mercredi, 04 novembre 2009

Le dernier des Atlantes (3)

Pour les chapitres précédents :

Chapitre 1 ici

Chapitre 2 ici

 

 

 

 

 

Fandor fixait sur Yaril ses beaux yeux sombres, étincelants de frayeur dans la semi-pénombre de la resserre.

 

‘Yaril, elle est morte ?’

 

Incapable de parler, Yaril hocha la tête. Dans ses bras le corps de la vieille femme affaissée devenait de plus en plus lourd. Ses mains à lui étaient imprégnées de sang.

 

‘Pour l’amour du soleil, Yaril, je n’ai pas voulu ça. Elle avait volé ton épée et la tenait, repliée, à bout de bras à côté de toi qui dormais. Je n’ai pas réfléchi, j’ai bondi pour te défendre. C’est dans la lutte que la dague a dû lui percer le flanc. Je voulais juste l’immobiliser, la rendre inoffensive.’

 

Le jeune homme se sentait en complet désarroi intérieur. Outre le fait qu’il avait été éveillé en sursaut d’un sommeil profond, l’émotion provoquée par les dernières paroles et la mort violente de Droulia agitaient à sa confusion. Il souleva le corps sans vie et le posa sur le lit de paille où il avait dormi. Pour l’instant, il ne pouvait rien faire d’autre pour elle. Il glissa machinalement dans leur poche, à sa ceinture, les deux perles que la vieille lui avait rendues avant d’expirer. Le médaillon continuait à diffuser son halo de lumière pâle autour d’eux, comme un cierge triste. Il éclairait la dague ensanglantée. Yaril  ramassa les deux objets. La lame était poisseuse de sang. Surmontant sa répulsion, il retourna dans la pièce principale de la masure. Dans la cheminée brûlait une botte de lianes noueuses, où rougeoyaient des fleurs minuscules. Un parfum lourd, capiteux s’en dégageait. En la reniflant, le jeune homme se sentit à nouveau envahi par une torpeur insidieuse. Des plantes soporifiques. La vieille avait dû les utiliser pour s’assurer de sa léthargie afin de le fouiller tranquillement. Il ouvrit l’unique fenêtre et la porte. Le jour n’était pas encore levé, mais à l’horizon le mauve plus pâle du ciel laissait penser que l’aurore arrivait. La pluie avait cessé, l’air était frais. Yaril saisit un seau où trainait un fond d’eau et éteignit les flammèches qui consumaient les plantes. L’odeur se dissipait rapidement.

Fandor, assis à côté de la cheminée, l’observait, l’air malheureux.

« Ne t’en fais pas, Fandor,  ce qui est arrivé est bien triste mais ce n’était pas de ta faute Je ne crois pas qu’elle voulait me tuer, mais me voler, c’est certain. Ses intentions n’étaient pas claires. »

Yaril marqua une pause. L’air frais qui dissipait les relents de la nuit et des drogues lui éclaircissait l’esprit.

« Comment est-ce que tu as fait pour savoir que cette femme était en train de me dépouiller ? La fenêtre de la resserre était barricadée par de vieilles planches. C’est toi qui les as brisées en sautant à travers elles, n’est-ce pas ? »

« Oui... » Le chien hésitait. « C’est très bizarre. Tu te souviens, lorsque nous étions dans la grotte, j’ai su que nous étions sur Terre, en Baldor. Pourtant rien ne me le laissait présager. Il s’est passé la même chose quand j’étais dans l’appentis, tout à l’heure. J’avais fermé les yeux pour m’endormir, et j’ai eu... pas un pressentiment, mais une vision. Ou plutôt... une sensation. C’est difficile à expliquer avec des mots. J’ai senti, ou plutôt, j’ai vu cette vieille près de toi en train de détacher ton médaillon. Quand je me suis approché de la cabane, j’ai su qu’il fallait que je la contourne pour être plus près de... de vous deux. Et arrivé près du mur de derrière, cette vision... elle tenait la dague, elle la fixait, elle avait l’air folle. C’était comme si je voyais distinctement à travers le mur. Je n’ai même pas réfléchi, j’ai sauté. Par chance, les planches étaient minces et pourries... »

Fandor se rapprocha de Yaril, visiblement à la recherche d’un contact rassurant. Le jeune Atlante enfouit ses doigts dans les longs poils blancs.

« Depuis que nous avons émergé à la surface, je sens et je vois des choses qui ne sont pas devant mes yeux. Je ne les vois pas, mais j’en ai la certitude, ça s’impose à moi comme une évidence. Je n’avais jamais connu ça à Neldoreth. C’est étrange. Ca me fait un peu peur lorsque je m’en rends compte. »

Le jeune homme soupira.

« Peut-être que tu possédais des pouvoirs qui ne pouvaient se développer quand nous étions sous terre. Peut-être que l’air de la surface les aide à se manifester. Je ne sais pas. Je n’ai jamais entendu parler de telles possibilités chez vous, les bergers de Baldor. Mais, même s’il y avait des centaines de livres à Neldoreth,  il y a bien des choses que nous ne savons pas. Sans parler de tout ce qui a pu changer sur Terre depuis plus de cinq cents ans. »

« Qu’est-ce que la vieille femme t’a raconté ? »

« Apparemment les Zylts détiennent le pouvoir. Leur chef s’appelle Sarkos, elle avait l’air de le détester, et de ne pas être la seule. Il existe des rebelles. Sur la Lune, entre autres. Les Sélénites. Elle-même m’a dit être une Azylante, je ne sais de quel peuple il s’agit. Surtout, ce qui m’intrigue, c’est cette déformation de ses mains. Son cinquième petit doigt est tronqué, et quand elle est morte, elle a regardé mes cinq doigts à moi comme si elle avait une révélation. Elle voulait me dire quelque chose, elle n’a pu prononcer qu’un seul mot ‘Lothlann’ Je n’avais jamais entendu ça avant. »

« Moi non plus. Elle a parlé aussi d’un grimoire, non ? »

« C’est vrai, elle désignait cette pièce au moment de son dernier souffle. Peut-être que le grimoire en question nous donnerait des indications ? »

Le chien se mit à fureter dans la pièce. Il reniflait d’un air dégoûté.

« Il n’y a pas grand-chose ici, à part de vieilles hardes »

Il souleva du bout du museau un vieux coffre, pour le laisser retomber presque aussitôt sur un nuage de poussière.

« Pouah ! »

Tout en réfléchissant, Yaril regardait distraitement le rebord de la cheminée. Un vieux pot en terre, unique décoration, y trônait. Il se leva, le prit et jeta un regard à l’intérieur. Rien. Il voulut le remettre en place mais l’objet glissa et se brisa sur le sol. La pierre sur laquelle il était posé n’était pas stable. Le jeune homme la toucha précautionneusement, puis exerça sur elle une pression de plus en plus forte. A son tour, elle chuta lourdement sur le sol, parmi les éclats de poterie. Fandor grogna. Yaril poussa une exclamation.

« Il y avait une niche sous la pierre ! Le grimoire est là ! Enfin, ça ne peut être que ça, si elle s’était donné la peine de le cacher. »

Il extirpa un parchemin de la cachette et le déplia sur le sol, plus près du halo de lumière dispensé par du médaillon posé devant l’âtre. Sous ses yeux, un texte, entouré de dessins, comme des enluminures. Il retint un soupir de déception. Les caractères lui en étaient inconnus.

« Je n’ai jamais vu ce genre d’écriture auparavant. Peut-être est-ce rédigé dans le langage des Azylantes ? »

« La vieille sorcière parlait notre langue, souviens-toi. »

« Oui, mais qui sait quelles mutations les caractères écrits ont pu subir depuis notre époque ? »

Fandor ne semblait pas convaincu.

« Et ces dessins ? Regarde là, en haut, il y a une épée, comme la tienne ! »

Yaryl scrutait le parchemin, fasciné.

« Les armes des Mithrim  sont dessinées sur la garde. Regarde : un soleil et une lune reliées par deux éclairs noirs. Je comprends maintenant pourquoi mon épée lui semblait familière, pourquoi elle a prononcé le nom des Mithrim avant de mourir. Ce parchemin a sûrement un lien avec la famille de ma mère, je ne comprends pas pourquoi il n’est pas rédigé dans la langue des Atlantes. »

« En haut à gauche, il y a le dessin d’une espèce de temple monté sur des piliers courbes »

« C’est la cathédrale de Tilion, je la reconnais ! »

« Et là, en bas : on dirait une sorte de fontaine. Tu sais ce que c’est ? »

Le dessin était un peu effacé mais on devinait effectivement une rosace dessinée dans le roc, d’où jaillissait un jet d’eau qui retombait dans une vaste vasque ornée de sculptures.

« Je n’ai jamais vu ça auparavant, même lors de mes voyages mentaux avec le psychrone. »

Yaril soupira.

« Ce grimoire est sûrement précieux, mais nous ne pourrons connaître la signification exacte de tout cela que si nous parvenons à déchiffrer cette écriture, ou bien si quelqu’un peut le faire pour nous. Pour l’instant, la seule chose à faire c’est de le garder. »

Yaril se releva.

