vendredi, 23 octobre 2009

Adophobie de l'homophobie

C’est le début des vacances. Afin de ne pas être submergé par les paquets de copies à la veille de la rentrée (autant y penser dès maintenant) j’ai adopté une technique très efficace : en corriger le maximum AVANT que le repos bienheureux ne démarre. On reste sur son élan de la semaine, on est encore plein de courage, et la perspective de pouvoir profiter plus pleinement des quelques jours de liberté en ayant l’esprit tranquille est stimulante.

 

Hier donc, j’épluchais les devoirs maison de mes terminales Z8. Après avoir parlé de ségrégation raciale à l’occasion de l’étude d’un texte de Carson McCullers, je leur avais demandé : « Quelle est selon vous la pire forme de discrimination ? », à rendre par écrit.

 

J’ai eu beaucoup d’essais sur les persécutions vis-à-vis des Juifs, ou des femmes dans la société actuelle. Mais quelques autres petites perles m’ont vraiment fait plaisir. Bon, je vous livre ça traduit. Mais les fautes d’anglais qui se glissaient dans les textes donnaient aussi un côté mignon à l’ensemble :

 

Marie : « La discrimination envers les homosexuels est l’une des pires, selon moi. Elle est beaucoup plus répandue qu’on ne pourrait le croire. Même si notre génération semble plus libérale, cette notion n’est pas près de devenir partie intégrante de la vie courante.

Le mariage de deux personnes homosexuelles n’est pas accepté, alors que deux personnes qui s’aiment sont belles, quel que soit leur sexe.... L’image de l’homme et de la femme, imposée par la religion depuis des siècles, est ancrée dans les mentalités. Pour l’église ils ne peuvent avoir d’enfants, donc deux femmes ou deux hommes ensemble ne peuvent avoir pour but de s’unir, et l’amour n’est jamais pris en considération. »

 

Norbert : « Selon moi une relation entre deux personnes de même sexe est une chose normale qui ne blesse personne et les rend heureux, eux. Ce sont là des gens comme les autres. L’attraction sexuelle n’est pas un choix. L’hétérocentrisme doit être banni de notre société.

Certains freins existent, en particulier de la part des religions qui s’opposent fermement à l’homosexualité. De plus, certaines injures comme ‘pédé’, ‘enculé’, ‘pédale’ ou ‘tapette’ sont fréquemment employées par la population. Les mentalités doivent encore évoluer »

(Ca sent le vécu... Ou bien ce brave Norbert voulait-il en profiter pour insulter son professeur par copie interposée.... ?)

 

Jamila : « Les homophobes ne comprennent pas les choix des homosexuels, ils ne veulent rien savoir alors que ces derniers ne font rien de mal. Ils n’ennuient personne et restent silencieusement à leur place.... Ils pourraient avoir le droit de se marier. Ils ont le droit d’être heureux, et de construire une famille. Il devrait leur être permis d’adopter des enfants. Leurs sentiments différents doivent-ils les exclure de la société ? »

 

Une belle leçon de tolérance qu’ils nous donnent, tous. Ces devoirs m’ont fait sourire, non pas parce que je suis concerné, mais surtout parce qu’au cours de mes années d’enseignement, lorsque le sujet surgissait lors d’un débat, j’entendais toujours des réactions assez violentes, catégoriques et étroites d’esprit parmi les ados, et j’étais assez pessimiste, par rapport à cela, sur l’évolution de la société. Mais peut-être se lâchent-ils plus facilement à l’écrit. Je les comprends, je suis comme eux. Même si je ne tiens pas de propos haineux (ça serait quand même un comble.... mais il y a eu des précédents, n’est-ce pas... des hommes politiques homos qui n’hésitaient pas à cracher sur leur propre camp en participant à certaines manifs...), je ne me fais pas en classe l’avocat de la cause homosexuelle, ni d’aucune autre d’ailleurs.

