samedi, 31 octobre 2009
Indiscrétions
La chambre, en clair obscur. Le clair côté cour, comme au théâtre. Un balcon, plein de plantes dont je ne saurais en nommer aucune. En contrebas, un grand bâtiment à verrières, qui accentuent la luminosité par grand soleil. Et le soleil me sourit, aujourd’hui. C’est jour de chance.
Même côté obscur, c’est bien. Je me retourne. Des livres, des livres, empilés, classés et déclassés. Des rangées qui en cachent d’autres, par manque de place. Je souris, je suis en terrain connu. C’est partout pareil, chez les bouquinophages. J’ai les mains qui frétillent, comme les jeunes gamins ont les yeux qui brillent devant les vitrines de pâtisseries. ‘Ah oui, celui-là, je l’ai lu il y a bien longtemps. Qu’en a-t-il pensé ? Merde, çuilà il l’a ? J’ai toujours voulu le lire et je ne le trouvais nulle part ! Tiens, qu’est-ce que c’est que ça ? Je ne connaissais pas ce titre d’elle... ?’ ...Parcourir une bibliothèque, c’est un acte d’indiscrétion et de tendresse. Les ouvrages, leurs annotations, la façon dont ils sont agencés, aussi, peuvent révéler plein de choses sur la personnalité du maitre, de la maîtresse de maison....
Derrière moi, un lit et un portrait. Je ne m’attarde pas, même du regard. Là, je me sens franchement indiscret. Je m’éclipse discrètement. Ne veux rien déranger, ni dans l’agencement des atomes, ni dans l’air, ni dans les souvenirs qui flottent, vagues et diffus. Je les sens, un peu indignés, qui me poussent. Dehors, dehors....
En face, le bureau. Haut de plafond. Comme la pièce est vaste... Le mien y entrerait trois fois. La fenêtre donne sur la rue, mais cette fois je ne m’attarde pas sur la vue, moins intéressante qu’en face. Ni balcon ni fleurs, uniquement des voitures roulant à toute vitesse. Idée désagréable. Je me retourne vers l’intérieur, là où le temps semble, non pas arrêté, mais gentiment ralenti. Et pourtant la vie bruisse, discrètement. La célèbre trousse est là, posée sur le bureau. On me l’a présentée la veille au soir, accompagnée d’une anecdote, une de plus. Et son grand frère le cartable ? Posé de côté sur le sol, en congés lui aussi. Le PC trône majestueusement au centre, bien sûr. Un grand écran, éteint, que je scrute avidement. Des fois qu’il me communique ses secrets par osmose oculaire.... ? Et le clavier ? Si je pose mes mains dessus, les touches vont-elles m’envoyer du fluide à l’envers ? Ne rêvons pas. Sur le bureau, une photographie me regarde : « Qui es-tu, toi ? ». Je souris timidement. Je suis Lancelot, j’ai déjà entendu parler de vous, enfin de toi, comment dois-je répondre ? Vouvoyer, tutoyer ? Me taire ? Bien sûr, me taire, imbécile que je suis. Là aussi, je suis un intrus. Mais un sourire, tout de même, avant de partir. Et un clin d’œil, à défaut d’une poignée de mains, ou d’une bise. Je file, je m’éclipse, je ne faisais que passer...
Le long couloir, comme une parenthèse colorée entre deux mondes, où les pas résonnent, et puis le hall et la cuisine, à gauche. Baignée de lumière, aussi. La pièce que je préfère entre toutes, moi aussi. Pourquoi ? Probablement parce que c’est celle où nous avons le plus ri, discutaillé à bâtons rompus, échangé, depuis plusieurs jours. Des petits déjeuners lents, paresseux et loquaces où l’on prenait le temps d’échanger du café, des cuillères, des idées, des anecdotes, sur la table colorée. Des déjeuners où l’on surveillait nos montres pour être sûrs de ne pas gaspiller trop de temps en bavardages avant les virées de l’après-midi.
Une cuisine où malgré tous les défauts dus aux contraintes de l’espace, chaque chose semble être à sa place. Le coin vaisselle me plaît, j’aime m’y attarder. Je ne m’y sens pas intrus, tiens ! Mes mains font ami-ami avec assiettes et couverts, et verres et casseroles, un peu comme de dire encore une fois bonjour, au revoir, aux uns et aux autres, aux invités qui ont défilé ces jours-ci. Derrière moi, le grand placard rempli de souvenirs accumulés au cours des années. Sait-on seulement à quel point les objets que l’on utilise au quotidien sont imprégnés de nous-mêmes ? Et, mis à part nos vêtements ou nos brosses à dents, que nous ne prêtons pas, en général, quelles sont les choses qui ont eu davantage de contacts avec nous que nos assiettes, nos fourchettes, nos verres ? Des petits morceaux de nous-mêmes, des bribes d’amour distribuées aux hôtes occasionnels, jour après jour, saison après saison. Bien sûr que les objets conservent tout dans leur mémoire interne. Les assiettes neuves n’ont pas du tout le même tintement, la même résonnance, le même grain, que celles que nous avons utilisées pendant des années. C’est une évidence. Il existe des disques durs enfouis dans le grès, la porcelaine, l’Arcopal, même. Si l’on pouvait les décoder, ils en dévoileraient, des repas, des éclats de rire, des regards, des disputes, des sanglots, même. Tout est là. Et nous, aveugles, sourds et impassibles que nous sommes, nous engloutissons des aliments sur le dos de ces patients esclaves sans nous douter de leurs secrets.
Trois pièces, comme un costume. Mais parfaitement confortable, et pas étriqué du tout.