« Il faut prendre un peu de repos, et puis nous repartirons. Tilion est encore loin, mais la vieille Droulia m’a parlé d’une ville, ou d’un village, qui s’appelle  Eksibor, et qui devrait se trouver plus près d’ici »

« Dans quelle direction ? Nous n’avons pas de... » Fandor s’interrompit. Un voile sembla passer devant ses yeux pendant quelques secondes, puis ils retrouvèrent leur éclat. « Yaril, regarde de l’autre côté de ce vieux bout de chiffon, je crois que... » Il se tut à nouveau.

Le jeune homme déplia une seconde fois le grimoire. Effectivement, dans la faible lueur, il n’avait pas prêté attention à la carte qui s’étalait maintenant sous ses yeux, au verso du texte.

« Encore une de tes ‘visions’ ? Tu es extraordinaire ! C’est une représentation du continent de Baldor ! Et les noms des lieux sont en caractères atlantes, nous avons de la chance. Regarde, Tilion est là, près de la côte. Mais où pouvons-nous être ? »

Son doigt suivait les routes. Il poussa une exclamation :

« Eksibor ! Ici ! Dans cette vallée. Regarde, une des trois routes y conduisant descend de la montagne. Et c’est bien de celle-ci que nous venons, il n’y en a qu’une chaîne montagneuse à l’ouest d’Eksibor, d’après la carte : MannWeg. Cette cabane est quelque part sur son flanc. Si nous poursuivons sur le sentier, nous arriverons à la route. Du pied de la montagne jusqu’à  la ville, il y a une trentaine de kilomètres environ. Nous allons devoir les parcourir. Mais, comme je l’ai déjà dit, il nous faut du repos. Je n’ai pas beaucoup dormi, et toi pas du tout. »

 

Il n’avait aucune envie de retourner dans la pièce où se trouvait le corps de la vieille femme, mais faisant taire sa répugnance, il s’y rendit et en tira une autre botte de foin qu’il amena dans la pièce principale. Malgré les évènements de la nuit, il éprouvait une fatigue intense, un désir de dormir qui l’abattait. Mais avant de s’allonger et de s’enrouler à nouveau dans sa cape, il hésita. Couché sur le sol, Fandor remua la queue.

« Tu peux dormir. Il n’y a aucun danger. S’il y en avait un, je... je le sentirais. »

Yaril sombra aussitôt. La torpeur engendrée par les plantes courait encore dans ses veines.

 

Lorsqu’il s’éveilla, il faisait grand jour. Le soleil pénétrait à flots par la fenêtre et la porte qui étaient restées ouvertes. Le jeune homme se leva et se dirigea vers la fenêtre. A l’est, le ciel mauve déployait, entre des mappes de cirrus, une palette  de couleurs qui variaient du rose à l’indigo. La lumière donnait aux roches à flanc de montagne une nuance rose irisée. La chaumière était construite dans une sorte de clairière au flanc de la montagne et il avait une vue plongeante sur la vallée, en direction de laquelle résineux et conifères devenaient plus touffus. L’air était baigné de brume humide. En dépit des tristes évènements de la nuit, encore une fois Yaril se sentit saisi par le même sentiment de paix qu’en sortant de la grotte, de nuit. Il découvrait le monde de la surface, mais en plein jour et son cœur battait encore plus fort. En levant les yeux il vit les mêmes grands oiseaux majestueux qu’il avait admirés au crépuscule. Ils semblaient tourner en rond, comme la veille.

 

Yaril sortit au grand air, et inspira de profondes bouffées d’air pur. Il fit quelques pas et sursauta en voyant Fandor débouler devant lui, l’air surexcité.

« Tu es éveillé ? Viens, viens voir ! »

Yaril contourna la cabane et fut tout surpris de se retrouver devant un enclos où un cheval le considérait d’un air circonspect.

 

Un cheval bleu.

Le même que celui de son rêve.

 

Yaril marqua un temps d’arrêt puis sourit. Il n’était plus à une surprise près. Il n’avait jamais entendu parler de chevaux de cette couleur lorsqu’il étudiait à Neldoreth, mais peut-être était-ce là une race mutante, répandue sur la Terre à présent. L’animal se tenait très digne, immobile. Le jeune homme hésita un peu, mais la culture atlante voulait qu’hommes et animaux vivent en parfaite harmonie, en symbiose, même. Il sourit et s’approcha doucement de l’équidé en faisant le signe de paix : avant-bras tendus, paumes en l’air, comme s’il portait une étoffe invisible. Très lentement, le cheval baissa la tête et renifla ses mains avec circonspection. Sans le brusquer, Yaril lui flatta l’encolure, d’abord avec légèreté, ensuite plus franchement. L’animal semblait s’enhardir. Ses naseaux soufflaient de façon amicale. Pour finir, il donna de petits coups de tête dans la poitrine de l’Atlante.

 

« Peux-tu parler ? «  murmura le jeune homme, sans grand espoir.

 

Jadis la science des Atlantes avait permis aux animaux d’acquérir le langage, grâce à une technique chirurgicale spéciale qui modifiait leurs cordes vocales. Des savants avaient découvert que les centres de la parole existaient dans tous les cerveaux des vertébrés, le seul obstacle étant mécanique, au niveau de l’appareil vocal. Mais si les animaux de Neldoreth (à l’exception de Tchaïk, le dragon nain) pouvaient tous parler, c’était parce qu’eux aussi avaient subi cette opération. La technique nécessaire avait-elle été conservée en surface ?

 

Bien sûr, le cheval ne répondit pas. Mais il émit un hennissement très doux, comme un semblant de réponse.

 

« Non, il ne parle pas » fit Fandor. « J’ai déjà essayé. Mais je me suis aperçu que d’une certaine façon, je peux communiquer avec lui. En le regardant dans les yeux, j’ai l’impression de capter certaines sensations, des fragments de souvenirs. Et il semble l’avoir compris, et essaie de me faire passer des messages de cette façon. Mais lui et moi n’essayons que depuis une dizaine de minutes, c’est encore un peu flou... »

« C’est incroyable » dit Yaril. « Qu’as-tu pu apprendre ? »

« Il vient de cette ville, Eksibor. Son maître était un marchand qui est venu acheter des peaux à cette vieille, Droulia, il y a quatre mois. »

« Qu’est-il devenu ? »

« Il ne sait pas. La sorcière lui a peut-être fait subir le sort qu’elle te réservait à toi. Apparemment elle aimait détrousser les voyageurs. Ils sont arrivés un soir et lui ont demandé l’hospitalité, comme nous. Le lendemain matin, elle est ressortie seule de la cabane et il n’a plus jamais revu son maître. Elle l’a employé depuis comme bête de somme, pour tirer des troncs d’arbre, ou transporter des peaux de bêtes. Elle ne le maltraitait pas et lui donnait suffisamment à manger, mais il n’aimait pas ça. Il est né pour galoper. »

« Eh bien, nous allons lui en donner l’occasion. Que sait-il sur les Zylts, ou les Atlantes, ou sur la guerre ? »

 

Fandor se concentra un instant en fixant les beaux yeux profonds du cheval, mais secoua la tête au bout de quelques secondes.

 

« Il est trop jeune, ces notions sont trop compliquées pour lui. La seule chose que je vois avec clarté, c’est qu’il connaît très bien son chemin jusqu’à Eksibor, puisqu’il en vient et a très envie d’y retourner. »

« Eh bien, nous partirons dès aujourd’hui. Mais avant, je dois m’occuper de donner une sépulture à Droulia. »

Le chien baissa la tête. Il n’avait pas encore évacué son sentiment de culpabilité de la veille.

« Il y a des outils dans l’appentis où elle voulait me faire dormir hier soir. Je t’aiderai à creuser la terre. »

Il gémit.

« Il ne faut pas ôter la vie. Ce n’était qu’un accident, mais je suis en partie responsable de sa mort. »

« Ne te tourmente pas. Peut-être m’aurait-elle tué aussi, après tout. La loi d’Atlantis nous autorise à ôter la vie si la nôtre ou celle de nos proches est en danger. Ce n’est pas contraire à la nature. Tu n’as rien à te reprocher. »

 

Deux heures plus tard, Yaril galopait sur la route qui serpentait à flanc de montagne. Après avoir creusé une fosse et enfoui la vieille femme, il avait pratiqué une cérémonie d’adieu à la mode atlante, en récitant un poème d’hommage à la nature. Il en connaissait des centaines, appris lors de ses années studieuses au creux de la Terre. Il en avait lui-même composé des dizaines. Pour Droulia, il avait récité le Chant de l’Hiver, parce qu’il pensait que ses vers s’accordaient bien avec la personnalité de la vieille, pour autant qu’il ait pu en juger. Son dernier sursaut d’humanité, si inattendu, l’avait surpris et ému. Même si les intentions de la vieille femme étaient mauvaises au départ, il sentait que sa mort était survenue trop tôt, et qu’elle aurait pu lui apprendre des secrets.

