lundi, 02 novembre 2009

Entre hier et aujourd'hui

Week-end de Toussaint : nous l’avons passé dans mon village d’enfance, chez mes parents. Visite au cimetière, évidemment. Fleurs, chrysanthèmes, banalités habituelles. La fleuriste que j’aimais tant lorsque j’étais gamin a pris sa retraite. Ca a l’air insignifiant, ce style de nouvelle, mais ça fait des petits chocs désagréables.

 

Je sortais de la salle de bains hier matin, occupé à rassembler serviette, affaires, trousse de toilette, et, avec un peu de retard, j’ai levé les yeux pour voir ça :

 

 

PA280001.JPG

Ma mère avait ouvert la fenêtre du salon pour aérer. J’ai été frappé par la luminosité de l’extérieur, je me suis immobilisé et j’ai gardé quelques instants les yeux fixés sur la colline, dehors. Il s’est passé quelque chose, je ne sais pas quoi. Ce spectacle, derrière la fenêtre, je l’ai vu des millions de fois depuis que je suis enfant : par temps clair, sous la pluie, aussi, et sous la neige également. J’ai même vu les arbres brûler lors de l’incendie de 1979. Mais quelque chose, dans le contraste entre la pièce encore un peu sombre et la lumière de l’ensemble, dehors, m’a arrêté. J’ai même eu envie d’immobiliser l’instant, ce que j’ai fait en attrapant l’appareil photo.

 

Une fenêtre ouverte sur l’extérieur, presque une porte entre deux mondes. Je la franchis régulièrement quand je retourne ‘chez moi’. C'est-à-dire, chez mes parents. C’est-à-dire, chez moi enfant. Chez moi qui ne suis plus moi, chez moi l’autre.

 

Dans cette transition, dans ce petit saut, il y a à chaque fois une sorte de pilote automatique qui se met en route : contrairement à nos autres destinations de week-ends, de vacances, ici je connais les lieux, les personnes, dans les moindres détails. La surprise, c’est qu’il n’y a aucune surprise derrière la porte. Quand je vais chez mes parents, je peux m’amuser à avoir quinze ans, cinq ans, dix ans ou vingt ans, selon les tiroirs que j’ouvre, les tableaux que je regarde, les plats que je goûte. Je sais exactement ce que contient le buffet rouge de la cuisine sans avoir à l’ouvrir. Les arbres dans la colline ont pu grandir, ou mourir, ou renaître, mais ils sont les mêmes. Il y a un chêne immense à côté du portail. En allant porter la poubelle, hier, en passant sous lui, j’ai entendu un bruit bizarre qui m’était pourtant inexplicablement familier : ploc... ploc... ploc à intervalles irréguliers. C’étaient les glands qui se détachaient et tombaient, avec un petit bruit sourd et rassurant. Je l’avais oublié depuis des années, non pas parce que je vis en pleine ville (ce n’est pas le cas) mais parce que je ne m’étais pas retrouvé sous CE CHENE LA à CET ENDROIT LA, en CETTE SAISON-LA depuis très longtemps. Ploc, ploc, ploc. Rien que de très banal, mais ça m’a fait sourire, de retrouver ce petit refrain d’autrefois enfoui sous les strates de ma mémoire.

 

Mes parents aussi sont égaux à eux-mêmes, dans leurs moindres réactions. J’ai pris l’habitude, pour désamorcer leurs disputes, leurs chamailleries toujours aussi fréquentes, de les couper pour dire les répliques de l’un, de l’autre, avant même qu’ils les aient formulées, lors d’un pugilat. C’est un procédé super-efficace. L’effet en est qu’ils me dévisagent, un peu interloqués, puis attrapent un fou-rire parce que je les imite mieux qu’ils ne s’imiteraient eux-mêmes ! Quand la crise de rire est passée, c’est trop tard pour se remettre en colère, et on passe à autre chose.

 

Ils sont à la fois d’une gentillesse désarmante et d’une acidité à faire hurler. TiNours mentionne par hasard qu’il n’a pas pu trouver le dernier numéro de l’Express, à Montpellier, alors mon père le recherche partout là où il va faire ses courses. Ayant retenu que j’avais eu du mal à trouver une casserole adaptée quand j’ai voulu faire mes confitures d’abricot cet été, ma mère m’a acheté une magnifique bassine en cuivre. Tout ça sans qu’on le leur demande.

 

