mardi, 04 août 2009

Leçons d'italien en cabine

Samedi 18 juillet :

 

 

« Alors pour compter, c’est ‘un, dos, tres... ?’ »

« Mais non, tu parles espagnol. Uno, due, tre... »

« Cuatro .... ? »

« Quatro, si... »

« Cinquo... ? »

« Cinque, et après ? »

« Euh... ? »

« Sei, sette, otto, nove, dieci, undici... »

« Stop, stop, stop, arrête ton char, jusqu’à 10 ça ira très bien. Dis-moi, hier soir, dans la chanson elle répétait sans cesse ‘ballavamo’, qu’est-ce que ça veut dire ? »

«  ‘Ballare’ c’est un verbe, tu devines pas le sens ? »

« Je sais pas moi, ‘se ballader’... ? »

« Non, cherche encore, pense à la racine. »

« Qué racine ? Bal ? Ah oui OK ! ‘Danser’ ! ‘Ballevamo’ c’est ‘je danse’ »

« Non, ‘-vamo’ c’est un des suffixes de l’imparfait, pour la première personne du pluriel. ‘Ballevamo’ ça veut dire ‘nous dansions’. Les suffixes de l’imparfait, en italien, c’est : –vo –vai –va –vamo –vate –vano. Tu as retenu ? »

« Euh ! Un peu... »

« Allez, un exercice. ‘Manger’ c’est ‘mangiare’. Comment on dit : ‘Nous mangions ?’ »

« ... Mangia... vano »

« Non non, tu confonds ‘nous’ et ‘ils’ »

« Oh, ça me gonfle. ‘Mangiavamo’ »

« Très bien, mais il faut mettre l’accent tonique sur l’avant-dernière syllabe : ‘Mangiavamo’ »

« Mangiavamo una gelata »

« Voilà, mais c’est ‘gelato’ au masculin. Enfin ça c’est pas grave. Allez maintenant le verbe ‘rire’ c’est ‘ridere’, conjugue-le moi à l’imparfait »

« Oh pffffouu....  Bon allez, si ça te fait plaisir.... Ri.... de..... vo. (Triomphalement) : ‘Ris de veau’ ! Ouaff ouafff ouafff !!!!! »

 

Qu’il est con ce mec. C’est surtout pour ça que je l’aime.

 

Bon accessoirement, je vous rassure, nous nous sommes aussi longuement promenés sur le pont, par un temps splendide. Mais aucune vision des côtes de Corse et de Sardaigne, que nous avons longées de nuit.

 

 

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vendredi, 19 juin 2009

L'impossible bac philo

 Hier, un des beaux premiers sujets marronniers de l’année, dans lequel les médias ont pu planter les dents : le bac philo.

 

La veille au soir : série habituelle des recommandations qui ne servent à rien (bien dormir, ne pas réviser jusqu’à 3h du mat’, ne pas avoir fait d’impasses...)

Le matin même : phrases toutes faites qu’on nous ressort à chaque fois : « C’est parti... Le bac 2009 a démarré.... Les candidats vont plancher.... Cette année le plus jeune candidat... le plus vieux candidat... » assorties, cette fois, d’un matraquage particulièrement intense (et de très mauvais augure, selon moi...) sur l’utilité de la philosophie en tant qu’épreuve. Les auditeurs de plusieurs radios sont même appelés à se prononcer « Etes-vous POUR ou CONTRE le maintien de la philo au bac.... » comme si un referendum populaire pouvait être d’un poids quelconque dans un domaine académique... Après tout, la philo, tout le monde en fait au quotidien, même et surtout aux comptoirs des cafés, pas vrai... Ca ne s’apprend pas, ces choses-là, ça se papote... (« On nous dit pas tout !!! »)

Le soir : commentaires lénifiants de candidats à la sortie de l’épreuve, qu’on a déjà tellement entendus qu’on peut couper le son et les déclamer en play-back « Oh moi j’avais fini en deux heures... » « Je préfère miser sur les maths et l’éco... » « C’est tellement aléatoire la philo... » « J’espérais nature, on a eu culture... » « Je voulais l’être, on est tombés sur le néant... » « Je suis contente, c’est l’inconscient qui est sorti... » et blablabli, et blablabla, avec l’inévitable conclusion paternaliste du journaliste en voix off : « Mais rien n’est encore joué, car les épreuves ne font que commencer ! Laurence, Bertrand et Anne-Sophie vont pouvoir ressortir leurs fiches de révisions dès demain, après une nuit de repos bien méritée ! »

 

Un détail nouveau m’a cependant accroché l’oreille, hier matin. Interview d’un prof de philo sur RMC qui disait que de plus en plus d’élèves ancrent leur argumentation dans la presse people, les séries et la télé réalité. Sans qu’il le dise clairement, le ton de sa voix laissait sous entendre qu’il y avait là une sorte de fatalité contre laquelle il est impossible de lutter, mais qu’il vaudrait mieux accepter et accompagner. Ben oui, de la philo on en fait tous les jours, et toute expérience vécue (surtout dans Gala ou Voici) peut illustrer la théorie philosophique.

 

N’est-ce pas ?

 

« Est-il absurde de désirer l’impossible ? »

 

De tout temps l’homme a aspiré à des choses inaccessibles, comme de gagner au loto ou de marcher sur la Lune. Cela semble faire partie de la nature humaine de vouloir l’impossible. Les Desperate Housewives, elles veulent sans cesse être parfaites, et elles ne parviennent qu’à être désespérées, comme leur nom l’indique. Mais y a-t-il une rationalité à ce désir fou de vouloir sans cesse ce qu’on ne peut atteindre ?

Oui, il est absurde de désirer l'impossible au sens de mauvais calcul, d’illogique, d’irrationnel. Ainsi je sais qu’il est absurde pour moi de souhaiter avoir une bonne note en philo, dans l’éventualité bien improbable où je tomberais sur un correcteur indulgent, car, comme le dit le grand penseur Vox Populi, « les profs, tous des crétins ». Dans ces conditions le 18/20 s’avère être un vœu irrationnel et donc impossible.


 L’impossible, c’est ce qui n’est pas accessible dans le réel ou ce qui est contradictoire en soi.  Dès lors désirer l’impossible c’est la garantie de ne pas obtenir ce qu’on veut. Donc la souffrance sera certaine et on ne peut aspirer à cela en tant qu'être de désir, être sensible. De nombreux Français ont eu une cruelle désillusion après la promesse qui leur avait été faite par un certain Président, de pouvoir « travailler plus pour gagner plus ». Il est en effet ballot de constater deux ans plus tard que pour chaque individu, la somme d’énergie dépensée est égale, voire supérieure, pour un bénéfice bien moindre. Les êtres de désir, êtres sensibles, que sont les Français (en tout cas 53% d’entre eux) ont cruellement souffert d’avoir donné leur voix en pure perte.