 

Fandor courait comme le vent à ses côtés, sans jamais se laisser distancer. Il avait assisté à la mise en terre de la vieille femme avec une grande dignité, assis en écoutant Yaril réciter le Chant de l’Hiver devant la tombe. Il avait ensuite aidé son maître à rassembler, sur la terre au-dessus de la sépulture, des pierres blanches constituant l’étoile à cinq branches de Blethym. Les traditions atlantes marquant les liens profonds qui unissaient hommes, nature et animaux étaient profondément enracinées chez ces derniers. C’était Fandor, qui, au moment du départ, lorsque Yaril allait enfourcher le cheval bleu, l’avait retenu.

 

« S’il devient notre compagnon, nous devons lui donner un nom »

« N’en possède-t-il pas déjà un ? »

« Non. Je le lui ai demandé, et il ne semble pas comprendre. » Le chien avait couché ses oreilles et émis un grognement de dégoût. « Apparemment seuls les hommes ici possèdent un nom. Les animaux ne sont pas considérés comme leurs égaux. »

Yaril avait poussé un long soupir.

« Notre société atlante était loin d’être parfaite. Mais visiblement les Zylts n’ont pas fait évoluer le monde vers le bien »

« On m’a toujours enseigné que les Atlantes considéraient les animaux comme leurs frères. »

« Peut-être, mais c’était il y a plus de cinq cents ans, Fandor. Avant la guerre et l’arrivée des Zylts »

Le chien grogna encore, avec mépris.

« Admettons que cette race de barbares ait des coutumes différentes. Mais toi qui es un être civilisé, tu sais que tout être doit avoir un nom. »

Yaril réfléchit, et sourit :

« Fandor, tu es mon frère. Je te délègue l’honneur de baptiser notre nouveau compagnon. »

« Moi ? »

De surprise et de fierté, le chien dressait les oreilles.

« Pourquoi pas ? Ta fameuse intuition ne te suggère-t-elle rien ? »

« Ne te moque pas de moi »

 

Le cheval attendait, les fixant alternativement. Il semblait comprendre et dans ses yeux intelligents brillait l’expectative.

 

« Appelons-le Vlanir » suggéra Fandor. « Ce n’est pas très original, mais ça lui ira bien »

« Vlanir » signifiait « bleu » en baldorien mâle.

Le jeune homme se tourna vers le cheval en lui flattant l’encolure.

« Tu aimes ça, toi, Vlanir ? »

 

Le cheval hennit encore une fois, doucement. Puis, sans acquiescer davantage, il se tourna vers le chemin. Yaril monta sur son dos. Sans selle, à la mode atlante. Il se cramponnait à un harnais de cuir passé autour du cou de l’animal. Le mors n’existait pas dans son monde. Pour donner des ordres à leur monture, les Atlantes leur parlaient.

 

Chien, cheval et homme filaient à flanc de montagne, en direction de l’est, vers Eksibor. Au-dessus d’eux, dans le ciel aux nuances mauves, les oiseaux majestueux continuaient à tourner en planant. Après quelques instants, l’un d’eux se détacha de leur ballet et se dirigea lui aussi vers l’est.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

mercredi, 21 octobre 2009

Le dernier des Atlantes (2)

(La première partie de l'histoire, c'est ici)

 

 

 

 

 

Yaril battit des paupières. Il lui semblait émerger d’une longue torpeur, consécutive, non pas à la fatigue, mais à l’absorption d’une drogue quelconque. Sous sa joue le contact froid et rugueux d’un caillou était désagréable. Il grogna, remua un peu. Au creux de sa main, une sensation chaude et humide contrastait avec le froid qu’il sentait par tout son corps. Il remua  lentement les doigts, roula sur lui-même et ouvrit complètement les yeux.

 

L’éblouissante incandescence et le son de tambour qui avaient accompagné sa traversée de la porte avaient à présent disparu. La lumière était faible, mais il pouvait distinguer quelques ombres autour de lui. Toutefois ce fut sa main, plutôt que ses yeux, qui le renseigna sur l’une d’elles. Fandor était en train de lui lécher la paume.

 

« Tu es éveillé ? J’avais peur que tu ne soies inconscient et blessé »

« Non, je me sens engourdi, c’est tout. Où sommes-nous ? »

« Je n’en ai aucune idée. Je me suis moi-même éveillé près de toi il y a quelques minutes, et je me suis surtout inquiété pour toi. On dirait une espèce de grotte. »

 

Yaryl se releva, trébucha un peu. Le sol était en effet recouvert de cailloux. Il prit plusieurs inspirations profondes. L’air était frais et humide. Sa main se glissa sous sa tunique, à la recherche de son médaillon. Il le sortit, le laissant pendre librement sur sa tunique. « Drôt » articula-t-il.

Un halo de lumière pâle jaillit autour d’eux, pour faire apparaître ce qui, effectivement, ressemblait à une grotte. Les silhouettes que Yaril avaient distinguées à son réveil n’étaient que des éboulis rocheux. Le plafond était assez haut pour que le jeune homme puisse se tenir debout. Il effectua une rotation complète. Comme il s’y attendait, la porte qui l’avait amené là depuis sa forteresse de Neldoreth avait disparu. Aucun rectangle lumineux n’apparaissait sur aucune des parois rocheuses. En revanche il distingua une ouverture sur le ciel, à une dizaine de mètres au bout d'une légère déclivité du sol. Un vent léger en provenait. Il se dirigea immédiatement vers elle, suivi par son chien.

 

Devant l’ouverture, il s’arrêta net, submergé d’une vague d’émotion. C’était là son premier vrai contact avec le monde extérieur, et il était frappé de vertige.

Il faisait presque nuit, mais la lumière n’avait pas encore complètement disparu. L’ouverture de la grotte se situait au flanc d’une montagne rocheuse, où il pouvait apercevoir ça et là de maigres buissons et arbustes. En contrebas il pouvait distinguer une vallée à la végétation plus fournie, quoiqu’un peu clairsemée. Une pluie fine et régulière tombait. Mais les nuages ne cachaient pas encore la lune qui se levait, resplendissante, à l’horizon. Sur le ciel qui hésitait entre le gris et une nuance de mauve, on pouvait distinguer, très loin, quelques grands oiseaux qui tournoyaient majestueusement. A les contempler, ainsi que l’intégralité du paysage, Yaril se sentit envahi d’un sentiment d’exaltation incroyable, qui balaya, pendant quelques minutes, même sa peur de l’inconnu. La montagne, la vallée et la lune qui s’offraient à ses yeux composaient pour lui un spectacle intimidant mais incroyablement attirant, aussi. Le contact de l’air glacé et même le froid pénétrant de la pluie sur sa peau surpassaient toutes les sensations qu’il avait pu éprouver lors de ses voyages mentaux à l’aide du psychrone. Il vacilla, puis raffermit la position de ses jambes.

 

« Le monde extérieur... » souffla-t-il.

A ses pieds, Fandor tremblait un peu.

« Yaril, nous sommes sur Terre. Nous sommes à Baldor, le continent de mes ancêtres. »

« Comment le sais-tu ? »

Le chien hésita.

« Je ne saurais expliquer. Je n’ai jamais vu ce paysage auparavant. Je suis né à Neldoreth, tout comme toi. Mais je sens, quelque part en moi, que mes ancêtres venaient d’ici. Ce n’est ni l’odeur, ni le vent, ni la pluie, mais c’est un tout. Comme si quelque chose me parlait... Je n’ai jamais ressenti cela avant. C’est comme si j’avais une certitude qui grandit en moi, et qui m’appelle, dans cette vallée. »

 

Yaril réfléchit quelques instants.

« Si tu dis vrai, alors Tilion est ici, sur ce continent. Je ne sais pas à quelle distance nous nous trouvons de la ville, ni même si elle existe encore. Mais en tout cas, nous ne sommes pas sur l’un des autres continents de la Terre, en Chalder ou sur Aramia. »

« Oui mais Bandor était très vaste. La capitale pourrait se trouver très loin de nous, tout de même. Ou même ne plus exister. N’oublie pas qu’il y a eu la guerre contre les Zylts. »

Le jeune Atlante fronça les sourcils.

« J’étais justement en train d’y penser. Mon père m’avait expliqué que l’arme secrète de notre peuple détruirait tout en surface, comme si ‘le soleil tombait sur Terre’. Mais apparemment la vie a survécu, c’est évident. Regarde ces arbres. Et ces oiseaux au loin ? »

« Peut-être que la guerre n’a pas été si destructrice, après tout. »

 

Il n’y avait qu’un moyen de le savoir. Yaril examina la vallée avec attention.

 

« Il me semble distinguer une lumière, en contrebas, sur la gauche. La vois-tu aussi ? »

« Non, mais... »

Fandor hésitait.

« Dans la direction que tu m’indiques, les odeurs sont différentes. Non pas des arbres ou des feuilles mouillées..." 

Il plissa le museau d’un air de dégoût.

« Je ne sais pas ce que c’est. Des odeurs désagréables »

 

Yaril haussa les épaules. « Nous verrons bien. La pluie a l’air de s’arrêter. Je n’ai pas envie de passer la nuit dans cette grotte lugubre. Peut-être trouverons-nous là-bas de la compagnie, cela fait bien longtemps que je n’ai pas parlé à un humain. »

« Et s’ils sont hostiles ? »

« J’ai mon épée. Je sais me battre. Toi aussi. Du reste, nous pourrons peut-être les amadouer avec des présents. »

« Quels présents ? Nous n’avons pas emporté grand-chose. Ni argent, ni objets de valeur. Tu ne comptes pas troquer ton médaillon, je suppose ? »

« Non, bien sûr. Mais la nourriture est toujours une source de troc universelle. »

 

Encore une fois Yaryl posa ses doigts sur le médaillon.

