais pris d’affection), ils maniaient très bien cette technique du harcèlement systématique sans éclat, en se relayant et en se passant la balle. Un peu comme les glands du chêne, qui tombent à intervalles irréguliers et de façon imprévisible, ploc, ploc, ploc. A quinze ans, je finissais toujours par céder et ôter le vêtement qui ne leur plaisait pas, ou éteindre ma musique, par ras le bol. A dix-huit ans, j’avais compris que céder toujours par lassitude ne me conduirait nulle part sinon à la frustration et à l’aigreur, alors je pratiquais en retour la technique de la sourde oreille et de la force d’inertie. C’était épuisant, pour eux comme pour moi, et ce « jeu » laissait en permanence planer une tension déprimante, dont je n’ai pris conscience que le jour où je suis parti. Tout devenait plus léger, et pour cause !

 

Etre aimé et être englué. Se disputer et y prendre goût. Douceur violente. Violence du cocon. Etouffement bienheureux. Bonheur de souffrir. Calme dans la tension. Etre protégé et détruit. Se fondre doucement, réagir brutalement. Sursauts de lucidité, culpabilité douceâtre...  Couper court à ce que l’on déteste, c’est aussi tuer ce qu’on aime. Comment résoudre ces paradoxes, ces contradictions ? Fuir, partir. Et revenir. Il faut savoir passer la porte dans les deux sens.

 

Quand je vais chez mes parents, j’aime la sensation du temps qui s’est arrêté,  des choses immuables et du voyage dans le passé que l’on m’offre. Mais le temps s’écoule, là-bas comme ailleurs. Autour d’eux, je voudrais tout gommer : les quelques souvenirs douloureux que nous avons en commun, et la perspective de leur avenir, si court maintenant. Je voudrais les maintenir dans ce présent où eux et moi avons enfin trouvé un terrain d’entente, de fonctionnement harmonieux. TiNours y est sûrement pour quelque chose, lui aussi. Il s’est niché dans le giron familial sans tambour ni trompette, et mon père et ma mère l’ont immédiatement adopté et l’adorent. J’ai conscience que la vie m’a fait un bien beau cadeau en me permettant de raccorder ainsi mon passé et mon avenir. Il n’y a pas eu de déchirure, juste une rupture momentanée, en pointillés de quelques années, avant que je ne fasse mon coming-out. Et ensuite le quotidien a repris tranquillement ses droits, en mieux qu’avant.

 

Mais je me fais des illusions sur le ralentissement du temps. Il continue à s’écouler, là-bas comme ailleurs. Le buffet rouge de la cuisine a perdu l’une de ses poignées. Et la fleuriste a pris sa retraite.

 

Ploc, ploc, ploc.

 

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dimanche, 18 octobre 2009

Les saisons du coeur

Depuis le début de la semaine, sans transition, on est passés d’un été languissant et nostalgique à un automne au froid mordant, coupant et brutal. Tout étonnés d’être bousculés ainsi après avoir été longtemps bercés, on ressort les lainages, on rallume le chauffage en catastrophe. L’hiver est à l’orée du bois !

 

Moi, j’aime l’hiver.

 

Les turbulences de la météo peuvent rappeler celles du cœur. Et en matière de sentiments tout comme au fil d’une année, il existe aussi une ronde des saisons.

 

L’amour, il naît, il brûle, et dans bon nombre de cas, il meurt, faute d’avoir su atteindre la sérénité. La métaphore amoureuse du feu qui flambe et s’éteint, c’est un lieu commun.  Mais ce qui est plus intéressant, c’est la façon dont la vie, "après", se remet à couler, goutte après goutte, dans un paysage brûlé et ravagé.

 

L’été : brûlure intense du soleil. Tout n’est que souffrance, rappels incessants de souvenirs qui surgissent à chaque pas. Comme de progresser sur une plage où chaque coquillage blanchi, chaque débris de verre, renvoie un éclair de lumière douloureuse au fond de l’âme : un air de musique, l’évocation d’un titre de film, une phrase, simplement. un mot, même, un nom, bien sûr. L’âme enfiévrée fait feu de n’importe quoi. Dans l’alambic du désespoir, tout devient torture. Le temps semble ne plus avancer, et jeter son ancre dans un océan de plomb en fusion. Et pourtant, il faut poursuivre, front bouillant, veines battantes. La sueur coule à travers les sourcils, les yeux brûlent de sel et de larmes. S’arc-bouter pour atteindre un coin d’ombre, pour triompher du ciel qui déverse sans cesse sa pluie de feu impitoyable.

 

L’automne. La douleur s’émousse, tout en étant toujours présente. Elle ne brûle plus, mais elle est lourde à tirer. L’intensité de la folie, la force du chagrin, le rugissement du désespoir du début ont laissé place au découragement devant la fatalité. En fait d’abri, d’ombre, on a atteint un mur de briques. Frais, c’est vrai. Recouvert de branches, de ronces, de feuilles jaunies. Rougies. S’écorcher les mains dessus, se casser les ongles. Les larmes tombent sans bruit dans la terre, se mêlent silencieusement à l’humus. Le mur est dur, rugueux, impitoyable.  Mais, en y appuyant son front, on s’aperçoit soudain avec surprise que sa fraîcheur fait du bien. Odeurs de feuilles humides, et de mousse de sous-bois. Les souvenirs pâlissent. Leur incandescence douloureuse a disparu. Mais les pierres sont dures, pesantes encore dans la mémoire. Le sang des cicatrices sourd toujours au creux des mains.

 

L’hiver. On s’aperçoit par hasard, au détour d’une journée, alors qu’on n’y pense plus, qu’on n’a plus mal. Le froid a engourdi les brûlures, cautérisé les écorchures. Alors qu’on se disait encore la veille qu’on n’oublierait jamais, on est tout étonné de voir que la neige s’est mise à tomber, et que, occupé à donner des coups de pieds rancuniers dans les feuilles mortes, on ne s’est pas aperçu que le chemin est maintenant bordé de congères. Et que c’est beau. On a les mains libres, on n’a plus rien à traîner, tirer, hisser sur son dos. Le fardeau s’est perdu quelque part, au détour des flocons. Prendre de grandes inspirations glacées : ça ne fait plus mal.... L’air expiré fait naître des nuages de buée dans l’air froid et pur. Résigné ?  Résigné à quoi ? A rien du tout. La vie appelle et tend ses bras, dans le vent. La température, loin d’engourdir, fouette les sens et  procure un sentiment d’allégresse. Les souvenirs, où sont-ils passés ? Dans le ciel bleu nuit, des étoiles brillent. Ils sont là-haut, inamovibles à jamais, mais inoffensifs désormais.

