jeudi, 03 décembre 2009

Je déblogue

Jeudi 26 novembre

 

 

Samedi soir, j’ai eu une discussion avec mon TiNours. Je lui expliquais ce qui ne va pas depuis quelques jours. Mon sentiment que quelque chose ne tourne pas rond en moi, et que c’est lié au blog. Qu’à trop attendre des autres, je finis forcément par être déçu.

 

Alors il me regarde. Souvent dans ses yeux, je vois deux êtres. Un enfant très innocent, et un homme très mûr. Les deux en même temps.

En même temps.

Et à chaque fois, à chaque fois, je me dis que c’est lui seul, et pas un autre. Que, même si ça paraît emphatique et un peu ridicule exprimé ainsi, le jour où l’on s’est rencontrés, il y a eu une intervention extérieure. De qui ? J’ai une petite idée, mais je la garde pour moi. Au fond, peu importe. C’est dans ces moments-là que je sais que lui seul sait me parler, me comprendre. A la fois mon père, mon fils. Mon frère. Mon mec aussi, évidemment. Aucun des quatre séparément, mais simultanément, c’est bien lui.

 

Mon TiNours.

 

« C’est bien pour toi que tu écris, non ? Pour toi et personne d’autre ? »

 

Et, là aussi, comment exprimer cette dualité ? Il a raison et il a tort en même temps.

 

« Oui, mais je sais bien que si je me contentais d’écrire sans poster, sans attendre, lire, écouter les réactions des uns et des autres, et y réfléchir, ce ne serait plus pareil. Ca n’aurait plus le même intérêt. »

 

Comme à l’époque des journaux intimes, il y a des décennies. Le seul souvenir de ce « sport » a un côté un peu suranné, vieillot. Et pourtant... Déjà, à l’époque, on avait instauré un système pour contourner la solitude, le narcissisme, l’égocentrisme de ces cahiers : on avait un petit club (quatre copains, mais il pouvait y avoir des arrivages ou des départs, en fonction des amitiés fluctuantes) au sein duquel on échangeait nos « journals » comme on disait (le pluriel normal du terme rappelait trop la Presse) et où on se faisait des commentaires, en marge ou sur des feuilles volantes, en référence aux pages, qu’on numérotait.

 

J’ai conservé les cahiers de cette époque. Je ne les relis jamais. Même pas un extrait. Je sais qu’à chaque fois que j’y plongerais le nez, j’hésiterais entre amusement et confusion devant mes préoccupations, mes naïvetés, mes joies, mes désespoirs, de ces années-là de ma vie. Je ne renie pas l’ado que j’ai été, surtout pas, mais je dois reconnaître que j’aime mieux l’adulte que je suis aujourd’hui. Or les pages que j’écrivais alors crient ce que j’étais, elles en sont un reflet dont j’ai un peu honte, je l’avoue. Ce que je suis aujourd’hui est certainement tout aussi critiquable et même risible, mais j’ai appris à mieux l’assumer, l’affiner, le défendre. Les Lancelot du passé se mélangent avec celui du présent. Ce ne sont pas des strates qui se sont déposées les unes sur les autres, mais plutôt une recette, un mélange. Le petit garçon du départ, c’est le noyau. L’ado l’a enrobé d’un fruit, un peu amer, un peu ridé aussi. L’adulte a versé de l’alcool par-dessus, pour tenter d’améliorer la boisson. Pour procurer de l’ivresse ? Plutôt de l’illusion. Une boisson où percent sans cesse les hésitations de l’enfant caché, l’âpreté du jeune homme. Un breuvage que l’adulte sert à son comptoir de blog, après l’avoir fait chauffer, décanter, passer par l’alambic des mots, des phrases, des blablas, quoi...

 

La question, c’est : si la gnôle de Lancelot n’est pas bonne, qu’est-ce qu’il est censé en faire ? Que je le veuille ou pas, la distillerie continue de fonctionner, jusqu’à ma mort. Au moins dans ma tête. Ca clapote, ça bouillonne. Ca glougloute, ça déborde. Ca coule, ça éclabousse quelquefois. En postillons d’éclats de rire, en sanglots trop violents. Ca suinte, ça sourd goutte à goutte. Frayeurs, tremblements, sueurs. ¨Peu ragoûtant, tout ça.

