vendredi, 16 octobre 2009

"Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre"

A l’occasion des dix ans du PACS, il y a trois jours, au grand journal, sur Canal+, Kristyne Bouthym était invitée à exprimer son propre bilan, avec du recul, sur les débats de l’époque, en 1998, et son attitude, et celle d’un certain nombre d’autres députés.

Elle a changé de coiffure, elle est devenue brune. Elle ne fait plus partie du gouvernement depuis plusieurs mois. On pourrait penser qu'en soufflant sur sa chevelure et sa vie, le vent du changement est passé aussi sur son âme...

Eh ben dix ans après, elle est fière d’être restée fidèle à elle-même, notre brave Kristyne. Elle n’a bien sûr pas changé d’un iota de ses convictions sur le PACS, et le revendique. On peut tout lui reprocher, sauf d’être inconstante.

 

En revanche, elle pratique à merveille un exercice typiquement UaimePet : l’art d’expliquer que le blanc est noir, qu’en haut c’est en bas, que le feu mouille et que l’eau brûle. Si vous préférez, quand on a perdu on a gagné, quand le peuple pense à gauche il faut comprendre à droite, et quand un chien aboie, évidemment il miaule.

 

Extraits choisis :

« Les Français sont beaucoup plus intelligents que les politiques. Quand on regarde dix ans en arrière, tout le monde, droite ou gauche, pensait que le statut qu’on nous proposait était celui des homosexuels. Or 94% de PACS sont des hétérosexuels et seulement 6% sont des homosexuels. Si bien que les Français ont utilisé ce nouveau statut et moi je trouve ça très bien. (...) Moi je disais à l’époque que fort peu d’homos demandaient ce statut et que ce n’était pas obligatoirement nécessaire. »

 

Ah bon. Alors, si au final elle trouve ça « très bien » pourquoi avoir fait tant de baroud contre, puisque finalement les hétéros pourraient en profiter sans que la sacro-sainte famille ne soit menacée ? Et puis, faisant partie des 6% d’homos à m’être pacsé, je trouve tout de même sympa d’avoir pu « utiliser ce nouveau statut », parce que je suis Français moi aussi, merci Madame.

Admettrait-elle avec du recul que ce n’était donc pas forcément une mauvaise chose ? Même pas, puisque l’abrogation du PACS faisait partie de sa campagne électorale en 2002 (elle s’était présentée aux présidentielles, si, si, même si elle est arrivée avant-dernière au premier tour, tout le monde a eu tendance à l’oublier....)

 

« Pourquoi voulez-vous que je vous dise que l’on a été ‘trop fort’ ? (...) Ce débat a été un débat certes passionnel, dans lequel j’ai joué un rôle important... »

Journaliste : « Ca a aussi montré une grande laideur, il faut bien l’avouer... »

« Mais, laideur... ? Chais pas, j’ai peut-être été... »

J : « Des choses terrifiantes ont été dites sur les homos... »

« Mais quelles choses ??? »

J : « Des manifestations, avec des pancartes, ‘Les pédés au bûcher’... »

(voix excédée) « Arrêtez, arrêtez, Monsieur... »

J : « Vrai ou faux ? »

« Je ne sais pas »

J : « C’est vrai. Il y a des images. »

« Ah ben ça je suis pas certaine, je suis pas certaine. Non, non... Au lendemain des manifestations du PACS, vous tous les journalistes, aucun d’entre vous n’avait remarqué ces photos. C’est venu deux jours plus tard. Alors sans doute que quand il y a 100000 personnes il y a des gens que je n’approuve pas, et du reste ces pancartes n’étaient pas les pancartes officielles de la manifestation »

 

Véhémente, péremptoire et essoufflée, elle continue à s’arc-bouter sur ses positions. On a tout rêvé, tout monté, tout bidouillé des slogans affreux qui ont été lancés. Faut la voir pour le croire. Et puis, même si elle n’en est pas directement responsable, comment ne pas avoir pu imaginer qu’avec un objectif pareil au départ de la manif, il n’y aurait dans le cortège que des enfants de chœur chantant la messe ? Les portiques mis en place pour compter les manifestants n’étaient pas prévus pour filtrer le bon grain de l’ivraie, que je sache. Elle était tout de même fière de son chiffre de « 100000 », toutes tendances confondues, même les plus... ‘extrêmes’, non ?

 

« Mais quelles choses ???? »

Eh bien, tout simplement, ce qu’elle a dit elle-même dans son discours à l’assemblée, à l’époque : « Qu’est-ce donc que l’homosexualité, sinon l’impossibilité d’atteindre l’autre dans sa différence sexuelle ? Et qu’est-ce que l’impossibilité d’accepter la différence, sinon l’expression de l’exclusion ? »

C’est vrai, remarque, ce n’est pas simplement ‘terrifiant’, c’est surtout d’une connerie terrifiante.

A part ça, en plus glauque, il y a eu aussi d’autres députés qui ont eu des propos délicats : « Les homos, je leur pisse à la raie » ou « Le PACS, pour les animaux de compagnie ? ».

Dans l’hémicycle.

Mais on s’indigne pour des babioles...