Trois pièces, comme une trilogie théâtrale. Avec des acteurs et des péripéties qui vont, viennent, s’enchaînent, pour donner, au bilan, une impression positive et rassurante.
Trois pièces. Il y en a bien sûr beaucoup d’autres, discrètement habitées de vie elles aussi. Du vert, des feuilles, des plantes, de la douceur, de la lumière, du bon, du beau.
« Ca ne va pas être trop grand pour toi ? »
Rien n’est trop grand. Jamais. Seuls les idiots sont agoraphobes. Les autres savent qu’il suffit de meubler sa bulle de l’intérieur pour qu’elle s’adapte à soi. Tantôt vaste paysage, tantôt cocon douillet. Notre demeure, on la porte en nous. Et on déteint sur elle. Un échange perpétuel, et doux. Et quelquefois, on ouvre sa porte, et ses bras. Et on agrandit son intérieur en même temps que son cœur.
Merci.
08:33 Publié dans Lancelot est ému | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
vendredi, 30 octobre 2009
Tête d'Or, coeur léger
La météo était parfaite
Le hasard du moment ne pouvait être meilleur : un jour plus tôt, les arbres auraient été moins colorés, l’automne moins resplendissant. Un jour plus tard, la saison entamait déjà son déclin. Les rouges éclatants, les jaunes dorés s’accrochaient encore aux branches dans le flamboiement de leurs dernières heures de vie.
Les gens n’étaient point trop nombreux. Juste ce qu’il fallait pour que les piaillements des enfants ne dépassent pas les limites du supportable. Et aussi, juste assez de joggers pour que les regards lubriques puissent briller sur leur passage....
Le guide, en forme et pétillant. Ses yeux aussi....
Les deux visiteurs se sont laissé porter avec volupté.
Bon, faites-en autant, si le cœur vous en dit. Il manque l’air, les odeurs, les bruits, mais même d’un point de vue uniquement visuel, c’était bien beau, non.... ?
18:36 Publié dans Lancelot en vacances | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : lyon, parc de la tête d'or
Lyonnaiseries incongrues
Lyon est une veille de contrastes, d’incongruités, de paradoxes, et de surprises, ah oui surtout de surprises.
Tout d’abord, leurs fleurs, elles sont en plastique, ou en métal. C’est sûr que c’est moins coûteux à entretenir....
Certains recoins de la ville abritent des monstres métalliques, et ils doivent les aimer parce que l’entrée de certaines stations de métro est relookée façon Jurassik Park...
(Pour la petite histoire, l’auroch menaçant de la photo 1 est en fait un symbole du rejet du monde capitaliste : la reproduction d’une page de journal financier froissée et jetée en boule. Mais après tout, on peut y discerner ce que l’on veut).
Côté religion, leurs églises ne sont que des façades, sur lesquelles on retrouve quelquefois, griffonnées, des affirmations subversives... La Sainte Vierge, elle éprouve même le besoin de faire savoir qu’elle s’occupe bien de son enfant... des fois qu’on aurait des doutes.... Le Christianisme est en train de se casser la gueule là-bas, c’est évident...
Et puis, je ne sais pas si vous avez vu la Guerre des Mondes, mais la soucoupe volante des envahisseurs a déjà atterri à Lyon. Calyste Vincent les a vus... Pour lui, tout a commencé le jour où il a commandé une pizza que jamais on ne lui livra... Le livreur a dû percuter les petits hommes verts, qui, furieux, l’ont transformé en homme rouge... Une camionnette passait par là... De terreur, le conducteur a voulu faire marche arrière... ah ce fut réussi !
A Lyon, dans les vitrines, ils exposent, non pas des objets, mais des animaux vivants... marre des natures mortes. En revanche, les instruments de musique, au lieu d’en jouer, ils en font des compositions artistiques... Qu’est-ce qu’on n’entendrait pas, si nous, à Montpellier, on décorait nos façades avec des clarinettes et si on étendait notre linge sur des cordes de harpes !
Et puis, j’ai gardé le meilleur pour la fin : ils ne savent pas compter ! Sur la façade de leur opéra, ils ont huit muses et non neuf, comme la tradition l’exige ! Celle qui manque (par contrainte architecturale) est Uranie, la muse de l’astronomie. Comme il n’y avait que huit places disponibles, c’est elle qu’on a décidé de mettre au placard, la pauvrette, sous prétexte que les astres, ça n’a rien à voir avec l’opéra. Ca me paraît un peu tiré par les cheveux. Clio, elle est bien présente, elle, et pourtant l’histoire, c’est assez éloigné de l’opéra aussi, non... ?

Bon, il n’empêche. Lyon c’est quand même super-sympa. Guignol, il est bon vivant. Et puis, quelquefois, sur les murs, on voit fleurir de fort judicieux conseils....
12:34 Publié dans Lancelot en vacances | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : lyon, cité internationale, opéra
jeudi, 29 octobre 2009
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Calyste sans jamais oser le demander
Le reporter Lancelot comptait bien mettre à profit ces quatre jours passés à Lyon, chers lecteurs, pour publier dans un numéro exclusif de Lyon-Match de sensationnelles révélations sur un blogueur adulé par les foules : l’inoubliable interprète de Potomac mon Amour, de Rio Blogo, de la Bataille de Marathon, celui à qui tant de jeunes gens et jeunes filles écrivent des tonnes de lettres (gérées par son service communication), et des poèmes dans leurs journaux intimes, j’ai nommé le grand Calyste.