 

On ne peut s’investir dans un projet que l’on sait irréalisable. On ne peut désirer l’impossible si on le sait vraiment impossible. Le propre du désir, c'est qu'il se représente son objet comme possible. Reconnaître que la chose est impossible, c'est donc ne pas pouvoir la désirer.  Ainsi par exemple, on ne voit jamais un chien essayer de miauler, ni un chat désirer aboyer. Les animaux ont leur jugeote aussi, voyez-vous. Pourquoi la rationalité serait-elle l’apanage de l’humain seul ? Mais nous nous écartons ici du débat.


Aspirer à l’irréalisable serait donc un comportement irrationnel. Or si l’homme est un être de désir, il est aussi un être de raison, comme ses amis les bêtes.  En conséquence, tout phantasme devrait être circonscrit aux limites du possible ! Médor ne ronronnera, ni Minou ne grognera, pas plus que je n’aurai mon baccalauréat grâce à la philo.

Mais d’autre part, ne serait-il pas déraisonnable de s’en tenir au possible ?

Contrairement à ce que soutient Descartes, célèbre joueur de poker,  qui invite à ne désirer que le possible, on peut considérer que s'en tenir aux désirs du possible est une approche bien médiocre du désir. Réduire le désir à une volonté raisonnable ou aux besoins, ce n’est plus vraiment être dans le désir. Car nous tendons sans cesse vers des accomplissements plus perfectibles et lointains. Ainsi Lolo Ferrari n’était jamais satisfaite de la taille de ses seins, et passait sa vie dans le service de chirurgie mammaire.


Le désir est un « moteur » : ne désirer que le possible, c’est se contenter de ce qui est : le désir est le pouvoir de transformer, de tendre vers une perfection. Chez l’homme, l’utopie est nécessaire, sans elle il n’y a pas de progrès, historique, scientifique et surtout technologique. Aujourd’hui nous ne pourrions disposer des merveilles que sont les micro-ondes si un jour une femme préhistorique n’avait crié « assez ! » devant son cuissot de mammouth carbonisé sur un feu de bois mal entretenu. Aucun humain ne pourrait contacter ses proches sur son portable si Sioux et Apaches n’avaient un jour refusé les contraintes imposées par les signaux de fumée, surtout par temps pourri.


Ne désirer que le possible, c'est être garanti de parvenir à satisfaction et donc arriver vite à bout du désir. Or on peut penser que le plaisir est dans le désir, donc ne désirer que le possible, c'est se condamner à l'ennui, à la souffrance paradoxalement. A vouloir y échapper, on la crée. Parvenues au sommet de leurs carrières, Dalida, Marilyn Monroe, se suicidèrent, car toutes leurs aspirations à des rêves possibles avaient été comblées, et au-delà.

 

Non, il n’est pas absurde, au sens de déraisonnable de désirer l’impossible.


Le sujet présuppose que l’on puisse désirer autre chose que l’impossible. Or l’objet du désir peut être considéré comme étant l’impossible : par exemple obtenir une reconnaissance (en tant que premier ministre français, de nos jours), ou retrouver la plénitude perdue (mythe des couples androgynes séparés, dont les exemples abondent : Sheila et Ringo, Johnnie et Sylvie, Stone et Charden), la quête d’absolu, autant de rêves inaccessibles liés à la quête du bonheur, de la sérénité.  Freud explique qu’on ne l’atteint qu’en tuant sa mère. Pour Platon, c’est en sortant de son trou.

Le sujet présuppose aussi que l’on peut bien cerner la différence entre possible et impossible. Or, le désir peut repousser les limites du possible. « Il faut que tu crois encore plus ce que tu crois, et quand tu commences à croire ce que tu crois, y a personne au monde qui peut te bouger ! » explique Jean-Claude Van Damme.

Il est donc peut être absurde de désirer l’impossible, mais c’est le lot de l’homme déchiré entre désir et raison. Les lofteurs qui ont cédé trop vite au découragement ont perdu. Mais le désir peut être au service de la raison. Loana, à force de s’accrocher à son rêve (et à l’autre que j’ai oublié son nom, dans la piscine) elle a fini par gagner et être adulée par des milliers de gens.

 

 
En conclusion, ce qui serait donc absurde, ce serait donc ne pas désirer l’impossible, car ce serait alors ne plus désirer du tout. Même les stars les plus inaccessibles ne le sont pas vraiment, dans une perspective cosmique. Adriana Carambeu et George Clooney ont encore du souci à se faire pour leurs fesses.

 

 

 

mercredi, 03 juin 2009

Parling in Frangliche

Je sais bien qu’en ce moment les familles des victimes doivent avoir autre chose en tête que ces subtiles arguties sémantiques, mais il n’empêche : je ne peux pas me retenir de sursauter à chaque fois que j’entends (environ trois fois par heure ces jours-ci) parler du CRASH de l’airbus.

Le mot français « accident » existe. S’il n’est pas assez fort, il reste aussi le terme de « catastrophe ». Mais ces mots ne traduisent peut-être pas bien l’idée d « explosion »  en vol, ou bien lorsque l’appareil a heurté la surface de l’eau ?

 

Le pire du pire, c’est la formule « l’avion s’est crashé ». Je ne sais pas pour vous, mais à chaque fois, cela évoque en moi, inexorablement, une vision de débris flottant dans un marasme de salive, glaires et autres glaviots muqueux.... Serait-il vraiment trop neutre et pas assez « connoté émotionnellement » pour les médias, de dire qu’il s’est « écrasé » en mer ?

 

« Crash » pour moi, rejoint la cohorte des « challenge », « leadership », et autres « boss ». J’ai beau être prof d’anglais, le (pas si) vieux con que je suis a du mal devant tout ça. Je n’ai rien contre l’adoption de termes anglais dans la langue française, lorsque c’est utile. Dire « week-end » ou « basket-ball », ça va plus vite que « deux jours de fin de semaine » ou « jeu de balle au panier ». Soit. Mais « défi » « direction » et « patron », ça existe, en français, et c’est rapide à dire. Alors ?

 

Alors, il y a que ça fait bien, chébran, moderne, « winner » (un autre que j’adore, car bien connoté !!!) de glisser des mots anglais façon Jean Claude Van Damme à tous les virages d'un récit, histoire de se la péter un peu. « Ma life est géniale depuis que j’ai rencontré ma girlfriend aux States ». Personnellement je trouve ça d’un ridicule achevé, mais ça permet aussi, quelquefois, plus sournoisement, de glisser, sous forme d’euphémisme, une idée de merde dans la conversation. Orpheus en donnait un très bon exemple ici l’autre jour. Where are we going ?