 

Extrait choisi n°3 (mon préféré) :

« Ce que je dois vous dire, c’est que je suis fière que justement à l’occasion de ce débat, on ait pu dans toutes les familles de France parler de l’homosexualité. Le tabou de l’homosexualité a sauté à l’occasion de ce débat, certes passionnel, dans lequel j’ai joué un rôle important... »

 

Presque, il faudrait la remercier. Il est vrai qu’avant qu’on nous mette des bâtons dans les roues pour tenter d’organiser notre vie avec notre conjoint, personne ne savait ce qu’était un homo ni les difficultés liées au fait d’en être un, dans la société française. Un peu comme si (toutes proportions gardées évidemment) les Juifs devaient remercier Hitler d’avoir fait sauter le tabou de la judéité dans tous les pays d’Europe. Et ça, c’est typiquement UaimePet.  Au cours des derniers jours, Frédot nous a donné l’occasion de « faire sauter le tabou » du tourisme sexuel, et Niko celui du piston réservé aux fils à papa. Bravo, bravo. Merci, merci.

 

« Beaucoup,  même à droite aujourd’hui,  n’assument pas cette discussion, cette position [la sienne, contre le PACS, je suppose] en disant que c’étaient des réacs, et des ringards, etc. En réalité, ce qui se passe, c’est que dans le mariage, au moment de la séparation, il y a des protections qui sont faites pour les plus fragiles, et en particulier pour la femme. Aujourd’hui et dans les 96% de PACS hétérosexuels eh bien je vous dis qu’il n’y a aucune protection pour le plus fragile, et moi je ne trouve pas que ce soit un progrès »

 

Faudrait savoir. D’abord le fait que les hétéros utilisent ce mode d’union à 96%, elle trouve ça « très bien » mais ensuite « ce n’est pas un progrès ». Concernant les faiblesses juridiques du PACS, je ferais remarquer qu’elle établit une subtile distinction entre les PACS homos et hétéros : « en particulier pour la femme » : parce que dans un couple homo il n’y en a jamais un qui est plus ‘fragile’ que l’autre ? Non, nous on sait toujours se démerder. A croire qu’on est plus intelligents, ou mieux nantis.

Ou alors, il faudrait en revenir au mariage, dans le cadre duquel, ‘au moment de’ (comme si c’était une fatalité incontournable) la séparation, les deux conjoints sont protégés équitablement. Mais alors, un mariage pour les homos aussi alors ? AH NON !

 

« Bien au contraire, il n’y a aucun tabou pour moi. Il faut arrêter la différence entre homosexuel et hétérosexuel. Alors en ce qui me concerne, l’adoption et le mariage, ça, vous comprenez bien que je n’ai pas changé, parce que je pense qu’un enfant a besoin d’un papa et d’une maman pour structurer sa personnalité, voilà ».

Plus incohérent et contradictoire tu meurs. Il faut arrêter la différence entre homos et hétéros, mais on la marque nettement au niveau de la possibilité d’accès à l’organisation d’une vie de famille. Ces bons apôtres qui ne cessent de clamer : « Je n’ai rien contre les homosexuels, c’est l’homosexualité que je réprouve », ils m’amusent. Je me demande ce qu’on penserait de quelqu’un qui dirait, « Je n’ai rien contre les noirs, c’est leur couleur qui m’ennuie ».

 

Au fond, Kristyne sait de quoi elle parle. Sa maman à elle est décédée lorsqu’elle avait cinq ans. En conséquence elle n’a jamais pu structurer sa personnalité, et ne cesse de faire le grand écart entre République et Vatican.

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mardi, 13 octobre 2009

Le dernier des Atlantes (1)

 Yaril fixait intensément la rainure de lumière qui se dessinait, dans le mur, devant lui.

 

Il se tenait debout, vêtu d’une veste et d’une culotte de daim vert profond, noués sans boutons, par des lacets. Ses pieds étaient chaussés de bottes jaunes, en cuir fin. Un minuscule bonnet pointu coiffait ses cheveux bruns bouclés. Sa tenue simple était discrètement élégante, mais donnait surtout l’impression d’avoir été faite pour son aisance. C’était là le style de vêtements dont on se disait en les voyant qu’ils devaient être agréables à porter, pour accompagner les mouvements du corps. Et c’était bien le cas. Lorsque Yaril s’étirait, sa veste vert clair semblait respirer avec lui. Son chapeau épousait si parfaitement sa tête, sans toutefois la serrer, qu’aucun mouvement brusque ne pouvait le déranger.

 

Sur la table en bois de noisetier devant lui étaient disposées une théière flanquée de son inévitable comparse, la tasse. Bien que le jeune homme n’ait encore touché ni à l’une ni à l’autre depuis qu’il les avait placées là, quelques minutes auparavant, d’agréables effluves de thé émanaient du récipient où il infusait. Un mélange subtil de miel, de fleurs, et de baies cueillies dans un sous-bois. N’importe quel étranger pénétrant dans la pièce et humant le parfum n’aurait pu résister au désir de soulever le couvercle de la théière pour découvrir la source de fragrances si agréables. Mais Yaril ne la touchait pas, ni la tasse. Il ne les regardait même pas. Ses yeux étaient posés sur l’encadrement lumineux de la porte qui lui faisait face.