 

Le sujet que je proposais était certes biaisé, dans la mesure où les groupes victimes de discrimination ne sont heureusement pas légion. Certains élèves ont été suffisamment intelligents pour me dire en conclusion : « mais toute forme de discrimination est inadmissible et devrait être punie par la loi ». Bravo mes petits !

 

Ils m’ont permis de terminer sur une note optimiste avant notre départ de demain. Direction Lyon, chez mon Calyste. Peut-être lui donnera-t-il de nos nouvelles d’ici là, sur son blog. En attendant, bisous à tous et à toutes. A mercredi !

samedi, 17 octobre 2009

T'es péheux, j'suis pas cap !

Cette année et pour la première fois de ma vie, on m’a mis des Tépéheux dans mon service. C’est quoi ces animaux-là ? Eh ben les Tépéheux ce sont des petits mémoires, que les élèves doivent rédiger pour les présenter devant un jury en fin d’année, et qui leur permet d’accumuler des points en plus pour l’examen. Les sujets sont à peu près libres. Bien sûr, il y a, chaque année, de « grands axes » variables selon les sections, autour desquels la réflexion doit s’établir, mais c’est tellement vaste et flou qu’on peut y faire entrer à peu près n’importe quoi. Ca va de « formes et figures du pouvoir » à « œuvres et techniques » en passant par « contraintes et libertés ». On peut donc facilement faire coller un sujet de mémoire dans ce style de limites artificielles, à condition, bien sûr, de le cibler correctement et de choisir une problématique qui tienne debout.

 

Ces Travaux sont censés être Personnels, bien sûr. Chaque année se pose le douloureux problème du plagiat sur des mémoires rédigés au cours des sessions précédentes. Et, bien sûr, ils doivent être Encadrés. D’où leur nom. L’encadrement, c’est moi. Enfin, c’est nous. Sur la classe en question, nous sommes trois profs à fournir aide, conseils, idées de recherches, etc. Il y a donc également Françoise, la prof de français, l’une de mes comparses pour le voyage à Londres en mars dernier, et la prof d’histoire-géo.

 

Appelons-la Yolande. Bien sûr, c’est pas son nom, mais je trouve qu’il lui va bien. Lorsque je suis arrivé dans ce lycée, il y a 5 ans, j’avais dû dire quelque chose qui ne lui avait pas plu. Je n’ai jamais su quoi, par parenthèse, et je n’ai pas creusé pour le savoir. Mais elle m’a fait la gueule pendant deux bonnes années. Bon, ça se traduisait simplement par une absence de sourires, et des conversations au point mort si l’on se retrouvait tous les deux à la même table au réfectoire pour la pause-déjeuner. Et puis, imperceptiblement (là non plus sans que je ne fasse rien pour) elle s’est « réchauffée » et s’est mise à être aimable avec moi.

endora.jpgComment la décrire ? Elle est grande, très mince, j’ai envie de dire « longue comme un jour sans pain ». Rousse. Maquillée façon Endora (la maman de ma Sorcière Bien-Aimée, qui martyrise son gendre Jean-Pierre). Très théâtrale dans ses gestes, dans sa façon de parler. Je me suis aperçu, maintenant que nos rapports sont plus ’cordiaux’, que lorsque je discute un moment avec elle, elle a l’art de me mettre petit à petit mal à l’aise. Mais à chaque fois c’est très insidieux, progressif. Au bout d’une heure passée avec elle, j’ai toujours envie de m’enfuir en claquant la porte. Je ne pense pas qu’elle le fasse exprès. Mais si j’en crois mon radar personnel, je crois qu’elle doit avoir un fond d’antipathie viscérale contre moi, fond contre lequel elle lutte vaillamment (ce qui est tout à son honneur), mais qui finit toujours par filtrer, insidieusement.