 

Et c’est là que tu souris et tu te dis que tu aimerais bien te réchauffer et retrouver un feu brûlant

Un feu de bois.

Dans une immense cheminée qui sent bon.

Et tu continues ta progression vers la lumière du chalet, dans le lointain. En fredonnant.

dimanche, 04 octobre 2009

"Si vous me demandez mon nom..."

Quand ma mère tomba enceinte de moi, j’étais son quatrième enfant. Lassée du jeu de la recherche d’un prénom, elle délégua ce choix à mes frère et sœurs. A l’époque, la télé diffusait un feuilleton américain sur la vie quotidienne des classes moyennes, comme il en existait tant à l’époque, dans la veine de ‘Ma Sorcière Bien Aimée’, racontant les frasques d’un gamin espiègle, toujours armé d’une fronde, qui tourmentait ses voisins. Idée séduisante pour trois enfants de dix, huit et quatre ans. Si j’étais un garçon, je me prénommerais donc comme le héros de la série. C’est ce nom que l’on me fit endosser, comme un habit taillé sur mesure, lorsque je débarquai. Après deux fausses alertes, dont une le jour de Noël, tout de même... Ca commençait bien.

 

J’ai comblé les espérances de mon frère, de mes deux sœurs, au-delà de tout ce qu’ils pouvaient imaginer : j’étais blond, un peu débraillé, comme le petit garçon du feuilleton. Très espiègle et insupportable, comme lui. Le seul accessoire que je n’avais pas, c’était la fronde. Non, je ne m’appelle pas Thierry. Mais, oui, j’ai quelquefois fait damner les voisins en sonnant à toutes les portes pour me planquer ensuite derrière leur haie, ou en allant voler leurs cerises. Oui, ça, j’ai pratiqué. Est-ce que, quelque part, je sentais qu’on attendait de moi que je me conforme à une certaine image... ?

 

Quand j’étais enfant, je n’aimais pas mon prénom. Je le trouvais moche. Deux syllabes ridicules, accolées sans aucune musicalité. Je les comptais sur mes doigts, en espérant à chaque fois qu’une troisième se serait glissée entre les deux, pour tout améliorer miraculeusement. Peine perdue. Ca évoquait un chiffre, d’ailleurs, et, vaguement, des oiseaux, mais plus de la crotte et des brindilles que des battements d’ailes ou des cris de mouettes sauvages. Rien de romantique, aucun lyrisme lorsque l’on m’appelait. Une tante avait même brodé dessus un surnom, mignon mais qui me faisait penser à un clown : « Nisou ». Qu’est-ce que ça allait foutre, un Nisou, dans la vie ? Un Philippe, ça dompte des chevaux. Un Gérard, ça a des connotations précieuses : j’ai des objets rares... Mais un Nisou ! Ca fait des gambades, ça s’étale par terre et tout le monde éclate de rire.

 

Moi, j’aurais rêvé de m’appeler Sylvain. Ce que c’est beau, Sylvain. Une caresse en bouche, telle un vin moelleux, rien qu’en le prononçant. Ca évoque le calme d’une forêt majestueuse. Un mec qui parle aux cerfs, aux biches, aux animaux. Un grand adolescent sauvage et pur, et élancé. Blond très clair, des cheveux lisses, incorruptible. Courageux et indépendant. Le genre de mec qui saurait très bien se débrouiller sans ses parents, perdu  qu’il aurait été, par hasard, à sa naissance, mais qui les retrouverait plus tard, pour les consoler et les aimer malgré tout. Voilà à quoi j’aurais aimé ressembler. C’est prétentieux, et après ? J’ai toujours rougi beaucoup plus facilement de colère que de modestie. Et puis, on n’est pas responsable de ses propres fantasmes.

 

Je pourrais réécrire le même couplet sur Lancelot : j’aime le personnage du chevalier pur, surtout parce qu’il est humain. Il souffre, il lutte, il trébuche, c’est un homme. Mais il essaie sans cesse de vaincre ses faiblesses, tout en sachant que le Graal, ce n’est pas lui qui le trouvera. Il est faillible, il est perfectible, mais il est bon, mais il est beau. Son nom, en tout cas, l’est. « Lancelot », c’est magnifique. Ca chante comme une source au printemps, ce sont trois syllabes bien agencées, fluides, et pour cause ! Il a été élevé par Viviane au fond d’un lac. Il porte une lance, il sort de l’eau. Alliance de deux éléments, la terre et l’eau. Lancelot, comme Sylvain, se sent proche des choses simples de la nature. L’élément liquide dont il est issu, l’élément terrestre où ont été forgées ses armes.

 

Mais Sylvain, je l’ai perdu en route, et Lancelot n’est qu’un pseudonyme issu d’une légende. Mon vrai prénom, j’ai mis des années à l’écouter, à le comprendre, à l’accepter. Un peu comme un enfant que, lassé de repousser, on finit par prendre sur ses genoux et regarder dans les yeux : « Alors, qu’est-ce que tu veux me dire, toi ? »

 

Je m’appelle Denis.

 

Vers l’âge de 13 ans, j’ai appris l’étymologie de ce nom. Dionysos, Dieu de l’ivresse et de l’extase, est celui qui permet à ses fidèles de dépasser la mort, le vin étant censé aider à conquérir l’immortalité. Dionysos est certes spécialisé dans la vigne, mais il est aussi la Divinité de la végétation arborescente et de tous les sucs vitaux : sperme, urine, lait, sang. Il peut également se cacher dans l’écorce des arbres, ou être l’esprit du figuier.

Mmmm, j’aimais ça. Un Dieu lui aussi très proche de la nature, tout comme mon image idéalisée de Sylvain, mais en y incluant une connotation sensuelle et érotique dont la découverte coïncidait avec l’épanouissement de ma puberté.

En outre, je commençais à comprendre que je n’avais rien à envier à Gérard, pour finir, car petit à petit, au fil des années d’école, je m’étais aperçu que mon prénom à moi n’était pas très répandu.