 

La pièce était tout à la fois spacieuse et intime. Le plafond voûté s’égayait d’un lustre à chandeliers. A sa droite, une imposante cheminée de pierres noircies où ne brûlait aucun feu, abritait quelques rondins volumineux, et encore intacts. A sa gauche, au-dessus d’un meuble abritant des trésors de vaisselle, était accroché un tableau représentant un bras de mer entre deux avancées de terre couvertes de bruyère. Le ciel en était vaguement menaçant sans être noir. Le paysage était sauvage et mélancolique, tout en conservant une certaine grandeur. Si après avoir humé le thé, le visiteur un peu indiscret s’était approché du tableau, il aurait constaté, à sa grande surprise, que ce qui paraissait statique ne l’était pas. Les nuages glissaient lentement dans le ciel, la mer était troublée de quelques vagues et un vent léger agitait la bruyère sur les portions de lande visibles. Le paysage du tableau était sans cesse en mouvement imperceptible. Le temps pouvait y varier, tout comme des bateaux pouvaient apparaître au large. Seul le lieu ne changeait pas.

 

A gauche du vaisselier, un passage voûté était masqué par une tenture de soie rouge. Nul cordon n’en manoeuvrait l’ouverture. Encore une fois, si  le visiteur curieux, profitant de l’inattention de Yaryl, qui regardait ailleurs,  avait voulu poursuivre ses investigations, pour jeter un coup d’œil au-delà du passage de pierre, il n’en aurait pas été capable. La tenture ne se tirait pas, elle ne se poussait pas. Une main aurait tenté vainement de la faire bouger, et se serait simplement perdue dans les plis de l’étoffe se dérobant sous ses doigts. Yaryl seul pouvait décider de son ouverture, en se postant devant elle et en sifflant l’une des notes de la gamme, très bas et très doux, comme lui seul savait le faire. La tenture se relevait aussitôt, et se rabaissait derrière lui lorsqu’il l’avait franchie. Il pouvait ainsi accéder à sa chambre sur un fa dièze. Mais le passage pouvait conduire à la cuisine, si l’on sifflait un si bémol. Ou encore vers la pièce tenant lieu à la fois de bureau et de laboratoire, si le jeune Atlante modulait une série de trois ré dont la combinaison n’était connue que de lui. La même porte masquée par la tenture s’ouvrait à volonté sur toutes les pièces de sa demeure, et elles étaient d’ailleurs très nombreuses. Mais Yaril tournait le dos à ce passage-là, pour ne fixer que l’autre porte, de l’autre côté de sa table en noisetier.

 

Depuis des années il vivait seul dans ce château dissimulé, où il menait une existence sereine sans turbulences extérieures. Il ne souffrait jamais de la faim ni de la soif. Son garde-manger était toujours abondamment garni de nourriture et de boissons fraîches, et d’ailleurs, il n’était ni grand mangeur, ni buveur invétéré. Il était de constitution mince, quoique très solide. Il ne souffrait pas de l’ennui non plus. Sa bibliothèque était abondamment fournie en ouvrages traitant de nombreux sujets, en diverses langues. Yaryl était féru d’astronomie, de chimie, de mathématique, de littérature, de philosophie et de biologie. Ses connaissances, sans être universelles, en auraient impressionné plus d’un. Il parlait avec facilité sept langues, dont l’Araménien et le Chaldérique, ainsi que les deux langues du continent de Baldor, la mâle et la femelle. Il avait étudié avec passion et application pendant des journées entières. Son savoir n’était pas que livresque d’ailleurs. Souvent il vérifiait une théorie, une équation, à l’aide d’instruments sophistiqués rangés dans son laboratoire. Il avait pris autrefois l’habitude de converser, des heures durant, avec ses oiseaux de Chalder et d’Aramia dressés spécialement pour cet usage. Il entretenait aussi de longues conversations avec son animal préféré, un berger de Baldor aux longs poils, l’un des plus intelligents de sa race, apparemment. Le seul regret de Yaryl était que Fandor, le chien, ne pouvait converser avec lui qu’en langue mâle. Outre ce dernier et ses deux oiseaux, l’Atlante possédait aussi un dragon nain d’une intelligence hors du commun, capable de prouesses physiques incroyables en dépit de sa petite taille. Il savait voler, mais aussi danser, jouer d’un instrument de musique, et se rendre invisible à volonté. Cependant il ne disposait pas de la parole, comme les autres animaux. Lorsqu’il voulait communiquer, il faisait « tik, tik ». Il parvenait cependant très bien à se faire comprendre. Le père de Yaril lui avait un jour expliqué qu’on supposait que Tchaïk, le dragon nain, venait de la Lune, mais personne n’en était certain, car l’animal, tout en conservant une vivacité physique et intellectuelle exceptionnelle, était très vieux. Or les chemins vers la Lune étaient fermés depuis des décennies et nul ne pouvait savoir avec certitude si le dragon avait été apporté directement de là-bas, ou s’il n’était qu’un lointain descendant d’une des races animales qui peuplaient autrefois cette planète.

 