 

Sorry, je dois stop because mes copies m’attendent sur mon desk. Kiss à tous mes readers, et take care. Veuillez accept l’assurance de mes feelings distingués.

 

   Lancelow

samedi, 09 mai 2009

Lancelot joue au Zorro

zorro-1.jpgUn cavalier, qui surgit de la nuit.... hélas non, désolé de vous décevoir, il ne s’agit que du brave prof qui arrive en trottinant, d’un pas décidé tout de même (on a une réputation à tenir...) au bout du couloir, avec son cartable plein de sujets à commenter. C’est les oraux. Il y a quelques jours, Lancelot a joué aux oraux. Pas de cheval noir, de cape, ni de masque. Ni de combat. Quoique !

 

Lancelot arrive tôt en ce bel après-midi ensoleillé. On va pas non plus y passer sa vie, pas vrai. On ouvre les volets, on dispose les tables : l’une à une extrémité de la salle avec des brouillons tout prêts, pour les candidats. De l’autre côté, mon attirail personnel : ma banque de sujets, la feuille d’émargement, la feuille de notation, un stylo pour qu’ils me laissent un petit ‘autographe’ comme je le leur demande pour les faire sourire et les mettre (un peu) à l’aise, c’est parti.

 

Sur douze candidats, la première est une fille. Tout le reste, des garçons... Ah... ? Oui, en fait il s’agit de candidats libres, pour la plupart issus d’une école privée préparant à des compétitions sportives. C’est ce que j’ai appris par la suite. Beaucoup de joueurs de football, de handball. Ah.... Comme c’est intéressant....

 

Legende%20de%20Zorro%20p1.jpgBarbara est stressée.  J’essaie de la mettre en confiance, mais il est difficile pour elle de parler de publicité sans prononcer les mots « marque » ou « société de consommation ». Elle se tortille les cheveux, espérant probablement que l’inspiration va en jaillir. Elle ponctue ses demi-phrases en anglais de « pfou, putain » soufflés à mi-voix quand elle est face à son incapacité à formuler des phrases. Elle fait ce qu’elle peut, mais elle ne peut pas grand-chose. Allez, bah, va, sa grammaire tient la route tout de même. Elle aura 8.

 

Théodore suit. Sa technique n’est pas mauvaise. Comme beaucoup cet après-midi là, il applique ce que leur prof a dû leur conseiller de faire en classe : il divise son brouillon en quatre parties : présentation, description, interprétation, conclusion.  Il fait quelques fautes d’anglais, il s’est trompé sur l’interprétation d’un des éléments de l’image, mais lorsque je le remets sur la bonne voie, il se reprend et conclue intelligemment. S’il lui manque un mot, il sait me le demander en anglais, sans en abuser. Super. Allez, Théo, 13. Au suivant de ces messieurs.

 

Thibault, le troisième, sait plein de choses. Ou, en tout cas, il a eu la chance de pouvoir choisir, sur les deux documents que je lui ai proposés, un support qui l’inspirait. Un parallèle entre Barack Obama et Martin Luther King. Et l’élection du premier, et l’assassinat du second.... Ca part un peu dans tous les sens, mais il possède une qualité rare : il comprend les questions qu’on lui pose, les objections soulevées, il réagit immédiatement. On est presque dans un dialogue tel qu’on pourrait en avoir un dans la vie courante. Avec des fautes de grammaire, des erreurs de syntaxe ici et là, mais ça ne gêne pas le dialogue. Un vrai bonheur. Allez, zou, 14. Chouette, ça s’annonce pas mal pour l’instant.

 

untitled33.JPGHélas, ça ne va pas durer. Laurent, le suivant, n’a rien capté, ni retenu, ni appris ( ?) en anglais depuis sept ans... « The text speak about.... At the top appear the title .... The family compose the father the mother the boy... He wearing a costard…. » Au début de ma “carrière” (!) d’examinateur, je m’efforçais de comprendre, je faisais répéter, corriger les fautes. Maintenant je sais que ça ne sert strictement à rien sinon à augmenter le stress de l’étudiant, et à perdre un temps fou... Je me contente d’acquiescer en souriant niaisement, et en notant les fautes... J’enclenche une sorte de pilote automatique. Mon oreille est devenue sélective, elle ne laisse parvenir au champ de la conscience que les phrases correctes, signifiant quelque chose. Dès que le délire linguistique commence, elle se ferme. Ensuite, je me retrousse mentalement les manches : vient le (dur) moment des questions prof-élève pour essayer de trouver un fil conducteur dans le fatras... Ca peut être horriblement pénible quand le niveau est vraiment très bas, quand on demande « Who ? » et qu’ils comprennent « Où ? » ou bien quand ils enclenchent comme un disque rayé  leur phrase « I don ‘t understand » face à une question simple comme « What sort of text is it ? ». Je me suis souvent demandé autrefois pourquoi les séances d’oraux me donnaient régulièrement des envies folles de pisser et j’ai fini par comprendre un jour : je ne peux pas souffler sans cesse les réponses, alors mentalement je FORCE pour leur envoyer des signaux télépathiques, mais hélas, la pression exercée par mes ‘ondes mentales’, en supposant que j’en émette, ne fait que retomber sur ma vessie pour la torturer. C’est un véritable handicap, je vous le garantis.... Toujours s’assurer qu’il y a un WC à proximité avant de commencer les examens. Au revoir, Laurent. Désolé, pour toi, ce sera un 4.

 

Zorro amoureux.JPGLe suivant c’est Jean Marc... Hummm.... mazette... ! un genre physique dont je raffole. Tee-shirt tendu sur des pecs et des biceps prêts à le faire craquer (moi aussi je craque...), un dos en V musculeux et des fesses galbées que je détaille longuement et lubriquement pendant qu’il hésite entre ses deux choix de sujet.... Hélas... Son corps de rêve ne rachètera pas son anglais bien trop rudimentaire. Il a tout de même appris une méthode, des phrases types. Malheureusement, dès qu’il s’agit de sortir du cadre pré-établi et de faire appel à un vocabulaire personnel, il n’arrive plus à rien et ne se dépatouille pas face à mes questions (pourtant pas tordues du tout). Bon, il fait ce qu’il peut. Ca vaudrait bien un 8. Un 9 peut-être ? Je l’interroge sur les sports qu’il pratique (...........), je lui demande si à part cela il a d’autres hobbies. Il me fait un sourire éblouissant « Yes !! Girls !! ». Le cri du cœur... DEHORS ! Tu auras 8, en fin de compte....

 

(Oui je sais j’ai l’air affreux, comme ça.... Mais je ne le suis pas vraiment, vous savez... je force un peu la note, mais au fond, ce que je juge toujours au-delà de toute considération annexe, c’est la  CAPACITE A COMMUNIQUER clairement. Certains en sont dépourvus, tant pis pour eux.