Mon acolyte et moi avions réussi à décrocher une invitation chez la star... vous imaginiez notre enthousiasme. Passer devant tant d’autres qui se damneraient pour seulement partager un verre avec lui, en terrasse ! Grâce à des interventions hauts placées (mais les coups de fils nécessaires furent nombreux, et les négociations âpres !) nous fûmes invités dans son bel appartement lyonnais, le Saint des Saints, où il fuit les projecteurs et les foules enthousiastes. Non pas un jour, non pas deux ni même trois, mais quatre ! Sans parler des nuits.... On nous aurait tués pour prendre notre place. Mais même morts, nous ne l’aurions cédée à personne. TiNours prenait des notes lors des nombreuses interviews, et moi je mitraillais à coups de Canon. C’est ainsi que nous pûmes arracher quelques-uns de ses secrets (oh, pas tous, bien sûr) au King.
La retranscription des interviews viendra plus tard, les photos aussi. Actuellement, tout ça est en gestation sur le bureau du directeur de la rédaction. Mais je peux, en avant-première, vous livrer quelques petits secrets.
Tout d’abord, Calyste a une réputation d’homme gentil et pacifique. Ne vous y fiez pas : c’est un prédateur sexuel qui ne recule devant rien pour assouvir son inextinguible soif libidineuse. Par exemple, il n’hésite devant aucun artifice pour troubler ses victimes, les mettre dans des situations impossibles. Vous avez déjà entendu parler du coup de la panne d’essence ? Eh ben Calyste il fait ça en plus sournois, il fait le coup du pneu crevé. Juste en revenant de la gare ! Vous conviendrez avec moi que dans la vie normale, ça arrive une fois sur un million, ça ! Eh ben samedi matin, c’était LA fois ! Le pauvre Lancelot a été mis à contribution pour changer le pneu qui avait crevé inopinément, tout ça pour que Calyste puisse le reluquer le postérieur relevé. TiNours surveillait, mais il était un peu désemparé, et nous ne dûmes notre salut qu’à l’arrivée d’un charmant père de famille sur qui Calyste jeta son dévolu. Ouf.
Ensuite, Calyste fait courir le bruit qu’il est nul en cuisine. Mon œil. Tout ça c’est des histoires pour pas faire à manger à ses amis. En fait c’est une grosse feignasse qui ne supporte pas les tablées de plus de cinq convives. Mais si vous voulez aller manger chez lui, ne l’écoutez pas quand il raconte dans son blog qu’il sait pas cuisiner et que pati et que pata. Il sait faire une tarte aux navets et à la muscade absolument sublime, des saucisses de Morteaux accompagnées de plats de légumes à tomber, des pommes au four délicieuses (au micro-ondes, une idée qu’on lui a piquée ici à la rédaction). Enfin bref, moi je vous jure qu’il sait très bien se débrouiller derrière les fourneaux. Bon c’est vrai que question vaisselle, on l’a un peu aidé... Mais il est tellement amusant quand il tremble pour ses assiettes dès qu’il voit Lancelot en brandir une d’un air décidé, je pouvais par résister. Je la lui ai faite, sa plonge. Et puis, en papotant, le travail, ça ressemble à des vacances. Ah oui, parce qu’il est bavard, Calyste. Comment... ? C’est pas un scoop... ? Vous le saviez déjà... ? Bon, OK, alors, mais j’ai encore d’autres secrets à vous révéler.
Calyste, il fait semblant d’être un crac en matière de photos, et c’est vrai qu’il fait illusion, mais il ment ! Sa technique pour nous proposer des clichés beaux et/ou originaux, dans son blog, repose sur deux points bien précis. 1) Il a un excellent appareil 2) Il PIQUE les idées des autres ! Tout le temps où nous avons arpenté Lyon, dès qu’il me voyait zoomer et mitrailler, il venait se coller derrière moi pour me COPIER ! Alors si dans les jours à venir vous voyez chez moi des photos que vous aurez déjà vues chez lui au préalable, ne venez pas me dire « Beuh t’es moins bon que lui, les siennes sont plus belles... » Ce ne sont pas mes talents de photographe (ni les siens !) qui sont en question, c’est la qualité de nos appareils respectifs ! Question technique, nous sommes encore des prolétaires, TiNours et moi ! Le talent ne devrait pas tenir à de sordides détails matériels... C’est une honte, une vraie HONTE.
Calyste, il engueule les gens en voiture. Il les agonit d’injures, derrière son volant. Et à pied, aussi ! Il fait peur... Plusieurs fois nous avons dû intervenir en tant que pacificateurs, pour éviter la bagarre. Même qu’une fois, il a failli en venir aux mains avec une cycliste qui avait commis l’erreur impardonnable de rouler sur le trottoir réservé aux piétons. Un mot en entraînait un autre, et le dérapage verbal s’annonçait. Ca a commencé de façon très policée : « Très chère Madame je vous assure que la loi ne vous autorise nullement à faire tinter votre sonnette pour que les piétons vous laissent le passage » pour finir sur « Espèce de p**asse tu vas la fermer ou bien je t’enfonce ton guidon par l’anus jusqu’à ce qu’il te ressorte du côté des amygdales... ??? ». La malheureuse a dû fuir. Et nous, nous avons dû le retenir à bras le corps pour qu’il ne se lance pas à sa poursuite, l’écume aux lèvres et l’œil injecté de sang....