 

L’autre jour j’accueille mon second groupe d’élèves de Tépéheux pour prendre un premier contact, discuter de leur projet, etc. Il s’agit de quatre filles qui m’annoncent très sérieusement qu’elles envisagent de travailler sur les blessures physiques que l’on s’inflige à soi-même, genre coupures ou brûlures, voire pire. Gloups. A priori rien n’est irrecevable ni condamnable si le projet est construit, Mais bon... Alors je prends ma tête de prof intéressé, paterne et patelin (« patelerne »), je pose des questions, j’essaie de cerner la chose, et elles m’expliquent qu’il y aurait peut-être un parallèle à faire entre les blessures rituelles que certaines tribus ou ethnies s’infligent / s’infligeaient, d’une part, et d’autre part les problèmes auxquels doivent faire face nos médecins aujourd’hui, face à la recrudescence inquiétante de ces phénomènes, non plus rituels, mais pathologiques.  Ca me paraît d’un glauque total mais après tout... Je leur conseille un questionnaire qu’elles pourraient soumettre à des psychologues pour essayer d’établir des statistiques sur les patients concernés, etc... Le lien entre le rite et le passage à l’âge adulte me paraît aussi intéressant à creuser d’un point de vue philosophique. Très polies et sérieuses, elles écoutent mes conseils, prennent des notes. Le sujet m’embarrasse d’autant plus que l’une d’elles m’avoue avoir été concernée par le problème, je n’ose lui poser de questions trop directes, bref.

 

endora bewitched.jpgLe lendemain, en salle des profs, j’en parle à Yolande. « Ohlàlà », s’écrie-t-elle, « elles sont restées sur cette idée ? J’avais pourtant tout fait pour les en dissuader ! C’est d’un glauque ! ». Ben oui, lui réponds-je, mais c’est leur choix, comme dirait Evelyne Thomas, et si on les détourne de ce sujet, que vont-elles prendre ? « Mais il y a plein d’autres possibilités ! Tiens, et l’homosexualité ?? » Moi : « Ah ? Euh, pourquoi l’homosexualité ? » « Mais parce que c’est un sujet passionnant ! Qu’est-ce que tu en penses toi ? » « Moi ? Ah bah, ah beuh, euh, chais pas, oui, il y a des choses à faire dessus, certes, mais... » « Regarde, en littérature ! Tu ne crois pas qu’il y a des tas de pistes de réflexion sur le thème de l’homosexualité en littérature ?? » « Euh oui mais qu’est-ce qui te fait penser que ces filles seraient intéressées par ce sujet-là ? » « Mais parce qu’il y a deux filles homosexuelles dans la classe ! » « Ah ? Comment tu le sais ? » « Parce que je les ai vues se bécotter ! » « Ah... Et c’est lesquelles, dans le groupe des quatre dont on parle ? » « Euh, aucune, il s’agit de deux autres, dans un autre groupe. » « Ben alors ? Pourquoi celles-ci devraient-elles préférer l’homosexualité en littérature aux blessures auto-infligées ? » « Mais parce que c’est super intéressant, non ???? »

 

Heureusement, la sonnerie a retenti, et j’ai pu m’en dépêtrer...

 

Entre être le témoin de scarifications et brûlures, ou le parrain forcé de confidences homosexuelles, la spirale du Tépéheux cette année ne me dit rien de bon....

photo_4.jpg

mercredi, 09 septembre 2009

Echos du Primaire

A l’occasion de la rentrée, j’ai fouillé dans de vieux cartons, à la recherche de certains documents. Et je suis tombé par hasard sur une perle oubliée....

 

Il y a quelques années, quand on vivait encore à Lille, j’avais travaillé en école primaire. Cours d’initiation à l’anglais à des élèves de CM1, CM2. Je travaillais en parallèle avec les instits des classes concernées. L’une d’elles, Mlle Marini, nous avait un jour montré, un matin, tôt, une lettre que le père d’un des élèves de la classe lui avait envoyée. Cela après une banale histoire de bagarre dans la cour, suite à laquelle elle avait puni un des deux élèves impliqués, qui faisait partie de la classe.