 

L’alambic, il est contraignant à manier. Il est quelquefois difficile, capricieux à mettre en marche. Mais, je l’aime, ce con. J’aime jouer au petit chimiste, distiller et humer les vapeurs qui sortent de la cornue, avec tout ce que cela implique de narcissisme. J’aime cette alchimie miraculeuse qui, quelque part, entre le cliquetis d’un clavier auquel on ne prend même pas garde, et la rumeur floue qu’on entend dans sa tête, accouche d’un texte où l’on peut lire, entre les lignes, le reflet trouble de ce que l’on a été pendant un instant fugace.

 

Ce soir, j’écris pour moi. Ce soir, je ne publierai pas. Mais je sais que c’est un leurre, un mensonge, une plaisanterie. Je ne publierai pas tout de suite, voilà où est la nuance. Elle est bien minime. Je suis un lâche. Je sais bien que je n’écrirais pas ce texte si je ne prévoyais pas de l’exhiber dans quelques jours. « Oooh le joli caca-popo qu’il a fait, mon Lancelot ! » J’ai besoin, un besoin maladif, pathologique, insensé, du regard et de l’avis des autres. Je ne peux pas en faire abstraction, sinon l’écriture perd tout son intérêt. L’autre alternative, moi face à moi, Lancelot qui s’écrit, le « chevalier » qui se relit, à quoi rime ce cirque ? Même Bozo, le frère jumeau, il n’en veut pas, de ce dialogue à un seul, de cet « unilogue ». Bozo, il a besoin d’un public devant qui faire ses cabrioles.

 

J’aime le moment où, après avoir tapé ma note, je mets en forme police et paragraphe, je fais le copié-collé, et je clique pour publier. Comme on agite le foulard au-dessus du chapeau, juste avant que le lapin blanc n’en sorte. Pour le public. Comme une recette qu’on laisse mitonner doucement, dans un fait-tout, quelques heures, avant de servir le plat. Pour les invités. J’aime cette sensation. Même si le plat sort brûlé, trop salé, ou trop coriace. Des risques, on en prend toujours. Mais faire la cuisine, c’est toujours un plaisir agréable.

 

Ce soir, je me refuse le plaisir du service. J’enregistrerai le texte dans Word, et je le laisserai quelques jours au frigidaire. Je veux voir l’impression que je ressentirai en le ressortant. J’avais déjà fait cela quand nous étions en vacances à l’étranger. Publication à retardement. Mais c’était contraint et forcé. Ce soir, aucune impossibilité technique ne m’empêcherait de me connecter sur mon blog. Sauf que je ne veux pas. Je tiens à ce « sevrage ». Je veux savoir si je supporte seul mon propre reflet, sans le soumettre aux autres.

 

J’ai essayé de voir si mon TiNours avait raison.

 

Mais je n’en suis pas sûr.

 

mercredi, 08 juillet 2009

La 168° note, en rez-de-chaussée, un 8 juillet

Si quelqu’un à la recherche d’un logement vous dit : « J’ai trouvé un appartement au rez-de-chaussée », que comprenez-vous ?

 

Pour moi, il y a deux possibilités : ou bien la personne parle de l’immeuble ou nous nous trouvons au moment de la conversation. Ou bien, elle m’avait parlé précédemment d’un autre bâtiment bien précis, et je sais que c’est dans cette construction-là qu’elle va habiter.

 

Je sens que vous êtes en train de fixer votre écran en vous disant « Oui et après ? Il a fumé la moquette, le Lancelot, à nous enfoncer ainsi des portes ouvertes, dans son appartement trucmuche... ? »

 

En fait, la question que je me pose (le sort du monde n’en dépend pas vraiment, j’en conviens, mais enfin c’est une histoire qui me turlupine depuis longtemps), c’est : quelqu’un parlant d’un appartement X dans un endroit Y, pas encore connus de son interlocuteur, ne dirait-il pas : « J’ai trouvé un appartement en rez-de-chaussée » ? ou, encore mieux : « un appartement situé en rez-de- chaussée » ?

 

Pour moi, « un appartement au rez-de-chaussée » ne peut que signifier que le rez-de-chaussée en question est forcément connu. Soit parce qu’on se trouve dans le bâtiment concerné, soit parce qu’on sait déjà de quel édifice il s’agit.