 

Après tout, Denys, c’était chic aussi. Le tyran de Syracuse ! Qui mourut, également, selon la légende, d’un excès de vin... Décidément.... Mais le Y me rappelait trop, justement, l’orthographe du mot tyran. Et puis, cette lettre en forme de perfide langue de vipère, non. Pas de route qui se divise, pas d’ambiguïté. J’ai conservé l’orthographe d’origine, et la rectitude du i tout simple, bien droit, qui savait où il allait, lui. Là aussi,  en grattant bien, un psYchanalYste sournois me ferait sûrement remarquer que je faisais là ma première tentative pour dissimuler, cacher, ma nature réelle, mon ambiguïté sexuelle. Et puis, en y réfléchissant, il m’est arrivé de me dire que cette ‘dualité’ existait déjà dans le titre de la série qui a inspiré le choix de mon nom : Denis LA Malice. Masculin et féminin. A moi de me débrouiller pour savoir par la suite si je serais davantage Denis qu’Alice. Calice du mal ? Denis ou rien ? Mon prénom, ce personnage extérieur, ce scaphandre qu’on m’avait imposé, avait-il déteint sur moi ? M’avait-il irrémédiablement façonné ? Un détail amusant, c’est que j’ai été blond, mais vraiment blond, jusqu’à l’âge de 8, 9 ans, comme le petit garçon de la série, et puis je suis devenu brun, très brun ensuite. Mais, j’ai conservé en moi une bonne provision de malices. On ne peut pas totalement vider sa besace, faire abstraction de son enfance, ou même de ce qui y a précédé...

 

Alors, je n’aime pas mon prénom, mais j’y tiens. Mon histoire, ma personnalité y sont un peu écrites. Un prénom, c’est un cocon. On ne peut pas le remplacer.

 

« Si vous me demandez mon nom

Je vais vous donner mon adresse

Puis si vous me demandez l’heure

Je vais vous raconter ma vie

Sans retenue et sans pudeur

Comme si vous étiez mon ami (...)

Si vous me demandez mon nom

Je vous raconterai des feux qui ne sont pas de paille

Qui brûlent encore longtemps après les fiançailles

Je vous raconterai la vie que je voudrais connaître

Une main dans la vôtre, peut-être... »

(Lynda Lemay)

vendredi, 25 septembre 2009

De blog en blog

Quand je suis en manque d’inspiration côté écriture, je lève l’ancre et je laisse dériver mon bateau personnel, d’un blog à l’autre.

 

Le voyage peut être bref : il se peut que je mouille dans le premier port où je pénètre : une note m’aura accroché, fait réfléchir. Je lis, je relis. Je gamberge. Des échos naissent en moi. Des souvenirs, ou des sentiments. Je ne peux pas continuer à dériver. Je fais escale. Je commente. Quelquefois même, il m’arrive d’être tellement touché, interpelé, que je tiens à soigner mon commentaire. J’ouvre Word, je rédige, j’arrange, je réorganise, je fais ensuite un copié-collé.  C’est exceptionnel, mais ça peut arriver.

 

Je peux aussi entrer en mode ‘navigation rapide’ : je fais une sorte de tournée, je suis rassuré, tout le monde va bien. Croisière tranquille. Charlemagne raconte une blague, Casanova publie une photo. Messaline explique une recette de cuisine qui a eu un succès fou. Hermès fait le résumé d’un livre, d’un film qui lui a plu. Je feuillette, je picore, le cœur tranquille. La journée, le week-end, ont été bons pour tout le monde, ça fait plaisir. Quelques plaisanteries rapides, deux ou trois bises, je déconnecte et je rentre au port.

 

Mais il peut arriver aussi que les choses aillent plus mal. Hier, trois blogs amis lus à la suite contenaient des nouvelles dérangeantes. Pour eux, pour d’autres. Pour moi aussi. Encore une fois, mon bateau ralentit. Il tangue. Et même si c’est moi qui tiens la barre, à savoir, la souris magique, je tangue aussi. Je ressens les effets du roulis, voire de la tempête. Qu’est-ce que je dois faire ? M’attarder, trouver une banale parole consolante, parce que c’est maintenant ou jamais ? M’éloigner, réfléchir et revenir avec un discours plus élaboré ?

 

Par le passé, j’ai déjà essayé de fuir, lâchement. Ca paraît si facile, de cliquer  pour ressortir du port incognito. Ca ne marche pas. Pas avec moi, en tout cas. Je rumine, je garde mes amis au fond de mon crâne. Je peux les isoler pour faire face aux affaires courantes, mais le souci ne meurt pas d’inanition. Je sais que je reviendrai dans le port, au moins pour dire que j’ai été là. Que je pense à toi. Que je me sens nul et impuissant, mais que je suis là quand même.

 

La lecture successive de plusieurs blogs, dans ce style de contexte, provoque toujours d’étranges sensation, (j’ai presque envie d’écrire « langueurs » !) au sortir du voyage. J’ai pu vibrer d’émotion, ou être sincèrement désolé, ou me mettre franchement en colère, ou éclater de rire, tout à tour et sans transition. Phénomène d’empathie, un peu trop prononcé chez moi, à mon goût. Hier soir le mélange des trois impressions provoquées par trois blogs différents m’avait franchement déboussolé. Je suis physiologiquement incapable de lire et de rester indifférent face aux histoires des gens que je connais, ceux que j’aime, ceux que j’aime moins, et ceux que je n’aime pas. Oui, il y en a aussi, bien sûr. Pourquoi aller les lire, alors ? J’y vais le moins souvent possible. Mais il existe un phénomène dont Valérie avait parlé, il y a un peu plus d’un an, et que je m’étais promis d’approfondir sans jamais le faire : pourquoi retourne-t-on lire les blogs qui nous énervent ? Un débat que je n’entamerai pas ce soir.

 

Pour en revenir à hier, le remède nécessaire au trouble provoqué a été une soirée passée en tête à tête avec TiNours. La vie réelle a par moments un côté curieusement apaisant par rapport aux rapports virtuels du blog. Trop de fenêtres ouvertes sur d’autres vies, trop à la fois, il arrive que cela me donne le vertige. Dans ces moments-là, je sais que je dois refermer les volets, au moins momentanément. C’est la multiplication de ces fenêtres qui est quelquefois dure à gérer. Plus je connais de blogueurs, plus j’ai du mal à faire face. La grande diversité des notes écrites par les uns, les autres, s’apparente parfois, pour moi, à un stade olympique que je dois parcourir comme un coureur de fond. Pourquoi est-ce que, une fois que je me suis pris d’affection pour quelqu’un, surtout, je ne peux passer devant lui ou elle, en me disant « on verra plus tard » ? Ca m’est presque impossible.

