jeudi, 25 juin 2009
Parler marseillais
Je suis né à Aix en Provence. Ma mère est alsacienne, mais mon père est un provençal de pure souche. J’ai passé les 25 premières années de ma vie dans cette région que j’aime, où j’ai, comme on dit « mes racines ». J’ai vécu aussi aux Etats-Unis, un temps, et dans le Nord, où je m’étais accommodé de tout, tout, absolument tout, sauf du climat. Il faut dire, mon TiNours était à mes côtés. L’amour, ça réchauffe lorsqu’il pleut, et ça colore le ciel gris.
Mais, lui et moi avons toujours aimé la chaleur, et même la fournaise, la canicule, alors il y a cinq ans nous sommes descendus sur Montpellier. L’Hérault est assez différent des Bouches du Rhône. Mais pas suffisamment pour que, outre le climat méditerranéen, on n’y retrouve pas certaines façons de voir, d’agir, de se comporter, et surtout de parler.
Le « parler marseillais » est un curieux mélange de français, de provençal et d’argot. Avant de monter dans le Nord, je n’aurais jamais imaginé que les gens pourraient me regarder d’un air ahuri lorsque je prononçais les mots « gansailler » « piter » « bader » ou « minot ». Moi, en arrivant sur Lille, j’étais bien trop occupé à m’habituer à des expressions et surtout à une prononciation ou à des locutions différentes, en Ch’ti : « Ouite heures vinte » pour « 8h20 », c’est « fort loin –ou tout autre adjectif-» pour : « c’est très... ». « Je t’appelle et je te dis quoi » signifiant « Je te contacte pour te dire ce qu’il en est » etc, etc...
Mais je m’égare. Laissons Danny Boon et Kad Mérad là où ils sont. L’heure est au « Sudisme ». Pour moi, les termes « marseillais » que j’ai mentionnés un peu plus haut étaient simplement des expressions argotiques qu’on pouvait entendre partout en France. Eh bien non. Il a fallu que j’explique patiemment :
« Gansailler » signifie « remuer », au propre comme au figuré. Il y a des nuances. Moi je l’emploierais plutôt dans le sens de « bouger légèrement » : « Ce volet, l’entrepreneur qui me l’a posé m’a fait un travail de bordille, il arrête pas de gansailler ».
« Bordille » (au fait !) signifie ordure, au propre et au figuré : « J’emmène toutes ces bordilles à la décharge, j’en avais plein le garage. » ou : « Antonin c’est une vraie bordille, il s’est cassé avec une jeunette, et il a abandonné sa femme après lui avoir fait quatre minots. »
Un « minot » c’est un gamin, un mioche : « A chaque fois que ma sœur elle se pointe chez moi avec ses cinq minots, c’est un vrai cirque ! »
« Piter » c’est taper dans un plat, piocher sans se servir vraiment. C’est exactement ce que l’on fait avec les assiettes de trucs pour apéritif. « Té, je vous ai apporté des cacahuètes et des tranches de saucisson d’Arles, vous gênez pas, allez-y, pitez ! »
« Bader » veut dire regarder avec de grands yeux, avec une nuance d’inaction énervante : « T’as pas fini de me bader sans rien foutre, amène toi et viens m’aider !!! »
Vous en voulez d’autres ?
Le « mourre » c’est la bouche ou le museau. Plus souvent « faire le mourre » (et non l’amour, lol) c’est « faire la gueule » : « Depuis que je suis rentré en retard l’autre soir, ma femme elle me tire un mourre de six pans de long ! »
Un « garri » c’est un rat. Mais surtout, c’est devenu une locution affective pour parler à un enfant, « Tiens mon garri, je t’ai acheté des bonbons »
« Mastéguer » c’est « mastiquer », qui lui ressemble pas mal : « Arrête de mastéquer ton chevingomme ! »
« Poulit » c’est « joli » en provençal. Mais il existe une locution marrante qui en découle : « Sian poulit ! » dans le sens : « Nous voilà dans de beaux draps ! »
« Tchatcher » c’est papoter à tort et à travers. A l’origine, il paraîtrait que ça vient de ‘tcha-tcha’, le chant de la cigale. Mais je me suis toujours demandé dans quelle mesure l’anglais ‘to chat’ n’y est pas lié. Qui, de la poule ou de l’œuf... ? Je ne m’égarerai pas dans ce débat-là... « Il passe son temps à m’appeler au téléphone que pour tchatcher, ce roumpe-dati ! »
Un « roumpe-dati », justement, c’est un casse-pieds. Enfin je suis poli. Je vous laisse déterminer seuls la signification plus vulgaire du deuxième terme de la locution mentionnée ci-dessus... Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé...
