vendredi, 23 octobre 2009
Adophobie de l'homophobie
C’est le début des vacances. Afin de ne pas être submergé par les paquets de copies à la veille de la rentrée (autant y penser dès maintenant) j’ai adopté une technique très efficace : en corriger le maximum AVANT que le repos bienheureux ne démarre. On reste sur son élan de la semaine, on est encore plein de courage, et la perspective de pouvoir profiter plus pleinement des quelques jours de liberté en ayant l’esprit tranquille est stimulante.
Hier donc, j’épluchais les devoirs maison de mes terminales Z8. Après avoir parlé de ségrégation raciale à l’occasion de l’étude d’un texte de Carson McCullers, je leur avais demandé : « Quelle est selon vous la pire forme de discrimination ? », à rendre par écrit.
J’ai eu beaucoup d’essais sur les persécutions vis-à-vis des Juifs, ou des femmes dans la société actuelle. Mais quelques autres petites perles m’ont vraiment fait plaisir. Bon, je vous livre ça traduit. Mais les fautes d’anglais qui se glissaient dans les textes donnaient aussi un côté mignon à l’ensemble :
Marie : « La discrimination envers les homosexuels est l’une des pires, selon moi. Elle est beaucoup plus répandue qu’on ne pourrait le croire. Même si notre génération semble plus libérale, cette notion n’est pas près de devenir partie intégrante de la vie courante.
Le mariage de deux personnes homosexuelles n’est pas accepté, alors que deux personnes qui s’aiment sont belles, quel que soit leur sexe.... L’image de l’homme et de la femme, imposée par la religion depuis des siècles, est ancrée dans les mentalités. Pour l’église ils ne peuvent avoir d’enfants, donc deux femmes ou deux hommes ensemble ne peuvent avoir pour but de s’unir, et l’amour n’est jamais pris en considération. »
Norbert : « Selon moi une relation entre deux personnes de même sexe est une chose normale qui ne blesse personne et les rend heureux, eux. Ce sont là des gens comme les autres. L’attraction sexuelle n’est pas un choix. L’hétérocentrisme doit être banni de notre société.
Certains freins existent, en particulier de la part des religions qui s’opposent fermement à l’homosexualité. De plus, certaines injures comme ‘pédé’, ‘enculé’, ‘pédale’ ou ‘tapette’ sont fréquemment employées par la population. Les mentalités doivent encore évoluer »
(Ca sent le vécu... Ou bien ce brave Norbert voulait-il en profiter pour insulter son professeur par copie interposée.... ?)
Jamila : « Les homophobes ne comprennent pas les choix des homosexuels, ils ne veulent rien savoir alors que ces derniers ne font rien de mal. Ils n’ennuient personne et restent silencieusement à leur place.... Ils pourraient avoir le droit de se marier. Ils ont le droit d’être heureux, et de construire une famille. Il devrait leur être permis d’adopter des enfants. Leurs sentiments différents doivent-ils les exclure de la société ? »
Une belle leçon de tolérance qu’ils nous donnent, tous. Ces devoirs m’ont fait sourire, non pas parce que je suis concerné, mais surtout parce qu’au cours de mes années d’enseignement, lorsque le sujet surgissait lors d’un débat, j’entendais toujours des réactions assez violentes, catégoriques et étroites d’esprit parmi les ados, et j’étais assez pessimiste, par rapport à cela, sur l’évolution de la société. Mais peut-être se lâchent-ils plus facilement à l’écrit. Je les comprends, je suis comme eux. Même si je ne tiens pas de propos haineux (ça serait quand même un comble.... mais il y a eu des précédents, n’est-ce pas... des hommes politiques homos qui n’hésitaient pas à cracher sur leur propre camp en participant à certaines manifs...), je ne me fais pas en classe l’avocat de la cause homosexuelle, ni d’aucune autre d’ailleurs.
Le sujet que je proposais était certes biaisé, dans la mesure où les groupes victimes de discrimination ne sont heureusement pas légion. Certains élèves ont été suffisamment intelligents pour me dire en conclusion : « mais toute forme de discrimination est inadmissible et devrait être punie par la loi ». Bravo mes petits !