 

Navigation ou course à pied, je demande à tous de pardonner mes lenteurs, mes échecs sportifs entre vos pages. Je sais : on n’est pas aux jeux olympiques ! Mais bloguer implique aussi, je m’en aperçois de plus en plus, avoir du souffle, tenir la distance, savoir ne pas lâcher.

 

Et je voudrais ne jamais avoir à lâcher personne.

 


podcast

jeudi, 10 septembre 2009

Enfouir et déterrer

Imagine : tu as un truc qui ne marche plus. Un téléphone portable, une montre, une tondeuse à gazon. Qu’est ce que tu ferais ? Théoriquement, il y a plusieurs solutions possibles :

-remplacer, acheter du neuf

-réparer soi-même

-faire réparer

-lourder, en décidant, qu’après tout, on peut vivre sans téléphone portable, sans montre, sans tondeuse à gazon.

 

Face à ces quatre options, Lancelot, il est toujours bien emmerdé :

 

Remplacer, ça peut se faire, mais c’est toujours avec le risque (très sérieux) que le nouvel appareil soit moins commode à utiliser, moins agréable que l’ancien. Si, si, ça arrive très souvent.

(Couardise).

Réparer soi-même : euh ! En général, le bricolage et Lancelot ne font pas très bon ménage, sauf cas exceptionnels où il lui est arrivé d’avoir de brusques éclairs de lucidité sur ce qui empêchait un appareil de fonctionner. Mais c’est rare. Rare...

(Incompétence).

Faire réparer. Ca peut revenir très, très cher. Et pour quel résultat ?

(Avarice....)

Lourder. En définitive, ce serait encore la meilleure solution. Hélas, Lancelot garde toujours un petit fond d’espoir au fond de lui... Ne pas jeter... Peut-être qu’un jour, un miracle surviendra.... ?

(Inconséquence).

 

Le miracle ne survient jamais. Le portable ne s’allume plus, la montre continue à retarder, ou avancer, c’est selon. Quant à la tondeuse, elle  tousse et refuse toujours de se mettre en marche.

Alors, à défaut de réparer, ou de remplacer, Lancelot évacue, fait le nettoyage par le vide : on enferme les objets défectueux, on les élimine du champ de vision.

 

On ne lourde pas vraiment, mais on fait disparaître. On enferme dans des caisses, qu’on enfouit. Et on essaie de s’accommoder du manque, tant bien que mal. Une solution comme une autre.

 

Eh oui mais Lancelot, dans son genre il est encore plus con : il ne s’habitue pas. Il vit avec son manque, mais il ne l’oublie pas.

Et un jour, il craque : il déterre la caisse, prend une inspiration, l’ouvre et regarde dedans.

 

Des fois que la mise en quarantaine aurait eu un effet magique sur les objets....

 

Et dedans, qu’est-ce qu’il trouve ?

Un portable naze, une montre cassée, une tondeuse HS.

Rien n’a changé.

Il n’y a pas eu de lutins bienveillants qui auraient agi dans l’ombre.

Tout en est exactement au même point qu’avant.

 

Alors, pourquoi est-ce que Lancelot s’obstine désespérément à croire que les choses peuvent changer sans qu’on y touche, par la simple force d’inertie ?

Pourquoi est-il toujours attiré irrésistiblement par la même démarche : gratter, déterrer la caisse, dévisser le couvercle ?

 

Un plus un égale toujours deux.

La nuit succède invariablement au jour.

 

Et pourtant, et pourtant, rien qu’une fois dans la vie, que ce serait bien que les faits se trompent. Juste une fois, que un plus un égale trois, que le soleil ne se couche pas. Qu’une nuit, une seule soit effacée, oubliée.

Que le portable clignote, la montre tourne, que la tondeuse ronronne : prêts à l’emploi.

 

Juste pour un court instant. Le moment où l’on espère, où l’on tremble, pendant une seconde infinitésimale, avant d’ouvrir le couvercle, de glisser un œil à l’intérieur de la caisse.

 

Juste avant d’être confronté à la réalité.

Ce serait pourtant si simple, d’être réaliste.

 

« Je n’en veux pas du réalisme, je veux de la magie ! Oui, OUI, de la magie ! C’est ce que j’essaie de donner aux gens, oui je déforme les faits, je ne dis pas la vérité, je dis ce qui devrait être la vérité, et cela est mal, alors j’accepte ma punition. N’allumez pas la lumière ! »

(Tennessee Williams, Un Tramway nommé Désir)

 

Ce besoin, imbécile et irrésistible, de gratter la terre avec espoir, pour en exhumer des vieilleries moisies, réfractaires à toute forme de magie.

 

Comme un chien qui cherche son os, pour le ronger.

 

Enfouir, puis courir déterrer.

S’enfuir et revenir espérer.

samedi, 15 août 2009

Ultime ore in Sicilia



podcast

 

Samedi 1er août

 

salma-hayek-decollete-4.jpgCe matin, pendant que TiNours range les valises, je prépare un pique-nique pour le trajet du retour, la télé allumée, tout en écoutant d’une oreille distraite un talk-show sur une des chaînes italiennes nationales. Le thème du débat, c’est : « Est-il choquant pour une femme d’allaiter son enfant dans un lieu public ? » Personnellement, je n’ai aucun avis sur la question, mais en italien, la discussion était absolument irrésistible. Il y avait notamment une belle jeune femme (plantureuse, cela va de soi...). Médecin ? Sociologue ? J’ai pris l’émission en cours de route et je n’ai pas pu saisir quelle était sa fonction. Elle argumentait : « Ma è une funziona naturale, quando il latte vienne dal segno della donna ! » avec tant de véhémence que j’ai même cru à un moment qu’elle allait faire une démonstration pratique sur le plateau.