Lors d’un concert en 99, Lynda Lemay avait fait le même jeu avec le « parler québécois » pour terminer sur un texte truffé des mots qu’elle venait d’expliquer au public, tordu de rire. J’ai trop envie de plagier son idée, j’espère qu’elle ne m’en voudra pas, je l’adore :
Le mari en colère à sa femme :
« Alors si cette bordille de Zé revient te bader, je vais te le gansailler, moi ! Au lieu de passer toute la sainte journée à tchatcher avec ce bougre de roumpe-dati, tu ferais mieux de t’occuper de ton minot, regarde-le, qu’il arrête pas de piter des cochonneries ! Allez viens là mon garri, que je t’essuie le mourre, t’es plein de sucre à force de mastéguer des Haribo ! »
(« Haribo » : non non, ça, ce n’est pas une locution marseillaise)
Si ça vous amuse, on peut prolonger un peu les festivités. Je vous donne quelques termes marseillais, et vous devez deviner leur signification., uniquement d’après leur sonorité ou leur possible étymologie dans une langue ou une autre. Parisiens, Lyonnais, Bretons, unissez-vous ! Bien évidemment, défense de tricher et d’aller chercher la réponse dans un quelconque lexique sur internet. Pour que ce soit marrant, il faut deviner. Prêts ? C’est parti !
« Espintcher » (facile, ce verbe-là. Assez connu...)
Un « bédélet »
Un (ou une) « jobastre »
« Escagasser »
« Dégun » (le plus difficile...)
Bon courage à tous !
17:13 Publié dans Lancelot fait son Bozo | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : langage, argot, provençal, marseillais
samedi, 16 mai 2009
La HONTE !
Hier après-midi je surveillais une épreuve de BTS écrit en compagnie de Pierrick, un collègue de français avec qui je m'entends super-bien.
On fait entrer les étudiants, on les place, on vérifie leurs convocations, on demande d’éteindre les portables, on distribue des copies, bref les banalités habituelles.
Chaque épreuve comporte un code qu’ils doivent inscrire, en plus de leurs coordonnées, en en-tête de la copie. Au moment de l’ouverture des sujets, on inscrit toujours ce code au tableau pour éviter qu’ils ne le cherchent et ne se trompent. C’est une bête suite de chiffres, et de lettres transparentes. Par exemple en anglais ça peut être « ANG562 ». Comme pour ces épreuves le français a pompeusement été rebaptisé « Culture générale », hier c’était « 09-CULTGEN ». Pendant que Pierrick donnait les sujets, j’écris le code au tableau et là un étudiant lève la main et me dit avec un petit sourire : « Vous avez oublié le T... »
« CULGEN » : une épreuve de cul général, ça aurait fait désordre...
Pierrick s’étouffait (silencieusement) de rire...
Où Freud ne va-t-il pas se fourrer...
07:30 Publié dans Lancelot fait son Bozo | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : examen, surveillance, lapsus
jeudi, 26 mars 2009
L’illusionniste et le clown.
.
Silence.
Silence
Silence
Silence...
Le Clown :Alors, qui se lance le premier ?
Silence.
Le Clown : Bon, ben puisqu'apparemment tu préfères que je commence, ce sera moi.
L’Illusionniste : Oui, parce qu’au fait, pourquoi ce serait à moi d’entamer encore un dialogue ?
Le Clown : Tout simplement parce que si aucun de nous deux ne le fait, la communication ne sera plus du tout possible. Elle sera rompue.
L’Illusionniste : Eh bien, à toi l’honneur de commencer alors. La communication, ce n’est pas moi qui l’ai rompue.
Le Clown : Je pourrais te répondre que si. Je pourrais te répondre qu’il suffit de regarder derrière nous. Tout est écrit, tout est là, noir sur blanc. Les dates, les jours, les heures. Gravés, répertoriés, enregistrés. Que c’est bien moi qui t’ai parlé le dernier. Mais ce sont des comptes d’épicier, bien vulgaires. En utilisant cet argument, je me mettrais dans mon tort. Sur la forme. Même si j’ai raison sur le fond. Mais la forme, elle compte toujours plus que le fond.