Son père. La seule personne dont il se souvenait clairement. Sa mère était morte en le mettant au monde. De ses deux frères aînés il ne gardait qu’un souvenir vague et confus. C’était son père qui lui avait donné les rudiments de la culture atlante de base : lire, écrire, chanter, parler. Essayer de comprendre le monde, à travers les images et les mots, les équations et les lois de la physique. Communiquer, ah oui, surtout communiquer. Savoir convaincre un interlocuteur, susciter son empathie, son intérêt. Savoir également argumenter, jouter, se battre. Physiquement, aussi. Yumehil avait enseigné l’art de l’épée, de la dague et même de la lutte à mains nues à son fils. Sans apprécier le combat physique outre mesure, Yaryl s’était montré un élève patient et infatigable. Sa confiance en son père était totale. Sa vision du monde extérieur dépendait de lui. C’était Yumehil qui, alors qu’il était enfant, lui avait montré les premières images du monde extérieur, à travers les tableaux mouvants comme celui qui était accroché au mur, ou les esquisses animées qui illustraient les livres de leur bibliothèque. Emerveillé, l’enfant avait pu admirer des espaces immenses, des collines majestueuses, de vastes étendues de prairies où paissaient des multitudes d’animaux différents. Il avait écarquillé les yeux devant des cités fabuleuses, des réalisations architecturales comme il n’aurait jamais pu en concevoir dans ses rêves les plus fous. L’une d’elles le fascinait tout particulièrement : au centre d’un plateau verdoyant vers lequel convergeaient de larges routes, trois immenses piliers en forme de défenses d’éléphant de trois kilomètres de haut se rejoignaient pour soutenir en leur sommet un édifice plus grand qu’une cathédrale, qui semblait taillé dans une seule émeraude. L’ensemble dégageait à la fois une impression de force effrayante et de légèreté aérienne.

« Il s’agit là du temple où nos ancêtres allaient autrefois se recueillir pour entrer en osmose avec les forces de la nature » avait expliqué Yumehil. « Le centre, le nœud social, culturel, religieux qui nous unissait, nous Atlantes, dans notre capitale, Tilion. »

« Irons-nous un jour là-bas ? M’emmèneras tu hors de notre palais ? »

« Le moment n’est pas venu. Je ne sais si le temple existe encore. Notre peuple a connu des bouleversements. Cette image que tu vois date d’il y a plus de cinq cents ans, et je n’étais même pas encore né. Je suis comme toi, je n’ai jamais vu Tilion que sur ces hologrammes »

« Que s’est-il passé entretemps, père ? »

« Il y a plusieurs siècles, nous étions puissants et sereins. Notre civilisation s’était construite sur la paix, la liberté et le respect d’autrui.  Mais l’envie, la jalousie, les mesquineries et  l’incompréhension ont fait leur lit parmi nous. Peu de gens ont su pourquoi. On dit que pour briser l’unité de notre peuple, des étrangers venus d’ailleurs s’y étaient introduits. Nous avons perdu en grandeur, nous avons imperceptiblement laissé se dégrader notre morale. Notre race avait colonisé quatre des planètes de notre système, et nous envisagions d’investir la cinquième, lorsque nous dûmes faire face à l’invasion des Zylts. Ils venaient d’une galaxie éloignée, qui se mourait. Leur apparence était humaine à quelques détails près. Mais leur philosophie et leur conception de la vie et de la mort étaient aux antipodes des nôtres. Nous vivions depuis trop longtemps en paix pour pouvoir nous défendre efficacement face à leurs premières attaques. Les vaisseaux zylts de la première vague firent des ravages immédiats, sans sommation, sur nos colonies de Mars et de Vénus. Par chance, leur avidité à investir ces planètes et à s’y établir laissa le temps aux survivants de se replier sur Terre et sur la Lune pour y élaborer une riposte. Nous disposions d’une arme millénaire, dissimulée au cœur de notre planète, dont le secret était transmis de génération en génération à un nombre réduit d’Atlantes dignes de confiance. C’était un honneur d’être admis au conseil des Sages, au nombre constant de sept. Eux-mêmes gardaient leur identité secrète et la loi stipulait qu’ils ne devraient disposer de l’arme que d’un accord unanime, et en cas de situation désespérée. Le moment était venu. Il fallait utiliser l’arme contre les Zylts, sous peine de voir notre civilisation anéantie. Cependant l’un d’eux s’éleva contre l’avis des six autres. « Si vous utilisez l’arme » dit-il, « ce sera comme si le soleil tombait sur la Terre. Nous vaincrons les Zylts à coup sûr, mais en même temps nous disparaîtrons nous-mêmes. Ne pourrions-nous faire une tentative de conciliation ? L’esclavage dans lequel nous réduiraient les Zylts ne serait-il pas tout de même préférable à notre extinction totale ? » Pour ces propos il fut accusé de traitrise et banni du conseil. Il aurait même pu être emprisonné à vie mais il profita de l’appui de quelques amis qui lui étaient restés fidèles pour s’enfuir dans une retraite connue de lui seul, avec sa famille et quelques-uns de ses proches »

Yumehil s’interrompit, il caressa les cheveux de son fils assis près de lui. Ses yeux étaient perdus dans le vide, une expression soucieuse assombrissait ses traits. Yaril n’osait interrompre son silence malgré les questions qui lui brûlaient les lèvres. Après quelques instants, son père reprit, plus bas :

« Mon fils, ce septième sage était l’un de tes aïeux. Il se nommait Gorthil. Et la retraite où il s’enfuit était la forteresse de Neldoreth, où nous nous trouvons. Elle se situe à des kilomètres sous la surface de la terre, et a pu être construite grâce aux miracles technologiques dont notre civilisation disposait. Mais surtout, elle ne pouvait être retrouvée de l’extérieur. Ton aïeul, et les savants qui étaient ses amis, avaient prévu l’attaque des Zylts et la guerre, rapide et dévastatrice, qui s’ensuivrait. Il était important de rassembler tout ce qui pouvait permettre la survie d’une communauté tout en coupant tout lien avec l’extérieur. Notre famille a vécu ici, de génération en génération, depuis des siècles. »

« Quel a été le résultat de la guerre ? Que sont devenus les Zylts ? D’autres Atlantes comme nous auront-ils survécu ? »

« Je l’ignore. La seule chose que nous sachions c’est que l’arme fut utilisée, car tous les systèmes de communication de notre petite communauté avec l’extérieur furent coupés du jour au lendemain. S’il y a encore de la vie à la surface, nous n’avons jamais su la localiser. Certains parmi nous se portèrent volontaires, des années plus tard, pour remonter  effectuer des voyages en éclaireurs. C’était une preuve de courage, et aussi un très grand honneur pour eux de le faire. Aucun ne revint jamais. »

Yaryl retenait son souffle. Il se doutait de ce qui allait suivre.