En revanche, il faut aussi les supporter avec leurs aspérités et leurs défauts. Depuis deux mois je me suis fait pousser un bouc. Ils ne le savaient pas. Je me doutais de leur réaction. Dès qu’elle m’a vu, ma mère a hurlé « Mon Dieu quelle horreur ! » Quant à mon père il n’a pas cessé de me harceler de taquineries comme il aime le faire « Ils t’ont réembauché au lycée avec ton bouc ? » « Cette photo, c’était avant que tu ne le fasses pousser, non ? Sinon on ne t’aurait pas photographié » etc etc... Ils sont lourds quand ils s’y mettent. Lorsque j’avais 18 ans, je me souviens que si quelque chose ne leur plaisait pas (un vêtement que je portais, ou une musique pour laquelle je me serais pris d’affection), ils maniaient très bien cette technique du harcèlement systématique sans éclat, en se relayant et en se passant la balle. Un peu comme les glands du chêne, qui tombent à intervalles irréguliers et de façon imprévisible, ploc, ploc, ploc. A quinze ans, je finissais toujours par céder et ôter le vêtement qui ne leur plaisait pas, ou éteindre ma musique, par ras le bol. A dix-huit ans, j’avais compris que céder toujours par lassitude ne me conduirait nulle part sinon à la frustration et à l’aigreur, alors je pratiquais en retour la technique de la sourde oreille et de la force d’inertie. C’était épuisant, pour eux comme pour moi, et ce « jeu » laissait en permanence planer une tension déprimante, dont je n’ai pris conscience que le jour où je suis parti. Tout devenait plus léger, et pour cause !

 

Etre aimé et être englué. Se disputer et y prendre goût. Douceur violente. Violence du cocon. Etouffement bienheureux. Bonheur de souffrir. Calme dans la tension. Etre protégé et détruit. Se fondre doucement, réagir brutalement. Sursauts de lucidité, culpabilité douceâtre...  Couper court à ce que l’on déteste, c’est aussi tuer ce qu’on aime. Comment résoudre ces paradoxes, ces contradictions ? Fuir, partir. Et revenir. Il faut savoir passer la porte dans les deux sens.

 

Quand je vais chez mes parents, j’aime la sensation du temps qui s’est arrêté,  des choses immuables et du voyage dans le passé que l’on m’offre. Mais le temps s’écoule, là-bas comme ailleurs. Autour d’eux, je voudrais tout gommer : les quelques souvenirs douloureux que nous avons en commun, et la perspective de leur avenir, si court maintenant. Je voudrais les maintenir dans ce présent où eux et moi avons enfin trouvé un terrain d’entente, de fonctionnement harmonieux. TiNours y est sûrement pour quelque chose, lui aussi. Il s’est niché dans le giron familial sans tambour ni trompette, et mon père et ma mère l’ont immédiatement adopté et l’adorent. J’ai conscience que la vie m’a fait un bien beau cadeau en me permettant de raccorder ainsi mon passé et mon avenir. Il n’y a pas eu de déchirure, juste une rupture momentanée, en pointillés de quelques années, avant que je ne fasse mon coming-out. Et ensuite le quotidien a repris tranquillement ses droits, en mieux qu’avant.

 

Mais je me fais des illusions sur le ralentissement du temps. Il continue à s’écouler, là-bas comme ailleurs. Le buffet rouge de la cuisine a perdu l’une de ses poignées. Et la fleuriste a pris sa retraite.

 

Ploc, ploc, ploc.

 

PA280015.JPG

Commentaires

Ah j'aime beaucoup ce que tu racontes là. Ploc ploc ploc, évidemment. On a chacun le sien, souvent on ne le sait pas, et puis un jour on l'entend. Et je trouve que ça fait du bien, même si ce ploc ramène à des moments difficiles.
Moi qui ait eu de vrais gros clashs avec mes parents, clashs muets parfois, les pires, j'aimais retourner les voir. Pour eux et pour la maison. Pour l'horloge qui refusait de sonner, pour le vieux radiateur à bain d'huile qui encombrait la salle, pour la "pisse d'âne", c'est à dire le thé, que je dégustais avec ma mère, pour les casseroles bosselées en alu qui faisaient cling cling sur le gaz, pour le dos voûté de mon père concentré sur ses mots croisés, aller au marché acheter des salades à des femmes qui disaient à ma mère "Oh elle a grandi ta fille, on ne la reconnait plus!" (j'avais dans les 30 ans !!!)...
À un moment j'ai su que c'était eux les enfants et qu'ils avaient besoin de me voir, et plaisir, même s'ils ne le disaient jamais. Les vieux conflits étaient dépassés. Pas oubliés, dépassés.
C'est drôle, ils n'arrêtaient pas eux aussi de s'asticoter, et ça les faisait rire. C'était leur façon de se dire "je t'aime". On met du temps à comprendre ça.
Oh qu'est-ce que je suis bavarde !Je m'étale, je m'étale...C'est de ta faute aussi, chevalier !

Ecrit par : KarregWenn | lundi, 02 novembre 2009

Le bouc ? °_O ...
Ok je sors mais pas sans te redire combien tu peux être touchant quand tu analyses ainsi le temps qui passe. Je t'embrasse

Ecrit par : Bougrenette | lundi, 02 novembre 2009

ces moments que tu décris sont précieux et il faut les savourer sans attendre. Ton histoire pourrait être celle de tous les quadras (ou bientôt quinquas) avec leurs parents. En tout cas je m'y suis presque reconnu.

Ecrit par : arnaud | lundi, 02 novembre 2009

Que de lectures passionnantes... et fort bien ficelées. Il y a des points communs évidents entre tes parents et les miens. D'un point de vue très pratique, je retiens le coups des répliques lorsqu'ils se disputent à leur dire avant que eux ne les prononcent.
Et cette histoire de bouc, j'ai eu aussi des remarques similaires lorsque je me suis laissé pousser ça il y a quelques années.
A bientôt.