L’Illusionniste : Non, tu te trompes sur le fond aussi. Souvent je me suis approché de toi, en silence. Je t’ai regardé te maquiller, enfiler tes habits de scène, aller faire ton numéro, revenir, te démaquiller. C’était important pour moi. Te voir.
Le Clown : Oui, tu me regardes, mais tu ne m’adresses jamais la parole. Enfin, tu ne l’as pas fait depuis des semaines, des mois, même.
L’Illusionniste : Est-ce que c’est si important, que je m’adresse directement à toi ? Je te regarde, c’est bien une preuve du fait que tu comptes pour moi, non ? Et toi, es-tu revenu chez moi, me voir ?
Le Clown : Plusieurs fois, oui. Pour admirer tes tours. Magnifiques. Celui du voile magique, par exemple. Tu l’agites au-dessus d’une cage de canaris, ils se transforment en poissons rouges. Tu le fais à nouveau voleter au-dessus du bocal, et les poissons rouges s’envolent, redevenus canaris...
L’Illusionniste : Alors pourquoi ne te manifestes-tu pas quand tu viens me voir ? Ou bien, si tu préfères, quand tu viens voir mes tours ?
Le Clown : Je suis caché dans la foule, qui applaudit à tout rompre. Tu es dans le cercle de lumière, je reste dans le noir. Mes applaudissements ne changeraient rien à tout cela, tu n’as pas besoin d’eux.
L’Illusionniste : Ils me prouveraient au moins que tu as de l’intérêt, de l’affection, de l’amitié pour moi.
Le Clown : L’affection ne peut-elle se passer de preuves ? Ces preuves-là sont donc si importantes pour toi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
L’Illusionniste : Parce que c’est bon d’être aimé.
Le Clown : Tout le monde pense cela, mon grand. Tout le monde adore ça, être aimé. C’est banal. Mais très peu, très peu de gens ont suffisamment d’amour en eux pour faire taire leur fierté, et accepter de dire, de montrer, qu’ils aiment, eux les premiers. Faire le premier pas. On en revient toujours là.
L’Illusionniste : En attendant le second ? Le pas que celui d’en face ne fait pas non plus ? Ca tourne en rond, ça bloque.
Le Clown : Exactement. J’appelle ça le jeu de « Cours après moi que je t’attrape ». Tout le monde attend. Personne ne veut avancer le premier. Pendant ce temps, tout ce qui a fait la beauté d’une relation s’étiole, se fossilise, meurt tout doucement.
L’Illusionniste : Oui mais toi aussi, tu y joues, à « Cours après moi que je t’attrape » ! On continue à décrire des cercles qui ne nous mènent nulle part, là.
Le Clown : C’est vrai, on tourne en rond, sur notre piste de cirque. Nos numéros plaisent peut-être, à des publics différents. Mais dans le spectacle du cirque tel qu’il est conçu, le Clown et l’Illusionniste ne sont pas censés se rencontrer, jamais.
L’Illusionniste (souriant) : Jamais ? Tu en es bien sûr ?
Le Clown : Oui, bien sûr. J’ai accepté de figurer dans l’un de tes tours, autrefois. De te servir d’assistant pour le numéro du cercueil. Me faire enfermer dans une boîte clouée, cadenassée, avant d’en ressortir, par magie.
L’Illusionniste : Ne prends pas ton air de victime. C’était toi qui l’avais voulu. Tu en es sorti vivant et en bonne santé apparemment, non ?
Le Clown : Mouais. Faut pas être très malin pour se laisser barricader dans un cercueil. Mais, putain, qui est jamais parvenu à s’en extirper sans ôter un seul clou ?
L’Illusionniste (souriant encore) : Ben... toi. Avec mon aide.
Le Clown (souriant en retour, ironiquement) : Certes. L’aide des illusions. Désillusions. C’est là ton métier.
L’Illusionniste : Ecoute, tu ne vas pas recommencer !
Le Clown : Non, ne t’en fais pas. C’est peut-être pour cela, justement, que j’ai cessé de me manifester chez toi. Je ne veux plus « recommencer ».
L’Illusionniste : Alors pourquoi ce dialogue, aujourd’hui ? Qu’est-ce que tu veux de moi exactement ?
