samedi, 19 décembre 2009

Père et Mère, Noël et vert, pêle-mêle

 


podcast

 

  

 

poinsignon_enfant_reve_1211728667.gifLancelot a quatre ans. Il est en maternelle section moyens. C’est le mois de décembre. La Maîtresse, Madame Rugiès, a distribué des pères Noël à colorier, après avoir raconté une histoire à laquelle le petit Lancelot n’a pas prêté attention, pour une raison simple : il n’aime pas cette Maîtresse-là. Elle hurle sans cesse, elle a ses deux enfants dans la classe, l’attention est souvent monopolisée autour d’eux ; bref, il n’a aucune affinité avec cette dame. Il ne la déteste pas, mais elle ne sait pas capter son attention quand elle parle, ou plutôt quand elle crie, les trois quarts du temps. Il se sentira bien mieux l’année suivante en section grands, quand Madame Chantant, douce et attentive, aura remplacé Madame Rugiès. Mais ça, il ne le sait pas encore. Bref. Il faut donc colorier ce Père Noël. En quelle couleur, déjà ? Aucune idée. Lancelot lève la main pour le demander, mais à ce moment-là il entend Madame Rugiès répondre à un autre enfant de la section « Petits » : « La couleur que vous voulez ».

 

PN_Fixe_4.jpgEt là, erreur fatale. Ce que Lancelot n’a pas compris, c’est que les « Petits » ne colorient pas le même dessin que les « Moyens ». Alors, il pense que la réponse vaut pour tout le monde, et il attrape allègrement son crayon de couleur vert. Puisqu’on peut choisir la couleur qu’on veut. C’est bien, non, vert, pour un Père Noël ? Ca fait penser aux sapins entre lesquels il dirige son traineau, dans le Grand Nord. C’est la couleur de l’espérance, puisqu’on attend son arrivée avec espoir (non, bien sûr, à l’époque, mon raisonnement n’allait pas si loin dans la métaphysique). Bref, lorsque la séance coloriage est terminée, tous les « copains » de la section Grand se foutent de Lancelot avec son père Noël vert. Voyant du rouge partout autour de lui, il se sent ridicule et différent, et essaie de cacher son dessin dans le bureau, mais non, inutile, on le lui pique et ça circule partout dans la classe, avec des gloussements. Madame Rugiès arrive et en rajoute, en hurlant que Lancelot n’écoute rien, n’est bon à rien, mais que tant pis pour lui, il ne pourra pas recommencer le coloriage, et que le dessin sera affiché tel quel. Une fois affiché au mur en rang d’oignons avec les autres, mon Papa Noel a vraiment l’air d’une botte de brocolis égarée au milieu d’un cageot de tomates. Lancelot devra supporter ça et souffrir en silence pendant un mois, au moins. Lancelot et son grotesque père Noël vert. Grotesque, parce que différent des autres.

 

L’histoire des ’Green Santa Klaus’ se promenant dans les rues de Copenhague à l’occasion du sommet pour la planète, m’a remis cette histoire en tête. Je me rengorge. C’était un précurseur, petit Lancelot, dans son genre. Quarante ans en avance sur les problèmes de la Terre ! Et puis, sans même vouloir anticiper sur l’écologie, j’ai fait des recherches et j’ai appris ceci :

« Au Moyen Âge, Saint Nicolas, qui selon la légende aurait sauvé de la mort trois enfants, est présenté comme le saint protecteur des enfants. En mémoire, le 6 décembre de chaque année, un personnage, habillé comme on imaginait que saint Nicolas l'était (grande barbe, crosse d'évêque, mitre, grand vêtement à capuche), va alors de maison en maison pour offrir des cadeaux aux enfants sages. Au XVIIIe siècle, les souverains allemands entament un processus de laïcisation, ils remplacent les figures chrétiennes par d'anciens symboles germaniques. C'est le retour du petit peuple des fées, des elfes et du vieil homme de Noël qui distribue en traîneau des sapins décorés de cadeaux.