Ils m’ont permis de terminer sur une note optimiste avant notre départ de demain. Direction Lyon, chez mon Calyste. Peut-être lui donnera-t-il de nos nouvelles d’ici là, sur son blog. En attendant, bisous à tous et à toutes. A mercredi !
16:28 Publié dans Boulot | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : ados, homophobie
mercredi, 21 octobre 2009
Le dernier des Atlantes (2)
(La première partie de l'histoire, c'est ici)
Yaril battit des paupières. Il lui semblait émerger d’une longue torpeur, consécutive, non pas à la fatigue, mais à l’absorption d’une drogue quelconque. Sous sa joue le contact froid et rugueux d’un caillou était désagréable. Il grogna, remua un peu. Au creux de sa main, une sensation chaude et humide contrastait avec le froid qu’il sentait par tout son corps. Il remua lentement les doigts, roula sur lui-même et ouvrit complètement les yeux.
L’éblouissante incandescence et le son de tambour qui avaient accompagné sa traversée de la porte avaient à présent disparu. La lumière était faible, mais il pouvait distinguer quelques ombres autour de lui. Toutefois ce fut sa main, plutôt que ses yeux, qui le renseigna sur l’une d’elles. Fandor était en train de lui lécher la paume.
« Tu es éveillé ? J’avais peur que tu ne soies inconscient et blessé »
« Non, je me sens engourdi, c’est tout. Où sommes-nous ? »
« Je n’en ai aucune idée. Je me suis moi-même éveillé près de toi il y a quelques minutes, et je me suis surtout inquiété pour toi. On dirait une espèce de grotte. »
Yaryl se releva, trébucha un peu. Le sol était en effet recouvert de cailloux. Il prit plusieurs inspirations profondes. L’air était frais et humide. Sa main se glissa sous sa tunique, à la recherche de son médaillon. Il le sortit, le laissant pendre librement sur sa tunique. « Drôt » articula-t-il.
Un halo de lumière pâle jaillit autour d’eux, pour faire apparaître ce qui, effectivement, ressemblait à une grotte. Les silhouettes que Yaril avaient distinguées à son réveil n’étaient que des éboulis rocheux. Le plafond était assez haut pour que le jeune homme puisse se tenir debout. Il effectua une rotation complète. Comme il s’y attendait, la porte qui l’avait amené là depuis sa forteresse de Neldoreth avait disparu. Aucun rectangle lumineux n’apparaissait sur aucune des parois rocheuses. En revanche il distingua une ouverture sur le ciel, à une dizaine de mètres au bout d'une légère déclivité du sol. Un vent léger en provenait. Il se dirigea immédiatement vers elle, suivi par son chien.
Devant l’ouverture, il s’arrêta net, submergé d’une vague d’émotion. C’était là son premier vrai contact avec le monde extérieur, et il était frappé de vertige.
Il faisait presque nuit, mais la lumière n’avait pas encore complètement disparu. L’ouverture de la grotte se situait au flanc d’une montagne rocheuse, où il pouvait apercevoir ça et là de maigres buissons et arbustes. En contrebas il pouvait distinguer une vallée à la végétation plus fournie, quoiqu’un peu clairsemée. Une pluie fine et régulière tombait. Mais les nuages ne cachaient pas encore la lune qui se levait, resplendissante, à l’horizon. Sur le ciel qui hésitait entre le gris et une nuance de mauve, on pouvait distinguer, très loin, quelques grands oiseaux qui tournoyaient majestueusement. A les contempler, ainsi que l’intégralité du paysage, Yaril se sentit envahi d’un sentiment d’exaltation incroyable, qui balaya, pendant quelques minutes, même sa peur de l’inconnu. La montagne, la vallée et la lune qui s’offraient à ses yeux composaient pour lui un spectacle intimidant mais incroyablement attirant, aussi. Le contact de l’air glacé et même le froid pénétrant de la pluie sur sa peau surpassaient toutes les sensations qu’il avait pu éprouver lors de ses voyages mentaux à l’aide du psychrone. Il vacilla, puis raffermit la position de ses jambes.
« Le monde extérieur... » souffla-t-il.
A ses pieds, Fandor tremblait un peu.
