vendredi, 06 novembre 2009
1984 en 2009

Suggestions diverses et variées faites aux profs par l’administration depuis le début de l’année, via des messages que nous récupérons dans les casiers :
« Comme tout le monde désormais possède internet, si nous avions vos adresses mail, nous pourrions communiquer ensemble de façon plus rapide et plus efficace.... Bien sûr, cela restera confidentiel entre vous et nous. »
Bôfff, bon, pourquoi pas... ? En début d’année, je donne mon mail. Il y a trois semaines, j’apprends (par panneau d’affichage au lycée, et non par mail) qu’une réunion est organisée pour les terminales série XYZ le lundi après-midi, alors que j’ai cours avec l’un des deux groupes composant la classe. Ca va être très coton pour abandonner une heure de cours avec un groupe tout en le conservant au même niveau de progression que l’autre. Super. Bon, je m’arrange dans mes préparations, je prévois un cours de remplacement, je préviens les élèves qu’ils n’auront pas anglais le lundi, même si je dois les accompagner à la réunion (évidemment). Une fois toutes ces belles dispositions prises, je rentre chez moi pour découvrir un joli message en mail le vendredi en fin d’après-midi : « La réunion de lundi est annulée, vous pouvez faire cours normalement ce jour-là »
Ah, pour être rapide et efficace, ça l’a été. Vive la communication entre les profs et l’administration via mail !
« Avec les suspicions de grippe H1N1 nous pourrions être amenés à fermer du jour au lendemain. Le lycée possède un site, vous êtes invités à vous y inscrire pour pouvoir, le cas échéant, mettre vos cours en ligne et envoyer aux élèves le travail à faire en cas de fermeture inopinée. »
Alors là, j’ai dit « non », tout net. Je dois être l’un des rares profs du lycée à ne pas m’être rendu aux séances d’explications sur le fonctionnement de ce fameux site. L’hystérie sur cette grippe me fatigue déjà énormément, je ne vais pas m’en rajouter trois louches en prévoyant du travail supplémentaire ‘au cas où’. D’autant que j’ai l’impression que cette fameuse « épidémie », elle a bon dos pour tester le degré de souplesse des fonctionnaires en anticipation de ce qui pourrait se mettre en place dans quelques années. Les cours, les devoirs et les corrections en ligne, c’est pas dans mon contrat. Vieux con je suis, vieux con je reste.
Depuis deux ou trois ans, le remplissage des bulletins se fait en ligne. Personnellement je trouve ça très commode, on peut le faire tranquillement depuis la maison, sans se bousculer avec d’autres collègues en salle des profs. Eh oui, mais... cette année, on nous demande également si, sur le même site de notes, on ne voudrait pas remplir le cahier de textes des classes concernées. De cette façon, les élèves pourront le consulter. Mais accessoirement aussi, l’administration et les parents d’élèves.... J’ai un cahier de textes personnel où j’inscris la progression et les devoirs de chaque classe. Il est disponible, principalement pour l’IPR si je suis inspecté, ou éventuellement pour les élèves qui ont été absents. Dans ce second cas de figure, les élèves se foutent bien du cahier de texte, d’ailleurs. S’ils sont fainéants, ils ne font rien du tout. S’il s’agit d’élèves consciencieux, ils empruntent le cahier de leurs copains et leur demandent le travail à faire. C’est tout simple.
Le cahier de texte en ligne satisferait aux exigences de fliquage. Je ne le remplis pas. Sur ces trucs, je suis bourrin, mulet, entêté. Y a rien à faire.
On pourrait toujours voir dans ces trois premiers cas un désir sincère et désintéressé de l’administration d’améliorer le rendement des profs face à leurs classes. C’est moi qui suis une grognasse. Bof, j’assume. Mais j’ai gardé la perle pour la fin...
Au lycée, on dispose, comme dans beaucoup d'autres établissements, d’un parking de profs dans lequel on pénètre grâce à un ‘passe’ qui ouvre la grille automatiquement. Or depuis la semaine qui précède les vacances, cette grille demeure obstinément ouverte en permanence. Je croyais à une panne toute bête, mais quand je me suis renseigné aujourd’hui, une collègue du lycée professionnel, qui siège au conseil d’administration, m’a renseigné avec un sourire ironique :
« Ils attendent d’installer un nouveau système, coût 7000 euros »
Moi : « Quel nouveau système ?? L’ancien fonctionnait très bien, non ? ».
Elle : « Ah ben avec le nouveau, nous disposerons de badges d’entrée nominatifs ! »
Moi (tête de paysan de la Lozère à qui on demande s’il lit ‘Vogue’) : « Mais pourquoi faire ??? »
Elle : « Mais enfin Lancelot, tu n’as pas compris qu’avec ça, ils sauront quand on arrive et quand on repart ? Si on est en retard, et tout le reste... ? »
J’en suis tombé par terre. Pousser le fliquage à ces extrémités, j’ai une sorte de naïveté innée en moi qui me dit toujours « Mais c’est pas possible.... »
Eh bien si, c’est possible, relève-toi, mon pauvre.
(Et puis, 7000 euros pour ça, et quand on monte réclamer trop de marqueurs pour écrire sur nos tableaux blancs plastifiés, on nous fait la gueule...)
Personnellement j’arrive toujours le matin 20 minutes avant le début des cours : j’aime avoir la possibilité de préparer ma salle (lorsqu’elle est libre.....) et mon matos, magnéto, lecteur dvd, PC avec branchements sur les écrans, tranquillement avant les grands rushes post-sonnerie. Mais cette idée d’être surveillé, traqué à chaque instant et dans les moindres de mes retranchements, je déteste ça. Je DETESTE.
Je n’ai jamais refusé de donner du travail supplémentaire à un élève, ni de le corriger, ni de rencontrer des parents pour expliquer mon programme et ma façon de procéder. J’arrive toujours à l’heure en cours, et tout ça est absolument NORMAL. Aucune gloire à en retirer. Mais j'abhorre pardessus tout l’idée que tout ce qu’auparavant on faisait naturellement, sans y être obligé, par souci d’efficacité et par complaisance, va devenir une obligation, répertoriée, institutionnalisée, enregistrée et examinée. Là, vraiment, je trouve que la coupe déborde.
Par moments, on se surprend à penser que George Orwell était un visionnaire.
Signé : un Salaud de Fonctionnaire
PS : KarregWenn, la rime finale était totalement involontaire
(et merde, encore une... Ces bêtes-là, on n’arrive jamais à s’en débarrasser, pire que les chewing-gums qui collent au bout des doigts...)
17:26 Publié dans Les humeurs de Lancelot | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note | Tags : george orwell, boulot, fliquage