 

Et puis sur le coup de 11h, Antonio et Valeria arrivent pour nettoyer la maison car l’arrivée de la famille suivante (encore des Français !) est déjà prévue pour cet après-midi. Valeria parle français. Pas Antonio, mais avec sa gentillesse naturelle, les angles de l’incompréhension s’adoucissent. On a eu de franches rigolades, ensemble, à plusieurs reprises, notamment le soir où ils étaient venus et où les plombs avaient sauté. Oui, « poissard » je suis, « poissard » je reste. Je n’ai pas voulu développer cet épisode-là de peur de lasser....

 

Valeria est aussi ‘innamorata della Francia’ que nous de l’Italie. Ca a donné lieu à de curieux dialogues où elle s’adressait à nous en français et où je lui répondais en italien, l’un complétant les lacunes linguistiques de l’autre sur la forme. Pendant ce temps, TiNours et Antonio étaient là, eux, pour assurer le fond, notamment en matière de géographie ou de culture politique, domaines où je ne brille guère !

 

Pour la route du retour, nous avons encore une fois dédaigné l’axe principal Catane-Palerme. Il fallait être au port à 19h, le bateau repartait à 21h. On avait le temps. On a donc choisi le chemin des écoliers, l’autoroute qui longe la côte nord de l’île.

 

Nous sommes dans un premier temps montés au Nord-Est, à Messina, qui ne présente strictement aucun intérêt esthétique. TiNours avait repéré dans le guide un joli village sur notre itinéraire, Savona, mais bien sûr, on avait oublié qu’on était en Italie et donc qu’aucun panneau nulle part ne nous permettrait de le localiser et de faire un petit détour par là. Pas plus que le duomo de Messina, seule chose belle à voir dans la ville, d’après le Routard, d’ailleurs. Peu importe. La vue des côtes calabraises, et l’émotion de se dire qu’on se trouvait presque à la pointe nord-est de l’île, valaient bien le déplacement. C’est là que le pont reliant la Sicile à l’Italie pourrait voir le jour... un jour. 5 Km au-dessus de l’eau, ce serait le plus grand pont suspendu du monde. Mais même si Berlusconi promet que les travaux commenceront l’an prochain, la plupart des Italiens émettent des doutes, devant l’ampleur colossale du chantier, et le coût phénoménal que tout cela engendrerait.

 

 

 

 

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L’autoroute du Nord était un choix judicieux : le paysage défile, la Mer Tyrrhénéenne à notre droite, les Monts de Nebrodie et de Madonie à notre gauche. Nous avons aussi pu apercevoir, au loin sur la mer, une partie des îles éoliennes. Un des regrets que nous emporterons : ne pas avoir eu le temps de passer une journée sur l’une d’elles, non plus qu’à Ragusa, Caltagirone ou Noto. Nous nous sommes arrêtés plusieurs fois pour prendre les dernières photos. Jusqu’à la conclusion magique sur Palerme.

 

 
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Contrairement à ce que nous craignions, aucun problème pour retrouver le chemin du port, qui était très bien indiqué, en arrivant par l’est. La ville a dû nous reconnaître et nous sourire avec bienveillance. Pour elle, nous n’étions plus des touristes. Hélas, nous repartons. Nous nous sommes garés, facilement. Nous avons pris des glaces, les dernières... On s’est promenés sur la jetée baignée de soleil, un lieu commun dans ce pays. La douceur de la fin de l’après-midi adoucit notre tristesse de partir, tout en l’intensifiant. Un paradoxe qui s’appelle Vague à l’Ame. Dans « Palerme » on peut retrouver « mer », « perle » et « larme ». Tout se qui se bouscule dans nos yeux alors qu’il est déjà l’heure d’embarquer.

 

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vendredi, 16 janvier 2009

Résurgences, réminiscences et récurrences


podcast

 

  

En ouvrant MSN il y a une semaine exactement, je vois surgir en liste un pseudo, une photo qui m’occasionnent un petit sursaut. Tiens… ?

 

Je ne l’avais pas vu depuis des mois et des mois. Très exactement, nous nous étions rencontrés sur un réseau en août 2007. Le courant était passé, et on s’était très vite proposé de communiquer via MSN. A l’époque, il habitait Toulouse, montait sa propre boîte et son site informatique, et était célibataire. On avait passé plusieurs heures, étalées sur plusieurs jours, à nous parler de nos vies respectives. On avait, comme cela arrive souvent dans ces cas-là, de nombreux points communs, au nombre desquels les plus bêtes et les plus amusants : notre parfum de glace préféré (vanille-framboise avec des éclats de meringue, pour ne pas le nommer…), Barbra Streisand, aussi. Il connaissait lui aussi la plupart de ses CD et on avait apprécié de se les repasser ‘en live’ tout en discutant. D’où le thème musical que j’ai choisi pour accompagner cette note. Mais il y a plus que cela dans mon choix de cette chanson.

 

Il m’avait terriblement touché par sa gentillesse, sa sensibilité à fleur de peau. Une fois, certaines choses que je lui avais dites l’avaient fait pleurer, à mon grand affolement. Je n’aurais jamais pensé qu’appuyer sur certains « boutons » déclencherait une réaction pareille. Le décès de son père, tout récent, en était la cause. Je m’étais excusé. Difficulté de ne jamais savoir exactement comment avancer, dans ce style de rapports.

 

Une intimité très douce s’était créée. Comment donner un nom à ce style de relation, qui n’est pas encore de l’amitié (car la mise en place d’une amitié prend davantage de temps) ni de l’amour (puisqu’on en reste aux échanges virtuels) ni de la tendresse (qui exige, elle, un engagement plus sérieux, une proximité plus étroite). Il est difficile de délimiter des zones claires dans une géographie sentimentale quand les choses se mettent en place de cette façon-là. Si on a eu des échanges préalables (rencontre physique, ou sur blog) les paramètres de départ sont différents. Mais là… même s’il n’est pas question d’amour, ou même de ‘liaison’, les frontières des sentiments restent floues et mal définies. C’est peut-être ce qui fait l’attrait de ces dialogues, de ces rapports, avec des gens qui étaient de parfaits inconnus la veille. Pouvoir entretenir une ambiguïté que barricade l’obstacle de l’écran, du clavier, du virtuel.