Parallèlement les États-Unis adoptent la coutume néerlandaise de fêter la Saint-Nicolas. Ce sont en effet les Hollandais qui fondent la Nouvelle-Amsterdam au XVIIe siècle, qui deviendra New York quand elle sera prise par les Anglais.

imagesCAIGMFPZ.jpgEn 1931, Santa Claus prit une nouvelle allure dans une image publicitaire, diffusée par la compagnie Coca-Cola. Le dessinateur Haddon Sundblom donna au personnage un ventre rebondi, un air jovial, son costume rouge (couleur fétiche de la société, alors que la couleur originelle du Père Noël était le vert) et une attitude débonnaire. Pendant près de trente-cinq ans, Coca-Cola diffusa de tels portraits de Santa Claus dans la presse écrite. »

 

Eh bien voilà, c’est dit. Sans le savoir, j’étais non seulement un visionnaire du futur, mais aussi un érudit sur le passé. Quant à la rugissante Madame Rugiès et à la cohorte de petits ‘copains’ moqueurs et ricanants, ils n’étaient que des suppôts de la société consumériste et de l’américanisme rampant. Na. Et le pire, c’est qu’eux non plus ne le savaient pas.

 

Aujourd’hui, j’ai mis toute la journée mon bonnet rouge. A l’intérieur comme à l’extérieur. Rien à voir avec la promotion du Coca. Mes véritables raisons sont multiples : 1) Ce bonnet, dont je raffole, m’avait été offert pour Noël par une famille d’Anglais chez qui je vivais, en Amérique. 2) J’aime me dire que je suis momentanément un lutin de Noël  3) Hier soir je me suis fait mettre la boule à zéro, et par la météo qui court, on sent terriblement la différence entre deux centimètres de tignasse en plus ou en moins. 4) Ma voix m’est revenue, mais j’ai toujours mal à la gorge.  5) Ce matin TiNours et moi avons passé plus d’une heure à élaguer à la scie (pas électrique) notre mûrier platane, qui, lui aussi, a maintenant la boule à zéro pour affronter l’hiver, au revoir le vert. Il faisait beau mais FROID ! Je bossais tête couverte.

 

Et c’est en effectuant cette noble tâche de bûcherons d’un jour, qu’au cours d’une petite pause, nous avons découvert notre premier cadeau de Noël, dans la boîte aux lettres. Non pas envoyé par le Père, mais par la Mère Noël. Je souris en lisant notre adresse sur le paquet. J’ai compris tout de suite, sans même regarder le cachet de la poste ni l’expéditeur. Cette grosse écriture, c’est mon amie, je la reconnaîtrais entre mille. Un bien beau cadeau à l’intérieur, très personnalisé, que je manipule avec respect et tendresse, pendant que TiNours, dévoré de curiosité, lit la note qui l’accompagne.

 

Merci, Mère Noël. Merci bien fort...

samedi, 31 octobre 2009

Indiscrétions


podcast


La chambre, en clair obscur. Le clair côté cour, comme au théâtre. Un balcon, plein de plantes dont je ne saurais en nommer aucune. En contrebas, un grand bâtiment à verrières, qui accentuent la luminosité par grand soleil. Et le soleil me sourit, aujourd’hui. C’est jour de chance.

Même côté obscur, c’est bien. Je me retourne. Des livres, des livres, empilés, classés et déclassés. Des rangées qui en cachent d’autres, par manque de place. Je souris, je suis en terrain connu. C’est partout pareil, chez les bouquinophages. J’ai les mains qui frétillent, comme les jeunes gamins ont les yeux qui brillent devant les vitrines de pâtisseries. ‘Ah oui, celui-là, je l’ai lu il y a bien longtemps. Qu’en a-t-il pensé ? Merde, çuilà il l’a ? J’ai toujours voulu le lire et je ne le trouvais nulle part ! Tiens, qu’est-ce que c’est que ça ? Je ne connaissais pas ce titre d’elle... ?’ ...Parcourir une bibliothèque, c’est un acte d’indiscrétion et de tendresse. Les ouvrages, leurs annotations, la façon dont ils sont agencés, aussi, peuvent révéler plein de choses sur la personnalité du maitre, de la maîtresse de maison....