« Yaril, nous sommes sur Terre. Nous sommes à Baldor, le continent de mes ancêtres. »
« Comment le sais-tu ? »
Le chien hésita.
« Je ne saurais expliquer. Je n’ai jamais vu ce paysage auparavant. Je suis né à Neldoreth, tout comme toi. Mais je sens, quelque part en moi, que mes ancêtres venaient d’ici. Ce n’est ni l’odeur, ni le vent, ni la pluie, mais c’est un tout. Comme si quelque chose me parlait... Je n’ai jamais ressenti cela avant. C’est comme si j’avais une certitude qui grandit en moi, et qui m’appelle, dans cette vallée. »
Yaril réfléchit quelques instants.
« Si tu dis vrai, alors Tilion est ici, sur ce continent. Je ne sais pas à quelle distance nous nous trouvons de la ville, ni même si elle existe encore. Mais en tout cas, nous ne sommes pas sur l’un des autres continents de la Terre, en Chalder ou sur Aramia. »
« Oui mais Bandor était très vaste. La capitale pourrait se trouver très loin de nous, tout de même. Ou même ne plus exister. N’oublie pas qu’il y a eu la guerre contre les Zylts. »
Le jeune Atlante fronça les sourcils.
« J’étais justement en train d’y penser. Mon père m’avait expliqué que l’arme secrète de notre peuple détruirait tout en surface, comme si ‘le soleil tombait sur Terre’. Mais apparemment la vie a survécu, c’est évident. Regarde ces arbres. Et ces oiseaux au loin ? »
« Peut-être que la guerre n’a pas été si destructrice, après tout. »
Il n’y avait qu’un moyen de le savoir. Yaril examina la vallée avec attention.
« Il me semble distinguer une lumière, en contrebas, sur la gauche. La vois-tu aussi ? »
« Non, mais... »
Fandor hésitait.
« Dans la direction que tu m’indiques, les odeurs sont différentes. Non pas des arbres ou des feuilles mouillées..."
Il plissa le museau d’un air de dégoût.
« Je ne sais pas ce que c’est. Des odeurs désagréables »
Yaril haussa les épaules. « Nous verrons bien. La pluie a l’air de s’arrêter. Je n’ai pas envie de passer la nuit dans cette grotte lugubre. Peut-être trouverons-nous là-bas de la compagnie, cela fait bien longtemps que je n’ai pas parlé à un humain. »
« Et s’ils sont hostiles ? »
« J’ai mon épée. Je sais me battre. Toi aussi. Du reste, nous pourrons peut-être les amadouer avec des présents. »
« Quels présents ? Nous n’avons pas emporté grand-chose. Ni argent, ni objets de valeur. Tu ne comptes pas troquer ton médaillon, je suppose ? »
« Non, bien sûr. Mais la nourriture est toujours une source de troc universelle. »
Encore une fois Yaryl posa ses doigts sur le médaillon.
« Eldreth. Gayanthim »
Une fumée légère s’échappa du centre du pendentif. Lorsqu’elle se dissipa, quelques fruits, des légumes et de la viande séchée étaient disposés à leurs pieds. Sans s’attarder, le jeune homme les enfouit dans le sac de cuir vert vide qu’il avait sur son dos.
« J’aurais pu éviter de me charger pour descendre cette montagne, mais si nous rencontrons des êtres vivants, je ne sais pas où ils en seront en matière de technologie moléculaire. Et je n’ai pas envie d’être brûlé ou pendu pour sorcellerie dès mon arrivée dans ce monde. Pour l’instant, ce médaillon restera un secret entre toi et moi. Allons-y »
La descente vers la vallée fut plus facile que prévu. Après avoir progressé quelques dizaines de minutes entre les éboulis, Yaryl et Fandor parvinrent, sans que rien ne le leur ait laissé deviner au préalable, à un sentier trop étroit pour qu’ils aient pu le distinguer à leur sortie de la grotte. Ce dernier serpentait entre une végétation composée de ronces et de résineux. Plusieurs fois, l’Atlante marqua une pause pour caresser les feuilles et les branches noueuses, même la terre du chemin, entre ses doigts. Il n’avait connu ces sensations tactiles que par le biais artificiel du Psychrone, et dans le monde extérieur, elles lui semblaient bien plus agréables.
