mardi, 14 avril 2009

De l’attente (2) : La boîte de bonbons.

J’adore lire les biographies de stars. A Noël, ma sœur, qui me connaît bien et sait ce qui me fait plaisir, m’a acheté –entre autres- l’excellent ‘Jimmy the Kid, James Dean Secret’ de Jean Noël Coghe, et ‘Streisand, her life’ de James Spada, très fouillé et documenté.

 

Comme le second bouquin traite aussi de l’enfance de Barbra Streisand, il y est fait allusion à Louis Kind, le second mari de sa mère. Son père était mort alors qu’elle n’avait que quinze mois. Quelquefois, même la vie ne peut échapper aux clichés. Elle a guetté, tout au long de ses jeunes années, l’approbation de ce beau-père, pour n’obtenir, en retour, que dédains et moqueries : « Non je ne t’achèterai pas de glace. Tu n’es pas assez jolie ».

Sa mère finit par se séparer de cet homme froid et menteur, et Barbra n’eut plus de nouvelles de lui jusqu’en 1964.

Après que ‘Funny Girl’ soit devenu un succès phénoménal à l’affiche à Broadway,  un jour, l’actrice se blessa à l’œil Le docteur lui conseilla de ne pas se produire ce soir-là car la pression imposée par le rôle et les chansons auraient pu aggraver la blessure.

 

« Ma doublure était prête à prendre ma place » raconte Barbra. « C’est alors que j’ai reçu cette petite boîte de bonbons de la part de mon beau-père. Il était dans la salle, au premier rang, parmi les spectateurs. »  Bien que Louis Kind et sa mère n’aient jamais divorcé, Barbra ne l’avait pas revu, ni eu de ses nouvelles depuis qu’il avait quitté la famille, huit ans auparavant. Dès qu’elle sut que Kind était dans le public, Barbra déclara au metteur en scène « J’y vais ! »

Son docteur lui administra un anesthésique pour l’œil, et elle monta sur scène, décidée à montrer à son beau-père à quel point il s’était trompé à son sujet. « Je n’ai jamais mieux joué » dit Barbra. « C’était la meilleure de toutes mes représentations ». Immédiatement après, elle se rendit dans sa loge et refusa toute visite, parce qu’elle attendait que Louis Kind vienne en coulisse pour lui dire enfin qu’elle avait fait quelque chose de bien. Elle attendit plus d’une heure, mais il ne se montra pas.

Barbra conserva la boîte de bonbons –la seule chose que Kind lui ait jamais offerte- pendant vingt-trois ans. Puis elle raconte, en 1987 : « Après toutes ces années, j’ai fini par la balancer à la poubelle. C’est ainsi que je me suis débarrassée de lui. »

 

Vingt-trois années accumulées sur une vieille boîte de sucreries moisies. Sans parler des années d’enfance, enfouies sous la poussière, mais jamais oubliées, bien évidemment. Vingt-trois années où à chaque fois que son regard tombait sur le paquet enrubanné, elle a dû penser, il a voulu me dire ceci, il devait avoir envie de me raconter cela, il n’a pas osé, ce jour-là, c’était de ma faute, j’étais une gamine si pénible... et ce soir-là, si je ne l’avais pas autant agacé avec mes jérémiades... et puis, en fin de compte, n’est-il pas venu, VENU me VOIR, me REVOIR... d’ailleurs, elle est jolie cette boîte avec toutes ces couleurs, il a dû se rappeler que j’aimais le rouge, le jaune, le....

 

Une boîte de bonbons, ce n’est qu’une boîte de bonbons.

Des trucs sucrés, que l’on achète machinalement, comme un passe-partout impersonnel avant d’aller rendre visite aux gens. Des choses à oublier aussitôt après les avoir avalées, sauf si elles sont par trop écoeurantes. Une boite de sucreries, c’est un objet incongru pour enfermer, ou abriter de l’amour. Mais l’amour, partout où il croit pouvoir se réfugier, il niche.

 

Dans La Cicatrice, que j’ai résumé dans la note précédente, Bubby, le petit frère du narrateur, aime jusqu’au désespoir, offre son œuf, et meurt.

Barbra, elle,  a longtemps conservé la boîte de bonbons, mais a eu la chance de ne pas glisser dans son escalier, et de survivre.

L’amour nous aide à comprendre plein de choses.