Calyste, il joue les profs bcbg très à cheval sur les devoirs et les leçons des élèves, mais en fait il donne des conseils subversifs. Emerveillé devant son immense bibliothèque, je cherchais à faire parler le Maître sur sa passion (enfin quoi, un Calyste, c’est censé aimer la littérature, non ???). Eh ben pensez-vous ! Il n’a fait que me dire du mal des plus grands auteurs et me les déconseiller. Ou bien il avait oublié : « Quoi ? Christiane Rochefort ? Je sais pas, ça m’est sorti de la tête, je l’ai lue il y a trop longtemps. » ou bien il tapait sur les plus grands sans pitié : « Hein ? Les Thibault ? Oh non, j’en suis jamais venu à bout, il me tombait des mains... » « Pardon ? ‘Jean-Christophe’ de Romain Rolland ? Ne lis surtout pas ça, c’est chiant comme la mort... ». Bon ! Il m’a bien fallu me résoudre à ce triste constat : c’est pas Calyste qui remplacera Bernard Pivot dans la prochaine émission littéraire devant les caméras... Rien ne trouve grâce à ses yeux....
Enfin, Calyste, une fois qu’il vous a attiré dans son repaire, il fait tout pour que vous n’en sortiez plus, et pour vous faire rater votre train. Le coup de la crevaison, ça ne peut pas marcher deux fois. Alors d’abord il vous fait vous attarder devant l’écran de son pc sous prétexte de vous montrer de belles photos d’éphèbes, mais c’est du chiqué. Ensuite il feint d’avoir oublié l’heure du TGV pour faire son surpris : « Hein ? 11H37... ? Mais je croyais que c’était à 11H50... ». Ensuite « Mais j’ai oublié où j’ai garé ma voiture.... » et puis : « Non, je peux pas vous accompagner, j’ai mal au dos... J’ai horreur des scènes d’adieu, etc etc... » Autant de prétextes fallacieux, sournois et mensongers, qui ne visaient qu’à nous retarder dans sa tanière pour mieux nous croquer, mon enfant.
Donc au final, un personnage libidineux, paresseux, plagieur, bilieux, subversif et manipulateur... Ce n’est qu’in extremis que nous avons réussi à échapper à ses griffes...
Le seul ennui, c’est qu’on n’a qu’une envie, c’est de nous faire griffer à nouveau. Par ses grosses papattes.
Parce que, malgré tous ces défauts, elles sont bien douces, les papattes de Calyste.
00:37 Publié dans Les blogpotes à Lancelot | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : calyste, vacances, lyon
vendredi, 23 octobre 2009
Adophobie de l'homophobie
C’est le début des vacances. Afin de ne pas être submergé par les paquets de copies à la veille de la rentrée (autant y penser dès maintenant) j’ai adopté une technique très efficace : en corriger le maximum AVANT que le repos bienheureux ne démarre. On reste sur son élan de la semaine, on est encore plein de courage, et la perspective de pouvoir profiter plus pleinement des quelques jours de liberté en ayant l’esprit tranquille est stimulante.
Hier donc, j’épluchais les devoirs maison de mes terminales Z8. Après avoir parlé de ségrégation raciale à l’occasion de l’étude d’un texte de Carson McCullers, je leur avais demandé : « Quelle est selon vous la pire forme de discrimination ? », à rendre par écrit.
J’ai eu beaucoup d’essais sur les persécutions vis-à-vis des Juifs, ou des femmes dans la société actuelle. Mais quelques autres petites perles m’ont vraiment fait plaisir. Bon, je vous livre ça traduit. Mais les fautes d’anglais qui se glissaient dans les textes donnaient aussi un côté mignon à l’ensemble :
Marie : « La discrimination envers les homosexuels est l’une des pires, selon moi. Elle est beaucoup plus répandue qu’on ne pourrait le croire. Même si notre génération semble plus libérale, cette notion n’est pas près de devenir partie intégrante de la vie courante.
Le mariage de deux personnes homosexuelles n’est pas accepté, alors que deux personnes qui s’aiment sont belles, quel que soit leur sexe.... L’image de l’homme et de la femme, imposée par la religion depuis des siècles, est ancrée dans les mentalités. Pour l’église ils ne peuvent avoir d’enfants, donc deux femmes ou deux hommes ensemble ne peuvent avoir pour but de s’unir, et l’amour n’est jamais pris en considération. »
Norbert : « Selon moi une relation entre deux personnes de même sexe est une chose normale qui ne blesse personne et les rend heureux, eux. Ce sont là des gens comme les autres. L’attraction sexuelle n’est pas un choix. L’hétérocentrisme doit être banni de notre société.
Certains freins existent, en particulier de la part des religions qui s’opposent fermement à l’homosexualité. De plus, certaines injures comme ‘pédé’, ‘enculé’, ‘pédale’ ou ‘tapette’ sont fréquemment employées par la population. Les mentalités doivent encore évoluer »
(Ca sent le vécu... Ou bien ce brave Norbert voulait-il en profiter pour insulter son professeur par copie interposée.... ?)
Jamila : « Les homophobes ne comprennent pas les choix des homosexuels, ils ne veulent rien savoir alors que ces derniers ne font rien de mal. Ils n’ennuient personne et restent silencieusement à leur place.... Ils pourraient avoir le droit de se marier. Ils ont le droit d’être heureux, et de construire une famille. Il devrait leur être permis d’adopter des enfants. Leurs sentiments différents doivent-ils les exclure de la société ? »
Une belle leçon de tolérance qu’ils nous donnent, tous. Ces devoirs m’ont fait sourire, non pas parce que je suis concerné, mais surtout parce qu’au cours de mes années d’enseignement, lorsque le sujet surgissait lors d’un débat, j’entendais toujours des réactions assez violentes, catégoriques et étroites d’esprit parmi les ados, et j’étais assez pessimiste, par rapport à cela, sur l’évolution de la société. Mais peut-être se lâchent-ils plus facilement à l’écrit. Je les comprends, je suis comme eux. Même si je ne tiens pas de propos haineux (ça serait quand même un comble.... mais il y a eu des précédents, n’est-ce pas... des hommes politiques homos qui n’hésitaient pas à cracher sur leur propre camp en participant à certaines manifs...), je ne me fais pas en classe l’avocat de la cause homosexuelle, ni d’aucune autre d’ailleurs.