Fandor levait sans cesse la tête pour humer l’air. Il semblait y prendre un plaisir plus mitigé que son maître, et par moments grondait sourdement.
« Nous sommes dans la bonne direction » annonça-t-il au bout d’une heure.
« Comment le sais-tu ? Je ne distingue plus la lumière de tout à l’heure. »
« C’est cette odeur. Elle devient plus forte »
Ce fut le moment où la pluie choisit de recommencer à tomber. Fine et glacée d’abord, puis de plus en plus forte et pénétrante. Réfugié sous un grand pin, Yaril jeta un regard circulaire et poussa une exclamation.
« Tu as raison, regarde : on distingue la lueur d’un feu là-bas. On dirait une chaumière. »
Ils hâtèrent le pas sous la pluie pour se retrouver à l’entrée d’une clairière où l’on distinguait la masse sombre d’une masure. La porte en était fermée, mais la lueur provenait de l’unique fenêtre ronde. Un feu, probablement, car la cheminée fumait. Yaril comprit enfin pourquoi Fandor grognait. L’odeur parvenait à ses narines à lui aussi. Nauséabonde, elle n’évoquait rien qu’il ait connu, mais des peaux de bêtes mises à sécher en tas devant l’entrée de la baraque semblaient fournir un début d’explication. Il s’approchait et levait la main pour toquer à la porte de bois lorsqu’une voix dans son dos le figea sur place :
« Ne bouge pas. Qui es-tu ? »
Le langage lui était connu. Il s’agissait de la langue mâle de Baldor. Mais la voix, bien qu’éraillée et métallique, était féminine. Il se retourna lentement pour découvrir une silhouette voutée enveloppée dans une cape grise. Ses mèches blanches dépassaient un peu et s’agitaient dans le vent. L’obscurité et la capuche dissimulaient ses traits, pourtant les deux yeux brillants fixés sur lui luisaient dans la pénombre. Une femme âgée. Fandor se mit à aboyer furieusement. Immédiatement la vieille brandit vers lui un arc armé d’une flèche.
« Calme ce chien, étranger, si tu tiens à lui. Qui es-tu ? D’où viens-tu ? »
Sans attendre d’ordre de son maître, Fandor cessa ses aboiements mais conserva ses babines retroussées en un grognement féroce. Lui aussi avait compris les paroles de la vieille et il ne tenait pas à encourir de risque inutile.
Le jeune homme parla :
« Nous sommes perdus. Nous venons de l’autre côté de la montagne. Je m’appelle Yaril. Mon chien est un peu nerveux à cause de la pluie. Nous ne te voulons aucun mal. Simplement te demander l’hospitalité pour la nuit. »
« As-tu de quoi payer ? »
« Je n’ai pas d’argent, mais de la nourriture, nous pourrions la partager. Nous repartirons demain de toute façon. Je peux même te laisser le reste, si tu le désires. »
La femme ne bougeait pas et le fixait. Fandor grognait sourdement.
« Je n’ai aucune intention malveillante, ni mon chien » poursuivit Yaryl. « Tout ce que nous voulons, c’est nous abriter de la pluie. »
« Es-tu Zylt ? »
Le mot fit sursauter le jeune homme.
« Non ! Je... Nous venons d’au-delà de la montagne » poursuivit-il maladroitement.
Les yeux de la vieille s’attardaient sur ses vêtements, elle avait l’air de chercher quelque chose. Pour finir, elle haussa les épaules, et passa devant lui pour pénétrer dans la masure.
« Entre, mais le chien reste dehors. »
Yaril fronça les sourcils.
« Il pleut et je ne tiens pas à ce qu’il tombe malade, c’est mon compagnon. »
« C’est lui dehors ou vous deux. Choisis. Il peut aller dormir dans l’abri sous l’appentis si ça lui chante. »
Découragé, Yaril se retourna vers Fandor et s’éloigna du seuil de quelques pas. L’appentis, quelques mètres plus loin, consistait en un minuscule abri à bûches. Le chien n’avait pas protesté. Lorsqu’ils entrèrent, il s’assit.