 

J’avais gardé une photocopie du texte, in memoriam. J’ai recopié la lettre (manuscrite au départ) telle quelle, en respectant orthographe, vocabulaire et ponctuation. Seule la calligraphie n’est pas visible. C’est bien dommage....

 

 

M  Marini

 

Je me presente monsieur Rolland le papa à Johan.

Je vous dis une chose si mon fils et encore puni jeudi j’irai voir plus loin. Car si vous avez des chouchou dans voir il faut en changé c’est pas parce que, il y a des petit emmerdeur qui en font plus que ces Johan qui dois prendre, je croix que je me fait bien comprendre

 

Monsieur Rolland

 

PS mon fils ma explique comment que cete passé, il avait pouset Warzé, et ce branleure il en à ajoûté, alor bien sûr le soufre douleur ces Johan qui prend sa punition fini ce soir si non moi ça ira plus loing que punire

Moi les chouchous, il y en a pas chez moi

OKE

Monsieur Rolland

 

Parce que, il ma explique qu’il avait peur de vous et souvent il me répéte

 

 

Alors, non, je le dis tout de suite, au  cas où il y aurait des doutes dans l’assistance : la lettre a bien été écrite par le père, et non par le fils. Vérification faite.

 

Que dire .... ?

 

 

Indépendamment du fou-rire qui nous avait tous saisis à la lecture de cette ‘lettre’, ce que je trouve absolument fascinant, c’est la démarche employée. Monsieur Rolland démarre de façon très cérémonieuse, comme il le ferait dans la vie courante « Je me présente... » et puis on tombe très vite dans le délire. Au lieu de commencer par expliquer ce qu’il reproche à l’institutrice, il passe tout de suite à la menace, à peine voilée de façon élégante : « j’irai voir plus loin » « ça ira plus loing que punire ». Il n’insulte pas Mademoiselle Marini ( «Mlle » et non « M. », pourtant il savait bien que le professeur de son fils était une femme) mais il ‘se lâche’ à propos de l’autre élève impliqué (« petit emmerdeur », « ce branleure »...).

Ca commence donc par les représailles possibles, et puis ça enchaîne sur les faits. C’est ça que je trouve GENIAL. On a l’impression que son écriture suit le même cheminement que sa pensée. Qu’il s’est dit : « Ah oui il faudrait quand même expliquer pourquoi... » et il a résumé la bagarre, tant bien que mal, en passant par trois filtres : 1) le récit de son fils   2) sa colère à lui   3) sa capacité à produire un résumé écrit des faits.

La conclusion en « OKE » arrive comme un magnifique bouquet final. Il l’avait écrit en gros avec un accent sur le « é », ce qui rappelle bien sûr le Jacquouille des « Visiteurs ». Monsieur Rolland a beau signer deux fois pour affirmer son identité, il se transforme malgré tout en Rollandouille  à son insu.

 

Je me suis longtemps demandé pourquoi un mec qui ne sait pas écrire (et qui en est conscient, j’imagine...) s’était fatigué à pondre cette lettre. Pourquoi ne pas, tout bêtement, venir à l’école pour engueuler l’instit de vive voix, à tort ou à raison ?

 

La réponse, nous l’avons eue par la suite. Le directeur de l’école a plusieurs fois essayé de joindre les parents pour leur demander une entrevue et faire une mise au point : impossible. Le père était invisible. La mère venait de temps en temps, subrepticement, chercher son fils à la sortie des classes, mais elle s’enfuyait avec des excuses préfabriquées dès qu’on essayait de l’aborder. Rien n’a été possible. Injoignables, les Rolland. Quant au fils, on ne pouvait pas décemment le prendre à parti par rapport à une chose dont il n’était pas vraiment responsable.

 

Pour finir, la seule explication possible, c’est que le père était en fait un froussard qui préférait la menace écrite à la confrontation physique, en tout cas aux explications face à face. Le seul ennui, c’est que le message n’atteignait pas le but qu’il recherchait. Il n’a impressionné personne, il a fait rire tout le monde.