Le sujet que je proposais était certes biaisé, dans la mesure où les groupes victimes de discrimination ne sont heureusement pas légion. Certains élèves ont été suffisamment intelligents pour me dire en conclusion : « mais toute forme de discrimination est inadmissible et devrait être punie par la loi ». Bravo mes petits !
Ils m’ont permis de terminer sur une note optimiste avant notre départ de demain. Direction Lyon, chez mon Calyste. Peut-être lui donnera-t-il de nos nouvelles d’ici là, sur son blog. En attendant, bisous à tous et à toutes. A mercredi !
16:28 Publié dans Boulot | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : ados, homophobie
mercredi, 21 octobre 2009
Le dernier des Atlantes (2)
(La première partie de l'histoire, c'est ici)
Yaril battit des paupières. Il lui semblait émerger d’une longue torpeur, consécutive, non pas à la fatigue, mais à l’absorption d’une drogue quelconque. Sous sa joue le contact froid et rugueux d’un caillou était désagréable. Il grogna, remua un peu. Au creux de sa main, une sensation chaude et humide contrastait avec le froid qu’il sentait par tout son corps. Il remua lentement les doigts, roula sur lui-même et ouvrit complètement les yeux.
L’éblouissante incandescence et le son de tambour qui avaient accompagné sa traversée de la porte avaient à présent disparu. La lumière était faible, mais il pouvait distinguer quelques ombres autour de lui. Toutefois ce fut sa main, plutôt que ses yeux, qui le renseigna sur l’une d’elles. Fandor était en train de lui lécher la paume.
« Tu es éveillé ? J’avais peur que tu ne soies inconscient et blessé »
« Non, je me sens engourdi, c’est tout. Où sommes-nous ? »
« Je n’en ai aucune idée. Je me suis moi-même éveillé près de toi il y a quelques minutes, et je me suis surtout inquiété pour toi. On dirait une espèce de grotte. »
Yaryl se releva, trébucha un peu. Le sol était en effet recouvert de cailloux. Il prit plusieurs inspirations profondes. L’air était frais et humide. Sa main se glissa sous sa tunique, à la recherche de son médaillon. Il le sortit, le laissant pendre librement sur sa tunique. « Drôt » articula-t-il.
Un halo de lumière pâle jaillit autour d’eux, pour faire apparaître ce qui, effectivement, ressemblait à une grotte. Les silhouettes que Yaril avaient distinguées à son réveil n’étaient que des éboulis rocheux. Le plafond était assez haut pour que le jeune homme puisse se tenir debout. Il effectua une rotation complète. Comme il s’y attendait, la porte qui l’avait amené là depuis sa forteresse de Neldoreth avait disparu. Aucun rectangle lumineux n’apparaissait sur aucune des parois rocheuses. En revanche il distingua une ouverture sur le ciel, à une dizaine de mètres au bout d'une légère déclivité du sol. Un vent léger en provenait. Il se dirigea immédiatement vers elle, suivi par son chien.
Devant l’ouverture, il s’arrêta net, submergé d’une vague d’émotion. C’était là son premier vrai contact avec le monde extérieur, et il était frappé de vertige.
Il faisait presque nuit, mais la lumière n’avait pas encore complètement disparu. L’ouverture de la grotte se situait au flanc d’une montagne rocheuse, où il pouvait apercevoir ça et là de maigres buissons et arbustes. En contrebas il pouvait distinguer une vallée à la végétation plus fournie, quoiqu’un peu clairsemée. Une pluie fine et régulière tombait. Mais les nuages ne cachaient pas encore la lune qui se levait, resplendissante, à l’horizon. Sur le ciel qui hésitait entre le gris et une nuance de mauve, on pouvait distinguer, très loin, quelques grands oiseaux qui tournoyaient majestueusement. A les contempler, ainsi que l’intégralité du paysage, Yaril se sentit envahi d’un sentiment d’exaltation incroyable, qui balaya, pendant quelques minutes, même sa peur de l’inconnu. La montagne, la vallée et la lune qui s’offraient à ses yeux composaient pour lui un spectacle intimidant mais incroyablement attirant, aussi. Le contact de l’air glacé et même le froid pénétrant de la pluie sur sa peau surpassaient toutes les sensations qu’il avait pu éprouver lors de ses voyages mentaux à l’aide du psychrone. Il vacilla, puis raffermit la position de ses jambes.
« Le monde extérieur... » souffla-t-il.
A ses pieds, Fandor tremblait un peu.
« Yaril, nous sommes sur Terre. Nous sommes à Baldor, le continent de mes ancêtres. »
« Comment le sais-tu ? »
Le chien hésita.
« Je ne saurais expliquer. Je n’ai jamais vu ce paysage auparavant. Je suis né à Neldoreth, tout comme toi. Mais je sens, quelque part en moi, que mes ancêtres venaient d’ici. Ce n’est ni l’odeur, ni le vent, ni la pluie, mais c’est un tout. Comme si quelque chose me parlait... Je n’ai jamais ressenti cela avant. C’est comme si j’avais une certitude qui grandit en moi, et qui m’appelle, dans cette vallée. »
Yaril réfléchit quelques instants.