« Ne t’inquiète pas pour moi. Je ne veux pas entrer dans cette maison. L’odeur y est encore plus épouvantable qu’à l’extérieur. Ici il ne pleut pas et il ne fait pas si froid. Ca ira pour une nuit. Mais j’ai peur pour toi. »
« Pourquoi ? Ce n’est qu’une vieille femme. »
« Méfie-toi d’elle. Je n’aime pas sa façon de te détailler, on dirait un chat d’Ougarion embusqué devant un trou de souris. Elle va chercher à te voler »
La comparaison fit sourire Yaril.
« Ne t’inquiète pas. Elle ne me fait pas peur. Et n’hésite pas à m’appeler si les choses tournent mal pour toi ou s’il se met à pleuvoir trop fort. »
Le chien se mit à renifler autour de lui d’un air méfiant. Yaril revint vers la cabane et en franchit le seuil avec un peu d’hésitation. Il referma presque à regrets la porte derrière lui. La femme était assise devant le feu et s’était débarrassée de son manteau grossier. Yaril la dévisagea. Elle avait l’air très vieille mais l’éclat de ses yeux posés sur lui montrait bien qu’elle était en possession de toutes ses facultés. Il sentit à nouveau le regard, mélange de méfiance et de concupiscence, glisser sur ses vêtements, s’attarder sur le manche de son épée repliée. Affectant un air dégagé, il s’approcha du feu. La masure ne comportait visiblement qu’une pièce, assez vaste. Dans un coin, Il distingua ce qui semblait être un lit, quelques coffres. Une seule grande table se trouvait devant l’âtre. Il y déballa sa nourriture avec hésitation. La vieille le regardait faire sans un geste.
« Tu n’es pas un Azylante. »
« Non. » Yaril n’avait aucune idée de la réponse qui lui attirerait davantage de sympathie. Il se décida à poser lui-même quelques questions.
« Et toi ? En es-tu une ? Comment te nommes-tu ? »
« Droulia. Oui, je suis une Azylante. D’où viens-tu, étranger ? Il n’y a rien de l’autre côté de la montagne. »
Elle marqua une pause, puis ajouta un peu plus bas :
« Viens-tu de la Lune ? Fais-tu partie de la confrérie de Xandor ? Tu n’es pas un Zylt, j’en suis certaine. Tes cheveux ne sont pas roux. »
Yaril hésita. Cette vieille femme ne lui paraissait pas bien à craindre, toutefois il ne tenait aucunement à révéler ses origines. Il devait inventer une histoire plausible. Certaines des intonations de la vieille lorsqu’elle parlait l’avaient frappé. Il lâcha à brûle-pourpoint ce qui lui vint naturellement à l’esprit, car c’était la vérité :
« Non, je ne suis pas l’un d’eux. Je hais les Zylts »
Droulia sembla se détendre imperceptiblement.
« Si tu viens de la Lune, où as-tu laissé ton vaisseau ? Comment se fait-il que tu soies seul ?»
« Nous avons eu un accident, mes compagnons sont morts. »
La vieille ouvrit de grands yeux.
« Un gloscaphe détruit ? Je n’ai rien entendu. Et ce chien ? C’est un berger d’ici. Il ne peut venir de la Lune. Où l’as-tu ramassé ? »
« Tu poses beaucoup de questions, et je suis fatigué. »
Droulia haussa les épaules, non sans lui jeter un regard méfiant Ses yeux s’attardaient sans cesse, inexplicablement, sur les poings fermés du jeune homme.
« Assieds-toi » fit-elle sèchement.
D’un recoin sombre elle apporta deux écuelles et deux verres. Yaryl ne savait trop comment se comporter, face à son mutisme vexé. Il disposa les légumes, la viande séchée dans les assiettes. Sans l’inviter à en faire autant, Droulia s’assit et se mit à engloutir la nourriture avidement. Le jeune homme toucha à peine à son assiette. Outre le fait qu’il n’avait pas très faim, l’odeur nauséabonde des peaux de bêtes séchées lui soulevait le cœur.
« Est-ce que tu vis du commerce de tes peaux de bêtes ? » interrogea-t-il.