Le Clown (tristement) : Quelque chose d’impossible. Quelque chose que nous n’aurons jamais. Te voir chez moi. T’entendre. Pouvoir te sourire. Te faire rire. Avoir des signes. Oh, pas trop souvent. De temps en temps.
L’Illusionniste (réprimant son agacement) : Je veux exactement la même chose, tu sais.
Le Clown : Tu es sincère, en ce moment. Mais en ce moment seulement. Cependant, ce que tu dis est faux, même si tu es de bonne foi maintenant. Plus que tout, ce qui nous différencie, c’est la chose suivante : tu sais oublier le passé au profit du présent. Moi pas. C’est un avantage énorme que tu as là sur moi.
Mes farces, mes cabrioles n’amusent qu’un temps. Quand mon spectacle est fini, le public ressort avec une sensation de détente, agréable mais éphémère. Tes numéros à toi, tes illusions, ils attirent, ils fascinent. Les gens en redemandent. Moi aussi, je l'avoue, j’en redemande. Même si je t’ai côtoyé en coulisses, même si je connais les trappes dissimulées, les miroirs aux alouettes, les cachettes où tu escamotes les objets. Je sais. Mais je suis comme les autres, j’aime bien ton spectacle. J’aimerais en revoir de petits extraits, à domicile. Te voir faire surgir une fleur, ou une souris blanche, ou même juste (que dis-je 'juste'...? surtout !) un sourire, et me l’offrir, rapidement, avant de disparaître à nouveau.
L’Illusionniste (fermant les yeux d’un air las) : Tu attends tellement de choses...
(Silence)
L’Illusionniste (lentement, pesant ses mots) : Est-ce qu’il t’est arrivé de penser que si je ne viens plus chez toi, ou, en tout cas, si je viens bien moins souvent, c’est aussi parce que... parce que... parce que tu ne me fais plus rire. Parce que ton numéro est usé. Parce que je te connais, avec ou sans maquillage, et que moi je n’ai plus envie d’en redemander. Que je préfère passer à autre chose...
Silence
Le Clown (les yeux baissés, très très bas) : Oui. J’y ai pensé.
L’Illusionniste : (très bas aussi) : Et ça, je n’y peux rien...
Le Clown : Non, tu n’y peux rien.
L’Illusionniste : (gentiment) Alors, qu’est-ce qu’on fait ? Tu sais que je t’aime bien, et que je ne cherche pas à te blesser en ce moment.
Le Clown (pauvre sourire) : Ben peut-être qu’un jour, t’auras un coup de nostalgie. Ca prend sans prévenir, ces trucs-là. Et peut-être qu’entretemps j’aurai renouvelé mon numéro ! Remplacé le nez rouge par un nez vert ! Je ne jetterai plus de tartes à la crème à la tête des gens, j’aurai trouvé un autre moyen, plus artistique, pour les faire voltiger, les tartes...
L’Illusionniste (dubitatif, mais amusé malgré lui) : Mouais, peut-être....
Le Clown : (envolée lyrique) : Et si un jour au sortir d’un de mes futurs nouveaux numéros, je te retrouve dans ma loge, on pourra peut-être retrouver assez de force en nous pour aller boire un coup à deux, comme au bon vieux temps.
L’Illusionniste : « Le bon vieux temps »... on avait pris l’habitude de se retrouver à quelle heure, déjà ?
Le Clown (gaieté forcée) : Chut... Faut pas réveiller le passé quand il est profondément endormi....
L’Illusionniste (entrant dans son jeu) : Ah ouais, t’as raison...
Le Clown : Les heures du bon vieux temps, elles n’ont plus cours aujourd’hui.
L’Illusionniste : (faussement solennel) : Requiescant in pace !
Le Clown : Ca m’a fait plaisir de pouvoir te coincer ici, entre deux portes virtuelles. Dans un moment qui n’existe pas. Mais ça n’a pas d’importance, tout ça : tes illusions, mes cabrioles... mes pitreries, tes tours de passe-passe.... nos errements mutuels. Ce monde, cette arène, vide ce soir, qui ne sont qu’un écho lointain de nos vies. On s’est vus si peu au-delà de la scène, par-delà les coulisses, à l’extérieur du chapiteau. Des moments qui ont été si rares. Et si précieux. Pour moi en tout cas. Je ne les oublierai pas, ceux-là.
L’illusionniste (souriant) : ..................................