« Tes frères étaient de ceux-là. »

Yumehil ferma les yeux.

« Je savais qu’il serait inutile de chercher à les retenir, même si j’aurais donné ma vie pour les voir rester. J’aurais préféré que Valandyl  parte seul. Mais je savais que je ne pourrais jamais retenir Rohan qui était bien plus proche de son frère aîné que de tout autre membre de la famille. En outre, si des dangers subsistaient en surface, comme nous en étions tous sûrs, ils ne seraient pas trop de deux pour leur faire face ensemble. Enfin... »

Les paupières du vieil homme se rouvrirent et son regard, clair et froid comme l’acier, se posa sur son fils.

« Tu as treize ans aujourd’hui. Tu es en âge de savoir. Viens. »

Il le conduisit dans le grand salon, devant la table de noisetier.

« Gorthil avait conçu une possibilité d’ouverture sur l’extérieur. Il existe, dans ce mur face à toi,  une porte à résonnance magnétique, qui, si l’on y pénètre, téléporte son occupant à la surface, en une fraction de seconde. Mais cette porte est à sens unique. Une fois qu’on l’a franchie, on ne peut pas la repasser dans l’autre sens. C’était une sécurité prévue par rapport à des poursuivants, ou des ennemis éventuels. »

Yumehil posa sa main sur une moulure de la cheminée. Le mur de pierre leur faisant face oscilla imperceptiblement, comme dans un rideau de fumée, puis un léger halo de lumière se dessina autour d’un rectangle formant les contours de ce qui était, de toute évidence, une porte. Yaryl fixait la lueur, le cœur battant. Il ne s’était jamais douté que ce mur de lourdes pierres, que rien ne distinguait des autres dans tout le palais, contenait une porte dissimulée. Ce passage conduisait vers la surface. Mais le rectangle lumineux disparut tout aussi vite qu’il était apparu. Yumehil avait ôté sa main de la moulure.

« Fils, je n’ai jamais voulu franchir ce passage. Peut-être par manque de courage. Mais depuis la mort de ta mère, le départ de tes frères, nous sommes seuls toi et moi, témoins vivants, peut-être les seuls, de ce que fut notre communauté. Nous étions une cinquantaine à vivre dans ce palais enfoui il y a quelques décennies. Notre nombre, rapidement, déclina. Malgré tout le confort dont nous disposons ici, l’homme ne peut prospérer dans l’ombre, il a besoin de la lumière, la vraie. »

Yaril ne savait que dire. Il glissa sa main dans celle de son père, sans un mot.

« Ta décision t’appartient, mon fils. Si un jour tu décides de franchir la porte, je t’aurai montré la marche à suivre. Tu peux aussi décider de vivre ici pour le restant de tes jours. Ne crois pas que ce second choix, si c’est le tien, te serait dicté par la lâcheté. Il y a de la grandeur aussi dans la persistance de la mémoire, le lent travail jour après jour. S’il n’existe pas de traces de vie là-haut, tu seras le dernier de notre lignée à avoir survécu. Cela aussi, est un paramètre à considérer. Toi et moi sommes tout ce qui reste des Atlantes. »

 

Cette conversation s’était tenue cinq ans auparavant. Deux ans après, Yumehil était mort, paisiblement. Il avait répété ses mots à son fils

« Souviens-toi que quel que soit ton choix, il sera le bon si tu cherches profondément en toi la réponse à ta question. Et je serai toujours avec toi, partout où tu iras »

 

Trois années s’étaient écoulées après le décès de Yumehil. Du fond de son cœur, Yaril avait souvent pleuré son père qu’il aimait, mais n’avait rien laissé paraître de son chagrin. Il avait depuis longtemps pris l’habitude de vivre seul, en accord avec lui-même. Ses animaux étaient une compagnie fidèle et agréable, même s’ils étaient loin de pouvoir soutenir avec lui les mêmes conversations qu’il avait eues avec son père. Mais leur affection et leur sagesse le réconfortaient.

 

Cependant la solitude et surtout l’incertitude lui pesaient. Tout en aimant sa retraite et ses aspects paisibles, il savait qu’il ne pouvait terminer sa vie ainsi, enfoui dans l’ombre de son palais de Neldoreth, qui, tout luxueux qu’il fût, n’était qu’une cache enfouie sous terre. Grâce au psychrone, un appareil contenu dans un simple casque, il avait pu s’enivrer un temps de l’impression de voyager, dans l’espace et dans le temps. Il avait eu la sensation de se déplacer, de visiter de nombreux endroits de la Terre, notamment, en  une occasion, de survoler la plaine de Tilion où se dressait le temple d’émeraude. Il en avait conservé un sentiment mitigé d’exaltation et de terreur. Mais il n’avait pu retourner là-bas, pas même par la pensée, car chacun des enregistrements insérables dans la mémoire du psychrone ne pouvait être utilisé qu’une seule fois, pour un unique voyage mental. Et il avait utilisé tous les enregistrements dont il disposait dans sa retraite.