« Oui, et de chasse. Lorsque la saison est bonne. » Elle marqua une pause. « Je les vends à des marchands qui viennent d’Eksibor. »
« A quelle distance sommes-nous de Tilion ? »
La vieille sourit d’un air un peu ironique. « J’attendais cette question. Evidemment, c’est là que tu veux aller. C’est à trois cents kilomètres au Sud. » Elle le regarda bien en face. « Est-ce encore un complot contre ce chien de Sarkos et sa cour de débauchés ? Nul ne peut rien contre lui. Cent fois on a essayé de l’assassiner. Cent fois on l’a cru mort. Cent fois il s’en est sorti. » Elle cracha par terre. « Cet être est le diable. Lui et ses lieutenants corrompus qui nous traitent en race dégénérée.»
Les questions brûlaient les lèvres de Yaril.
« Dégénérée ? »
« Oui » siffla la vieille. « Les Quatre-Doigts sont fiers d’avoir purifié à nouveau leur race, comme ils le claironnent depuis des siècles. Ils nous ont condamnés à l’exil ou à l’esclavage. Mais la révolte gronde et un jour, nous les surpasserons en force autant qu’un nombre. »
Elle brandit sa main en avant dans un geste qui fit sursauter Yaril. Il porta la main au fourreau de son épée mais interrompit son mouvement. La vieille se contentait de maintenir sa main ouverte devant son visage ; une main dont l’auriculaire était bizarrement amputé de moitié. Le jeune homme porta son regard à l’autre main de la vieille, posée sur la table, pour constater qu’elle était en tous points symétrique à l’autre. Les deux auriculaires étaient des moignons interrompus. Il ne s’agissait pas d’un accident mais d’un phénomène génétique. Un frisson inexplicable le parcourut.
« Montre-moi tes mains, étranger. Depuis que tu es arrivé tu les dissimules dans l’ombre, ou dans ta cape, ou sous la table. Es-tu un Azylante, oui ou non ? »
Yaril aimait de moins en moins la tournure que prenait la conversation. Il se leva.
« Je suis fatigué, et je n’ai rien à te prouver. Tu peux finir la nourriture. Où puis-je dormir ? »
Droulia lui jeta un regard méchant.
« Toujours aussi fiers et arrogants, les Sélénites. Si du moins tu en es bien l’un d’eux. »
Elle lui désigna un coin sombre à gauche de la cheminée :
« Il y a une resserre à foin. Si votre Seigneurie ne la juge pas trop crasseuse pour elle... »
Elle ricana.
Yaril contourna la table sans répondre. Derrière une petite porte qu’il n’avait pas remarquée en entrant, il y avait en effet un réduit où du foin s’entassait. Une fenêtre barricadée par des planches faisait face à la porte, mais il n’y prêta qu’une attention distraite. Il arrangea tant bien que mal une partie du foin en matelas et s’allongea dessus. Il était fatigué mais son corps ne voulait pas s’abandonner au sommeil. Quel était ce peuple dont son père ne lui avait jamais parlé, les Azylantes ? Pourquoi la vieille avait-elle appelé les Zylts ‘Quatre-Doigts’ ? Et pourquoi elle-même semblait être mutilée ? Et les Sélénites, étaient-ce ceux qui venaient de la Lune ?
Il s’enroula dans sa cape. Il ne faisait pas froid dans le réduit qu’il occupait mais il avait besoin de se rassurer. Il entendit tout à coup la vieille psalmodier un chant. Les paroles lui en étaient incompréhensibles. La femme chantait à voix basse, l’air était lent, doux et très triste. En même temps, il sentait une odeur s’infiltrer dans le réduit. Pour la première fois depuis qu’il était arrivé, la puanteur se dissipait. Elle devait faire brûler des herbes pour la préparation d’un onguent quelconque. Ou quelque potion magique de vieille sorcière, songea-t-il avec un léger sourire avant de sombrer dans le sommeil sans s’en apercevoir.