 

Il y a quelques mois, ce problème avait fait couler beaucoup de salive dans mon cours de version en 1° année de lettres modernes. Les étudiants, et moi, n’étions pas d’accord sur ce petit détail linguistique, pour la traduction de « groundfloor flat ». Aujourd’hui, je n’ai toujours pas trouvé la réponse définitive. Je me demande s’il en existe une. Je n’arrive pas à m’extirper de l’impression tenace que, non, on n’a pas le droit de rentrer chez soi et de dire tout de go à sa femme :  « Enfin ! J’ai trouvé à louer un appartement au rez-de-chaussée ! » si l’on parle en général, d’un bâtiment quelconque, dont l'autre ne sait rien. Ca me gêne. Qu’en pensez-vous ?

 

C’est cette question très relativement fondamentale qui m’aura permis d’écrire la 168° note sur mon « Boat on the Ocean » en ce 8 juillet. Il fallait y parvenir, à ce nombre-là, à cette date-là. Et ce n’est pas un hasard. Le 9, ça aurait été trop tard. Moins de notes, ça ne pouvait pas le faire.

 

Défi idiot, que je tenais à relever. Ca plane au ras des pâquerettes. Ou en rez-de-chaussée, justement. Comme vous préférez.

 

Qu’on me comprenne et me pardonne.

 

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dimanche, 26 avril 2009

De la terreur

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Je devais avoir neuf ou dix ans. C’était l’été, je m’en souviens parfaitement. Août, peut-être. Mon père était absent pour quelques jours. Mon frère, je ne sais pas. Bizarre, car il aurait dû être là, mais je n'en ai aucun souvenir. Je ne me rappelle que de la présence de ma mère.

 

Ce soir-là, c’était les vacances, j’avais le droit de regarder la télé. J’avais feuilleté le programme. Chouette, il y avait un film d’épouvante. J’avais louché vers ma mère : me permettrait-elle... ? De tels scrupules, aussi bien de la part des parents que des enfants, feraient s’esclaffer aujourd’hui. Bah, elle était d’humeur indulgente. Va pour le film d’épouvante. Je m’étais assis devant le poste, tout frissonnant d’anticipation de mon plaisir de gamin qui pouvait enfin accéder à quelque chose d’interdit.

 

Grave erreur. J’ai connu ce soir-là une des terreurs les plus terribles de toute mon enfance, je pourrais même dire de toute ma vie, et qui m’aura marqué, pendant des mois et des mois. Je n’en avais pas dormi de la nuit. Les semaines suivantes, je n’osais pas l’avouer, parce qu’on se moquait de moi, mais aller me coucher et éteindre la lumière constituait pour moi une épreuve énorme, alors qu’auparavant cela ne m’avait jamais posé problème. Quand le soir tombait, j’appréhendais cet affreux moment où je devrais me retrouver seul, dans le noir. Je luttais contre le sommeil le plus longtemps possible, persuadé que dès que je baisserais ma vigilance, un croquemitaine viendrait pour m’emmener.

 

Sur ce coup-là, ma mère n’avait franchement pas assuré. J’avais eu droit aux remontrances habituelles « Ca t’apprendra à vouloir voir ce style de programme.. » « On n’a pas idée ! » « Mais enfin c’est pas possible d’avoir peur comme ça pour un simple film... ! » etc etc etc. J’ai peu de certitudes dans la vie, mais j’en ai acquis quelques-unes. L’une de celles-ci, c’est : toujours prendre au sérieux les angoisses d’un enfant, et chercher à les calmer, d’une façon ou d’une autre.  Toujours 

 

Enfin bref, comme tous les gamins, je m’en suis remis. Mais il m’a fallu un temps très long. Plusieurs mois. J’ai appris à vivre avec ma peur tout d’abord, à me colleter avec elle. Par la suite, bizarrement, sans l’avoir vaincue, je m’y étais habitué. J’avais élaboré des stratégies pour l’appréhender, la contourner, ou même y faire face, mais aux moments plus propices, comme en plein jour. Ou bien, éviter d’y penser, pour, progressivement, parvenir à l’oublier. Par moments.