« Eldreth. Gayanthim »

Une fumée légère s’échappa du centre du pendentif. Lorsqu’elle se dissipa, quelques fruits, des légumes et de la viande séchée étaient disposés à leurs pieds. Sans s’attarder, le jeune homme les enfouit dans le sac de cuir vert vide qu’il avait sur son dos.

 

« J’aurais pu éviter de me charger pour descendre cette montagne, mais si nous rencontrons des êtres vivants, je ne sais pas où ils en seront en matière de technologie moléculaire. Et je n’ai pas envie d’être brûlé ou pendu pour sorcellerie dès mon arrivée dans ce monde. Pour l’instant, ce médaillon restera un secret entre toi et moi. Allons-y »

 

La descente vers la vallée fut plus facile que prévu. Après avoir progressé quelques dizaines de minutes entre les éboulis, Yaryl et Fandor parvinrent, sans que rien ne le leur ait laissé deviner au préalable, à un sentier trop étroit pour qu’ils aient pu le distinguer à leur sortie de la grotte. Ce dernier serpentait entre une végétation composée de ronces et de résineux. Plusieurs fois, l’Atlante marqua une pause pour caresser les feuilles et les branches noueuses, même la terre du chemin, entre ses doigts. Il n’avait connu ces sensations tactiles que par le biais artificiel du Psychrone, et dans le monde extérieur, elles lui semblaient bien plus agréables.

 

Fandor levait sans cesse la tête pour humer l’air. Il semblait y prendre un plaisir plus mitigé que son maître, et par moments grondait sourdement.

« Nous sommes dans la bonne direction » annonça-t-il au bout d’une heure.

« Comment le sais-tu ? Je ne distingue plus la lumière de tout à l’heure. »

« C’est cette odeur. Elle devient plus forte »

 

Ce fut le moment où la pluie choisit de recommencer à tomber. Fine et glacée d’abord, puis de plus en plus forte et pénétrante. Réfugié sous un grand pin, Yaril jeta un regard circulaire et poussa une exclamation.

« Tu as raison, regarde : on distingue la lueur d’un feu là-bas. On dirait une chaumière. »

 

Ils hâtèrent le pas sous la pluie pour se retrouver à l’entrée d’une clairière où l’on distinguait la masse sombre d’une masure. La porte en était fermée, mais la lueur provenait de l’unique fenêtre ronde. Un feu, probablement, car la cheminée fumait. Yaril comprit enfin pourquoi Fandor grognait. L’odeur parvenait à ses narines à lui aussi. Nauséabonde, elle n’évoquait rien qu’il ait connu, mais des peaux de bêtes mises à sécher en tas devant l’entrée de la baraque semblaient fournir un début d’explication. Il s’approchait et levait la main pour toquer à la porte de bois lorsqu’une voix dans son dos le figea sur place :

 

« Ne bouge pas. Qui es-tu ? »

Le langage lui était connu. Il s’agissait de la langue mâle de Baldor. Mais la voix, bien qu’éraillée et métallique, était féminine. Il se retourna lentement pour découvrir une silhouette voutée enveloppée dans une cape grise. Ses mèches blanches dépassaient un peu et s’agitaient dans le vent. L’obscurité et la capuche dissimulaient ses traits, pourtant les deux yeux brillants fixés sur lui luisaient dans la pénombre. Une femme âgée. Fandor se mit à aboyer furieusement. Immédiatement la vieille brandit vers lui un arc armé d’une flèche.

« Calme ce chien, étranger, si tu tiens à lui. Qui es-tu ? D’où viens-tu ? »

 Sans attendre d’ordre de son maître, Fandor cessa ses aboiements mais conserva ses babines retroussées en un grognement féroce. Lui aussi avait compris les paroles de la vieille et il ne tenait pas à encourir de risque inutile.

 

Le jeune homme parla :

« Nous sommes perdus. Nous venons de l’autre côté de la montagne. Je m’appelle Yaril. Mon chien est un peu nerveux à cause de la pluie. Nous ne te voulons aucun mal. Simplement te demander l’hospitalité pour la nuit. »

« As-tu de quoi payer ? »

« Je n’ai pas d’argent, mais de la nourriture, nous pourrions la partager. Nous repartirons demain de toute façon. Je peux même te laisser le reste, si tu le désires. »

La femme ne bougeait pas et le fixait. Fandor grognait sourdement.

« Je n’ai aucune intention malveillante, ni mon chien » poursuivit Yaryl. « Tout ce que nous voulons, c’est nous abriter de la pluie. »

« Es-tu Zylt ? »

Le mot fit sursauter le jeune homme.

« Non ! Je... Nous venons d’au-delà de la montagne » poursuivit-il maladroitement.

Les yeux de la vieille s’attardaient sur ses vêtements, elle avait l’air de chercher quelque chose. Pour finir, elle haussa les épaules, et passa devant lui pour pénétrer dans la masure.

« Entre, mais le chien reste dehors. »

Yaril fronça les sourcils.

« Il pleut et je ne tiens pas à ce qu’il tombe malade, c’est mon compagnon. »

« C’est lui dehors ou vous deux. Choisis. Il peut aller dormir dans l’abri sous l’appentis si ça lui chante. »

Découragé, Yaril se retourna vers Fandor et s’éloigna du seuil de quelques pas. L’appentis, quelques mètres plus loin, consistait en un minuscule abri à bûches. Le chien n’avait pas protesté. Lorsqu’ils entrèrent, il s’assit.

« Ne t’inquiète pas pour moi. Je ne veux pas entrer dans cette maison. L’odeur y est encore plus épouvantable qu’à l’extérieur. Ici il ne pleut pas et il ne fait pas si froid. Ca ira pour une nuit. Mais j’ai peur pour toi. »

« Pourquoi ? Ce n’est qu’une vieille femme. »

« Méfie-toi d’elle. Je n’aime pas sa façon de te détailler, on dirait un chat d’Ougarion embusqué devant un trou de souris. Elle va chercher à te voler »

La comparaison fit sourire Yaril.

« Ne t’inquiète pas. Elle ne me fait pas peur. Et n’hésite pas à m’appeler si les choses tournent mal pour toi ou s’il se met à pleuvoir trop fort. »

Le chien se mit à renifler autour de lui d’un air méfiant. Yaril revint vers la cabane et en franchit le seuil avec un peu d’hésitation. Il referma presque à regrets la porte derrière lui. La femme était assise devant le feu et s’était débarrassée de son manteau grossier. Yaril la dévisagea. Elle avait l’air très vieille mais l’éclat de ses yeux posés sur lui montrait bien qu’elle était en possession de toutes ses facultés. Il sentit à nouveau le regard, mélange de méfiance et de concupiscence, glisser sur ses vêtements, s’attarder sur le manche de son épée repliée. Affectant un air dégagé, il s’approcha du feu. La masure ne comportait visiblement qu’une pièce, assez vaste. Dans un coin, Il distingua ce qui semblait être un lit, quelques coffres. Une seule grande table se trouvait devant l’âtre. Il y déballa sa  nourriture avec hésitation. La vieille le regardait faire sans un geste.

« Tu n’es pas un Azylante. »

« Non. » Yaril n’avait aucune idée de la réponse qui lui attirerait davantage de sympathie. Il se décida à poser lui-même quelques questions. 

« Et toi ? En es-tu une ? Comment te nommes-tu ? »

« Droulia. Oui, je suis une Azylante. D’où viens-tu, étranger ? Il n’y a rien de l’autre côté de la montagne. »

Elle marqua une pause, puis ajouta un peu plus bas :

« Viens-tu de la Lune ? Fais-tu partie de la confrérie de Xandor ? Tu n’es pas un Zylt, j’en suis certaine. Tes cheveux ne sont pas roux. »

Yaril hésita. Cette vieille femme ne lui paraissait pas bien à craindre, toutefois il ne tenait aucunement à révéler ses origines. Il devait inventer une histoire plausible. Certaines des intonations de la vieille lorsqu’elle parlait l’avaient frappé. Il lâcha à brûle-pourpoint ce qui lui vint naturellement à l’esprit, car c’était la vérité :

« Non, je ne suis pas l’un d’eux. Je hais les Zylts »

Droulia sembla se détendre imperceptiblement.

« Si tu viens de la Lune, où as-tu laissé ton vaisseau ? Comment se fait-il que tu soies seul ?»

« Nous avons eu un accident, mes compagnons sont morts. »

La vieille ouvrit de grands yeux.

« Un gloscaphe détruit ? Je n’ai rien entendu. Et ce chien ? C’est un berger d’ici. Il ne peut venir de la Lune. Où l’as-tu ramassé ? »

« Tu poses beaucoup de questions, et je suis fatigué. »

Droulia haussa les épaules, non sans lui jeter un regard méfiant Ses yeux s’attardaient sans cesse, inexplicablement, sur les poings fermés du jeune homme.