Il rêva qu’il chevauchait un cheval bleu. Dans le lointain il apercevait le temple d’émeraude de Tilion, étincelant dans le soleil couchant. Mais l’édifice semblait sans cesse s’éloigner. Son cheval se fatiguait, il devait l’alléger s’il voulait arriver au bout de son voyage. Il commença par se défaire de son sac de cuir, mais cela ne faisait pas une grande différence, puisqu’il était vide. Il y avait encore sa bourse où il avait rangé les perles offertes par ses deux frères. Le présent ne semblait plus avoir tant d’importance, après tout. Il la détacha et elle tomba au bord du chemin avec un petit bruit sourd. Le cheval s’essoufflait toujours. Le médaillon était lourd, pendu à son cou. D’une main, il le détacha, et rit en le regardant voltiger, brillant de mille feux, dans la lumière. Mais le temple était toujours aussi loin, et son cheval s’épuisait.
Restait l’épée. Le plus lourd de ses bagages. Elle était sa seule arme, mais une fois arrivé au temple, qu’aurait-il à faire d’une arme ? Il tira sur le manche, qui résistait, coincé dans le fourreau. Il lâcha la bride de son cheval galopant, et tira à deux mains.
Le cheval fit un violent écart, et Yaril perdit brutalement l’équilibre. Il y eut un craquement formidable lorsque le monde tournoya devant ses yeux, pendant que ses oreilles retentissaient du hennissement de terreur de l’animal qui se transformait en hurlement perçant.
Yaril s’éveilla, baigné de sueur. A ses côtés deux ombres confuses se débattaient, à peine éclairés par la lune qui luisait à travers les planches restantes de la fenêtre qui avait volé en éclats. Il porta instinctivement la main à sa poitrine : le médaillon avait disparu. Le réduit retentissait de hurlements suraigus : la voix de la vieille, mêlée à des grognements sourds. Sans hésiter, le jeune homme lança un ordre : « Drôt ! » cria-t-il.
Le médaillon obéissait à sa seule voix. La lumière en jaillit. Il avait roulé prés de la porte dans la lutte. A présent que la scène était éclairée, Yaril vit Fandor qui maintenait la vieille plaquée au sol en grondant. Stupéfait, le jeune Atlante vit du sang couler du flanc de la vieille. Il s’approcha.
« Fandor, lâche-la »
Le chien s’écarta.
« Elle était près de toi, elle tenait l’épée, j’ai cru qu’elle allait te tuer. »
Droulia haletait de douleur, mais ses yeux s’écarquillèrent en entendant le chien parler. Elle crispa ses mains sur son ventre. Le manche de l’épée, qui était restée repliée sous forme de dague, en dépassait. Elle l’arracha en poussant un hurlement encore plus suraigu. Elle baignait dans une flaque de sang. Sans prendre garde à sa blessure, elle porta le manche de la dague devant ses yeux exorbités.
« Mithrim » haleta-t-elle.
Yaril sentit son cœur s’accélérer. C’était le nom de la maison dont sa mère était une descendante. L’épée était leur talisman. Il s’agenouilla auprès de Droulia.
« Oui, c’est là l’épée de mes ancêtres, les Mithrim »
Le visage de la vieille parut transfiguré. Des larmes perlèrent sous ses paupières pendant qu’elle haletait. Ses yeux brillaient comme des étoiles. A tâtons, elle chercha la main de Yaril, la prit dans la sienne, tremblante, et la tint devant ses yeux. Alors un pauvre sourire éclaira pour la première fois ses lèvres parcheminées.
« Lothlann » murmura-t-elle « Lothlann ! »
Elle glissa dans la main de Yaril les deux perles qu’elle avait conservées dans sa main droite, crispée. Ses yeux se voilaient mais elle semblait vouloir se remplir les yeux du visage du jeune homme.
« Lothlann... »
« Que veux-tu dire ? Je ne connais pas ce mot. »
Elle essaya de parler mais se mit à tousser et du sang jaillit de sa bouche. Fandor avait reculé et contemplait, médusé, le tableau de cette vieille femme maintenant inoffensive qui expirait dans les bras de son maître. Elle reprit sa respiration et tendit le bras vers l’ouverture du réduit, en direction de la salle où les feuilles aromatiques brûlaient encore, répandant leur entêtant parfum soporifique.
« Lothlann... le grimoire. Le grimoire.. »
Sa tête retomba contre la poitrine de Yaril.