Le Clown : Allez, file. Bisou
L’illusionniste : Bisou.
18:49 Publié dans Lancelot fait son Bozo | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
jeudi, 14 août 2008
A l'écart des projecteurs
Quand j’étais en première, le prof de français et la prof d'anglais avaient décidé de monter « Hamlet » au lycée. Pour les rôles principaux, il y avait eu des castings. Et plein de mecs aux velléités théâtrales s'étaient présentés pour décrocher le rôle principal. Je ne vous dis pas les aigreurs, jalousies, disputes larvées, petits coups bas que cela avait occasionné, jusqu’à ce que les profs prennent leur décision.
Moi j’avais très envie de jouer aussi, mais le rôle d’Hamlet, je m’en fichais éperdument. Cet excité qui passe son temps à engueuler sa mère et à parler à des crânes, c’était pas mon truc. Quand j’avais lu la pièce, j’avais immédiatement été "accroché" par Horatio, le meilleur ami, le seul à soutenir Hamlet sans jamais lui faire défaut, celui qui le défend envers et contre tous. C’est lui qui tente sans cesse de le ramener à la raison, tout en lui conservant sa loyauté et son support. J’adorais la scène finale où il essaie de boire le reste de la coupe de poison, et où Hamlet la lui arrache en le suppliant de rester en vie pour témoigner :
"If thou didst ever hold me in thy heart
Absent thee from felicity a while
And in this harsh world draw thy breath in pain
To tell my story."
Et effectivement, Horatio est l’un des derniers personnages à demeurer sur scène lorsque le rideau tombe. Sauf à la fin, il ne se fait jamais remarquer, mais est toujours présent aux moments cruciaux (le soliloque avec le crâne de Yorick, la découverte de la démence d’Ophélie, le retour d’Hamlet d’Angleterre, etc)
J’ai eu le rôle. C’était d’autant plus difficile pour moi à jouer que je détestais positivement le mec qui avait obtenu d'interpréter Hamlet. Mais je m’en suis très bien sorti, je pense, parce que j’avais de l’affection, de la tendresse, même, pour Horatio. Sa fidélité à toute épreuve, sa façon d’aimer Hamlet et de lui pardonner ses écarts excessifs, son côté rationnel m’attiraient prodigieusement, ce qui m'a permis de bien épouser le personnage. Le plus beau compliment qui m’ait été fait, c’était celui de Florence, une copine de classe : « Lorsqu’il meurt, les regards étaient braqués sur toi qui pleurais en le tenant dans tes bras, pas sur lui ». J’étais fier comme un bar-tabac….
Quand j’ai vu « Gatsby le Magnifique » j’avais dix-neuf ans. Bien évidemment, j’ai été fasciné par la reconstitution de l’Amérique des années 20, par Redford et Mia Farrow, et par le côté rétro inhérent aux œuvres de Fitzgerald.
Mais là encore, ce qui a immédiatement attiré mon attention, c’est le personnage du conteur (ou
plutôt, en l’occurrence, du témoin) : Nick Carraway. Le cousin de Daisy (Mia Farrow, dans le film). C’est lui qui aide les deux protagonistes principaux à se retrouver, et à cette occasion, il y a une scène que je trouve très belle. Après les avoir remis en présence, (ils s’étaient perdus de vue 8 ans auparavant) Nick ressort, malgré le temps pluvieux, et fume une cigarette sur un banc. Au lieu de montrer les retrouvailles de Gatsby et Daisy, la caméra s’attarde sur lui, qui attend patiemment en regardant des oiseaux picorer sur une mangeoire.
J’ai immédiatement acheté le roman. Nick y est donc, paradoxalement, un personnage à la fois annexe et central parce qu’il raconte l’histoire à la première personne, comme un conteur omniscient. Fitzgerald, en écrivant le roman, s’est bien évidemment projeté en lui tout autant qu’en Gatsby. Dans ce dernier il a redessiné son propre désir d’impressionner la femme qu’il aimait avec sa gloire et son argent. Mais Fitzgerald est tout autant (et peut-être davantage) Nick, homme simple originaire du Midwest, un peu étourdi et décontenancé par le faste et la vie luxueuse et superficielle menée dans la haute société de la Côte est des Etats-Unis à l’époque.