Derrière moi, un lit et un portrait. Je ne m’attarde pas, même du regard. Là, je me sens franchement indiscret. Je m’éclipse discrètement. Ne veux rien déranger, ni dans l’agencement des atomes, ni dans l’air, ni dans les souvenirs qui flottent, vagues et diffus. Je les sens, un peu indignés, qui me poussent. Dehors, dehors....

 

En face, le bureau. Haut de plafond. Comme la pièce est vaste... Le mien y entrerait trois fois. La fenêtre donne sur la rue, mais cette fois je ne m’attarde pas sur la vue, moins intéressante qu’en face. Ni balcon ni fleurs, uniquement des voitures roulant à toute vitesse. Idée désagréable. Je me retourne vers l’intérieur, là où le temps semble, non pas arrêté, mais gentiment ralenti. Et pourtant la vie bruisse, discrètement. La célèbre trousse est là, posée sur le bureau. On me l’a présentée la veille au soir, accompagnée d’une anecdote, une de plus. Et son grand frère le cartable ? Posé de côté sur le sol, en congés lui aussi. Le PC trône majestueusement au centre, bien sûr. Un grand écran, éteint, que je scrute avidement. Des fois qu’il me communique ses secrets par osmose oculaire.... ? Et le clavier ? Si je pose mes mains dessus, les touches vont-elles m’envoyer du fluide à l’envers ? Ne rêvons pas. Sur le bureau, une photographie me regarde : « Qui es-tu, toi ? ».  Je souris timidement. Je suis Lancelot, j’ai déjà entendu parler de vous, enfin de toi, comment dois-je répondre ? Vouvoyer, tutoyer ? Me taire ? Bien sûr, me taire, imbécile que je suis. Là aussi, je suis un intrus. Mais un sourire, tout de même, avant de partir. Et un clin d’œil, à défaut d’une poignée de mains, ou d’une bise. Je file, je m’éclipse, je ne faisais que passer...

 

Le long couloir, comme une parenthèse colorée entre deux mondes, où les pas résonnent, et puis le hall et la cuisine, à gauche. Baignée de lumière, aussi. La pièce que je préfère entre toutes, moi aussi. Pourquoi ? Probablement parce que c’est celle où nous avons le plus ri, discutaillé à bâtons rompus, échangé, depuis plusieurs jours. Des petits déjeuners lents, paresseux et loquaces où l’on prenait le temps d’échanger du café, des cuillères, des idées, des anecdotes, sur la table colorée. Des déjeuners où l’on surveillait nos montres pour être sûrs de ne pas gaspiller trop de temps en bavardages avant les virées de l’après-midi. 

Une cuisine où malgré tous les défauts dus aux contraintes de l’espace, chaque chose semble être à sa place. Le coin vaisselle me plaît, j’aime m’y attarder. Je ne m’y sens pas intrus, tiens ! Mes mains font ami-ami avec assiettes et couverts, et verres et casseroles, un peu comme de dire encore une fois bonjour, au revoir, aux uns et aux autres, aux invités qui ont défilé ces jours-ci. Derrière moi, le grand placard rempli de souvenirs accumulés au cours des années. Sait-on seulement à quel point les objets que l’on utilise au quotidien sont imprégnés de nous-mêmes ? Et, mis à part nos vêtements ou nos brosses à dents, que nous ne prêtons pas, en général, quelles sont les choses qui ont eu davantage de contacts avec nous que nos assiettes, nos fourchettes, nos verres ? Des petits morceaux de nous-mêmes, des bribes d’amour distribuées aux hôtes occasionnels, jour après jour, saison après saison. Bien sûr que les objets conservent tout dans leur mémoire interne. Les assiettes neuves n’ont pas du tout le même tintement, la même résonnance, le même grain, que celles que nous avons utilisées pendant des années. C’est une évidence. Il existe des disques durs enfouis dans le grès, la porcelaine, l’Arcopal, même. Si l’on pouvait les décoder, ils en dévoileraient, des repas, des éclats de rire, des regards, des disputes, des sanglots, même. Tout est là. Et nous, aveugles, sourds et impassibles que nous sommes, nous engloutissons des aliments sur le dos de ces patients esclaves sans nous douter de leurs secrets.