« Assieds-toi » fit-elle sèchement.

D’un recoin sombre elle apporta deux écuelles et deux verres. Yaryl ne savait trop comment se comporter, face à son mutisme vexé. Il  disposa les légumes, la viande séchée dans les assiettes. Sans l’inviter à en faire autant, Droulia s’assit et se mit à engloutir la nourriture avidement. Le jeune homme toucha à peine à son assiette. Outre le fait qu’il n’avait pas très faim, l’odeur nauséabonde des peaux de bêtes séchées lui soulevait le cœur.

« Est-ce que tu vis du commerce de tes peaux de bêtes ? » interrogea-t-il.

« Oui, et de chasse. Lorsque la saison est bonne. » Elle marqua une pause. « Je les vends à des marchands qui viennent d’Eksibor. »

« A quelle distance sommes-nous de Tilion ? »

La vieille sourit d’un air un peu ironique. « J’attendais cette question. Evidemment, c’est là que tu veux aller. C’est à trois cents kilomètres au Sud. » Elle le regarda bien en face. « Est-ce encore un complot contre ce chien  de Sarkos  et sa cour de débauchés ? Nul ne peut rien contre lui. Cent fois on a essayé de l’assassiner. Cent fois on l’a cru mort. Cent fois il s’en est sorti. » Elle cracha par terre.  « Cet être est le diable. Lui et ses lieutenants corrompus qui nous traitent en race dégénérée.»

Les questions brûlaient les lèvres de Yaril.

« Dégénérée ? »

« Oui » siffla la vieille. « Les Quatre-Doigts sont fiers d’avoir purifié à nouveau leur race, comme ils le claironnent depuis des siècles. Ils nous ont condamnés à l’exil ou à l’esclavage. Mais la révolte gronde et un jour, nous les surpasserons en force autant qu’un nombre. »

Elle brandit sa main en avant dans un geste qui fit sursauter Yaril. Il porta la main au fourreau de son épée mais interrompit son mouvement. La vieille se contentait de maintenir sa main ouverte devant son visage ; une main dont l’auriculaire était bizarrement amputé de moitié. Le jeune homme porta son regard à l’autre main de la vieille, posée sur la table, pour constater qu’elle était en tous points symétrique à l’autre. Les deux auriculaires étaient des moignons interrompus. Il ne s’agissait pas d’un accident mais d’un phénomène génétique. Un frisson inexplicable le parcourut.

« Montre-moi tes mains, étranger. Depuis que tu es arrivé tu les dissimules dans l’ombre, ou dans ta cape, ou sous la table. Es-tu un Azylante, oui ou non ? »

 

Yaril aimait de moins en moins la tournure que prenait la conversation. Il se leva.

« Je suis fatigué, et je n’ai rien à te prouver. Tu peux finir la nourriture. Où puis-je dormir ? »

Droulia lui jeta un regard méchant.

« Toujours aussi fiers et arrogants, les Sélénites. Si du moins tu en es bien l’un d’eux. »

Elle lui désigna un coin sombre à gauche de la cheminée :

« Il y a une resserre à foin. Si votre Seigneurie ne la juge pas trop crasseuse pour elle... »

Elle ricana.

 

Yaril contourna la table sans répondre. Derrière une petite porte qu’il n’avait pas remarquée en entrant, il y avait en effet un réduit où du foin s’entassait. Une fenêtre barricadée par des planches faisait face à la porte, mais il n’y prêta qu’une attention distraite. Il arrangea tant bien que mal une partie du foin en matelas et s’allongea dessus. Il était fatigué mais son corps ne voulait pas s’abandonner au sommeil. Quel était ce peuple dont son père ne lui avait jamais parlé, les Azylantes ? Pourquoi la vieille avait-elle appelé les Zylts ‘Quatre-Doigts’ ? Et pourquoi elle-même semblait être mutilée ? Et les Sélénites, étaient-ce ceux qui venaient de la Lune ?

Il s’enroula dans sa cape. Il ne faisait pas froid dans le réduit qu’il occupait mais il avait besoin de se rassurer. Il entendit tout à coup la vieille psalmodier un chant. Les paroles lui en étaient incompréhensibles. La femme chantait à voix basse, l’air était lent, doux et très triste. En même temps, il sentait une odeur s’infiltrer dans le réduit. Pour la première fois depuis qu’il était arrivé, la puanteur se dissipait. Elle devait faire brûler des herbes pour la préparation d’un onguent quelconque. Ou quelque potion magique de vieille sorcière, songea-t-il avec un léger sourire avant de sombrer dans le sommeil  sans s’en apercevoir.

 

Il rêva qu’il chevauchait un cheval bleu. Dans le lointain il apercevait le temple d’émeraude de Tilion, étincelant dans le soleil couchant. Mais l’édifice semblait sans cesse s’éloigner. Son cheval se fatiguait, il devait l’alléger s’il voulait arriver au bout de son voyage. Il commença par se défaire de son sac de cuir, mais cela ne faisait pas une grande différence, puisqu’il était vide. Il y avait encore sa bourse où il avait rangé les perles offertes par ses deux frères. Le présent ne semblait plus avoir tant d’importance, après tout. Il la détacha et elle tomba au bord du chemin avec un petit bruit sourd. Le cheval s’essoufflait toujours. Le médaillon était lourd, pendu à son cou. D’une main, il le détacha, et rit en le regardant voltiger, brillant de mille feux, dans la lumière. Mais le temple était toujours aussi loin, et son cheval s’épuisait.

Restait l’épée. Le plus lourd de ses bagages. Elle était sa seule arme, mais une fois arrivé au temple, qu’aurait-il à faire d’une arme ? Il tira sur le manche, qui résistait, coincé dans le fourreau. Il lâcha la bride de son cheval galopant, et tira à deux mains.

Le cheval fit un violent écart, et Yaril perdit brutalement l’équilibre. Il y eut un craquement formidable lorsque le monde tournoya devant ses yeux, pendant que ses oreilles retentissaient du hennissement de terreur de l’animal qui se transformait en hurlement perçant.

 

Yaril s’éveilla, baigné de sueur. A ses côtés deux ombres confuses se débattaient, à peine éclairés par la lune qui luisait à travers les planches restantes de la fenêtre qui avait volé en éclats. Il porta instinctivement la main à sa poitrine : le médaillon avait disparu. Le réduit retentissait de hurlements suraigus : la voix de la vieille, mêlée à des grognements sourds. Sans hésiter, le jeune homme lança un ordre : « Drôt ! » cria-t-il.

Le médaillon obéissait à sa seule voix. La lumière en jaillit. Il avait roulé prés de la porte dans la lutte. A présent que la scène était éclairée, Yaril vit Fandor qui maintenait la vieille plaquée au sol en grondant. Stupéfait, le jeune Atlante vit du sang couler du flanc de la vieille. Il s’approcha.

« Fandor, lâche-la »

Le chien s’écarta.

« Elle était près de toi, elle tenait l’épée, j’ai cru qu’elle allait te tuer. »

Droulia haletait de douleur, mais ses yeux s’écarquillèrent en entendant le chien parler. Elle crispa ses mains sur son ventre. Le manche de l’épée, qui était restée repliée sous forme de dague, en dépassait. Elle l’arracha en poussant un hurlement encore plus suraigu. Elle baignait dans une flaque de sang. Sans prendre garde à sa blessure, elle porta le manche de la dague devant ses yeux exorbités.

« Mithrim » haleta-t-elle.

Yaril sentit son cœur s’accélérer. C’était le nom de la maison dont sa mère était une descendante. L’épée était leur talisman. Il s’agenouilla auprès de Droulia.

« Oui, c’est là l’épée de mes ancêtres, les Mithrim »

Le visage de la vieille parut transfiguré. Des larmes perlèrent sous ses paupières pendant qu’elle haletait. Ses yeux brillaient comme des étoiles. A tâtons, elle chercha la main de Yaril, la prit dans la sienne, tremblante, et la tint devant ses yeux. Alors un pauvre sourire éclaira pour la première fois ses lèvres parcheminées.

« Lothlann » murmura-t-elle « Lothlann ! »

Elle glissa dans la main de Yaril les deux perles qu’elle avait conservées dans sa main droite, crispée. Ses yeux se voilaient mais elle semblait vouloir se remplir les yeux du visage du jeune homme.

« Lothlann... »

« Que veux-tu dire ? Je ne connais pas ce mot. »

Elle essaya de parler mais se mit à tousser et du sang jaillit de sa bouche. Fandor avait reculé et contemplait, médusé, le tableau de cette vieille femme maintenant inoffensive qui expirait dans les bras de son maître. Elle reprit sa respiration et tendit le bras vers l’ouverture du réduit, en direction de la salle où les feuilles aromatiques brûlaient encore, répandant leur entêtant parfum soporifique.

« Lothlann... le grimoire. Le grimoire.. »

 

Sa tête retomba contre la poitrine de Yaril.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

mardi, 13 octobre 2009

Le dernier des Atlantes (1)

 Yaril fixait intensément la rainure de lumière qui se dessinait, dans le mur, devant lui.