« Chacun de nous soupçonne qu’il possède pour le moins une des vertus cardinales, et voici la mienne : je suis un des rares hommes honnêtes que j’aie jamais connus »
Phrase prétentieuse, peut-être. Mais réflexion naturelle (et revivifiante) que l’on peut permettre de se faire au sein d’un groupe, d’un cercle, d’une société corrompus qui nous étouffent.
J’ai lu « Le Grand Meaulnes » à neuf ans. Mon premier livre ‘sérieux’. J’avais vibré, palpité à la lecture de ces pages empreintes de mystère, de secrets, de regrets de l’inaccompli. « Un livre de mecs » m’a dit un jour ma copine Christine, qui elle, l’avait détesté. C’est bizarre, c’est vraiment la dernière chose que j’aurais pensé à dire sur ce livre si plein de sensibilité.
Mais puisque j’en suis à ma galerie de portraits de ‘personnages secondaires’, ici encore je peux dire qu’en le lisant, je me suis immédiatement identifié à François Seurel, l’ami fidèle, le confident, l’ombre de Meaulnes. Le camarade complexé, en retrait. Mais un ami qui, hors de l’orbite de Meaulnes, agit, pousse le destin en avant, essaie de réparer et d’aider. C’est lui aussi qui est à l’origine des retrouvailles du héros et d’Yvonne de Galais. C’est lui qui, après la mort d’Yvonne, est chargé de s’occuper de la fille qu’ils ont eue ensemble, alors que Meaulnes est reparti poursuivre des chimères. Et François la lui rend, bien sûr, à son retour, à la fin du livre :
Je m’étais légèrement reculé pour mieux les voir. Un peu déçu et pourtant émerveillé, je comprenais que la petite fille avait enfin trouvé là le compagnon qu’elle attendait obscurément. La seule joie que m’eût laissée le grand Meaulnes, je sentais bien qu’il était revenu pour me la prendre. Et déjà je l’imaginais, la nuit, enveloppant sa fille dans un manteau, et partant avec elle pour de nouvelles aventures.
Horatio, Nick Carraway, François Seurel.
L’ami fidèle, le confident, l’ombre à l'épaule solide.
Des personnages qui ont exercé sur moi une fascination étrange.
Qu’en penserait le psychiatre ?
"L’erreur serait de croire qu’il est possible d’échapper à son sort, comme si, à exister dans l’orbite d’un être éclatant, on finissait par gagner soi-même un peu de cette lumière qui nous manque. On les admire, ces êtres forts, on les recherche, on les aime autant qu’on craint des autres la contamination par leur manque de charisme".
Il est tentant et si simple de se dire que l’humanité se divise en deux parties inégales : ceux que l’éclat physique, l’assurance en eux-mêmes et le rayonnement personnel rendent invulnérables, et l’immense majorité des autres, qui se définissent par le manque, la frustration, l’observation secrète et impuissante de ceux qu’ils n’atteindront jamais : les êtres solaires derrière lesquels on voudrait « se cacher ». Quand on rencontre ces personnes, la réaction instinctive serait l’admiration, l’indulgence et si l’on n’y prenait pas garde, la supplication. Elles peuvent n’avoir aucun mérite intrinsèque, on finirait toujours par essayer de leur plaire, d’attirer leur attention.
Peut-être. Mais cette vision-là des choses est un peu trop simpliste. Elle ne me satisfait pas entièrement. Je n’aime pas être exposé sous la lumière des projecteurs, soit. J’aime côtoyer des gens brillants, vrai. Les aider, les conseiller, si c’est en mon pouvoir, oui. Trouver cela valorisant, bien sûr.
Mais l’indulgence excessive, non. La supplication, jamais de la vie. Je possède, enracinée en moi, une fierté maladive, génétique. Je peux admirer quelqu’un, lui avouer mon admiration en termes enthousiastes, mais de là à être aveugle à ses défauts, impossible. Le manque de « mérite intrinsèque », s’il existe, finit toujours par transparaître, fatalement. Les vernis de la beauté, du talent, de la force, s’écaillent très vite sous le regard de l’ami. Car un ami véritable, s’il se doit d’être indulgent, est également clairvoyant et lucide. Et honnête. Et voilà où réside la grandeur des seconds rôles : Horatio est l’ « orateur » qui restera sur scène pour témoigner de la vérité lorsque Hamlet aura disparu. Nick Carraway (« carried away ») même s’il est « emporté » un temps par la fascination qu’exerce sur lui la Jet Set corrompue de la Côte Est, se retirera à la fin de l’aventure pour fuir la superficialité, et rechercher une morale nouvelle. François Seurel (« seul »… ?) est bien celui par les yeux duquel le lecteur regarde partir Meaulnes à la fin du livre ; le regard sage d'un personnage serein, altruiste et bon.