20:31 Publié dans Lancelot délire | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
dimanche, 18 octobre 2009
Les saisons du coeur
Depuis le début de la semaine, sans transition, on est passés d’un été languissant et nostalgique à un automne au froid mordant, coupant et brutal. Tout étonnés d’être bousculés ainsi après avoir été longtemps bercés, on ressort les lainages, on rallume le chauffage en catastrophe. L’hiver est à l’orée du bois !
Moi, j’aime l’hiver.
Les turbulences de la météo peuvent rappeler celles du cœur. Et en matière de sentiments tout comme au fil d’une année, il existe aussi une ronde des saisons.
L’amour, il naît, il brûle, et dans bon nombre de cas, il meurt, faute d’avoir su atteindre la sérénité. La métaphore amoureuse du feu qui flambe et s’éteint, c’est un lieu commun. Mais ce qui est plus intéressant, c’est la façon dont la vie, "après", se remet à couler, goutte après goutte, dans un paysage brûlé et ravagé.
L’été : brûlure intense du soleil. Tout n’est que souffrance, rappels incessants de souvenirs qui surgissent à chaque pas. Comme de progresser sur une plage où chaque coquillage blanchi, chaque débris de verre, renvoie un éclair de lumière douloureuse au fond de l’âme : un air de musique, l’évocation d’un titre de film, une phrase, simplement. un mot, même, un nom, bien sûr. L’âme enfiévrée fait feu de n’importe quoi. Dans l’alambic du désespoir, tout devient torture. Le temps semble ne plus avancer, et jeter son ancre dans un océan de plomb en fusion. Et pourtant, il faut poursuivre, front bouillant, veines battantes. La sueur coule à travers les sourcils, les yeux brûlent de sel et de larmes. S’arc-bouter pour atteindre un coin d’ombre, pour triompher du ciel qui déverse sans cesse sa pluie de feu impitoyable.
L’automne. La douleur s’émousse, tout en étant toujours présente. Elle ne brûle plus, mais elle est lourde à tirer. L’intensité de la folie, la force du chagrin, le rugissement du désespoir du début ont laissé place au découragement devant la fatalité. En fait d’abri, d’ombre, on a atteint un mur de briques. Frais, c’est vrai. Recouvert de branches, de ronces, de feuilles jaunies. Rougies. S’écorcher les mains dessus, se casser les ongles. Les larmes tombent sans bruit dans la terre, se mêlent silencieusement à l’humus. Le mur est dur, rugueux, impitoyable. Mais, en y appuyant son front, on s’aperçoit soudain avec surprise que sa fraîcheur fait du bien. Odeurs de feuilles humides, et de mousse de sous-bois. Les souvenirs pâlissent. Leur incandescence douloureuse a disparu. Mais les pierres sont dures, pesantes encore dans la mémoire. Le sang des cicatrices sourd toujours au creux des mains.
L’hiver. On s’aperçoit par hasard, au détour d’une journée, alors qu’on n’y pense plus, qu’on n’a plus mal. Le froid a engourdi les brûlures, cautérisé les écorchures. Alors qu’on se disait encore la veille qu’on n’oublierait jamais, on est tout étonné de voir que la neige s’est mise à tomber, et que, occupé à donner des coups de pieds rancuniers dans les feuilles mortes, on ne s’est pas aperçu que le chemin est maintenant bordé de congères. Et que c’est beau. On a les mains libres, on n’a plus rien à traîner, tirer, hisser sur son dos. Le fardeau s’est perdu quelque part, au détour des flocons. Prendre de grandes inspirations glacées : ça ne fait plus mal.... L’air expiré fait naître des nuages de buée dans l’air froid et pur. Résigné ? Résigné à quoi ? A rien du tout. La vie appelle et tend ses bras, dans le vent. La température, loin d’engourdir, fouette les sens et procure un sentiment d’allégresse. Les souvenirs, où sont-ils passés ? Dans le ciel bleu nuit, des étoiles brillent. Ils sont là-haut, inamovibles à jamais, mais inoffensifs désormais.
Et c’est là que tu souris et tu te dis que tu aimerais bien te réchauffer et retrouver un feu brûlant
Un feu de bois.
Dans une immense cheminée qui sent bon.
Et tu continues ta progression vers la lumière du chalet, dans le lointain. En fredonnant.
13:04 Publié dans Les vagues à l'âme de Lancelot | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : amour, été, automne, hiver