 

1170858614.jpgLe dernier candidat a eu 14. Pas sexy du tout d’ailleurs. Mais il a pioché un sujet sur les blogs, thème intéressant pour moi s’il en fut,  et argumentait bien. Long dialogue agréable. Encore une fois, on aurait pu se croire dans une conversation naturelle, en faisant abstraction des quelques fautes d’anglais qui ponctuaient son discours. Il m’avoue qu’il a tenu un blog il y a trois ans, avec des amis, mais qu’il a abandonné assez vite, n’y trouvant que peu d’intérêt... Et puis il me parle des autres interfaces, comme Facebook, qui prennent le relais. Est-ce mieux, est-ce pire ? Nos avis divergeaient totalement mais la confrontation en anglais était stimulante. Il m’a fait terminer la journée sur une bonne impression.

 

Quatre heures, douze candidats. Bah, ce n’était pas si mal en fin de compte. En entrant les notes sur le site le soir même, j’ai constaté que je parvenais (ou plutôt, le groupe des élèves) à une moyenne de 10.3. Avec des échanges de points de vue intéressants. Et puis, le corps sculptural de Jean Marc (ainsi que de quelques autres que je n’ai pas détaillés ici, de peur de passer pour un affreux obsédé...), c’était tout de même une cerise agréable sur le gâteau...

 

 

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dimanche, 01 février 2009

De l’apprentissage à l’enseignement.

L’autre jour alors que nous tenions le stand des BTS au forum des métiers, Betty me disait : « J’hésite toujours avant d’avouer devant les gens que j’aime être prof. Je ne le dis pas trop souvent. Ce n’est pas forcément bien vu. »

 

Pourquoi, au fait ? Parce que les autres sont habitués plutôt à nous entendre nous plaindre de notre sort ? Parce qu’on a encore peur d’entendre la réplique éternelle « Ah ben forcément, tu n’as pas à te plaindre, vu la quantité de vacances dont tu disposes... » ?  Ou les deux à la fois ? Les profs, éternel privilégiés insatisfaits ?

 

En ce qui me concerne, j’ai tendance à être du même avis que Betty, et de me considérer comme un satisfait pas plus privilégié qu’un autre. Mais ce qu’elle m’a dit m’a renvoyé à une autre réflexion que je m’étais faite à propos du blog : j’essaie dans la mesure du possible de ne pas rédiger trop de notes ayant trait à mon métier. De peur de paraître vieille barbe, probablement. En société c’est pareil. TiNours abonde toujours en anecdotes amusantes sur ce qui se passe au bureau, et les gens qu’il y rencontre, étant en contact avec le public. Et puis, le secteur de l’immigration, ça intéresse toujours beaucoup. Moi, je ne suis pas très prolixe sur ce qui se passe au lycée, avec les élèves, ou les autres profs. Sauf, bien sûr, si je suis en compagnie d’autres profs. Défaut de prof. Mais ce n’est pas parce qu’ « il faut faire partie du cercle des initiés ». J’ai plutôt tendance à penser que les histoires de profs, ça ne peut intéresser que les profs. Et puis, je n’ai jamais bien su parler de moi-même. Un comble de la part de quelqu’un qui écrit un blog. Mais écrire, justement, ce n’est pas pareil. On a le temps de la réflexion devant son clavier. On peut polir ses mots, arranger ses phrases, les remanier afin de leur faire traduire le plus exactement possible ce que l’on voulait dire au départ.

 

Dans une conversation à bâtons rompus, je ne suis jamais très bon. Je me laisse toujours emporter : passion, colère, joie, énervement. A chaque fois je me plante. J’ai toujours eu une profonde admiration pour les orateurs calmes, clairs, posés, organisés, sûrs d’eux. Je ne peux pas fonctionner sur ce registre-là. Je peux convaincre, mais d’une façon affective, liée à l’émotivité : communiquer par osmose, à mon interlocuteur, mon enthousiasme ou mon indignation. Utiliser l’empathie. Ca peut marcher comme ça, en cours, avec les élèves. Quelquefois. Mais là, les paramètres ne sont pas les mêmes. Convaincre, oui, bien sûr, mais on attend surtout du prof qu’il communique, qu’il fasse passer des choses, et qu’il soit à l’écoute des questions et problèmes, pour pouvoir leur trouver des réponses, des solutions, d’une façon pédagogique, ou pas. Sur une matière que l’on maîtrise, parce qu’on la pratique depuis des années. Sur un objet que je connais, parce que je l’ai préparé. Ca, je sais faire. C’est pour moi plus facile que de convaincre un interlocuteur sur un sujet vaste (actualité ?) que je ne maîtrise pas complètement, face à des arguments que je ne pourrai pas forcément réfuter, parce que je ne connais pas tout sur tout. Celui d’en face non plus, il ne connaît pas forcément tout sur tout. Mais bien souvent, il a une qualité que moi je ne possède pas : l’assurance. Il m’arrive d’en avoir, de façon ponctuelle. Comme je l’ai dit plus haut, c’est lorsque bouillonne en moi l’enthousiasme, ou l’indignation. Maigre possibilité de champ d’action !

 

Tout ça pour dire quoi ? Ben que moi aussi, j’aime bien mon métier. Il y a des moments passionnants : décortiquer un cheminement intellectuel au préalable en se demandant quels seront les meilleurs panneaux pour le baliser. Pour que ceux qui le pratiqueront ensuite trouvent le chemin intéressant, ou agréable, ou passionnant. Chercher du matériau qui soit susceptible d’attirer, d’intriguer, de séduire. Et ensuite, guider pas à pas, en se cachant par moments derrière les arbres, dans les buissons repères, pour « les » laisser retrouver seuls leur itinéraire dans ce jeu de piste dont je suis l’instigateur. Un prof, ça adore jouer. On est tous, à des degrés divers, je pense, des élèves qui ont bien aimé le Jeu Ecole. On a donc voulu y revenir. Avec, entre le temps de l’élève et la vie du prof, une pause de quelques années, bienheureuses et riches, les années d’études, lorsque l’on passe son temps à approfondir ce que l’on aime, ce pour quoi on veut se spécialiser. Un bonheur, une joie très douce au quotidien. Je ne fais pas allusion, bien sûr, à mes « années-cendres » déjà évoquées, en médecine, mais à celles que j’ai passées en anglais, sur lesquelles je compte bientôt écrire une note.