 

Il se tenait debout, vêtu d’une veste et d’une culotte de daim vert profond, noués sans boutons, par des lacets. Ses pieds étaient chaussés de bottes jaunes, en cuir fin. Un minuscule bonnet pointu coiffait ses cheveux bruns bouclés. Sa tenue simple était discrètement élégante, mais donnait surtout l’impression d’avoir été faite pour son aisance. C’était là le style de vêtements dont on se disait en les voyant qu’ils devaient être agréables à porter, pour accompagner les mouvements du corps. Et c’était bien le cas. Lorsque Yaril s’étirait, sa veste vert clair semblait respirer avec lui. Son chapeau épousait si parfaitement sa tête, sans toutefois la serrer, qu’aucun mouvement brusque ne pouvait le déranger.

 

Sur la table en bois de noisetier devant lui étaient disposées une théière flanquée de son inévitable comparse, la tasse. Bien que le jeune homme n’ait encore touché ni à l’une ni à l’autre depuis qu’il les avait placées là, quelques minutes auparavant, d’agréables effluves de thé émanaient du récipient où il infusait. Un mélange subtil de miel, de fleurs, et de baies cueillies dans un sous-bois. N’importe quel étranger pénétrant dans la pièce et humant le parfum n’aurait pu résister au désir de soulever le couvercle de la théière pour découvrir la source de fragrances si agréables. Mais Yaril ne la touchait pas, ni la tasse. Il ne les regardait même pas. Ses yeux étaient posés sur l’encadrement lumineux de la porte qui lui faisait face.

 

La pièce était tout à la fois spacieuse et intime. Le plafond voûté s’égayait d’un lustre à chandeliers. A sa droite, une imposante cheminée de pierres noircies où ne brûlait aucun feu, abritait quelques rondins volumineux, et encore intacts. A sa gauche, au-dessus d’un meuble abritant des trésors de vaisselle, était accroché un tableau représentant un bras de mer entre deux avancées de terre couvertes de bruyère. Le ciel en était vaguement menaçant sans être noir. Le paysage était sauvage et mélancolique, tout en conservant une certaine grandeur. Si après avoir humé le thé, le visiteur un peu indiscret s’était approché du tableau, il aurait constaté, à sa grande surprise, que ce qui paraissait statique ne l’était pas. Les nuages glissaient lentement dans le ciel, la mer était troublée de quelques vagues et un vent léger agitait la bruyère sur les portions de lande visibles. Le paysage du tableau était sans cesse en mouvement imperceptible. Le temps pouvait y varier, tout comme des bateaux pouvaient apparaître au large. Seul le lieu ne changeait pas.

 

A gauche du vaisselier, un passage voûté était masqué par une tenture de soie rouge. Nul cordon n’en manoeuvrait l’ouverture. Encore une fois, si  le visiteur curieux, profitant de l’inattention de Yaryl, qui regardait ailleurs,  avait voulu poursuivre ses investigations, pour jeter un coup d’œil au-delà du passage de pierre, il n’en aurait pas été capable. La tenture ne se tirait pas, elle ne se poussait pas. Une main aurait tenté vainement de la faire bouger, et se serait simplement perdue dans les plis de l’étoffe se dérobant sous ses doigts. Yaryl seul pouvait décider de son ouverture, en se postant devant elle et en sifflant l’une des notes de la gamme, très bas et très doux, comme lui seul savait le faire. La tenture se relevait aussitôt, et se rabaissait derrière lui lorsqu’il l’avait franchie. Il pouvait ainsi accéder à sa chambre sur un fa dièze. Mais le passage pouvait conduire à la cuisine, si l’on sifflait un si bémol. Ou encore vers la pièce tenant lieu à la fois de bureau et de laboratoire, si le jeune Atlante modulait une série de trois ré dont la combinaison n’était connue que de lui. La même porte masquée par la tenture s’ouvrait à volonté sur toutes les pièces de sa demeure, et elles étaient d’ailleurs très nombreuses. Mais Yaril tournait le dos à ce passage-là, pour ne fixer que l’autre porte, de l’autre côté de sa table en noisetier.

 

Depuis des années il vivait seul dans ce château dissimulé, où il menait une existence sereine sans turbulences extérieures. Il ne souffrait jamais de la faim ni de la soif. Son garde-manger était toujours abondamment garni de nourriture et de boissons fraîches, et d’ailleurs, il n’était ni grand mangeur, ni buveur invétéré. Il était de constitution mince, quoique très solide. Il ne souffrait pas de l’ennui non plus. Sa bibliothèque était abondamment fournie en ouvrages traitant de nombreux sujets, en diverses langues. Yaryl était féru d’astronomie, de chimie, de mathématique, de littérature, de philosophie et de biologie. Ses connaissances, sans être universelles, en auraient impressionné plus d’un. Il parlait avec facilité sept langues, dont l’Araménien et le Chaldérique, ainsi que les deux langues du continent de Baldor, la mâle et la femelle. Il avait étudié avec passion et application pendant des journées entières. Son savoir n’était pas que livresque d’ailleurs. Souvent il vérifiait une théorie, une équation, à l’aide d’instruments sophistiqués rangés dans son laboratoire. Il avait pris autrefois l’habitude de converser, des heures durant, avec ses oiseaux de Chalder et d’Aramia dressés spécialement pour cet usage. Il entretenait aussi de longues conversations avec son animal préféré, un berger de Baldor aux longs poils, l’un des plus intelligents de sa race, apparemment. Le seul regret de Yaryl était que Fandor, le chien, ne pouvait converser avec lui qu’en langue mâle. Outre ce dernier et ses deux oiseaux, l’Atlante possédait aussi un dragon nain d’une intelligence hors du commun, capable de prouesses physiques incroyables en dépit de sa petite taille. Il savait voler, mais aussi danser, jouer d’un instrument de musique, et se rendre invisible à volonté. Cependant il ne disposait pas de la parole, comme les autres animaux. Lorsqu’il voulait communiquer, il faisait « tik, tik ». Il parvenait cependant très bien à se faire comprendre. Le père de Yaril lui avait un jour expliqué qu’on supposait que Tchaïk, le dragon nain, venait de la Lune, mais personne n’en était certain, car l’animal, tout en conservant une vivacité physique et intellectuelle exceptionnelle, était très vieux. Or les chemins vers la Lune étaient fermés depuis des décennies et nul ne pouvait savoir avec certitude si le dragon avait été apporté directement de là-bas, ou s’il n’était qu’un lointain descendant d’une des races animales qui peuplaient autrefois cette planète.

 

Son père. La seule personne dont il se souvenait clairement. Sa mère était morte en le mettant au monde. De ses deux frères aînés il ne gardait qu’un souvenir vague et confus. C’était son père qui lui avait donné les rudiments de la culture atlante de base : lire, écrire, chanter, parler. Essayer de comprendre le monde, à travers les images et les mots, les équations et les lois de la physique. Communiquer, ah oui, surtout communiquer. Savoir convaincre un interlocuteur, susciter son empathie, son intérêt. Savoir également argumenter, jouter, se battre. Physiquement, aussi. Yumehil avait enseigné l’art de l’épée, de la dague et même de la lutte à mains nues à son fils. Sans apprécier le combat physique outre mesure, Yaryl s’était montré un élève patient et infatigable. Sa confiance en son père était totale. Sa vision du monde extérieur dépendait de lui. C’était Yumehil qui, alors qu’il était enfant, lui avait montré les premières images du monde extérieur, à travers les tableaux mouvants comme celui qui était accroché au mur, ou les esquisses animées qui illustraient les livres de leur bibliothèque. Emerveillé, l’enfant avait pu admirer des espaces immenses, des collines majestueuses, de vastes étendues de prairies où paissaient des multitudes d’animaux différents. Il avait écarquillé les yeux devant des cités fabuleuses, des réalisations architecturales comme il n’aurait jamais pu en concevoir dans ses rêves les plus fous. L’une d’elles le fascinait tout particulièrement : au centre d’un plateau verdoyant vers lequel convergeaient de larges routes, trois immenses piliers en forme de défenses d’éléphant de trois kilomètres de haut se rejoignaient pour soutenir en leur sommet un édifice plus grand qu’une cathédrale, qui semblait taillé dans une seule émeraude. L’ensemble dégageait à la fois une impression de force effrayante et de légèreté aérienne.