 

Ce jour-là, en se levant, le jeune Atlante avait pris sa décision. La semaine précédente, ses deux oiseaux étaient morts. D’abord Looxia, sa mésange bleue d’Aramia, qu’il aimait tant pour sa gaieté. Puis Tylwor, le colibri chaldérique, fier, orgueilleux, mais d’un éclat et d’une beauté à couper le souffle. Les deux volatiles, dont la longévité était pourtant censée être exceptionnelle, avaient succombé à une mystérieuse maladie qui avait commencé par les priver de l’usage de la parole, puis les avait fait décliner physiquement pendant plusieurs semaines jusqu’au jour où Yaril les avait retrouvés, inertes, comme momifiés, tombés auprès de leurs perchoirs habituels.

 

Quitter le refuge serait à la fois un déchirement et une délivrance. Mais Yaril était intimement certain de deux choses : d’abord, toute vie ne pouvait raisonnablement avoir été anéantie à la surface. Même s’il ne disposait d’aucune preuve, d’aucune certitude, il savait du plus profond de son âme que la brillante civilisation dont il était issu ne pouvait avoir disparu. Des survivants, d’autres colonies, existaient sûrement quelque part. Ou même des Zylts. Mais il se devait de partir à leur recherche. Il préférait mourir, même de mort violente, en surface, en tendant une main vers l’avenir, plutôt que de vieillir sous terre et disparaître seul, recroquevillé sur les souvenirs de ce qui avait fait la grandeur des siens.

Sa seconde certitude était qu’il existait sûrement un moyen de réintégrer le palais-refuge de Neldoreth, où sa famille et ses ancêtres avaient survécu pendant des générations. Son aïeul Gorthil était un homme trop avisé pour ne pas avoir envisagé cette possibilité, aveuglé par un excès de prudence. Il existait probablement une autre porte à sens inverse, en surface. Ce serait à lui de la découvrir.

 

Ces pensées, ces souvenirs, s’étiraient et se mélangeaient dans sa tête après qu’il ait manipulé l’ouverure secrète de la porte, sur le rebord de la cheminée, dans la moulure. Le geste que son père lui avait enseigné, des années auparavant, et qu’il avait refait, plusieurs fois depuis, pour voir scintiller les contours du passage et rêver à ce qu’il pourrait y trouver au-delà. Mais il avait toujours hésité, sursi, reculé, et pour finir avait tourné la clé-moulure en sens inverse, pour regarder s’estomper la lumière en se traitant de lâche. Cette fois, il ne reculerait pas.

 

Il emportait avec lui quatre objets qui lui étaient précieux car ils lui avaient été donnés par les membres de sa famille. Autour de son cou, un médaillon taillé dans du cristal, présent de son père. Le bijou pouvait être à la fois source d’eau, de feu, de nourriture, lorsqu’on l’ouvrait et lui parlait d’une certaine façon, dans la langue secrète qu’employaient les sept sages autrefois. Gorthil avait transmis l’objet et appris les formules à son fils, qui à son tour les avait transmis aux fils de ses fils. Yaril était le dernier de la lignée.

Dans une bourse accrochée à sa ceinture il avait dissimulé deux billes irisées qui lui avaient été offertes par ses frères avant leur départ. Yaril n’avait alors que trois ans, ces présents ne lui avaient pas été remis en main propre, mais ils avaient été placés dans un coffret que son père lui avait confié dix ans plus tard. Le taciturne Rohan avait offert une bille d’un vert émeraude intense, sans l’accompagner d’aucune lettre. Mais Valandyl, le bien-aimé, avait laissé avec sa perle bleue presque blanche un message : « Frère, un jour tu grandiras, et tu comprendras ce sacrifice que Rohan et moi faisons pour toi. Quoi qu’il arrive, ne nous oublie pas, et sache que dans l’adversité, dans l’épreuve, nous pourrions un jour t’être utiles. »

Yaril avait souvent, par la suite, admiré, manipulé, caressé les deux sphères, en se demandant quel secret elles pouvaient bien contenir. Mais, quel qu’il fût, il n’avait pas été en mesure de le découvrir. Toutefois il était, là encore, intimement persuadé que la révélation viendrait en son temps et il avait précieusement emballé les deux billes pour les emmener dans son voyage.

Restait l’épée. Héritage de sa mère. Le talisman des Mithrim. Lorsque son père lui avait enseigné l’art du combat, il la lui avait confiée. Yaril savait qu’elle possédait une vie qui lui était propre, ne faisant qu’un avec son corps, comme un prolongement de son bras, de ses yeux, de son cœur. Elle était légère, rapide, et foudroyante pour tout ennemi. Bien des fois, dans la salle d’armes, il avait failli blesser son père, et inexplicablement il avait eu l’impression que l’épée décidait elle-même de stopper son élan une micro-seconde avant de blesser Yumahil. Elle semblait détecter de façon sûre, comme si elle avait été habitée d’une âme, d’un instinct, les risques à ne pas franchir, lorsque le jeune Atlante s’essoufflait dans une joute contre son propre père.

 

Il caressait le manche sculpté de l’épée lorsqu’il sentit un mufle chaud contre sa main gauche. Il sursauta, puis sourit.