 

Nous avions donc longuement échangé, parlé de tout et de rien, de choses légères ou fondamentales, ou les deux à la fois, par le biais du net. A l’époque de notre rencontre sur le web, il m’avait donné quelques conseils techniques pour l’ouverture de mon blog. Je butais sur des détails. Il m’avait aidé gentiment. En tout, nos dialogues avaient dû s’étaler sur deux semaines. Intenses. Je disposais de temps car j’étais en vacances, et lui était souvent connecté pour travailler sur son site. Les conditions étaient donc propices aux échanges.

 

Et puis, un jour, il a disparu. Au départ, cela n’a pas été un choc parce que je venais de faire la rentrée, et j’avais donc d’autres préoccupations. Mais ensuite, sollicité par moi en e-mail, il m’avait répondu pour me dire qu’il venait de rencontrer un mec au Mans, qu’il emménageait avec lui et qu’il préférait en conséquence fuir l’ « ambiguïté » de ces échanges, justement. Soit. Encore une fois, ce que j’ai le plus regretté dans l’interruption de nos relations, ce n’était pas tant de ‘passer à la trappe’ que de ne plus pouvoir savoir ce que LUI devenait.

 

Aujourd’hui, son mec et lui viennent de se séparer, et il quitte le Mans pour redescendre sur Toulouse.

 

Les circonstances liées aux rencontres de la vie, on a, enfin, en tout cas moi j’ai, tendance à les analyser comme on lit l’horoscope : non, on ne croit pas aux signes (« Omens », vous vous souvenez ?) mais on aime à en voir ici et là, et à les disséquer, quelquefois, pour chercher des liens, des correspondances, des échos.

Il était présent lors de l’ouverture de mon blog.

Il avait un genre physique particulier.

Surtout, il avait un prénom particulier. Et ce prénom, bizarrement, je l’avais oublié lors des mois qui ont suivi notre mode « mise sous silence ». C’est la semaine dernière, lorsque j’ai vu ce nom ressurgir en même temps que lui, sur MSN, que j’ai sursauté. « Ah oui, c’est vrai... ».

Je lui ai touché quelques mots de cette coïncidence un peu bizarre, mais cela l’a fait rire « Il y a plein d’ânes qui s’appellent Martin » m’a-t-il dit.

 

Oui, peut-être.

 

Mais le voir ressurgir aujourd’hui, et pas en mars, en juin ou en septembre, pour moi, c’était comme si un écho ressurgissait. Le retour du passé pour clôturer un épisode du présent. Le présent qui devient passé à son tour. Un lent mouvement de rotation auquel j’ai envie d’accrocher mon étonnement. Même si cela n’est qu’une série de coïncidences idiotes et sans portée réelle, peu importe. Je suis seul apte à en apprécier la valeur, puisque c’est moi seul qui suis au centre de ce cercle. Y chercher une signification, un ordre quelconque, c’est apaisant. Se dire qu’il y a un « au-delà » aux choses, une répétitivité de la vie, un reflet des mouvances. Si l’on sait lire les signes, on apprend à mettre tout ça en perspective. Il y a eu un « avant », il y aura un « après ». Les choses sont exactement comme elles doivent être. Tout est juste en ce monde. Non pas celui qui m’entoure, mais le mien. Mon monde intérieur, reflet, conséquence de l’impact que les évènements extérieurs ont sur moi. Il suffit de savoir accorder la vibration du diapason. Il y a eu Avant, il y aura Après. Et entre les deux, moi pour tisser des liens, établir les concordances, trier les faux échos des vrais, réorganiser l’univers pour parvenir à le considérer, non plus comme un maelstrom hostile, mais comme un enchaînement limpide de faits logiques et bienveillants.

 

« Seasons keep spinning on the wheels of time

We stand, we fall,

We struggle up the mountains we must climb.

Different dreams may colour what we see ahead

But our lives are strong together on a common thread…”

 

Je ne joue pas à la cartomancienne, ni à l’haruspice : ces concordances dont je parle, encore une fois elles ne concernent que moi. Si je crois pouvoir les analyser, et en tirer des leçons pour moi-même,  je ne prends pas le risque de commettre une erreur sur qui que ce soit. Même pas sur moi. Parce que je conserve suffisamment de détachement et d’amusement pour mettre cela en perspective. Admettre qu’il y a un ordre aux choses, oui. Essayer de bouleverser cet ordre, non. L’impact positif, c’est que la prochaine fois, je saurai. C’est tout.

 

« Round and round and round and round we go…

Love and learn and change and grow

Round and round and round we go…”

 

Un mec, donc, avec qui j’avais énormément échangé, il y a un an et demi, sur MSN. Avec qui j’avais tissé des liens de complicité, d’intimité. Qui avait disparu sans crier gare, pour ressurgir, tout aussi soudainement, il y a une semaine. Que j’ai retrouvé avec autant de bonheur qu’au début, sans qu’apparemment rien n’ait changé à notre plaisir de nous retrouver pour discuter.

 

Une joie virtuelle. Tout comme le plaisir de raconter sa vie sur un blog. Ou de lire un livre qui nous plaît. Ou de visionner un film qu’on apprécie. Ce bonheur, nous le créons, ou en tout cas essayons de le recréer,  au quotidien,  égoïstement, pour nous-mêmes, en relation avec les autres, ou pas. La virtualité n’enlève rien à sa valeur. Bonheur est par essence virtuel.

dimanche, 28 décembre 2008

Blog et Spleen

 

Il y a presque un an, je rencontrais en chair et en os, pour la première fois, mes tout premiers blogueurs, à Paris. C’était le 2 janvier, il faisait beau et froid ; je me souviens, en allant au rendez-vous, dans le métro, j’étais tout excité. TiNours, en face de moi, souriait, toujours indulgent, calme et serein… Juste avant de sortir à la station Opéra, il m’avait balancé une de ces vannes inattendues et décapantes dont il a le secret, qui me font régulièrement attraper des fous-rires durables.

 

Les deux blogueurs en question, Franck et Yannick, pour ne pas les nommer, ont aujourd’hui mis la clé sous leurs portes respectives. Pas de façon définitive, c’est cela qui est troublant. Aucun d’eux n’a annoncé, comme cela arrive souvent dans la blogosphère, « J’arrête »,  quitte à y revenir plus tard. Ils ont simplement un jour cessé d’écrire. Leurs blogs existent toujours, mais lorsqu’on s’y rend, ils restent désespérément coincés sur les mêmes dernières notes. Je n’ose plus aller voir. A chaque fois j’ai l’impression de me retrouver dans un appartement déserté où mes pas résonnent de façon incongrue.