J’aime les seconds rôles. Qu'on me pardonne cette crise de narcissisme.
17:49 Publié dans Lancelot fait son Bozo | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : theâtre, shakespeare, hamlet, scott fitzgerald, great gatsby, françois seurel, alain fournier
mardi, 05 août 2008
Sketch à la Woody Allen
30 juillet
J’avais évité la Turista sur place en Egypte, mais j’ai été un peu ‘dérangé’ quelques jours après notre retour. J’avais eu la même mésaventure en revenant du Maroc il y a quelques années (ça avait "débarqué" pendant la visite du château de Chantilly, c’est tout moi, ça… Non, vous n'aurez pas droit aux détails de cette histoire-là, j'en ai une autre plus récente à vous raconter) : Turista à Retardement, c’est ma sournoise ennemie, donc.
Ca n’aurait pas été bien méchant cette fois (pas de maux de ventre affreux, ni de courbatures, ni de maux de tête) si hier soir l’Affreuse Turistardement n’avait choisi de débarquer dans une conjoncture un peu particulière.
Les WC ici fonctionnent avec une fosse septique. Il y avait bien eu quelques problèmes avant notre arrivée, et il avait fallu déboucher le conduit d’évacuation. Mais Corinne nous avait assuré que ça irait… Or hier en début de soirée, en rentrant de la bambouseraie de Lapenne, on voit le père de Corinne (il habite en face) et un ouvrier, occupés à travailler à la fossacaca. Le conduit s’était rebouché, ce n’était pourtant pas nous qu’on pouvait accuser d’y avoir jeté des serviettes périodiques…
Gentiment, le père de Corinne nous assure que nous ne sommes aucunement responsables de ces problèmes, probablement dûs à un conduit trop vétuste, et qu’en attendant nous pouvons toujours utiliser ses WC à lui, dans sa maison à lui, 20 mètres plus bas…
Et sur ce, un orage monstrueux a éclaté, obligeant à l’ouvrier à interrompre les travaux.
Bon, sans nous en faire, TiNours et moi nous installons pour souper, puis on regarde une connerie à la télé, jusqu’au moment vers 23h où, POF, le courant saute à cause de l'orage…
Après coup d’œil par la fenêtre, comme le village entier était plongé dans l’obscurité, on a compris que ce n’était pas la peine d’aller trifouiller le disjoncteur, et que la meilleure chose à faire était d’aller se coucher et laisser travailler de nuit les braves employés d’EDF…
Oui, sauf que…
C’est à ce moment là que mon ventre s’est mis à m’envoyer quelques signaux d’alarmes sous formes de borborygmes et crampes variées, me signalant le Grand Retour de l’Affreuse Turistardement… Déclenchement du plan ORSEC :
J’attrape au vol une lampe torche…
Je sors sous la pluie (sans parapluie… pas le temps d’en chercher un avec mes intestins qui clignotaient « ALERTE ROUGE »…)
Je pique un sprint vers la deuxième maison en contrebas en essayant de ne pas me casser la gueule sur des pierres glissantes (j’étais en tongues… car, non, au moment de me mettre au lit, je porte rarement des godillots cloutés de montagnard…)…
J’entre dans la maison pour me précipiter vers les WC en essayant de ne pas faire de bruit(s) pour ne pas réveiller le père de Corinne qui devait dormir tranquillement…
Tout ça en maintenant ma rosette contractée force 10 afin d’éviter une catastrophe supplémentaire…
Turista + WC bouchés + Orage + Panne d’électricité, c’était tout de même un peu beaucoup à la fois pour un seul homme, non….. ?
Bon, état des lieux ce matin :
J’ai pris de l’Immodium : passez, muscade.
La fosse est en cours de « débouchage » mais c’est pas fini…
L’électricité est rétablie.
La couleur du ciel s’éclaircit tout doucement….
Allez, on a prévu d’aller se balader dans les Pyrénées aujourd’hui… Sainte Thérèse de Lisieux, soyez clémente….
00:05 Publié dans Lancelot fait son Bozo | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : turista, wc, panne de courant