 

Et, ce qui selon moi est triste par-dessus tout, c’est que la lettre aurait effectivement pu être envoyée par Johan lui-même à l’institutrice. C’est un peu ce qui est arrivé. Johan, une vingtaine d’années plus tard, a envoyé un message à son institutrice, par l’intermédiaire de son propre fils, en se substituant à lui. Johan a grandi, et la maîtresse n’est plus la même, mais la seule chose qui subsiste (et la seule chose importante, au fond) c’est que l’école a raté sa mission, à tous les niveaux. Il ne s’agit même pas d’orthographe ou de syntaxe, mais de haine face à l’institution scolaire, qui perdure de père en fils.

samedi, 22 novembre 2008

Le mystérieux Monsieur Becquerel

J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire au moins dix fois ici : je parle, je parle trop.

Est-ce une déformation professionnelle ? J’aurais tendance à dire oui. Les profs, à 99%, sont des gens bavards. Diserts. Volubiles. Babillards. Loquaces. Prolixes. Jaseurs….  Euh… J’en trouve pas d’autres.

J’aurais envie de rajouter « affables », ce qui me paraît assez proche. Mais là évidemment, je deviens subjectif. Enfin dans l’ensemble, même si on peut trouver myriade de cons dans les salles de profs (comme partout ailleurs, en entreprise, devant la machine à café…) j’ai toujours rencontré, en majorité, des gens qui aimaient discuter, échanger, plaisanter, papoter. (Ceci n'excluant pas cela, d'ailleurs)

 

Or, il existe, comme toujours, des exceptions qui confirment la règle. Des cas isolés.

 

Monsieur Becquerel est de ceux-là.

 

Monsieur Becquerel est arrivé cette année dans mon lycée. Et il est le professeur principal de ma classe de première Z, que j’apprécie beaucoup. Une volière remplie d’oiseaux pépiant, caquetant, roucoulant, qui aiment bien leur oiseleur ! Quand on tend les bras, ils se posent dessus : toujours prêts à travailler, enthousiastes, posant des questions. Pas forcément forts, mais manifestant un réel désir de s’améliorer. Pleins de bonne volonté pour harmoniser leurs voix, trouver un fil conducteur sur une heure. Un vrai plaisir de faire cours à des élèves aussi « demandeurs ».

 

Comme je connaissais déjà deux élèves dans la classe, en début d’année, après m’être présenté à Monsieur Becquerel, (nous ne nous connaissions pas,  puisqu’il est nouveau) je lui raconte, histoire de lancer une conversation, que « oui, une telle est très bonne élève, untel a perdu son père il y a trois ans… » Il m’écoute, il acquiesce, sans un mot, murmure : « Nous verrons bien » et file. C’est vrai, en septembre c’est un peu trop tôt pour faire des conjectures sur les classes.

 

A la machine à café, il se tient loin du brouhaha général. Quand il traverse la salle, il est toujours en transit et ne s’attarde pas. C’est vrai, y a des gens qui n’aiment pas le bruit, la foule.

 

Une fois, alors que je consultais mes mails sur internet, j’étais tombé sur une blague que m’avait envoyée Pilou et qui m’avait fait éclater de rire. Nous étions seuls,  Monsieur Becquerel et moi dans la salle des ordinateurs, alors il s’était retourné, et je lui avais expliqué la blague, en la lui montrant. Il avait esquissé un vague sourire et s’était éclipsé, toujours sans un mot. C’est vrai, tout le monde n’est pas sensible aux mêmes formes d’humour.

 

L’autre jour je trouve dans mon casier un petit mot de lui me demandant mon bilan par rapport à une élève de la classe parce qu’il recevait ses parents. C’est un truc que les professeurs principaux font couramment. J’ai donc rempli mon topo, je l’ai remis dans son casier à lui. Mais nous n’avons eu de discussion entre nous au sujet de l’élève, ni avant, ni après. C’est vrai que… Que quoi, au fait ?