 

Et, tout en restant persuadé qu’il s’agit bien sûr d’une coïncidence, j’ai toujours trouvé étonnant qu’il s’agisse justement de ces deux-là, qui, à quelques jours près, ont arrêté pratiquement en même temps, de la même façon, et bien sûr sans se concerter, je suppose, même s’ils se connaissent, de loin. Mes deux premiers blogueurs vus en chair en os. Disparus, presque simultanément, sans laisser de traces. Peut-être réapparaîtront-ils un jour. Je ne sais pas. Je me perds en conjectures.

 

Au mois de septembre, Calyste avait écrit une note (« les Habits Neufs de l’Empereur ») qui avait remué pas mal de choses en moi. Je m’attendais à ce qu’elle suscite un vaste débat, il n’en a rien été. C’est cela aussi, les aléas du blog. Mon Grand, j’espère que tu me permettras de reproduire une partie de ton texte ici (pour les droits d’auteur, tu me donneras le numéro de téléphone de ton attaché commercial…) ;-)

 

« …j’ai pensé un moment à la possibilité que tous ces fils tissés, invisibles ou non, ces contacts virtuels, ces amitiés à distance, susceptibles de disparaître dans le silence absolu d’un écran,, pourraient n’être en fin de compte qu’une illusion, un trompe-l’œil où l’intellect se perd, prenant ce miroir aux alouettes pour la réalité. Une autre télévision, juste un peu plus réelle, mais si peu. C’est assez sinistre, comme constat, mais n’y a-t-il pas, dans ces pensées, comme un petit fond de vérité ? »

 

La différence, pour le cas auquel je pense aujourd’hui, c’est que Yannick, Franck et moi avions justement dépassé le stade du « silence de l’écran » pour mettre du son, des images et du réel sur ce que je pensais être une amitié naissante. Mais au fond les blogueurs fonctionnent  comme les gens réels. Trop, même.

 

Ce que j’essaie de formuler n’est pas vraiment paradoxal. Dans la vie de tous les jours, sans cesse des amitiés naissent, évoluent, quelquefois pour se renforcer, quelquefois pour se ternir et disparaître. Parfois on se retrouve, un lien se renoue. Parfois seul le silence, les souvenirs et les interrogations demeurent. Sur la durée tout comme sur le court terme, tout est possible. Il n’y a aucune règle prédéfinie. Un coup de foudre amical peut très bien se transformer en amitié avortée, et une vague connaissance peut parfaitement devenir une relation très proche, fidèle et importante si on lui en laisse le temps. Et bien souvent, il ne s’agit pas que d’une question de personnalités ou d’atomes crochus. Les circonstances et le hasard ont une grande part à jouer dans ce jeu de cartes de la vie. Une part énorme, même. Les rapports humains dépendent du sort et de la chance de façon obscène, désespérante.

 

J’ai toujours du mal à admettre cet état de fait. Même si je veux bien reconnaître avec mon esprit et même mon cœur que finalement, oui, je n’aurais pu maintenir longtemps des liens avec untel ou une telle, et qu’eux pas plus que moi n’ont rien à se reprocher dans ce constat, que c’est simplement la vie qui nous éloigne les uns des autres, mes tripes ont toujours du mal à reconnaître ces choses-là. Il y a une espèce de souffrance là-dedans, que je refuse d’intégrer. Je disais plus haut que les blogueurs fonctionnent, paradoxalement, comme les gens réels. C’est paradoxal parce que, contrairement aux relations de la ‘vraie vie’, (amis, collègues de travail) on côtoie régulièrement les blogueurs à travers leurs écrits. Ne serait-ce qu’une fois par semaine, ou même une fois par mois, pour les moins prolixes. Lorsque ce lien se rompt, c’est difficile à admettre parce qu’on ne les a plus là, à portée de main, derrière l’écran, liés à nous grâce au clic facile d’une souris. Ils nous manquent de façon peut-être plus aiguë que d’autres, hors de la blogosphère, que nous n’avons plus vus depuis longtemps, mais dont nous savons qu’on peut les joindre par téléphone, ou autrement. C’est la suppression de cette intime « immédiateté » qui est dure à subir.

 

Un jeu de loterie cruel et définitif.

 

« Pourquoi est-ce que certaines personnes entrent dans nos vies, et pourquoi est-ce que d’autres s’en vont, sans qu’on ne comprenne jamais pourquoi… ?

« Je ne sais pas… Une porte se referme sur une autre qui s’ouvre… »

(Once and Again, Saison 1, épisode 22 ‘A door about to open’)

 

 

 

 

 

 

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mardi, 18 novembre 2008

Une note courte !

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Un de ces jours d’automne où s’annonce déjà l’hiver, où tout paraît plus immobile, plus distant. Le ciel, de sa gomme grise, efface, efface : bientôt il ne restera plus que l’essentiel : le sol dur, l’arbre nu…

 

mardi, 11 novembre 2008

Commémoration

Est-ce parce que cette année il y a 90 ans exactement que le « silence s’est abattu sur l’Europe », comme je l’avais écrit dans une dissertation d’histoire en terminale, ce qui m’avait valu un point d’interrogation rouge en marge ? Est-ce l’agacement de voir notre président adoré lire son discours commémoratif en levant les yeux vers son public une fois toutes les 15 secondes, comme il a coutume de le faire ? Ou bien d’entendre des enfants interviewés à la radio, à qui l’on fait dire des énormités : ‘si des soldats ne s’étaient pas battus pour nous en 14-18 nous ne serions pas là aujourd’hui…’ ? J’ai eu envie de « commémorer » à mon tour.

 

Oui, si cette guerre, et la suivante, n’avaient pas eu lieu, où serions-nous, au fait ? Et est-ce que cela nous importerait, qu’il y ait eu ou non une guerre, là où nous serions, à supposer que nous soyons quelque part…. ?

 

Plutôt que de m’embourber dans une quelconque métaphysique spéculative sur le présent, je préfère m’interroger sur le passé, et me demander si les jeunes gens décimés au cours de ces quatre années de guerre, seraient toujours d’accord pour revivre cela, eux.