« Fandor. L’as-tu trouvé ? »

« Non. J’ai visité tous les recoins du laboratoire, où il aime pourtant se réfugier. J’ai arpenté toutes les pièces et les couloirs. Je l’ai appelé, j’ai cherché en vain. Mon flair ne me sert en rien en l’occurrence, puisque tu sais qu’il dispose aussi de la faculté d’annihiler sa propre odeur. Je voudrais bien qu’il se montre, mais je dois avouer que j’ai échoué. »

Yaryl soupira. Il ne pouvait se résoudre à abandonner Tchaïk, qui lui était si cher, ainsi qu’à son chien. En outre, les capacités exceptionnelles du dragon nain auraient pu leur être bien utiles dans le monde extérieur, une fois la porte franchie. Depuis plusieurs heures, il avait lui aussi cherché l’animal, en vain. Les pièces et les voûtes de Neldoreth avaient retenti de ses appels, et de ceux de Fandor. En vain. L’animal avait en effet l’habitude de sombrer parfois dans un sommeil profond dans les recoins les plus inattendus, et s’il avait activé son aura d’invisibilité à ces moments-là, des journées pouvaient s’écouler avant qu’il ne réapparaisse. Il avait mal choisi son moment pour cela.

 

Sans espoir, Yaryl renouvela ses appels. « Tchaïk ? Tchaïk ? » Mais aucun « tik-tik » familier ne vint répondre dans son oreille. Fandor le regardait, l’air malheureux.

« Nous pourrions laisser un message derrière nous. » suggéra-t-il.

« C’est inutile. Tchaïk savait depuis plusieurs semaines que je projetais de partir. Depuis la mort de Tylwoor et Looxia, précisément. S’il désire nous suivre, il saura activer lui-même la porte à résonnance. Il m’a vu le faire des dizaines de fois. Nous ne pouvons plus attendre. Je suis heureux que toi, au moins, tu soies là, auprès de moi. »

Le chien haletait légèrement. La pureté de ses grands yeux démentait le tremblement de sa voix.

« Je te suivrai jusqu’aux tréfonds du système solaire, tu le sais bien. Je t’aime.»

« Je le sais. Je t’aime aussi. »

 

Yaril jeta un dernier coup d’œil autour de lui. Sur la table, le thé était à présent froid dans son récipient, mais même refroidie, l’odeur agréable des fleurs du sous-bois flottait dans l’air. L’Atlante sourit. Avant de sauter le pas, il n’avait même pas soif, ni faim. Il s’agenouilla devant le rectangle lumineux qui dessinait les contours de la porte, brillant de façon atténuée. Après s’être recueilli quelques secondes, il prononça ces vers qu’il aimait tant, la devise de la maison de Golthim :

« Aucune lâcheté dans l’âme, aucune terreur dans ce monde en proie aux tourments.

Je voue mon corps aux flammes, dans l’ardente foi qui soutient le cœur des enfants. »

 

Il se redressa, avança de quelques pas. Le contour lumineux de la porte semblait s’étirer, se dilater. Fandor le suivait, hésitant. Yaril sentait son cœur battre à grands coups dans sa poitrine, et le bruit du sang dans ses oreilles semblait trouver un écho, au-delà du passage. Un tambour battait, dans le lointain, régulièrement. La lumière devenait aveuglante, mais le jeune homme ne pouvait en détacher ses yeux. Irrésistiblement attiré, il fit encore un pas, puis un autre. Son père lui avait expliqué que la porte se refermerait sans possibilité de demi-tour pour lui dès qu’il aurait franchi les limites dessinées par le contour du mur en briques. Derrière lui, Fandor poussa un long gémissement, en se collant à ses jambes. Yaryl ne sentit ni n’entendit rien. Le roulement du tambour, de l’autre côté, était de plus en plus fort et entêtant. La lumière devenait éblouissante. Il voulait l’épouser, se fondre en elle. Le contact du manche de son épée, sous sa main crispée, lui procurait une sensation rassurante. Il fit encore un pas, puis un autre. Fandor se tut.

 

Comme un éclair, l’obscurité fondit sur eux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

vendredi, 09 octobre 2009

Roro, Frédot, Niko et les autres...

Alors bon, voilà une semaine que ça tourne autour du tourisme sexuel, de la délation, du respect de la vie privée, de l’étalage de mœurs pas reluisantes, de la défense des artistes, de l’inégalité de traitement des people devant la justice, de l’indignation vertueuse des uns, de l’embarras bien gluant des autres, de tout ça, quoi....

 

A force d’entendre, d’écouter, la multiplicité de ces déclarations, contre-ripostes, débats organisés, interventions télévisuelles, le citoyen lambda, que je suis, finit par en avoir la tête qui tourne. Je ne dis pas que tout cela me saoule, bien au contraire. Mais il me semble que nous en sommes arrivés aujourd’hui à un tournant où vie politique, sociale, médiatique, s’additionnent, s’entremêlent et se mélangent pour constituer une daube bien peu ragoûtante dans lequel tout le monde mijote, barbote et s’éclabousse mutuellement.