La vie nous les apprend, les choses. Elle nous apprend aussi, à notre cœur défendant, que bien souvent, il n’y a rien de plus  à comprendre, et surtout, rien du tout à attendre.

Qu’un mur, c’est un mur. Et que ce n’est pas la peine de chercher à se briser la tête contre. Ni de s’obstiner à s’ensanglanter les mains dessus, à se casser les ongles sur le mortier. Parce que même si l’on parvient à arracher quelques briques, c’est en pure perte. Derrière, il n’y a rien. Pas de porte, ni de fenêtre ouverte sur le soleil levant. Que du noir, du vide, du néant. Désolé, Jeff.

 

La seule solution raisonnable, c’est de tourner le dos, et repartir dans une direction nouvelle. Et tenter, ce qui est terriblement difficile, voire impossible, de conserver malgré tout un cœur pur. Capable de peindre plein d’autres œufs, en rouge vif, comme le sang de la vie.

Après avoir bazardé la boîte à bonbons moisis.

 

Dans une poubelle, bien sûr. Continuer à respecter l’environnement, quoiqu’il arrive.

 

 

 

mardi, 17 mars 2009

"He became blond as the sun... our son"

J’étonne quelquefois des gens en citant de mémoire de longs extraits de livres, ou des dialogues de films. Ce don n’est en fait tout bêtement que le fruit de répétitions. Si un bouquin m’a plu, il m’arrive fréquemment d’en relire mes passages préférés. Pareil pour les films : je repasse en boucle. Vive l’ère de la vidéo : les magnétoscopes et lecteurs DVD ont rendu possible ce qui ne l’était pas il y a trente ans.

Il se peut qu’un film m’ait plu pour une seule et unique scène. C’est rare mais cela arrive. Je peux rester fasciné par une musique de fond, l’expression d’un  regard, une tonalité de voix. Une pause, un silence, même. Considérer l’ensemble comme une sorte d’œuvre d’art, même séparée de son contexte. Je connais l’histoire, ce qui se passe avant et après : seule la scène que j’aime est importante.

 

woolf.jpg« Who’s Afraid of Virginia Woolf » est une pièce d’Edward Albee, montée pour la première fois en 1962. Elle avait reçu nombre de récompenses, dont un Tony Award en 1963, malgré l’opposition d’une partie de la critique qui jugeait choquantes les allusions sexuelles y figurant.

L’histoire est celle d’une soirée dans la vie d’un couple. George est professeur en université, Martha est la fille du doyen. Ils sont mariés depuis des années, et se détestent cordialement, du moins en apparence. Leur seul plaisir semble être de se disputer, s’insulter, s’humilier mutuellement à travers une série de « jeux » basés sur des échanges verbaux tous plus affreux les uns que les autres. Ce soir-là, après un repas entre collègues qui a déjà été copieusement arrosé, ils invitent un jeune professeur nouvellement nommé, et sa jeune épouse, à boire « un dernier verre » chez eux. L’alcool, l’énervement, la fatigue aidant, George et Martha vont affiner leurs jeux sadiques jusqu’à l’extrême et y faire participer leurs hôtes, tour à tour intéressés, décontenancés ou dégoûtés. L’ensemble peut être considéré comme une psychanalyse de groupe poussée à l’extrême.

 

L’adaptation cinématographique de Mike Nichols a été tournée en 1966, avec Liz Taylor et Richard Burton dans les rôles principaux. Le film, tout comme la pièce, est une telle accumulation de cris, disputes, mais aussi de méchanceté et de violence morales extrêmes, qu’il peut paraître difficilement supportable. Je l’avais montré une fois à TiNours, qui avait détesté ça.

 