Ecrit par : Cornus | lundi, 02 novembre 2009

@ KarregWenn : Eh ben écoute, j'aime quand tu es bavarde. Surtout si ça veut dire qu'on a tous des échos en nous, de "tout ça". C'est rassurant. Apaisant. Les choses sont telles qu'elles devraient être.
Même si, bien sûr, on a tous aussi notre lot de souffrances et de mauvais souvenirs liés à l'enfance et aux parents. Mais ça ne nous a pas empêchés de progresser, de devenir ce que nous sommes aujourd'hui.
Et on est quoi exactement, aujourd'hui ? Ben des gens qui continuent à tendre la main, les uns vers les autres, et à se passionner pour les rapports humains. C'est déjà bien, mon avis.


@ Boubou : Ben oui, je vieillis (cf ton dernier commentaire.... :-( )
Et si tu continues à te f.... de moi comme ça, je t'appellerai BoubouC !
Bisouc !!

@ Arnaud : "Bientôt quinquas" ??? EUH ! J'ai encore le temps !

@ Cornus : Ah, t'as fini par craquer et te le raser alors ?

Mais, ce que je n'ai pas expliqué, c'est qu'en fait j'ai fait pousser le mien pour des raisons pratiques. Impossible de le couper pour l'instant. J'avais pensé à faire une note sur ça, mais je me suis dit qu'il ne fallait pas pousser l'exhibitionisme et le narcissisme jusque là !
(d'ailleurs, qui ça intéresse....? cf l'excellente note de Calyste au sujet du sexe, de l'âge, et du look des blogueurs, publiée hier, chez lui).

Ecrit par : Lancelot | mardi, 03 novembre 2009

J'ai vraiment beaucoup aimé ce texte, point par point, ploc par ploc. Je ne vais pas partir dans un : quant à moi... car mon ressenti est très différent et ce serait un comm fleuve. Mais vraiment, le coup du chêne, ça m'a causé, je ne sais pas ce que ça a évoqué mais ça m'a évoqué quelque chose, cette unicité des cohses dans leur temps et leur espace.
Ton coming out auprès de tes parents, l'as tu évoqué dans d'ancien texte (je fais mon curieux à la façon Lancelot...)Je suis friant de ces histoires, n'ayant moi-même jamais eu l'occasion de le faire...

Ecrit par : karagar | mardi, 03 novembre 2009

une bien belle colline...

Ecrit par : noel | mardi, 03 novembre 2009

@ Karagar : Tu sais, j'aime les 'comm fleuves', surtout quand c'est moi qui les suscite ! Mais bon, y aura plus tard une note chez toi à ce sujet, peut-être....?
Question coming-out, tu peux te vanter de m'avoir fait farfouiller ! J'oublie les titres des notes que j'écris. Je ne me souvenais même plus si c'était dans ce blog-ci ou dans l'ancien. C'était dans l'ancien. Ici :
http://boatonthesea.hautetfort.com/archive/2007/12/27/coming-out-on-christmas-day.html
(et c'est pas parce que ma note remonte à 25 siècles qu'il faut pas commenter, hein !!! moi je veux plein de COMMENTAIRES de partout... J'adore ça... Y a rien qui m'énerve plus que les 'lecteurs silencieux'...)
Bisous à toi ;-)


@ Noel : Ah ? Tu la connais peut-être, mais pas sous cet angle, hein.....???

Ecrit par : lancelot | mercredi, 04 novembre 2009

que nenni, pas sous cet angle en effet.

De toute façon, je n'ai d'yeux que pour la Sainte...

Ecrit par : Noel | mercredi, 04 novembre 2009

Pour le bouc, je t'ai répondu chez moi.

Pour les disputes entre parents, je fais en fait le même constat que KarregWenn. Les miens se disputent parce qu'ils s'aiment et ne pourraient pas se passer l'un de l'autre. Des disputes néanmoins pas incessantes et des disputes pour des broutilles. D'ailleurs, moi je ne suis pas innocent dans cette affaire, chaque fois que je les vois, on s'engueule un petit peu. Ce n'est jamais méchant, c'est toujours pour des trucs insignifiants. Je dois aussi avouer que depuis que je suis adolescent, j'ai trouvé le moyen imparable de faire gueuler ma mère et elle fonce à chaque fois tête baissée. Je suis leur seul enfant, alors je suis forcément le préféré. Et je les aime. Je leur ai dit une fois dans un lettre, où j'expliquais plein d'autres choses, que je les aimais. On le sait, mais des fois, ça va mieux en le disant. Qu'est-ce que j'ai de la chance, moi.

Ecrit par : Cornus | samedi, 07 novembre 2009

@ Noel : Mimi, c'est une victoire, en effet !

@ Cornus : Fils unique ! J'aurais pas pu. Même si aujourd'hui je ne vois pratiquement plus mon frère et une de mes deux soeurs. Mais je n'échangerais pas mon enfance de disputes, de corridas et de rigolades à 4, pour rien au monde.

Ecrit par : Lancelot | dimanche, 08 novembre 2009

Ecrire un commentaire