« Si tu dis vrai, alors Tilion est ici, sur ce continent. Je ne sais pas à quelle distance nous nous trouvons de la ville, ni même si elle existe encore. Mais en tout cas, nous ne sommes pas sur l’un des autres continents de la Terre, en Chalder ou sur Aramia. »
« Oui mais Bandor était très vaste. La capitale pourrait se trouver très loin de nous, tout de même. Ou même ne plus exister. N’oublie pas qu’il y a eu la guerre contre les Zylts. »
Le jeune Atlante fronça les sourcils.
« J’étais justement en train d’y penser. Mon père m’avait expliqué que l’arme secrète de notre peuple détruirait tout en surface, comme si ‘le soleil tombait sur Terre’. Mais apparemment la vie a survécu, c’est évident. Regarde ces arbres. Et ces oiseaux au loin ? »
« Peut-être que la guerre n’a pas été si destructrice, après tout. »
Il n’y avait qu’un moyen de le savoir. Yaril examina la vallée avec attention.
« Il me semble distinguer une lumière, en contrebas, sur la gauche. La vois-tu aussi ? »
« Non, mais... »
Fandor hésitait.
« Dans la direction que tu m’indiques, les odeurs sont différentes. Non pas des arbres ou des feuilles mouillées..."
Il plissa le museau d’un air de dégoût.
« Je ne sais pas ce que c’est. Des odeurs désagréables »
Yaril haussa les épaules. « Nous verrons bien. La pluie a l’air de s’arrêter. Je n’ai pas envie de passer la nuit dans cette grotte lugubre. Peut-être trouverons-nous là-bas de la compagnie, cela fait bien longtemps que je n’ai pas parlé à un humain. »
« Et s’ils sont hostiles ? »
« J’ai mon épée. Je sais me battre. Toi aussi. Du reste, nous pourrons peut-être les amadouer avec des présents. »
« Quels présents ? Nous n’avons pas emporté grand-chose. Ni argent, ni objets de valeur. Tu ne comptes pas troquer ton médaillon, je suppose ? »
« Non, bien sûr. Mais la nourriture est toujours une source de troc universelle. »
Encore une fois Yaryl posa ses doigts sur le médaillon.
« Eldreth. Gayanthim »
Une fumée légère s’échappa du centre du pendentif. Lorsqu’elle se dissipa, quelques fruits, des légumes et de la viande séchée étaient disposés à leurs pieds. Sans s’attarder, le jeune homme les enfouit dans le sac de cuir vert vide qu’il avait sur son dos.
« J’aurais pu éviter de me charger pour descendre cette montagne, mais si nous rencontrons des êtres vivants, je ne sais pas où ils en seront en matière de technologie moléculaire. Et je n’ai pas envie d’être brûlé ou pendu pour sorcellerie dès mon arrivée dans ce monde. Pour l’instant, ce médaillon restera un secret entre toi et moi. Allons-y »
La descente vers la vallée fut plus facile que prévu. Après avoir progressé quelques dizaines de minutes entre les éboulis, Yaryl et Fandor parvinrent, sans que rien ne le leur ait laissé deviner au préalable, à un sentier trop étroit pour qu’ils aient pu le distinguer à leur sortie de la grotte. Ce dernier serpentait entre une végétation composée de ronces et de résineux. Plusieurs fois, l’Atlante marqua une pause pour caresser les feuilles et les branches noueuses, même la terre du chemin, entre ses doigts. Il n’avait connu ces sensations tactiles que par le biais artificiel du Psychrone, et dans le monde extérieur, elles lui semblaient bien plus agréables.
Fandor levait sans cesse la tête pour humer l’air. Il semblait y prendre un plaisir plus mitigé que son maître, et par moments grondait sourdement.
« Nous sommes dans la bonne direction » annonça-t-il au bout d’une heure.
« Comment le sais-tu ? Je ne distingue plus la lumière de tout à l’heure. »
« C’est cette odeur. Elle devient plus forte »
Ce fut le moment où la pluie choisit de recommencer à tomber. Fine et glacée d’abord, puis de plus en plus forte et pénétrante. Réfugié sous un grand pin, Yaril jeta un regard circulaire et poussa une exclamation.
« Tu as raison, regarde : on distingue la lueur d’un feu là-bas. On dirait une chaumière. »
Ils hâtèrent le pas sous la pluie pour se retrouver à l’entrée d’une clairière où l’on distinguait la masse sombre d’une masure. La porte en était fermée, mais la lueur provenait de l’unique fenêtre ronde. Un feu, probablement, car la cheminée fumait. Yaril comprit enfin pourquoi Fandor grognait. L’odeur parvenait à ses narines à lui aussi. Nauséabonde, elle n’évoquait rien qu’il ait connu, mais des peaux de bêtes mises à sécher en tas devant l’entrée de la baraque semblaient fournir un début d’explication. Il s’approchait et levait la main pour toquer à la porte de bois lorsqu’une voix dans son dos le figea sur place :
« Ne bouge pas. Qui es-tu ? »
Le langage lui était connu. Il s’agissait de la langue mâle de Baldor. Mais la voix, bien qu’éraillée et métallique, était féminine. Il se retourna lentement pour découvrir une silhouette voutée enveloppée dans une cape grise. Ses mèches blanches dépassaient un peu et s’agitaient dans le vent. L’obscurité et la capuche dissimulaient ses traits, pourtant les deux yeux brillants fixés sur lui luisaient dans la pénombre. Une femme âgée. Fandor se mit à aboyer furieusement. Immédiatement la vieille brandit vers lui un arc armé d’une flèche.