 

C'est vrai qu'il finit par me mettre horriblement mal à l’aise, le Monsieur Becquerel… J’ai déjà expliqué ça dans mon blog : rien ne me désarçonne davantage que des gens qui ne parlent, ni ne rient, ni ne sourient. Aucun échange. Je ne peux pas dire qu’il est désagréable… Il ne m’a pas pincé par derrière et n’a pas dit aux élèves « Dites donc, qu’est-ce que votre prof d’anglais est moche ! ». Il n’empêche. Maintenant, quand je le vois, il me donne envie de fuir.

Il y a des gens charismatiques, qui attirent les autres autour d’eux. Je pense qu’il en est l’exacte antithèse. Et le pire, je vous dis, c’est qu’il n’est même pas laid ou méchant, non. Il est neutre et silencieux. Pour rien au monde je ne pourrais lui taper sur l’épaule en lui disant : « Ca va ? »

 

Il y a une semaine, sur la route avant d'arriver au lycée, je trouvais que la Peugeot qui était devant moi se traînait un peu beaucoup et je râlais au volant. J’allais faire des appels de phares quand tout à coup j’ai vu qu’elle était immatriculée 59. Tiens ? Ayant vécu à Lille, TiNours et moi sommes toujours très attentifs aux plaques de Ch’tis, quand nous en voyons une par ici. Et je m’aperçois que le Ch’ti en question met son cligno, tourne à droite, pénètre dans le parking des profs… J’ouvre de grands yeux : devinez qui c’était ? Gagné !

 

Monsieur Becquerel nous rejouerait-il Dany Boon dans la nouvelle version en négatif, « Bienvenue dans le Ch’Sud » ? Surprise… Mais il y a mieux. Trois jours plus tard, en rentrant à la maison, qui vois-je descendre de sa voiture, immatriculée 59, dans la rue juste avant la nôtre ? Encore gagné.

 

Monsieur Becquerel est donc mon voisin (presque) immédiat. C’est bien ma chance… Je rêvais de trouver quelqu’un au lycée pour faire du co-voiturage. Très peu de collègues habitent mon village. Il y aurait bien Edith, une prof de Sciences Nat que j’adore, mais nos emplois du temps ne coïncident pas. Sinon, il y a une prof de gym complètement allumée, et… lui, comme je viens de le découvrir.

 

D’abord je n’oserais jamais lui demander de partager sa voiture, ou à lui de partager la mienne. Je l’imagine d’ici faire sa tête « Ca m’emmerde » version cinéma muet.  Ensuite, si par miracle il disait « oui », je me demande à quoi ressembleraient nos trajets, version cinéma parlant. J’imagine ! Lancelot jacassant non-stop pour meubler un long silence angoissant, et lui impassible, avec la pancarte « tu m’emmerdes » affichée dans les yeux… Non non non…

 

Si je découvrais par hasard qu’il séquestre sa belle-mère à la cave, ou qu’il est impliqué dans une histoire avec la maffia qui le condamne au silence, je ne serais pas étonné. En attendant, je me demande comment ça se passe entre lui et la volière pépiante des premières Z ? Les imaginer ensemble, c’est visualiser un bonobo au milieu d’une nuée de perruches…

 

 

mercredi, 09 juillet 2008

Bac-chaos

Hier matin, j’ai repris allègrement le chemin du lycée pour ma dernière « journée » de travail avant les vacances.

J’avais été réquisitionné pour assurer la surveillance d’épreuves de rattrapage du bac STG. Comme il s’agit d’oraux, vous devez vous demander ce que je pouvais bien surveiller. Eh bien le principe (à la base) c’est que les candidats sont réunis dans une salle où ils préparent leur sujet avant de passer devant l’examinateur qui les cuisinera. Et sur cette salle de préparation sont censés régner deux cerbères, dont j’étais.