 

J’ai envie de parler de Lazare Ponticelli, le dernier ‘poilu’ français mort il y a huit mois, à l’âge de 110 ans. Il a toujours refusé les honneurs dont on voulait l’affubler, a posteriori. Un homme qui qualifiait la guerre de « gâchis », qui râlait contre les discours prononcés aux pieds des monuments aux morts, parce qu’il les trouvait « toujours trop longs ». Un homme qui, lorsqu’il était invité dans des écoles, martelait la même supplique : « aux enfants, je leur dis et je leur répète : ne faites pas la guerre ». Un cri que je trouve bouleversant dans sa simplicité.

 

Je me remémore ces anecdotes de mon grand-père, que je n’ai même pas connu, mais qui avait raconté à mon père qu’entre deux batailles, deux salves de tirs, d’une tranchée à l’autre, à Verdun, régulièrement des « cessez le feu » étaient instaurés pour que Français et Allemands aillent se désaltérer, se laver, même, dans la même rivière, en hommes, côte à côte, pour réendosser uniformes et repartir,  dans le quart d’heure qui suivait, redevenir des soldats, et tirer les uns sur les autres. Absurdité. Désolation. Grotesque.

 

Je voudrais simplement aujourd’hui émettre ce vœu si banal de « plus jamais ça ! » lancé si souvent. Faire un effort pour croire encore, peut-être inutilement, que mutilations, séparations, et déchirements seront un jour effacés par amitié, fraternité et amour. Je ne suis pas catholique, mais une phrase de l’Evangile m’a toujours beaucoup interpelé : « Aime ton prochain comme toi-même » Aimer, ce mot n’est-il pas trop fort, en l’occurrence ? Mais l’amour n’est pas le mot qui convient. Il faudrait dire plutôt : connais ton prochain comme tu te connais toi-même. C'est-à-dire, comprends ses difficultés, sa position, supporte ses défauts aussi patiemment que tu supportes les tiens. Ne le juge pas lorsque tu ne te juges pas toi-même. Voilà, peut-être, le vrai sens du mot amour. Qui transcende guerres et conflits.

 

 

 

Mon Amour,

 

Ici, ce n’est qu’un éclatement ininterrompu d’obus. La terre jaunâtre est malmenée, trouée, défoncée, et des collines avoisinantes montent des colonnes de fumée. Partout se déclenchent des sortes d’incendies et le sol tremble. Tout est sens dessus-dessous. C’est un désordre indescriptible. Lorsque, de temps à autre, le déluge s’arrête, nous pouvons apercevoir ceux d’entre nous dont les corps gisent à quelques mètres à peine. Certains sont déchiquetés, méconnaissables, couverts de poussière et de sang. D’autres sont miraculeusement intacts et il nous faut quelques instants avant de visualiser un mince filet de sang échappé d’une tempe ou d’un poitrail et qui nous indique que toute vie est partie de ce corps jeune et encore chaud contre lequel on aurait aimé se blottir. Les accalmies sont toujours de courte durée. Les bombardements ne cessent jamais longtemps. Et, avec les bombardements, ce sont les assauts qui reprennent, toujours plus désespérés, toujours plus meurtriers. C’est un carnage affreux. C’est un abominable jeu de massacre, dont l’immense absurdité est éclatante. Mais il m’arrive de me demander si ce n’est pas cette absurdité, si ce n’est pas cette cacophonie qui nous permettent de repartir encore et toujours au combat, précisément parce qu’elles sont à l’exact opposé de toute forme d’intelligence, parce qu’elles nous évitent d’avoir à réfléchir. Si tu réfléchis, ici, tu finis par retourner ton propre fusil contre toi. C’est une telle misère, une telle désolation. Les gens ne peuvent pas imaginer. Ceux qui raconteront notre histoire, plus tard, ne trouveront pas les mots, parce qu’il n’existe pas de mots. Et même le peu qu’ils décriront, ce qu’ils restitueront ne sera pas cru ou pas compris. Ils demeureront seuls, tout à fait seuls,  dans le souvenir indélébile et incommunicable de ce calvaire.

Je sais qu’il me faudrait ne pas te parler de cela, qui ne peut que susciter ton inquiétude, mais comment faire pour ne pas témoigner ? Comment garder tout cela par-devers soi ? C’est impossible, comprends-tu ? Impossible de se taire. Impossible de passer sous silence cet effrayant spectacle dont nous sommes les acteurs non consentants. Impossible de ne pas tenter de restituer l’horreur au quotidien. C’est quelque chose qui nous imprègne absolument jusqu’à devenir nous, jusqu’à devenir consubstantiel. Quelque chose qui nous enveloppe, comme un manteau de mort que nous n’avons pas le choix de ne pas porter. Quelque chose qui est sur nous, avec nous, contre nous, en nous tout à la fois. Quelque chose qui rôde.

Je ne pourrais pas t’écrire sans te parler de cela, sauf à décider de te mentir, de te dissimuler notre vérité, et je ne veux pas qu’il y ait entre nous le moindre mensonge, la moindre impureté. Qu’au milieu de cette souillure immense que constitue la guerre, il demeure au moins la pureté, celle de notre lien. C’est cette pureté qui aide à survivre. Et c’est elle qui éclate au milieu de mes nuits, qui se détache.

J’aimerais croire que cette pureté pourrait nous permettre de triompher de l’adversaire qui nous a été désigné mais la simple lucidité m’oblige à me rendre à l’évidence : cette pureté, toute-puissante qu’elle soit, ne peut rien contre la barbarie dans laquelle nous sommes engagés. Elle n’est qu’un bouclier illusoire,  une armure en papier. Notre amour est un tulle qui n’arrêtera pas les balles. Prenons garde à ce qu’il ne devienne mon linceul.

Pardon, pardon encore, pour ce désespoir qui est la seule chose que je songe à t’offrir. Sache que, si l’esprit est tourmenté, si le corps est menacé, les sentiments demeurent intacts, comme à l’instant de la première étreinte, comme à celui de la dernière. Sache qu’à côté de ce désespoir il y a le bonheur inégalé de t’avoir en mon cœur. Sache qu’on peut être dans le même mouvement le plus heureux et le plus malheureux de tous les hommes. (…)

Je t’écris dès que je le peux. Je t’embrasse et je t’aime.

                                                                                     Arthur

Patrick Besson

En l’absence des Hommes

(pp 154-157)

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