 

Trois pièces, comme un costume. Mais parfaitement confortable, et pas étriqué du tout.

 

Trois pièces, comme une trilogie théâtrale. Avec des acteurs et des péripéties qui vont, viennent, s’enchaînent, pour donner, au bilan, une impression positive et rassurante.

 

Trois pièces. Il y en a bien sûr beaucoup d’autres, discrètement habitées de vie elles aussi. Du vert, des feuilles, des plantes, de la douceur, de la lumière, du bon, du beau.

 

« Ca ne va pas être trop grand pour toi ? »

 

Rien n’est trop grand. Jamais. Seuls les idiots sont agoraphobes. Les autres savent qu’il suffit de meubler sa bulle de l’intérieur pour qu’elle s’adapte à soi. Tantôt vaste paysage, tantôt cocon douillet. Notre demeure, on la porte en nous. Et on déteint sur elle. Un échange perpétuel, et doux. Et quelquefois, on ouvre sa porte, et ses bras. Et on agrandit son intérieur en même temps que son cœur.

 

Merci.

mardi, 14 juillet 2009

Des feux et des artifices

J’aime les feux d’artifice :

 

Leur rassurante régularité, associée invariablement pour moi au début de l’été est  promesse de souvenirs caniculaires et hors du temps. La promesse, a posteriori, s’est quelquefois révélée fallacieuse et infondée. Mais peu importe la déception du bilan, en septembre. Le plaisir de l’anticipation a toujours été, lui, bien réel.

Ils évoquent toujours pour moi  l’image de mon ‘tout premier’ vu à la télé, dans un film ! Je devais avoir 6 ou 7 ans, et c’était « La main au collet » d’Hitchcock. Cary Grant et Grace Kelly s’embrassaient voluptueusement sur un divan, devant la fenêtre ouverte d’un hôtel de la Riviera, pendant qu’au dehors les fusées explosaient en gerbes de couleurs. Une scène ultra-kitch, que je placerais à égalité avec Scarlett et Rhett fuyant l’incendie d’Atlanta, ou la robe de Marilyn se gonflant au-dessus de la grille du métro.

A chaque fois que j’en vois un, j’ai l’impression délicieuse d’assister à un combat aérien entre vaisseaux spatiaux, avec déflagrations et gerbes de feu, sans qu’il n’y ait aucune victime ni aucun danger. Ca explose, ça déflagre, ça éclate, fulmine, pétarade, on en prend plein les yeux et les oreilles, mais ça ne fait jamais de mort ou de blessé (enfin, sauf cas exceptionnel !). J’aime cette association entre l’aspect réel du spectacle et le côté virtuel du péril. On sursaute, on tremble même, mais tout se termine toujours en une salve d’applaudissements. Vus du ciel, tous ces visages souriants et un peu tendus des personnes admirant le spectacle doivent aussi valoir le détour.

 

Hier soir, Pilou, TiNours et moi sommes allés, exactement comme l’an dernier, assister au son et lumière. La foule était un peu moins dense, peut-être, qu’en 2008. Au retour, on évoquait nos souvenirs respectifs de feux d’artifices (le plus beau que j’aie vu, c’était à Montréal, en 1999, organisé par des artificiers italiens) quand tout à coup j’entends une petite voix sur ma gauche : « Monsieur Lancelot... ? »

 

C’est Ariane, une élève que j’avais en terminale en option cette année. Elle faisait partie du groupe qui étudiait une œuvre complète avec moi. Absent la semaine dernière, je n’avais pas pu me rendre au lycée au jour J des résultats. Les listes ne sont pas affichées sur les grilles de l’établissement. Je comptais me rabattre sur le journal pour me renseigner, mais cette année, en raison de la loi informatique et liberté, les étudiants ne désirant pas que leur nom apparaisse ont eu la possibilité de mettre leur veto lors de leur inscription. Résultat des courses, je n’ai glané que quelques noms dans la presse, en me doutant bien que la liste était loin d’être complète.