Et puis, on se retourne un jour, et on s’aperçoit qu’à force de n’y avoir plus pensé, l’animal est toujours là, mais bizarrement inoffensif et même un peu ridicule. Le gamin est devenu ado. Il a fini par comprendre que les vrais démons, c’est à l’intérieur, et non à l’extérieur, qu’il faut les chercher pour les combattre.

 

Cette frayeur de mes 10 ans, elle a au moins eu un impact positif : j’ai été immunisé, vacciné à vie contre les films d’épouvante, ou d’horreur. Après ça, plus rien au cinéma ne me faisait peur. L’Exorciste, ça m’a tordu de rire à 13 ans. La Nuit des Morts Vivants, je me suis endormi sur le canapé en me passant la cassette video, un soir seul à la maison (je devais avoir 15 ans). Sur Nosferatu, j’ai vraiment trouvé qu’ils auraient pu faire un effort, le maquillage du vampire était grotesque. Plus rien dans ce domaine ne m’a plus jamais impressionné. Rien.

 

Le film qui m’avait tant marqué, je l’ai revu, il y a quelques années et aussi tout récemment, avec TiNours. Il est toujours bizarre de comparer ses impressions en tant qu’adulte à celles que l’on a ressenti devant les mêmes choses, à l’enfance. Une espèce de corde a vibré en moi. Plus de la peur, mais de l’émotion. En regardant les images, c’était moi à dix ans que j’essayais de retrouver. Je me rappelais parfaitement de certains moments. Certes, la frayeur irrationnelle avait disparu. Mais je vibrais, parce que j’analysais mieux le pourquoi du comment de ce que j’avais éprouvé.

 

Ce fameux film, c’était la version réalisée par Victor Fleming de ‘Docteur Jekyll et Mister Hyde’. Assez différent de la nouvelle de Stevenson, publiée en 1886, qui est devenue un des pivots de la littérature occidentale dans le thème du conflit entre le bien et le mal, le dédoublement de la personnalité, et l’inconscient décrit par la psychanalyse. L’œuvre était toutefois difficilement adaptable à l’écran, car plus riche par la qualité de son écriture que par l’épaisseur de l’intrigue. Richard Mansfield en avait fait une adaptation théâtrale à la fin du XIX° siècle. D’innombrables versions cinématographiques ont suivi, mais les deux films qui se sont basés sur la pièce de Mansfield sont la version de Mamoulian en 1931 avec Fredric March dans le rôle principal, et celle de Fleming en 1941, qui reprenait la première, presque scène à scène, avec un casting différent, plus ‘accrocheur’ car il comportait une pléiade de stars de l’époque.

 

Le film a donc pour personnage central  le jeune et brillant docteur Henry Jekyll, qui, à la fin du XIX° siècle, à Londres, pense avoir découvert une drogue permettant de séparer les tendances antagonistes coexistant en tout être humain, le bien et le mal. Ses déclarations sont assez mal perçues par ses confrères ainsi que par les membres de la haute société victorienne de l’époque, marquée par le puritanisme et l’hypocrisie, et peu encline à admettre la part d’ombre que chacun porte en soi. Jekyll est fiancé à une jeune fille, Beatrix. Le père de celle-ci, considérant d’un mauvais œil les ’errements’ philosophiques, moraux et scientifiques de son gendre potentiel, décide d'emmener sa fille sur le continent pour lui donner le temps de la réflexion. Entretemps, Jekyll a fait la connaissance d’une aguichante serveuse, Ivy. Exaspéré par l’attente, il décide d’expérimenter sur lui-même la potion qui détruira les barrages à ses ’mauvaises’  pulsions, principalement sexuelles. C’est alors qu’il se transforme, pour fusionner avec sa part d’ombre, « cachée » en lui, Mr « Hyde ». (face dissimulée par « Je-Kill », celui qui tue son propre moi). Après avoir retrouvé Ivy qui travaille dans un cabaret, il s’arrange pour la faire renvoyer. Il parvient ensuite à en faire sa maîtresse grâce à l’argent qu’il lui offre et à la terreur qu’il lui inspire.