 

De ces cinq années, j’ai aimé particulièrement le moment des examens. Je les vivais comme des moments à la fois doux et intenses. Eprouvants et gratifiants. Stressants et stimulants. Seul dans la maison de mes parents qui eux, partaient souvent à la campagne, dans le Vaucluse. En juin, l’époque des passages. Les abeilles, gavées de lavande, qui bourdonnaient par moments. Je jouissais du goût d’étudier, de l’harmonie qui existait entre les livres où j’apprenais, et le chêne que j’apercevais par la fenêtre ouverte. Pas de dehors et dedans, de pages et de feuilles, de murs et de ciel. La connaissance, seulement elle, qui englobait tout.

 

Cette joie, ce plaisir, le transmettre, le communiquer. En devenir à son tour le dépositaire, le vecteur. Bien sûr, ça ne marche pas à tous les coups. Rarement, même. Et puis après ? Si, sur une année scolaire, je réussis à chaque fois à faire aimer l’anglais à ne serait-ce que cinq élèves, à leur donner l’envie d’aller plus loin, j’aurai atteint le but que je m’étais fixé.

 

Bien sûr, il y a d’autres buts. Qui ne sont pas fixés par moi, ceux-ci. Mais ils sont académiques. Et je les appellerais plutôt « objectifs ». Plus faciles à atteindre que les « buts » évoqués dans mes moments de bonheur de jeune étudiant.

 

Bonheur, oui. Qui a engendré en moi une certaine sérénité. Tu as raison, Betty. Moi aussi, j’aime enseigner.

dimanche, 25 janvier 2009

Conseil de classe, ou la Star-Ac bis

Depuis que je suis prof, j’ai été plusieurs fois étonné d’entendre des élèves me trouver des ressemblances avec Pierre et Paul : j’avais déjà évoqué ça il y  a quelques mois, dans une autre note. Un coup Philippe Dana, un Kou Elie Kakou… : selon moi, je  ressemble à peu près autant à ces gens qu’à Line Renaud… Enfin bon c’est marrant et ça distrait : on scrute les photos, on se dit : la coupe de cheveux ? la courbe du sourcil ? la couleur des yeux...? On se fait sa petite crise de narcissisme et on finit par ranger miroir mon beau miroir... Suis-je la plus belle du pays... ? BOFFF...

 

Vendredi soir, conseil de la classe de BTS. Le CPE, Jacques, est un super-beau mec dont toutes les filles sont amoureuses. Avant qu’on ne commence, je m’assois à côté de lui, car je ne veux rater aucune information concernant la vie scolaire qu’il pourrait donner pendant la réunion : c’est très important et je prends mon travail très à cœur, vous savez....

 

Il me regarde en souriant et me dit : « Lancelot, je viens d’avoir un entretien avec la mère d’une fille de Terminale X »

Moi : « Ah.... ? » (Intérieurement : Qu’est-ce qu’on va me reprocher, encore... ? De l’avoir traumatisée avec trop de théâtre... ?)

Jacques : « ...et la mère dit que selon sa fille il y a un des professeurs de la classe qui ressemble à Nikos Aliagas. J’ai passé la liste des profs en revue, ça ne peut être que toi... »

Moi : (le regard bovin) : « Aaah... » (à ce moment-là, j’étais surtout émoustillé à l’idée que Jacques pense qu’il ne pouvait « s’agir que de moi », Hummm.... Qui ça aurait pu être d’autre, d’ailleurs ? Le prof d’histoire-géo est gros comme une barrique, le prof de maths est un roudoudou sénile, et le reste, c’est une bande de vieilles toupies. Ah non c’est vrai ! Il reste le prof de philo qui, lui, est tout à fait présentable...)

Moi (hypocritement modeste) : « Mais c’était peut-être à Thomas, le prof de philo, qu' elle faisait allusion... »

Jacques : « Ah non ce n’est pas possible, parce qu’il était présent en tant que professeur principal lors de l’entretien, donc je ne pense pas que la mère aurait dit cela s’il s’était agi de lui. »

Livia, la prof d’espagnol, intervient : « Mais qu’est-ce que vous avez comme ça à rigoler tous les deux ? »

Moi : (avalant modestement ma salive) : « Ah ben Jacques vient de me raconter que d’après une élève de terminale, je ressemble à Nikos Aliagas ! »

Livia : « Mais non, enfin Lancelot, tu es beaucoup plus beau que lui... »

Moi (dégoulinant de satisfaction mal dissimulée, je me retourne vers Jacques ) : « Ah tu as entendu, d’après Livia je suis beaucoup plus beau que lui... »

Jacques : « Ca je ne pourrais pas te dire, moi t’es pas mon genre... »

 

ET PAN ! Prends-toi ça dans les gencives. Ca m’apprendra à garder mes distances avec les beaux CPE sexy. Du coup, je ne lui ai même pas fait du genou pendant le conseil. Petit con, va.

 

Bah, quand l’ego, les chevilles (et le reste...) enflent trop, c’est bon de les doucher.... Ca remet les choses en perspective...

 

 

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mardi, 14 octobre 2008

Entre mes murs

 

Cet été, Jojo, un copain que nous recevions, s’est tourné vers moi à table après avoir écouté une des histoires marrantes que TiNours racontait sur son travail, et m’a dit : « Et toi au fait ? Tu ne parles jamais de ton boulot… » et comme j’hésitais quelques secondes avant de répondre, il s’est mis à rire et a rajouté : « Oui c’est vrai que prof, c’est toujours pareil, il n’y a rien à en dire… » et sa main droite a dessiné dans l’air un petit geste, des doigts tenant un stylo imaginaire et gribouillant des mots dans le vide.

J’ai été un peu interloqué, destabilisé, pour une raison double. Je trouvais qu’il n'avait pas tort sur le fait qu’ « il n’y a rien à en dire » (pour des raisons que je vais aborder). Mais le geste de la main au stylo imaginaire, voletant paresseusement dans l’air, m’a blessé.

Et puis j’ai enchaîné sur une pirouette, quelques plaisanteries plates et superficielles, et on est passés à autre chose.

 

Et me revoici, plus de deux mois après,  rentrée faite, à fixer mon écran en me disant qu’il serait temps d’approfondir ma réponse à Jojo.

 

Je ne voudrais démarrer avec une complainte sur fond de violons, mais il faut avant tout dire une chose : un prof, c’est toujours un écorché vif. Il y en a qui sont déjà morts, mais ils ne le savent pas. Mais, mort ou vif, un prof est  écorché.

Un écorché de l’extérieur, parce qu’on en prend pas mal dans la gueule, journellement, à gérer sans cesse et à toute vitesse, face à un public multiple et varié,  questions-réponses-remarques-engueulades-plaisanteries-réflexions-débats-idées-remontrances-rabâchages-conseils-doutes-et j’en passe… Sur la longueur, dans la foulée, on ne se rend pas trop compte… Mais le soir, rentré chez soi, le disque dur donne des signes de faiblesse : envie de faire du yoga à la langue, de la laisser bien cachée au fond de sa boîte, à se détendre douillettement…. Envie de mettre le cerveau sur le mode « méditation transcendantale » déconnecté de l’immédiateté, de l’angoisse de la réponse à fournir dans l’instant, de l’urgence de la question à poser au bon moment.