 

Est-ce que je cautionne ce qu’a fait Roro il y a trente ans ? Non. Est-ce que je pense qu’il est normal de l’extrader aujourd’hui pour cela ? Ca ne me satisfait pas plus que ça. Est-ce que je trouve normal que Frédot prenne sa défense de façon à peine voilée, en stigmatisant l’Amérique assoiffée de sang ? Absolument pas, il aurait mieux fait de se taire. Est-ce que le livre écrit par Frédot il y a quatre ans m’a plu ? Pas du tout : en disant cela, je ne me place même pas d’un point de vue moral, mais je ne suis de toute façon pas sensible aux larmes qu’il verse à l’évocation de sa "mauvaise" vie, dans sa coupe de champagne. Est-ce que je trouve que Niko a eu raison de le choisir malgré tout comme ministre de la culture, même  « après lecture de ce livre » qu’il aurait soi-disant trouvé formidable ? Non. Mon avis n’est même pas motivé par l’évocation faite par Frédot, dans l'ouvrage, d’un possible passé autobiographique douteux. Il l'est simplement par le fait que selon moi, il a obtenu ce poste grâce à son nom, qui sonnait bien. A l’époque, j’avais trouvé tout ce magouillage-copinage  puant, et j’étais très étonné que Niko, aveuglé qu’il était par la symbolique, brillante à ses yeux, du nom de l’ex-président, prenne ce risque, sachant que le livre en question allait peser comme une épée de Damoclès sur leurs têtes à tous. Et puis entre nous, vous y croyez sérieusement, vous, à la version de Niko ayant lu au préalable, au coin du feu, les gribouilles à Frédot ? Moi, j’ai du mal à l’imaginer feuilletant autre chose que Bibi Fricotin. Tout au plus, pour le mettre au courant des risques sulfureux, un de ses conseillers lui aura fait un résumé des passages les plus gratinés. Baste, il n’en a pas tenu compte. A eux d’en payer le prix aujourd’hui, après tout.

 

Suis-je satisfait que le lièvre ait été soulevé récemment par Ririne, la fille de vous savez qui ? Non. Le parti qu’elle représente n’est certainement pas symbole de morale et d’irréprochabilité, comme eux voudraient le laisser entendre. Alors Frédot en profite pour se gausser : être critiqué par Ririne et son parti, c’est un honneur, dit-il. Facile. Sauf que lui n’a rien de très honorable non plus : ses explications d’hier soir, au JT de Lolo, les ai-je trouvées convaincantes, comme soi-disant la grande majorité des téléspectateurs ? Désolé, non, non, et trois fois non. Lorsque Lolo lui demande comment il peut être sûr de l’âge légal de ses partenaires sexuels lors de ses escapades en pays lointains, il joue la transparence indignée : « un boxeur de 40 ans ne ressemble pas à un mineur, enfin franchement ! ». Aller en Thaïlande pour se payer des quadragénaires boxeurs, c’est le comble de la coquetterie exotique.... Non mais de qui se moque-t-on ? Cerise sur le gâteau, il semblerait qu’une bonne partie de son plaidoyer d’auto-défense lui aurait été suggérée par son pote Niko. Ca ne m’étonne pas, tout sonnait faux, monstrueusement faux.

 

Alors, au final, plutôt que m’interroger sur les états d’âme, la respectabilité, la possible démission (pour être remplacé par qui, encore, Seigneur...?) des uns et des autres, qui m’intéressent assez peu, je me demande dans quel état d’esprit on peut ressortir, nous, citoyens anonymes, de tout cet imbroglio public d’erreurs, de faux pas, de déclarations à l'emporte-pièce, mais surtout de mensonges, de manipulations et d’hypocrisies. Et c’est là que se pose le vrai problème. Moi, je ne me rends compte que d’une chose : je ne sais plus, non pas que penser, mais que ressentir. Je n’aime pas Ririne, je n’aime pas Niko, je n’aime pas Frédot. Je n’aime ni les langues pendues, assoiffées de sang des uns, ni les mielleuses assurances d’amitié, ou les vertueuses justifications de conduite des autres. Je pourrais pardonner à Frédot ses faiblesses, mais j’abhorre l’hypocrisie, étalée comme justification aux yeux du public. Et ce qui m’est insupportable pardessus tout, c’est qu’on traite ce public comme s’il n’était composé que de cons. Voilà ce qui est impardonnable.

 

La dérive dans laquelle nous glissons actuellement est dangereuse, très dangereuse. A l’ère de Niko, les politiciens sont devenus des people, ils l’ont bien voulu, et même cherché. Qu’ils ne viennent pas pleurnicher sur leur vie privée traînée dans la boue quand ils l’étalent, que ce soit physiquement, à Eurodisneyland, ou en taquinant la plume pour évoquer leurs galipettes passées (romancées ou pas). Le citoyen X ou Y peut lui aussi aspirer à devenir, du jour au lendemain, « people ». On le lui laisse croire en lui matraquant cette théorie jour et nuit par le biais de la télé-réalité. Il n’y a plus de hiérarchie, il n’y a plus de barrières. Il est bien normal qu’à l’ère des « people » on en vienne à hésiter sur ce qui est autorisé ou non, en matière de législation, ou de valeurs morales, à force de conjuguer le Verbe Nouveau. Je pipole, tu pipoles, il pipeaute. Comme tout le monde est faillible, même et surtout les plus hauts placés, tout se discute, tout se triture, tout s’étale en public, tout est remis en question. Au final, chez ce fameux public d’anonymes, qui sont tout sauf cons, il ne peut plus rester aucune empathie, aucun élan de confiance spontané vers les uns ou les autres. On ne sait plus vers qui se retourner, on ne sait plus à quoi on peut encore croire. La seule chose qui demeure, c’est un dégoût profond, une lassitude écoeurée, qui incitent à se détourner de la politique, et, ce qui est plus grave, de la vie de la nation. Puisque ce sont ces pantins-là qui l’ont accaparée.