« Il s’agit là du temple où nos ancêtres allaient autrefois se recueillir pour entrer en osmose avec les forces de la nature » avait expliqué Yumehil. « Le centre, le nœud social, culturel, religieux qui nous unissait, nous Atlantes, dans notre capitale, Tilion. »

« Irons-nous un jour là-bas ? M’emmèneras tu hors de notre palais ? »

« Le moment n’est pas venu. Je ne sais si le temple existe encore. Notre peuple a connu des bouleversements. Cette image que tu vois date d’il y a plus de cinq cents ans, et je n’étais même pas encore né. Je suis comme toi, je n’ai jamais vu Tilion que sur ces hologrammes »

« Que s’est-il passé entretemps, père ? »

« Il y a plusieurs siècles, nous étions puissants et sereins. Notre civilisation s’était construite sur la paix, la liberté et le respect d’autrui.  Mais l’envie, la jalousie, les mesquineries et  l’incompréhension ont fait leur lit parmi nous. Peu de gens ont su pourquoi. On dit que pour briser l’unité de notre peuple, des étrangers venus d’ailleurs s’y étaient introduits. Nous avons perdu en grandeur, nous avons imperceptiblement laissé se dégrader notre morale. Notre race avait colonisé quatre des planètes de notre système, et nous envisagions d’investir la cinquième, lorsque nous dûmes faire face à l’invasion des Zylts. Ils venaient d’une galaxie éloignée, qui se mourait. Leur apparence était humaine à quelques détails près. Mais leur philosophie et leur conception de la vie et de la mort étaient aux antipodes des nôtres. Nous vivions depuis trop longtemps en paix pour pouvoir nous défendre efficacement face à leurs premières attaques. Les vaisseaux zylts de la première vague firent des ravages immédiats, sans sommation, sur nos colonies de Mars et de Vénus. Par chance, leur avidité à investir ces planètes et à s’y établir laissa le temps aux survivants de se replier sur Terre et sur la Lune pour y élaborer une riposte. Nous disposions d’une arme millénaire, dissimulée au cœur de notre planète, dont le secret était transmis de génération en génération à un nombre réduit d’Atlantes dignes de confiance. C’était un honneur d’être admis au conseil des Sages, au nombre constant de sept. Eux-mêmes gardaient leur identité secrète et la loi stipulait qu’ils ne devraient disposer de l’arme que d’un accord unanime, et en cas de situation désespérée. Le moment était venu. Il fallait utiliser l’arme contre les Zylts, sous peine de voir notre civilisation anéantie. Cependant l’un d’eux s’éleva contre l’avis des six autres. « Si vous utilisez l’arme » dit-il, « ce sera comme si le soleil tombait sur la Terre. Nous vaincrons les Zylts à coup sûr, mais en même temps nous disparaîtrons nous-mêmes. Ne pourrions-nous faire une tentative de conciliation ? L’esclavage dans lequel nous réduiraient les Zylts ne serait-il pas tout de même préférable à notre extinction totale ? » Pour ces propos il fut accusé de traitrise et banni du conseil. Il aurait même pu être emprisonné à vie mais il profita de l’appui de quelques amis qui lui étaient restés fidèles pour s’enfuir dans une retraite connue de lui seul, avec sa famille et quelques-uns de ses proches »

Yumehil s’interrompit, il caressa les cheveux de son fils assis près de lui. Ses yeux étaient perdus dans le vide, une expression soucieuse assombrissait ses traits. Yaril n’osait interrompre son silence malgré les questions qui lui brûlaient les lèvres. Après quelques instants, son père reprit, plus bas :

« Mon fils, ce septième sage était l’un de tes aïeux. Il se nommait Gorthil. Et la retraite où il s’enfuit était la forteresse de Neldoreth, où nous nous trouvons. Elle se situe à des kilomètres sous la surface de la terre, et a pu être construite grâce aux miracles technologiques dont notre civilisation disposait. Mais surtout, elle ne pouvait être retrouvée de l’extérieur. Ton aïeul, et les savants qui étaient ses amis, avaient prévu l’attaque des Zylts et la guerre, rapide et dévastatrice, qui s’ensuivrait. Il était important de rassembler tout ce qui pouvait permettre la survie d’une communauté tout en coupant tout lien avec l’extérieur. Notre famille a vécu ici, de génération en génération, depuis des siècles. »

« Quel a été le résultat de la guerre ? Que sont devenus les Zylts ? D’autres Atlantes comme nous auront-ils survécu ? »

« Je l’ignore. La seule chose que nous sachions c’est que l’arme fut utilisée, car tous les systèmes de communication de notre petite communauté avec l’extérieur furent coupés du jour au lendemain. S’il y a encore de la vie à la surface, nous n’avons jamais su la localiser. Certains parmi nous se portèrent volontaires, des années plus tard, pour remonter  effectuer des voyages en éclaireurs. C’était une preuve de courage, et aussi un très grand honneur pour eux de le faire. Aucun ne revint jamais. »

Yaryl retenait son souffle. Il se doutait de ce qui allait suivre.

« Tes frères étaient de ceux-là. »

Yumehil ferma les yeux.

« Je savais qu’il serait inutile de chercher à les retenir, même si j’aurais donné ma vie pour les voir rester. J’aurais préféré que Valandyl  parte seul. Mais je savais que je ne pourrais jamais retenir Rohan qui était bien plus proche de son frère aîné que de tout autre membre de la famille. En outre, si des dangers subsistaient en surface, comme nous en étions tous sûrs, ils ne seraient pas trop de deux pour leur faire face ensemble. Enfin... »

Les paupières du vieil homme se rouvrirent et son regard, clair et froid comme l’acier, se posa sur son fils.

« Tu as treize ans aujourd’hui. Tu es en âge de savoir. Viens. »

Il le conduisit dans le grand salon, devant la table de noisetier.

« Gorthil avait conçu une possibilité d’ouverture sur l’extérieur. Il existe, dans ce mur face à toi,  une porte à résonnance magnétique, qui, si l’on y pénètre, téléporte son occupant à la surface, en une fraction de seconde. Mais cette porte est à sens unique. Une fois qu’on l’a franchie, on ne peut pas la repasser dans l’autre sens. C’était une sécurité prévue par rapport à des poursuivants, ou des ennemis éventuels. »

Yumehil posa sa main sur une moulure de la cheminée. Le mur de pierre leur faisant face oscilla imperceptiblement, comme dans un rideau de fumée, puis un léger halo de lumière se dessina autour d’un rectangle formant les contours de ce qui était, de toute évidence, une porte. Yaryl fixait la lueur, le cœur battant. Il ne s’était jamais douté que ce mur de lourdes pierres, que rien ne distinguait des autres dans tout le palais, contenait une porte dissimulée. Ce passage conduisait vers la surface. Mais le rectangle lumineux disparut tout aussi vite qu’il était apparu. Yumehil avait ôté sa main de la moulure.

« Fils, je n’ai jamais voulu franchir ce passage. Peut-être par manque de courage. Mais depuis la mort de ta mère, le départ de tes frères, nous sommes seuls toi et moi, témoins vivants, peut-être les seuls, de ce que fut notre communauté. Nous étions une cinquantaine à vivre dans ce palais enfoui il y a quelques décennies. Notre nombre, rapidement, déclina. Malgré tout le confort dont nous disposons ici, l’homme ne peut prospérer dans l’ombre, il a besoin de la lumière, la vraie. »

Yaril ne savait que dire. Il glissa sa main dans celle de son père, sans un mot.

« Ta décision t’appartient, mon fils. Si un jour tu décides de franchir la porte, je t’aurai montré la marche à suivre. Tu peux aussi décider de vivre ici pour le restant de tes jours. Ne crois pas que ce second choix, si c’est le tien, te serait dicté par la lâcheté. Il y a de la grandeur aussi dans la persistance de la mémoire, le lent travail jour après jour. S’il n’existe pas de traces de vie là-haut, tu seras le dernier de notre lignée à avoir survécu. Cela aussi, est un paramètre à considérer. Toi et moi sommes tout ce qui reste des Atlantes. »

 

Cette conversation s’était tenue cinq ans auparavant. Deux ans après, Yumehil était mort, paisiblement. Il avait répété ses mots à son fils

« Souviens-toi que quel que soit ton choix, il sera le bon si tu cherches profondément en toi la réponse à ta question. Et je serai toujours avec toi, partout où tu iras »

 

Trois années s’étaient écoulées après le décès de Yumehil. Du fond de son cœur, Yaril avait souvent pleuré son père qu’il aimait, mais n’avait rien laissé paraître de son chagrin. Il avait depuis longtemps pris l’habitude de vivre seul, en accord avec lui-même. Ses animaux étaient une compagnie fidèle et agréable, même s’ils étaient loin de pouvoir soutenir avec lui les mêmes conversations qu’il avait eues avec son père. Mais leur affection et leur sagesse le réconfortaient.

 

Cependant la solitude et surtout l’incertitude lui pesaient. Tout en aimant sa retraite et ses aspects paisibles, il savait qu’il ne pouvait terminer sa vie ainsi, enfoui dans l’ombre de son palais de Neldoreth, qui, tout luxueux qu’il fût, n’était qu’une cache enfouie sous terre. Grâce au psychrone, un appareil contenu dans un simple casque, il avait pu s’enivrer un temps de l’impression de voyager, dans l’espace et dans le temps. Il avait eu la sensation de se déplacer, de visiter de nombreux endroits de la Terre, notamment, en  une occasion, de survoler la plaine de Tilion où se dressait le temple d’émeraude. Il en avait conservé un sentiment mitigé d’exaltation et de terreur. Mais il n’avait pu retourner là-bas, pas même par la pensée, car chacun des enregistrements insérables dans la mémoire du psychrone ne pouvait être utilisé qu’une seule fois, pour un unique voyage mental. Et il avait utilisé tous les enregistrements dont il disposait dans sa retraite.