Ces écorchures-là, elles sont plutôt agréables au bout d’un certain temps d’adaptation quand  le cuir s’est tanné. La dynamo tourne. Les hélices fonctionnent. L’avion vrombit. Non, Jojo, ce n’est pas « toujours pareil », sur une heure de cours, en tout cas. Des centaines de sollicitations relancent sans cesse la mécanique. Ce boulot « dérouille » mieux que n’importe quel dégrippant. On ne s’ennuie jamais pendant. Impossible.

 

Mais un prof c’est aussi un écorché de l’intérieur. Processus plus lent, insidieux  et douloureux, au final. Ecorché de quoi ? Bah, de lassitude. Pas celle engendrée par les cours, les élèves ou l’administration. La lassitude du regard, de l’empreinte, des marques, des signaux parvenant du « monde extérieur ». Ces phrases, toutes ces phrases, qu’on n’entend même plus à force de les entendre mais qu’on entend quand même :

« Encore en vacances… ? »

« Les profs toujours en grève… »

« Moi ça m’aurait pas intéressé ça gagne pas assez… »

« Je vous admire, moi je pourrais pas »

« Je tiens à rendre hommage aux profs qui effectuent quotidiennement un travail de terrain formidable dans des conditions souvent difficiles »

(Ces « hommages » qu’on nous rend régulièrement –et uniquement verbalement, car ils n’engagent à rien- font sans cesse lever en moi des « images » de discours devant des monuments aux morts… Je disais bien d’ailleurs plus haut que certains parmi nous le sont déjà, « morts »)

 

Alors, au bout d’un moment, pour fermer la gueule à cette souffrance-là, et cautériser les écorchures,  on se tait, on évite de parler travail avec les « autres ». Il y a quelques semaines, Anydris faisait remarquer que les profs entre eux ça ne parle que « prof » et il s’interrogeait sur les raisons à cela. A moi ça paraît évident : on est fatigués de relire dans les yeux des autres le geste de Jojo, alors on s’abstient, et on se « lâche » entre nous… Rien de bien méchant, ni de bien glorieux d’ailleurs. Juste une façon de rechercher un écho chez d’autres qui savent de quoi il retourne vraiment. Non pas pour partager des souffrances. Ce métier, pas plus affreux qu’un autre, comporte des joies en part égale. Mais simplement pour ne plus entendre les  phrases, les signaux « encore… toujours… pas assez… admire… rendre hommage… formidable… »

 

Ce n’est pas un fonctionnement en circuit fermé…

 

Etre prof implique être ouvert en permanence. Trente, trente cinq têtes devant soi. Voire bien plus, en amphi. Le maximum que j’aie connu, c’était 150 étudiants face à moi. Une hydre à tête multiple. Une entité qui peut se transformer, évoluer sans cesse. Rien n’est jamais acquis. Un nouveau venu peut tout faire basculer dans le mauvais sens, ou, plus rarement, dans le bon. Les débuts d’année où l’on se jauge, mutuellement, l’entité et le prof. Domptera, domptera pas ? Intéressera, intéressera pas ? Rejet en bloc ou complicité ? Je laisse de côté, volontairement, les verbes « aimer » et « haïr ». Contrairement à une croyance trop répandue, ce n’est pas sur ces moteurs-là que des rapports élèves-prof doivent se construire.

 

Je n’ai toujours pas vu « Entre les Murs ». J’en ai à la fois envie et pas envie, comme je le disais hier chez Christophe, en commentaire à sa note sur l’enseignement en général, et le film en particulier. J’ai peur de ressortir de là en ayant entendu pour la deux millième fois ce que pense le bon sens populaire, qu’une classe qui fonctionne c’est celle où des rapports de confiance sont établis (vrai) , où les élèves peuvent s’exprimer (vrai) librement (faux, il ne s’agit pas de laisser dire tout et n’importe quoi, il y a des garde-fous à poser), que le prof doit apprendre en écoutant ses élèves (vrai), qu’il existe une culture en dehors de l’école (vrai) tout aussi valable que celle qu’on y enseigne (faux, il faut savoir hiérarchiser. Je suis intéressé par la télé-réalité en tant que phénomène médiatique, mais je ne la mettrai jamais au même niveau que le théâtre élisabéthain ou l’histoire de l’abolition de la ségrégation aux USA). En définitive, je crois que ce film n’a, justement, pas grand-chose à m’apprendre que je ne sache déjà. Mais j’ai envie d’aller le voir de façon détachée (difficile exercice !), tel un divertissement comme un autre…

 

Un prof, c’est un acteur qui improvise sans cesse. La trame de la pièce qui se joue « entre les murs » d’une salle de classe est écrite d’avance, certes. C’est la préparation du cours. Mais les répliques sont à réinventer, toujours. Inutile de songer au décor pour faire oublier la pauvreté du jeu, si besoin est. La salle, l’éclairage,  restent les mêmes. Les costumes ? Eux changent en fonction des saisons, mais le meilleur costume de l’acteur-prof c’est encore son langage et ses intonations. Cependant, le plus difficile encore, c’est de rendre un public récalcitrant acteur à son tour. Et, lorsque ce public veut bien intervenir dans la pièce, il faudra canaliser, intervenir, faire réagir, de façon à ce que le dialogue soit tant soit peu cohérent.

 

Un chef d’orchestre, plutôt. Je dis cela très modestement. Il m’est arrivé plus d’une fois de finir une heure de cours en me disant que la cacophonie avait été infâme, et qu’il n’était rien sorti de bon de ma façon de diriger. Ca s’apprend. Déclencher les trompettes (les meilleurs élèves) pour donner une impulsion, faire faire un arpège au piano pour synthétiser (l’intelligent qui ne lève la main que lorsqu’il sent que les autres ‘sèchent’). Aller chercher les clarinettes et les hautbois (les petits timides trop discrets) pour que la musique soit plus fluide et douce. Sans oublier de canaliser la batterie et les percussions (les chieurs qui mettent le foutoir) qui peuvent avoir aussi leur utilité éventuellement, pour  réveiller un auditoire qui s’endort (certes, ça peut arriver).