Ariane tombait très bien pour me renseigner. Il n’y a eu que trois échecs dans cette terminale, dont deux élèves que je n’avais pas en option. Quant au troisième, il aurait vraiment eu besoin d’un miracle, vu le travail qu’il avait investi ! Le miracle n’a pas eu lieu.

 

Ariane m’a dit « J’ai cherché partout votre numéro de téléphone... (hélas, ma grande, je suis sur liste rouge...)... je voulais vous dire qu’à l’oral d’anglais j’ai eu 15, c’était ma meilleure note ! Je tenais absolument à vous remercier ! J’ai appliqué vos conseils à la lettre, et je suis tombée sur une examinatrice très gentille, apparemment ça a payé ! » (grosses bises, sourires, encouragements). Qui plus est, je me faisais beaucoup de soucis pour elle parce qu’Ariane est le type même de l’élève qu’on a peur de voir échouer : consciencieuse, bosseuse, appliquée, mais terriblement limitée, susceptible de faire dix mille bêtises liée à l’étourderie ou au stress, un jour d’examen. Pour finir, son travail aura tout de même été payant.  

 

Malgré tout, Ariane communique très mal en anglais, en faisant de nombreuses fautes. Sa note ne reflète pas son niveau réel. Mais le système du bac tel qu’il est conçu est un artifice en soi. En travaillant, en bachotant, en faisant intégrer aux élèves les trucs et astuces pouvant faire illusion devant un examinateur, on parvient souvent à faire fonctionner l’illusion, le leurre. Les professeurs qui font passer les oraux ne sont pas dupes eux-mêmes. Mais, même si cela peut paraître paradoxal, ils ne sont pas là pour juger l’élève sur ses capacités totales. Ils jugent de sa prestation sur un document, et sa façon de s’en tirer face aux questions qu’on lui posera par la suite, même en élargissant le débat. Ce qui limite, en quelque sorte, les risques, si l’élève se prépare sérieusement.

 

Chaque année, je me fais complice de ce marché de dupes. J’arrive à faire réussir en examen des élèves qui traînent derrière eux de grosses lacunes accumulées depuis longtemps, parce qu’ils auront maintenu un effort sur quelques mois, rendus prudents et consciencieux par la perspective de l’oral en fin d’année.

Mais... on fait ce qu’on peut, avec les moyens dont on dispose...

 

Je la quitte en me sentant un peu honteux des remerciements sous lesquels elle m’a noyé.

Et puis, un peu moins honteux après tout...

Et, bon, profondément content tout de même.

 

 

Feu d'artifice.jpg

 

 

lundi, 15 juin 2009

Andéol


podcast


 

 

 

Des années d’attente, et puis un jour, ce cadeau miraculeux quand on ne l’espérait plus.

 

Faire l’amour en oubliant un temps son plaisir à deux, pendant quelques fractions de seconde, se dire qu’au-delà de la jouissance se cache la vie, possible, probable, d’un troisième, fruit de la fusion de deux êtres qui se sont cherchés, trouvés, aimés depuis longtemps.

 

Le jardin n’est plus en friche : les arbres de la conjugalité ont été taillés, les plates bandes de l’amour sont dessinées, parfaites. Les sentiers ondulent mais ne se perdent jamais dans l’inconnu : ils ramènent sereinement vers d’autres massifs, d’autres bosquets, d’autres fleurs. Bougainvillées éclatant de couleurs, glycines vivaces à l’assaut des murs hauts. Les bassins, les étangs reflètent un ciel calme et sans embrun. Tout est prêt pour l’arrivée de ce printemps, de ce miracle, qui se fait désirer sans survenir jamais.

 

Et un jour la promesse arrive.