 

Ce jour-là, en se levant, le jeune Atlante avait pris sa décision. La semaine précédente, ses deux oiseaux étaient morts. D’abord Looxia, sa mésange bleue d’Aramia, qu’il aimait tant pour sa gaieté. Puis Tylwor, le colibri chaldérique, fier, orgueilleux, mais d’un éclat et d’une beauté à couper le souffle. Les deux volatiles, dont la longévité était pourtant censée être exceptionnelle, avaient succombé à une mystérieuse maladie qui avait commencé par les priver de l’usage de la parole, puis les avait fait décliner physiquement pendant plusieurs semaines jusqu’au jour où Yaril les avait retrouvés, inertes, comme momifiés, tombés auprès de leurs perchoirs habituels.

 

Quitter le refuge serait à la fois un déchirement et une délivrance. Mais Yaril était intimement certain de deux choses : d’abord, toute vie ne pouvait raisonnablement avoir été anéantie à la surface. Même s’il ne disposait d’aucune preuve, d’aucune certitude, il savait du plus profond de son âme que la brillante civilisation dont il était issu ne pouvait avoir disparu. Des survivants, d’autres colonies, existaient sûrement quelque part. Ou même des Zylts. Mais il se devait de partir à leur recherche. Il préférait mourir, même de mort violente, en surface, en tendant une main vers l’avenir, plutôt que de vieillir sous terre et disparaître seul, recroquevillé sur les souvenirs de ce qui avait fait la grandeur des siens.

Sa seconde certitude était qu’il existait sûrement un moyen de réintégrer le palais-refuge de Neldoreth, où sa famille et ses ancêtres avaient survécu pendant des générations. Son aïeul Gorthil était un homme trop avisé pour ne pas avoir envisagé cette possibilité, aveuglé par un excès de prudence. Il existait probablement une autre porte à sens inverse, en surface. Ce serait à lui de la découvrir.

 

Ces pensées, ces souvenirs, s’étiraient et se mélangeaient dans sa tête après qu’il ait manipulé l’ouverure secrète de la porte, sur le rebord de la cheminée, dans la moulure. Le geste que son père lui avait enseigné, des années auparavant, et qu’il avait refait, plusieurs fois depuis, pour voir scintiller les contours du passage et rêver à ce qu’il pourrait y trouver au-delà. Mais il avait toujours hésité, sursi, reculé, et pour finir avait tourné la clé-moulure en sens inverse, pour regarder s’estomper la lumière en se traitant de lâche. Cette fois, il ne reculerait pas.

 

Il emportait avec lui quatre objets qui lui étaient précieux car ils lui avaient été donnés par les membres de sa famille. Autour de son cou, un médaillon taillé dans du cristal, présent de son père. Le bijou pouvait être à la fois source d’eau, de feu, de nourriture, lorsqu’on l’ouvrait et lui parlait d’une certaine façon, dans la langue secrète qu’employaient les sept sages autrefois. Gorthil avait transmis l’objet et appris les formules à son fils, qui à son tour les avait transmis aux fils de ses fils. Yaril était le dernier de la lignée.

Dans une bourse accrochée à sa ceinture il avait dissimulé deux billes irisées qui lui avaient été offertes par ses frères avant leur départ. Yaril n’avait alors que trois ans, ces présents ne lui avaient pas été remis en main propre, mais ils avaient été placés dans un coffret que son père lui avait confié dix ans plus tard. Le taciturne Rohan avait offert une bille d’un vert émeraude intense, sans l’accompagner d’aucune lettre. Mais Valandyl, le bien-aimé, avait laissé avec sa perle bleue presque blanche un message : « Frère, un jour tu grandiras, et tu comprendras ce sacrifice que Rohan et moi faisons pour toi. Quoi qu’il arrive, ne nous oublie pas, et sache que dans l’adversité, dans l’épreuve, nous pourrions un jour t’être utiles. »

Yaril avait souvent, par la suite, admiré, manipulé, caressé les deux sphères, en se demandant quel secret elles pouvaient bien contenir. Mais, quel qu’il fût, il n’avait pas été en mesure de le découvrir. Toutefois il était, là encore, intimement persuadé que la révélation viendrait en son temps et il avait précieusement emballé les deux billes pour les emmener dans son voyage.

Restait l’épée. Héritage de sa mère. Le talisman des Mithrim. Lorsque son père lui avait enseigné l’art du combat, il la lui avait confiée. Yaril savait qu’elle possédait une vie qui lui était propre, ne faisant qu’un avec son corps, comme un prolongement de son bras, de ses yeux, de son cœur. Elle était légère, rapide, et foudroyante pour tout ennemi. Bien des fois, dans la salle d’armes, il avait failli blesser son père, et inexplicablement il avait eu l’impression que l’épée décidait elle-même de stopper son élan une micro-seconde avant de blesser Yumahil. Elle semblait détecter de façon sûre, comme si elle avait été habitée d’une âme, d’un instinct, les risques à ne pas franchir, lorsque le jeune Atlante s’essoufflait dans une joute contre son propre père.

 

Il caressait le manche sculpté de l’épée lorsqu’il sentit un mufle chaud contre sa main gauche. Il sursauta, puis sourit.

« Fandor. L’as-tu trouvé ? »

« Non. J’ai visité tous les recoins du laboratoire, où il aime pourtant se réfugier. J’ai arpenté toutes les pièces et les couloirs. Je l’ai appelé, j’ai cherché en vain. Mon flair ne me sert en rien en l’occurrence, puisque tu sais qu’il dispose aussi de la faculté d’annihiler sa propre odeur. Je voudrais bien qu’il se montre, mais je dois avouer que j’ai échoué. »

Yaryl soupira. Il ne pouvait se résoudre à abandonner Tchaïk, qui lui était si cher, ainsi qu’à son chien. En outre, les capacités exceptionnelles du dragon nain auraient pu leur être bien utiles dans le monde extérieur, une fois la porte franchie. Depuis plusieurs heures, il avait lui aussi cherché l’animal, en vain. Les pièces et les voûtes de Neldoreth avaient retenti de ses appels, et de ceux de Fandor. En vain. L’animal avait en effet l’habitude de sombrer parfois dans un sommeil profond dans les recoins les plus inattendus, et s’il avait activé son aura d’invisibilité à ces moments-là, des journées pouvaient s’écouler avant qu’il ne réapparaisse. Il avait mal choisi son moment pour cela.

 

Sans espoir, Yaryl renouvela ses appels. « Tchaïk ? Tchaïk ? » Mais aucun « tik-tik » familier ne vint répondre dans son oreille. Fandor le regardait, l’air malheureux.

« Nous pourrions laisser un message derrière nous. » suggéra-t-il.

« C’est inutile. Tchaïk savait depuis plusieurs semaines que je projetais de partir. Depuis la mort de Tylwoor et Looxia, précisément. S’il désire nous suivre, il saura activer lui-même la porte à résonnance. Il m’a vu le faire des dizaines de fois. Nous ne pouvons plus attendre. Je suis heureux que toi, au moins, tu soies là, auprès de moi. »

Le chien haletait légèrement. La pureté de ses grands yeux démentait le tremblement de sa voix.

« Je te suivrai jusqu’aux tréfonds du système solaire, tu le sais bien. Je t’aime.»

« Je le sais. Je t’aime aussi. »

 

Yaril jeta un dernier coup d’œil autour de lui. Sur la table, le thé était à présent froid dans son récipient, mais même refroidie, l’odeur agréable des fleurs du sous-bois flottait dans l’air. L’Atlante sourit. Avant de sauter le pas, il n’avait même pas soif, ni faim. Il s’agenouilla devant le rectangle lumineux qui dessinait les contours de la porte, brillant de façon atténuée. Après s’être recueilli quelques secondes, il prononça ces vers qu’il aimait tant, la devise de la maison de Golthim :

« Aucune lâcheté dans l’âme, aucune terreur dans ce monde en proie aux tourments.

Je voue mon corps aux flammes, dans l’ardente foi qui soutient le cœur des enfants. »

 

Il se redressa, avança de quelques pas. Le contour lumineux de la porte semblait s’étirer, se dilater. Fandor le suivait, hésitant. Yaril sentait son cœur battre à grands coups dans sa poitrine, et le bruit du sang dans ses oreilles semblait trouver un écho, au-delà du passage. Un tambour battait, dans le lointain, régulièrement. La lumière devenait aveuglante, mais le jeune homme ne pouvait en détacher ses yeux. Irrésistiblement attiré, il fit encore un pas, puis un autre. Son père lui avait expliqué que la porte se refermerait sans possibilité de demi-tour pour lui dès qu’il aurait franchi les limites dessinées par le contour du mur en briques. Derrière lui, Fandor poussa un long gémissement, en se collant à ses jambes. Yaryl ne sentit ni n’entendit rien. Le roulement du tambour, de l’autre côté, était de plus en plus fort et entêtant. La lumière devenait éblouissante. Il voulait l’épouser, se fondre en elle. Le contact du manche de son épée, sous sa main crispée, lui procurait une sensation rassurante. Il fit encore un pas, puis un autre. Fandor se tut.

 

Comme un éclair, l’obscurité fondit sur eux.