Cependant, après le retour de Beatrix et de son père, qui est finalement décidé à la donner en mariage, Jekyll renonce à la drogue, et à la fascination du dédoublement, pour détruire la formule. Hélas, le personnage de Hyde devient le plus fort et la transformation s’opère sans que le docteur ne puisse plus la contrôler. Il retourne voir Ivy et l’étrangle. Comprenant qu’il s’est engagé dans une voie dangereuse, il tente d’expliquer à Beatrix que le mariage ne sera pas possible, mais Hyde réapparaît au moment inopportun. Il tue le père de la jeune fille et se réfugie dans son laboratoire après avoir repris de la potion afin de redevenir le Docteur Jekyll. Mais, confondu par son meilleur ami devant la police, il se transforme une dernière fois en Hyde et se fait abattre, pour mourir en retrouvant les traits de l’homme respectable qu’il est censé avoir toujours été.

 

C’est Spencer Tracy qui avait repris en 1941 le rôle principal. Lana Turner incarnait la fiancée, et le personnage d'Ivy la serveuse était échu à Ingrid Bergman. Elle avait insisté pour avoir ce rôle alors qu’au départ les deux actrices auraient dû être inversées dans la distribution. Et, en effet, elle est excellente en jeune fille de condition humble, terrorisée par Hyde, le monstre moral. Spencer Tracy, absolument parfait, a de toute évidence pris un plaisir extrême à incarner ce personnage affreux. Un démon à l’âme noire, se délectant du mal à l’état pur, sournois, malveillant et brutal. Et c’est là selon moi que réside toute la force d’épouvante du film. Les traits de Spencer Tracy ont été modifiés mais sans exagération (alors que dans la version de Mamoulian, Fredric March se transformait en une sorte d’homme de Néanderthal un peu grotesque). Il conserve une apparence tout à fait humaine, mais ses yeux exorbités et subtilement maquillés, ses lèvres épaissies et ses dents carnassières lui confèrent effectivement un aspect effrayant. Lorsqu’on le regarde, la terreur s’insinue lentement et de façon plus sûre, en nous.

 

Avec du recul, j’ai compris qu’en fait ce qui m’avait surtout effrayé en tant qu’enfant, c’était la laideur morale, les abîmes insondables du vice poussé à l’extrême dans le désir de faire souffrir l’autre. Physiquement, il ne se passe pas grand-chose. Les scènes de meurtres sont masquées, il n’y a pas de sang ni de véritable brutalité physique. C’est davantage une question d’atmosphère : le film est en noir et blanc, et bien sûr il abonde en scènes nocturnes noyées dans le brouillard londonien. Le laboratoire de Jekyll est une déplaisante cave située en sous-sol. Evidemment. Cela, j’y avais été sensible aussi. Mais les scènes qui m’avaient le plus terrorisé étaient celles où Hyde martyrise Ivy, en tournant en dérision ses frayeurs à elle, en feignant de céder à son désir de sortir pour lui annoncer que finalement ils seront très bien pour passer une soirée entre eux à l’intérieur, ou en l’obligeant à sourire en chantant une chanson gaie alors qu’elle sanglote de terreur et de douleur. A dix ans, j’avais trouvé ça insoutenable.

 

Ce qui m’amène à la conclusion suivante : la vraie terreur, la véritable épouvante, réside bien plus dans ce qu’on ne voit pas mais que l’on pressent, ce que l’on ne connaît pas mais que l’on devine, ce que l’on n’entend pas mais que l’on perçoit confusément. Les pires cauchemars (les miens en tout cas) s’achèvent toujours au moment où la « bête » apparaît. C’est là qu’on se réveille. Mais les minutes les pires, quand le cœur bat à cent à l’heure, sont celles où l’on progresse avec hésitation dans l’ombre, en tremblant, parce que l’on sait que quelque chose de terrible se dissimule dans l’obscurité. Au fond, la seule vraie chose terrifiante, c’est la terreur en tant que telle. Dès qu’elle est concrétisée, matérialisée, circonscrite, on a un pouvoir sur elle. Le mal véritable, à l’état pur, est une entité qui se tapit, invisible, au fond des âmes.

Le vrai problème (entre autres) de l’époque victorienne, celle de Stevenson, était peut-être simplement d’avoir, au lieu de les admettre comme naturels, tellement barricadé instincts et pulsions, que leur séjour dans l’ombre les avait pourris. Les libérer brutalement ensuite ne pouvait plus déboucher que sur douleurs et souffrances.