 

Neuf mois passés à se pelotonner, se nidifier, faire de soi un refuge accueillant et douillet. Etre bon, être beau, à l’intérieur comme à l’extérieur. La femme s’assoit sur un banc de mousse, pose une main hésitante sur son corps, pas encore mûri. Déjà moins fleur, pas encore fruit. L’homme s’active, taille, modifie perspectives et trouées de lumière dans l’ordonnance du jardin. Il va devoir maintenant abriter trois personnes. Sécuriser les plans d’eau, épaissir les étendues d’herbe verte et riche. Mettre en évidence les fleurs et leurs couleurs. Demander aux oiseaux de chanter plus doux, plus beau. Au soleil de briller moins fort, plus longtemps.

 

La promesse grandit, le fruit franchit les étapes de la maturité. Préserver, protéger, aimer, réchauffer, nourrir au fond de soi. Des millions de réseaux de sont tissés : fines veinules, microscopiques connections, autant de ponts, de liens, d’attaches fusionnelles. Il est en elle, elle est autour de lui. Il est elle, elle est lui. Elle le pense, le nourrit. Il la sait, il la sent, il l’habite.

 

Jusqu’au déchirement final. Souffrance aiguë, douleur torride. Le souffle coupé, l’estomac contracté. La femme respire, suffoque, oublie tout dans le maëlstrom brutal des contractions. Fontaines qui se vident. Enveloppes qui s’arrachent. Le merveilleux réseau patiemment brodé pendant neuf mois se défait, s’effiloche, disparaît.

Des intrus sont arrivés dans le jardin, avec leurs machines, leurs instruments. Comme un sportif avant l’épreuve, comme un marathonien avant la course, la femme se raccroche à ce nouvel environnement, à la fois brutal et rassurant. Cris, conseils, efforts, poussées, douleur, peur, ténèbres.

 

Et l’apaisement final.

 

Le petit est né. Comme un fruit dans sa perfection, comme la fleur d’un amour longuement mûri. Il ne sait pas encore à quel point on l’attend, on l’aime, on le choiera. Il va le découvrir, petit à petit. Ses mains délicates se referment sur un doigt doux, ses lèvres se posent, légères d’abord, goulues ensuite, sur un sein chaud. Ses petites oreilles lui renvoient le bruissement de la vie, des mots auxquels il ne comprend goutte, mais il sent confusément qu’on lui parle amour, tendresse, admiration, attendrissement, émotions. Il est fatigué, le petit. Il entrouvre ses paupières fragiles sur toute cette nouveauté, cette lumière si éclatante à laquelle il n’était pas habitué. Ca surprend, ça fait un peu peur. Il referme bien vite, mais il essaie, encore et encore. Il est curieux, le petit. Il apprend à découvrir le corps de sa maman, depuis l’extérieur. Celui de son papa, aussi. Il grimpe, il gravit. Des efforts épuisants, un monde à conquérir. Des sourires, des souffles sur lui. Il vient de traverser une épreuve éreintante, mais au-delà de son épuisement, il y a sa curiosité qui l’aiguillonne vers ce monde qui lui tend les bras.

 

Les bras, les mains. Moi aussi, hier, intrus dans le jardin, mais intrus bienvenu, j’ai reçu au creux de mes mains ce tout-petit. Ma main droite soutient sa tête, ma main gauche cale son petit corps léger comme un souffle. Un trésor précieux qui m’a fait trembler. La vie... TiNours se penche, intimidé, presque effrayé de mon audace, et sourit lui aussi. Instinctivement, on baisse nos voix. Il ne dort plus, mais si on l’effrayait ? Au creux de mes deux mains repose un miracle, et en prendre conscience nous rend presque honteux. Deux hommes adultes, balourds et gauches devant tant de mystère et de simplicité à la fois. On finit par se taire et admirer, intimidés, les parents qui s’affairent. Les jardiniers qui, depuis quatre jours, ont agrandi leur jardin d’amour. Désormais, ils seront trois. Ils seront rois.

 

Je t’ai trouvé beau. Si beau.

 

 

P3190001.JPG