Je dois dire que, tout en ayant apprécié la pièce et ses messages symboliques (je l’avais étudiée en 2° année à la fac), je trouve également le tout très dur, voire insoutenable par moments. Je n’ai dû regarder le film que trois fois. Mais il y a à la fin une scène qui me fascine. Martha, femme égoïste, haineuse, vindicative et sarcastique, a fait de son mari son souffre-douleur. George est professeur, écrivain raté, et sa méchanceté peut très bien surpasser celle de son épouse. Or, ces deux êtres qui ont tout manqué dans leur vie, dans leur couple, ont créé, pour se consoler, un secret : leur fils. N’ayant pu avoir d’enfant, ils s’en sont inventé un. Un garçon beau, tendre et parfait, miracle au cœur de l’échec de leur union. Ils l’évoquent entre eux, seuls, quelquefois, dans leurs rares moments de tendresse. Tous les rêves qu’il incarne, tous les phantasmes de perfection qu’il personnifie sont autorisés. Il existe cependant entre les époux une seule règle, à respecter : ne jamais mentionner ce fils devant des étrangers. Or, ce soir-là, Martha enfreint la règle et parle de lui aux invités. Ayant été repoussé, humilié, ridiculisé, George, pour se venger, décide de contre-attaquer en inventant un accident qui fait mourir l’enfant, devant témoins. Cet enfant auquel sa femme tient tant, il le tue, par la parole, ce soir-là. Punition et exorcisme, dont les deux parents sortiront brisés, mais aussi, d’une certaine façon, épurés. Peut-être sauvés.

La démarche peut paraître étrange et tortueuse. D’un point de vue réaliste, la « présence » de cet enfant pendant 21 ans (16 dans le film) est impossible. Mais la structure allégorique prend le pas sur le réalisme, car toute représentation théâtrale est irréaliste. Peu importe. J’oublie volontiers les aspects psychanalytique, ou allégorique, pour m’intéresser à la scène où Martha, poussée dans ses derniers retranchements par George, se met à évoquer cet enfant tel qu’elle l’a désiré, conçu, aimé, et finalement seulement imaginé. Dans le film, cette scène est bouleversante.

 

Liz Taylor, vieillie, grimée et grossie pour le rôle, donne à son personnage une grandeur et une force que Martha ne possédait peut-être même pas au départ. Son évocation de l’enfant, commencée comme un rêve brumeux, gagne peu à peu en intensité pour devenir  poignante : l’enfant imaginaire prend vie dans sa voix, existe dans son regard, renaît dans ses gestes.

 

La mise en scène de Nichols est parfaite également : la caméra reste braquée en gros plan sur le visage de l’actrice, pendant que les répliques de George, sorte de psychanalyste pervers, se font entendre en voix off. Insensible aux provocations et aux moqueries, Martha laisse tomber son masque de virago impitoyable pour se transformer en mère aimante et bouleversante. Peu importe, au final, que l’enfant qu’elle évoque soit imaginaire. Son amour à elle est bien réel. Et le déchirement que son mari lui fera subir par la suite d’autant plus dur.

 

L’autre jour, en préparant mes notes pour travailler sur la Mégère Apprivoisée, j’étais allé fureter sur YouTube, pour trouver des extraits du film de Zeffirelli, avec le même couple d’acteurs mythiques. Voilà comment, à cette occasion, j’ai pu revoir l’extrait du film adapté de la pièce de Albee, dont je parle aujourd’hui. Le registre n’est bien sûr pas le même, quoiqu’il est amusant de remarquer que les deux pièces parlent de rapports violents au sein d’un couple, et Albee fait allusion à une scène de ‘Taming of the Shrew’ sur la fin. Mais Liz Taylor y est, selon moi, au summum de son talent. Si visionner l’extrait en entier vous ennuie, positionnez le curseur sur 4 :30 pour n’avoir que son monologue.

 

 

Martha : Our son was born on a September night, a night not unlike tonight, though tomorrow, and sixteen years ago. It was an easy birth…

George :No Martha no, you labored, how you labored…

M : It was an easy birth, once it had been accepted and relaxed into.

G : Ah that’s better…

M : It was an easy birth, once it had been accepted. And I was young, and he was healthy. A red, bawling child…

G : Martha thinks she saw him on the delivery.

M : …with slippery firm limbs, a full head of black, fine, fine hair, which only later, later, became blond as the sun, our son….

G : He was a healthy child

M : And I had wanted a child, oh I had wanted a child

G : A son, a daughter ???

M : a CHILD ! A child… I had my child

G : “our” child…

M : OUR CHILD… We raised him. Oh yes we did, we raised him. And he had green eyes, such green, green eyes….

G : Blue, green, brown…?

M : He loved the sun, and he was tan before and after everyone. And in the sun his hair became fleece. Beautiful, beautiful boy….

G : Absolve, Domine, animus omnium fidelium defunctorum ab omni vinculo delictorum.

M : So beautiful, so wise…

G : All truth being relative.

M : It was true : beautiful, wise, perfect !