Si, comme je m’en doute, vous avez déjà passé des oraux (de bac) vous devez vous demander pourquoi faire compliqué quand ce pourrait être si simple. A savoir : pourquoi chaque examinateur ne prend-il pas un candidat en entretien, pendant que le suivant prépare sn sujet à lui dans un coin de la même salle, comme ça s’est toujours fait ? Non non non non non… Plus question de ça. En fait la logistique a été modifiée pour une raison simple : maintenant tous les candidats d’une même tranche horaire (mettons, de 8h30 à 9h30) doivent obligatoirement plancher sur le même sujet pour chaque matière qu’ils repassent. Or un candidat qui préparerait pourrait entendre ce que dit celui qui passe avant lui, ainsi que les remarques et questions du professeur, et par là même être avantagé. Impossible.

La « solution » consiste donc à réunir tous les candidats dans une salle où ils prépareront en silence par tranche horaire, et ensuite de les orienter vers les salles où ils passeront oralement face à un examinateur. Ca paraît simple, clair, net et équitable, mais je ne vous dis pas comment ça complique les choses, surtout quand l’organisation nécessaire n’a pas été assurée en amont.

Il faut savoir que chaque candidat au rattrapage repasse deux matières, qu’il choisit en arrivant au lycée le jour de ses oraux. On n’a donc aucun moyen de savoir qui fera passer quoi et où, avant que les élèves n’aient fait leur choix. Donc rien ne peut se mettre en place avant, disons, 8h30 au mieux. Plutôt 9h, même. Les « surveillants », dont j’étais, étaient convoqués à 8h. Je croise le proviseur adjoint, et, n’ayant jamais fait ce style de truc auparavant,  je lui demande en quoi consistera mon travail (j’aime anticiper, et l’expérience m’a prouvé qu’effectivement dans l’EN, il faut TOUJOURS anticiper). Le protal me répond avec un grand sourire mettent en valeur ses fossettes de bébé Cadum : « Vous devez vous asseoir et surveiller, rien d’autre. » Ah ? Bon….

Il s’est trouvé que notre rôle (heureusement on était deux, et la jeune prof de biologie avec qui je faisais équipe était réactive et dynamique, tant mieux…) était un peu plus compliqué que cela :

-récupérer les listes d’élèves en fonction des matières choisies et de leurs jurys

-les faire entrer dans la salle de préparation, leur distribuer sujets et brouillons

-tenir un compte rigoureux de l’horaire imparti (20 minutes à chacun)

-les raccompagner à la salle où siégeait leur jury

Oui, apparemment c’était simple, sauf que :

-on centralisait pour 5 jurys, et on n’a pas eu les listes d’élèves avant 9h15. Les examinateurs ne cessaient de venir nous harceler pour avoir leurs listes d’élèves aussi, et on ne pouvait leur répondre.

-on n’a pas eu les sujets à distribuer avant 9h. Là aussi les profs ne cessaient (à juste titre) de venir nous réclamer ces sujets dont ils n’avaient pas eu connaissance, étant donné qu’ils avaient été élaborés au rectorat, et pas par eux, pour pouvoir les lire (au moins) avant de faire passer les élèves dessus.

L’une des examinatrices était particulièrement déchaînée et ne cessait de venir me taper sur l’épaule. Si bien que lorsque j’ai eu les sujets, je lui en ai enfin remis un exemplaire avec soulagement. Et c’est là qu’elle me dit : « Et le corrigé ??? »

Moi (voix de Fernandel qui chante On m’appelle Simplet…) : « Ah ? Un corrigé ? Euh, je sais pas, il n’y en avait pas dans l’enveloppe.

Elle (ses narines palpitaient comme les naseaux d’un cheval qui vient d’entendre grelotter la queue d’un serpent à sonnette) : « QUOI ???? Mais il nous le faut, ce corrigé… »

Moi (glissant à tout hasard ma main vers ma bombe anti-agression au fond de mon cartable) : « Eh ben je crois qu’il va falloir aller le réclamer au secrétariat d’examen, le corrigé… »

Elle est ressortie en claquant la porte comme une petite furie… !