 

Oui, Jojo, ma main vole en l’air. Les deux mains, même. Comme ma voix.  Mes yeux aussi, remuent, en cours. Mes jambes jamais immobiles. Je ne m’assois pratiquement jamais. Chef d’orchestre sans baguette, je fais mon numéro, j’essaie d’accorder les instruments entre eux. Désolé, si, par la suite, hors de l’auditorium, je ne sais plus fredonner la symphonie -voire la cacophonie, j’assume- qui est née à chaque fois. Un chef d’orchestre ne sait pas chanter seul. Il a besoin de ses musiciens. Qui peut parler du travail que je fournis en cours, sinon mes élèves eux-mêmes ? Moi, quand j’ai fini ma journée, j’oublie la musique. Elle se remet en branle toute seule quand eux et moi repassons la porte de la salle de classe, le lendemain. Ce qui se passe « entre les murs » il faudrait qu’une caméra vienne le filmer. Mais pour ça, personne n’est allé chercher Lancelot, ni Calyste, ni Andesmas, ni Anydris, les blogueurs inconnus de l’EN. Y avait déjà François Bégaudeau sur le coup. Lui et ses « élèves » choisis pour incarner des stéréotypes, sont-ils vraiment représentatifs de cette infinité de situations diverses dans tous les collèges, les lycées de France… ? Rien n’est moins sûr. Enfin, ils ont décroché la palme à Cannes. Grand bien leur fasse. Cette distinction-là ne faisait pas partie de ma liste d’ambitions lorsque j’ai passé les concours de l’enseignement.

 

 

vendredi, 19 septembre 2008

L'Elève Qui Enerve

C’est une fille.

 

Désolé pour ceux qui verraient en cela, de ma part,  une misogynie primaire, ou une homosexualité trop bien assumée, mais c’est pas de ça qu’il s’agit. Depuis que je suis prof, je me suis aperçu que devant LES ELEVES, je gère mieux les situations de conflit avec les mecs. Avec les mecs, ça gueule, ça se dispute, ça s’empoigne, et au finish ils viennent toujours d’un air contrit me présenter leurs excuses, ou s’expliquer calmement, la fois d’après, puis on oublie. Les nanas, c’est rancunier, ça fait la gueule, ça envoie des piques, ça harcèle sans en avoir l’air. J’ai un mal fou à gérer ça. Je préfère mille fois chez LES ELEVES un mec emmerdeur qu’une nana chieuse. Y a pas photo.

 

Donc, l’ « Elève Qui Enerve » est une fille.

 

Elle est bonne an anglais. C'est paradoxal, mais obligatoire. Très bonne, même.

Tellement bonne qu’elle se fout de ce que je raconte en cours.

Systématiquement elle n’a pas de cahier et quand je lui demande où il est, elle me dit qu’elle note tout sur des feuilles volantes. Et quand je pousse plus avant et que je demande à voir ce qu’il y a dans son trieur, je tombe sur un devoir d’éco, des photos de vacances, et le dernier numéro de Première.

Elle n’a jamais fait son exercice et si elle est interrogée, elle lève les yeux au ciel pour bien me faire comprendre qu’elle me fait une grande faveur en consentant à me répondre.

En cours elle connaît les réponses, mais elle ne lève jamais la main. En revanche, si certains produisent une mauvaise réponse, elle s’esclaffe.

Elle ne sourit jamais au prof et garde la plupart du temps son visage muré dans une expression de dédain impénétrable.

Elle pose systématiquement des questions sur des sujets qui fâchent. Elle remet en question le contenu du cours. Non pas avec des arguments solides, mais en utilisant le fameux « moi j’ai toujours entendu dire… » ou bien « moi je n’ai jamais dit ça comme cela »

Elle vient après le cours pinailler sur sa note, elle ne comprend pas pourquoi elle a eu 17.5 et pas 18.

Elle fait varier sa localisation dans la classe : toujours loin du premier rang, évidemment, mais à côté de gens différents. Des garçons de préférence. La victime varie, selon les cours. Mais le résultat est toujours le même : sourires, conciliabules,  fous-rires incoercibles, silencieux ou non, jusqu’à ce que j’explose.

Quand je demande pourquoi elle rit, elle répond « pour rien »

 

C’est tellement facile de piétiner un prof qui quémande sans cesse de la participation de la part du public. Un pauvre couillon qui cherche à apprivoiser des statues.

 

Dédain.

Mépris.

Hostilité.

 

Bon, depuis des années que j’enseigne, j’ai appris à la reconnaître très vite, celle-là. Il y en a une par promo, en moyenne.

Elle parvient peu à m’empoisonner la vie, sinon ponctuellement. Je réponds au dédain par le dédain. Je me concentre sur les 99% de classe restants.

J’ai tout de même mieux à faire dans la vie.

 

 

Et elle, est-ce qu’elle fera mieux dans la vie, au fait… ?

Cette pensée me fait sourire lorsque je la regarde.

Et si, interloquée, elle me demande « pourquoi vous me regardez comme ça ? » je lui réponds « Pour rien… » en souriant encore plus.

C’est délicieux d’inverser les rôles, pendant 30 secondes….

 

jeudi, 21 août 2008

Le passé compliqué

Avant-hier, alors que je passais la journée avec Christine et sa fille de six ans, au sortir du restaurant, elle m’a demandé si cela ne me dérangeait pas de passer par « Polymômes » une librairie consacrée exclusivement aux ouvrages pour enfants. Elle essaie en ce moment, sournoisement, de faire prendre le greffon de la lecture à la petite, et apparemment ça fonctionne très bien : sur les quatre livres qu’elle lui a achetés, deux ont été dévorés en une journée, à la grande satisfaction de la Maman, toute fière… Tant mieux…

 

Ca ne m’ennuyait pas du tout d’aller dans cette librairie, parce que je salivais d’avance à l’idée d’avoir un alibi pour pouvoir re-feuilleter avec délices toutes les « bêtises » qui ont parsemé mon enfance. Alors moi, pour le coup, j’étais  « bibliophage » ! De l’âge de quatre ans à celui de onze ans environ, j’ai englouti, dévoré, ingurgité, toutes les célèbres séries : Club des Cinq, Clan des Sept, Fantômette, les Six Compagnons, Alice, les Sœurs Parker, Langelot, Michel, bref tout ce qui se faisait en matière d’aventures susceptibles de passionner les gamins.

 

Je me suis donc replongé, tout heureux, pour commencer, dans un Fantômette écrit par Georges Chaulet en 1966. J’ai remarqué au détour d’une phrase un détail amusant. La grande Ficelle, au lieu de penser à apprendre ses leçons, est obsédée par le dernier « CD » à la mode. Bien évidemment il n’existait pas de « CD » en 66. La version originale devait parler de « 45 tours ». Mais, baste, on s’adapte à l’air du temps.