« Calme ce chien, étranger, si tu tiens à lui. Qui es-tu ? D’où viens-tu ? »
Sans attendre d’ordre de son maître, Fandor cessa ses aboiements mais conserva ses babines retroussées en un grognement féroce. Lui aussi avait compris les paroles de la vieille et il ne tenait pas à encourir de risque inutile.
Le jeune homme parla :
« Nous sommes perdus. Nous venons de l’autre côté de la montagne. Je m’appelle Yaril. Mon chien est un peu nerveux à cause de la pluie. Nous ne te voulons aucun mal. Simplement te demander l’hospitalité pour la nuit. »
« As-tu de quoi payer ? »
« Je n’ai pas d’argent, mais de la nourriture, nous pourrions la partager. Nous repartirons demain de toute façon. Je peux même te laisser le reste, si tu le désires. »
La femme ne bougeait pas et le fixait. Fandor grognait sourdement.
« Je n’ai aucune intention malveillante, ni mon chien » poursuivit Yaryl. « Tout ce que nous voulons, c’est nous abriter de la pluie. »
« Es-tu Zylt ? »
Le mot fit sursauter le jeune homme.
« Non ! Je... Nous venons d’au-delà de la montagne » poursuivit-il maladroitement.
Les yeux de la vieille s’attardaient sur ses vêtements, elle avait l’air de chercher quelque chose. Pour finir, elle haussa les épaules, et passa devant lui pour pénétrer dans la masure.
« Entre, mais le chien reste dehors. »
Yaril fronça les sourcils.
« Il pleut et je ne tiens pas à ce qu’il tombe malade, c’est mon compagnon. »
« C’est lui dehors ou vous deux. Choisis. Il peut aller dormir dans l’abri sous l’appentis si ça lui chante. »
Découragé, Yaril se retourna vers Fandor et s’éloigna du seuil de quelques pas. L’appentis, quelques mètres plus loin, consistait en un minuscule abri à bûches. Le chien n’avait pas protesté. Lorsqu’ils entrèrent, il s’assit.
« Ne t’inquiète pas pour moi. Je ne veux pas entrer dans cette maison. L’odeur y est encore plus épouvantable qu’à l’extérieur. Ici il ne pleut pas et il ne fait pas si froid. Ca ira pour une nuit. Mais j’ai peur pour toi. »
« Pourquoi ? Ce n’est qu’une vieille femme. »
« Méfie-toi d’elle. Je n’aime pas sa façon de te détailler, on dirait un chat d’Ougarion embusqué devant un trou de souris. Elle va chercher à te voler »
La comparaison fit sourire Yaril.
« Ne t’inquiète pas. Elle ne me fait pas peur. Et n’hésite pas à m’appeler si les choses tournent mal pour toi ou s’il se met à pleuvoir trop fort. »
Le chien se mit à renifler autour de lui d’un air méfiant. Yaril revint vers la cabane et en franchit le seuil avec un peu d’hésitation. Il referma presque à regrets la porte derrière lui. La femme était assise devant le feu et s’était débarrassée de son manteau grossier. Yaril la dévisagea. Elle avait l’air très vieille mais l’éclat de ses yeux posés sur lui montrait bien qu’elle était en possession de toutes ses facultés. Il sentit à nouveau le regard, mélange de méfiance et de concupiscence, glisser sur ses vêtements, s’attarder sur le manche de son épée repliée. Affectant un air dégagé, il s’approcha du feu. La masure ne comportait visiblement qu’une pièce, assez vaste. Dans un coin, Il distingua ce qui semblait être un lit, quelques coffres. Une seule grande table se trouvait devant l’âtre. Il y déballa sa nourriture avec hésitation. La vieille le regardait faire sans un geste.
« Tu n’es pas un Azylante. »
« Non. » Yaril n’avait aucune idée de la réponse qui lui attirerait davantage de sympathie. Il se décida à poser lui-même quelques questions.
« Et toi ? En es-tu une ? Comment te nommes-tu ? »
« Droulia. Oui, je suis une Azylante. D’où viens-tu, étranger ? Il n’y a rien de l’autre côté de la montagne. »
Elle marqua une pause, puis ajouta un peu plus bas :
« Viens-tu de la Lune ? Fais-tu partie de la confrérie de Xandor ? Tu n’es pas un Zylt, j’en suis certaine. Tes cheveux ne sont pas roux. »
Yaril hésita. Cette vieille femme ne lui paraissait pas bien à craindre, toutefois il ne tenait aucunement à révéler ses origines. Il devait inventer une histoire plausible. Certaines des intonations de la vieille lorsqu’elle parlait l’avaient frappé. Il lâcha à brûle-pourpoint ce qui lui vint naturellement à l’esprit, car c’était la vérité :
« Non, je ne suis pas l’un d’eux. Je hais les Zylts »
Droulia sembla se détendre imperceptiblement.
« Si tu viens de la Lune, où as-tu laissé ton vaisseau ? Comment se fait-il que tu soies seul ?»
« Nous avons eu un accident, mes compagnons sont morts. »
La vieille ouvrit de grands yeux.
« Un gloscaphe détruit ? Je n’ai rien entendu. Et ce chien ? C’est un berger d’ici. Il ne peut venir de la Lune. Où l’as-tu ramassé ? »
« Tu poses beaucoup de questions, et je suis fatigué. »
Droulia haussa les épaules, non sans lui jeter un regard méfiant Ses yeux s’attardaient sans cesse, inexplicablement, sur les poings fermés du jeune homme.
« Assieds-toi » fit-elle sèchement.