-il planait un flou artistique sur un fait capital : les élèves devaient-ils être emmenés par les surveillants vers leurs salles, ou bien les examinateurs devaient-ils venir les chercher eux-mêmes en salle de préparation … ? Pour certains c’était évident, pour d’autres non. Il y a donc eu beaucoup de va et vient et de collisions dans les corridors…

-on savait de quel jury dépendaient les élèves que l’on faisait entrer, mais on ne savait pas dans quelles salles précisément étaient ces jurys. Comme il y en avait 5 différents, on ne pouvait pas parcourir le couloir et toquer à toutes les portes.

L’administration chez nous se lavant les mains de ce style de préparation, la logistique est confiée chaque année à une bande de vieilles toupies en retraite depuis deux ou trois ans, qui acceptent gentiment de venir aider  au moment des examens… Et voilà comment on fait des économies dans l’EN ! Ces mamies sont entièrement bénévoles, mais peu réactives, et, Alzheimer aidant, sont susceptibles de commettre de nombreuses erreurs, ce dont elles ne se privent pas. Suite à l’accumulation d’anicroches, j’ai pété les plombs hier exactement à 9h12. Dialogue :

Moi : « Quelle est la correspondance entre les salles et les jurys ? »

Mamie n°1 : « C’est affiché à l’entrée, les élèves connaissent leur jury »

Moi : « Oui ils connaissent leur numéro de jury, mais leur salle… ? »

Mamie n°2 : « Mais les salles sont affichées en face des jurys à l’entrée du lycée… »

Moi (montant légèrement le ton) : « Et vous croyez que les élèves penseront à noter cela ? Sans compter qu’ils doivent se rendre dans deux salles, une pour préparer et une pour être interrogés… ? »

Mamie n°2 : « Mais bien sûr ils auront noté enfin, je… »

Moi (explosant) : « Non mais vous plaisantez ??? Vous croyez que ces élèves qui doivent passer un oral vont penser à se fourrer trois chiffres différents dans leur tête stressée ??? »

Mamie n°1 : « Ben euh ils devraient le faire mais… »

Moi (braillant) : « Mais mais mais ils ne le feront pas ! et après nous allons être perdus dans les couloirs pour les conduire à leurs examinateurs ! Je veux la feuille indiquant les correspondances entre les jurys et les salles ! VITE ! Les épreuves vont commencer !! »

Elles se sont éclipsées comme deux petites souris affolées, et dix minutes après, j’avais ma photocopie en main. Je suis sûr que l’an prochain elles ne se porteront plus volontaires pour faire du bénévolat en examen… Mieux vaut jouir de sa retraite….

Sans oublier les bulles des élèves, mais là on commence à avoir l’habitude :

« Monsieur, où elle est la salle 401 ? » Le fléchage au lycée est très très bien fait, et évidemment le candidat était complètement à l’autre bout. J’ai cavalé 10 minutes pour le remettre dans le bon couloir

« Monsieur, vous n’auriez pas un stylo à me prêter ? Je suis désolée, j’ai oublié d’en apporter un » (un jour d’EXAMEN !)

Les candidats qui, lorsqu’on leur dit que les 20 minutes sont passées et qu’on doit les emmener voir leur examinateur, prennent leur temps, baillent, s’étirent, rangent leurs crayons un à un dans la trousse, se grattent l’entrejambes, échangent un baiser avec leur petit(e) ami(e) en passant dans le couloir… Autant d’attitudes qui en période d’examen, lorsqu’il faut aller vite, me transforment en pittbull avec l’écume aux lèvres… ! Bougez-vous !

Bon, pour finir, on s’en est sortis. Mais j’ai RARISSIMEMENT vu un bordel organisationnel pareil lors d’un examen.

Espérons au moins que nous aurons contribué à faire remonter le taux de réussite de quelques petits dixièmes cette année…

Et maintenant, en route pour les vacances