J’ai ensuite feuilleté un « Club des Cinq », puis un « Alice »,  et au bout de quelques lignes parcourues au hasard, j’ai eu une espèce de malaise : quelque chose ne ‘collait’ pas avec mes souvenirs, mais je n’arrivais pas à déterminer quoi, jusqu’à ce que je comprenne. Le texte original, écrit au passé simple, avait été intégralement retranscrit au présent. D’autant plus librement qu’il s’agissait là de traductions d’auteurs anglais et américains.

 

Et pourquoi ?

Ca m’a laissé tout pensif, cette histoire. La réponse la plus évidente c’est que le passé simple, temps admis comme celui de « la narration » en français, mais que personne n’emploie plus à l’oral au quotidien, a dû être jugé trop ardu pour les enfants, par les éditeurs. Alors on simplifie. Pour ne pas les rebuter, et que les portails de la lecture leur paraissent plus faciles à franchir, on réécrit tout au présent, temps de l’immédiateté et du quotidien. Pourquoi aller s’embêter avec des nuances, une dichotomie entre l’oral et l’écrit, que l’on traîne depuis bien trop longtemps dans la langue française ? Le passé simple est trop compliqué justement. Faisons-le passer à la trappe. Tout ça paraît partir de très bonnes intentions, et du plus pur bon sens…

 

Eh oui mais…

Je suppose que d’ici à ce que la fille de Christine soit en âge de lire des livres de « vrais » auteurs, cette fantaisie d’éditeur n’aura pas été poussée jusque dans les livres de Victor Hugo ou de Marcel Pagnol. Enfin, j’ose l’espérer. Donc finalement on n’aura fait que reculer pour mieux sauter. Les enfants ne vont-ils pas être rebutés justement par ces grands auteurs, qui, non contents d’être, dans leur contenu, sur le fond,  plus ardus qu’Enid Blyton, le seront, en plus, sur la forme, avec l’emploi perpétuel d’un temps bizarroïde auquel rien ne les aura préparés en amont ?

 

Pour finir, ils auront acquis, dans le meilleur des cas, le goût de la lecture, pour risquer de s’en dégoûter quelques années plus tard. Le passé simple est-il si incroyablement inaccessible à de jeunes enfants ? Il est certes surprenant lorsqu’on le rencontre pour la première fois, quand on est élève en primaire, mais on finit très vite par s’y faire… Ne vaut-il pas mieux commencer tôt à s’habituer, quand l’esprit n’a pas encore acquis des résistances instinctives ?

 

Fin de mon quart d’heure « Vieux Con »….

samedi, 26 juillet 2008

Mort sur le Nil ou : Isis and Osiris revisited

16 juillet (soir)

 

Cet après midi, visite du temple édifié à la gloire du Dieu Horus à Edfou.

 

 

 

*Minute culturelle* : Le Dieu Horus, traditionnellement représenté sous l’apparence d’un faucon, symbolise le Bien, opposé à son oncle Seth, Dieu du Mal. A l’origine, les parents d’Horus, Isis et Osiris, coulaient des jours sereins et filaient un amour éthéré et parfait. Jaloux de la dévotion que lui portaient tous les hommes, le méchant Seth décida de supprimer son frère Osiris. Le thème des frères ennemis symboles du Bien et du Mal, se retrouve finalement dans toutes les mythologies : Caïn et Abel dans la Bible, Odin et Loki pour les Vikings, et même Manwë et Morgoth dans les cycles imaginés par Tolkien. Donc, le perfide Seth tenta par deux fois d’occire son frère adoré. La première en isis-maat.jpgl’enfermant et en le noyant dans un sarcophage précipité dans le Nil. Mais la douce Isis, après avoir retrouvé le cadavre de son malheureux époux, le ressuscita en agitant ses ailes d’oiseau. C’est alors  que Seth, rendu encore plus hystérique, décida d’employer les grands moyens et de descendre encore plus bas dans l’échelle du vice en coupant son petit frère en quatorze morceaux (qui furent à l’origine de la naissance des 14 provinces égyptiennes). Pas très fut-fut, tout de même, le père Osiris…. Moi, à sa place, après la première tentative de meurtre, je me serais méfié… Chat échaudé…

Bref, la brave Isis, encore elle, éperdue de chagrin, initia une longue quête pour retrouver osiris3big.jpgles lambeaux de son époux bien-aimé. Ensuite, après les avoir amoureusement emmaillotés et recollés (mythe originel de la momification) elle s’aperçut, last but not least,  qu’il lui manquait un dernier morceau, pourtant capital… Devinez lequel… Invivable, ça… à sa place, qu’est-ce que vous auriez fait, vous ? Eh bien moi, à la place d’Isis (que j’aurais été belle dans ce rôle…) j’aurais illico balancé mon mari momifié et eunuque à la poubelle pour chercher quelque chose de plus frais et de mieux pourvu…. Pour autant que nous puissions en juger depuis que nous sommes arrivés ici, le pays foisonne apparemment de cette catégorie-là, encore aujourd’hui… Bref, cette gourde d’Isis se contenta de façonner un zizi en cire (quelle idée…) pour compléter le corps déchiqueté et recollé de son mari putrescent… Beurque… A l’arrivée, la valeur sexuelle d’Osiris devait avoir bien baissé sur le marché, ce qui ne l’empêcha pas de féconder son épouse tenace et opiniâtre, pour qu’elle donne naissance à Horus, le Dieu-faucon, qui par la suite mena une guerre acharnée contre son oncle Seth. Le bien contre le mal, blablabla, la boucle est bouclée…

 

 

 

A noter une autre similitude : ce que les Egyptiens appellent les « Triades sacrées » (Osiris, Isis et Horus ne sont qu’un exemple d’une longue série de ces « triades » dans leur mythologie) rappelle de façon troublante le Père, le Fils, et le Saint-Esprit chez les Chrétiens.

 

 

 

Sous un ciel d’un bleu incroyable et une chaleur de barbecue texan - il était 16h30- nous avons donc visité ce site splendide qu’est le temple d’Edfou, et je pèse mes mots. Le site est l’un des mieux conservés du pays, les murs sont recouverts de hiéroglyphes et de scènes mythologiques à l’élégance gracieuse. Même s’il est d’inspiration gréco-romaine (car construit à partir de 236 avant JC) le temple ne ressemble à rien de ce que l’on peut trouver en Grèce, et surtout il est à cent lieues de la massive lourdeur des lieux de culte chrétien. Le mélange de la beauté des dessins dans la pierre (bustes d’hommes stylisés dans l’idéal), de la formidable majesté de l’ensemble ET de la chaleur entêtante (on comprend que le peuple égyptien ait voué un culte au soleil), crée d’étranges langueurs. Et même ce soir, allongés sur notre lit, nus après une douche bienfaisante, TiNours et moi sommes encore profondément marqués par ces deux heures passées au temple d’Edfou. « Afterglow » dirait Orpheus…

 

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