D’un recoin sombre elle apporta deux écuelles et deux verres. Yaryl ne savait trop comment se comporter, face à son mutisme vexé. Il disposa les légumes, la viande séchée dans les assiettes. Sans l’inviter à en faire autant, Droulia s’assit et se mit à engloutir la nourriture avidement. Le jeune homme toucha à peine à son assiette. Outre le fait qu’il n’avait pas très faim, l’odeur nauséabonde des peaux de bêtes séchées lui soulevait le cœur.
« Est-ce que tu vis du commerce de tes peaux de bêtes ? » interrogea-t-il.
« Oui, et de chasse. Lorsque la saison est bonne. » Elle marqua une pause. « Je les vends à des marchands qui viennent d’Eksibor. »
« A quelle distance sommes-nous de Tilion ? »
La vieille sourit d’un air un peu ironique. « J’attendais cette question. Evidemment, c’est là que tu veux aller. C’est à trois cents kilomètres au Sud. » Elle le regarda bien en face. « Est-ce encore un complot contre ce chien de Sarkos et sa cour de débauchés ? Nul ne peut rien contre lui. Cent fois on a essayé de l’assassiner. Cent fois on l’a cru mort. Cent fois il s’en est sorti. » Elle cracha par terre. « Cet être est le diable. Lui et ses lieutenants corrompus qui nous traitent en race dégénérée.»
Les questions brûlaient les lèvres de Yaril.
« Dégénérée ? »
« Oui » siffla la vieille. « Les Quatre-Doigts sont fiers d’avoir purifié à nouveau leur race, comme ils le claironnent depuis des siècles. Ils nous ont condamnés à l’exil ou à l’esclavage. Mais la révolte gronde et un jour, nous les surpasserons en force autant qu’un nombre. »
Elle brandit sa main en avant dans un geste qui fit sursauter Yaril. Il porta la main au fourreau de son épée mais interrompit son mouvement. La vieille se contentait de maintenir sa main ouverte devant son visage ; une main dont l’auriculaire était bizarrement amputé de moitié. Le jeune homme porta son regard à l’autre main de la vieille, posée sur la table, pour constater qu’elle était en tous points symétrique à l’autre. Les deux auriculaires étaient des moignons interrompus. Il ne s’agissait pas d’un accident mais d’un phénomène génétique. Un frisson inexplicable le parcourut.
« Montre-moi tes mains, étranger. Depuis que tu es arrivé tu les dissimules dans l’ombre, ou dans ta cape, ou sous la table. Es-tu un Azylante, oui ou non ? »
Yaril aimait de moins en moins la tournure que prenait la conversation. Il se leva.
« Je suis fatigué, et je n’ai rien à te prouver. Tu peux finir la nourriture. Où puis-je dormir ? »
Droulia lui jeta un regard méchant.
« Toujours aussi fiers et arrogants, les Sélénites. Si du moins tu en es bien l’un d’eux. »
Elle lui désigna un coin sombre à gauche de la cheminée :
« Il y a une resserre à foin. Si votre Seigneurie ne la juge pas trop crasseuse pour elle... »
Elle ricana.
Yaril contourna la table sans répondre. Derrière une petite porte qu’il n’avait pas remarquée en entrant, il y avait en effet un réduit où du foin s’entassait. Une fenêtre barricadée par des planches faisait face à la porte, mais il n’y prêta qu’une attention distraite. Il arrangea tant bien que mal une partie du foin en matelas et s’allongea dessus. Il était fatigué mais son corps ne voulait pas s’abandonner au sommeil. Quel était ce peuple dont son père ne lui avait jamais parlé, les Azylantes ? Pourquoi la vieille avait-elle appelé les Zylts ‘Quatre-Doigts’ ? Et pourquoi elle-même semblait être mutilée ? Et les Sélénites, étaient-ce ceux qui venaient de la Lune ?
Il s’enroula dans sa cape. Il ne faisait pas froid dans le réduit qu’il occupait mais il avait besoin de se rassurer. Il entendit tout à coup la vieille psalmodier un chant. Les paroles lui en étaient incompréhensibles. La femme chantait à voix basse, l’air était lent, doux et très triste. En même temps, il sentait une odeur s’infiltrer dans le réduit. Pour la première fois depuis qu’il était arrivé, la puanteur se dissipait. Elle devait faire brûler des herbes pour la préparation d’un onguent quelconque. Ou quelque potion magique de vieille sorcière, songea-t-il avec un léger sourire avant de sombrer dans le sommeil sans s’en apercevoir.
Il rêva qu’il chevauchait un cheval bleu. Dans le lointain il apercevait le temple d’émeraude de Tilion, étincelant dans le soleil couchant. Mais l’édifice semblait sans cesse s’éloigner. Son cheval se fatiguait, il devait l’alléger s’il voulait arriver au bout de son voyage. Il commença par se défaire de son sac de cuir, mais cela ne faisait pas une grande différence, puisqu’il était vide. Il y avait encore sa bourse où il avait rangé les perles offertes par ses deux frères. Le présent ne semblait plus avoir tant d’importance, après tout. Il la détacha et elle tomba au bord du chemin avec un petit bruit sourd. Le cheval s’essoufflait toujours. Le médaillon était lourd, pendu à son cou. D’une main, il le détacha, et rit en le regardant voltiger, brillant de mille feux, dans la lumière. Mais le temple était toujours aussi loin, et son cheval s’épuisait.
Restait l’épée. Le plus lourd de ses bagages. Elle était sa seule arme, mais une fois arrivé au temple, qu’aurait-il à faire d’une arme ? Il tira sur le manche, qui résistait, coincé dans le fourreau. Il lâcha la bride de son cheval galopant, et tira à deux mains.
Le cheval fit un violent écart, et Yaril perdit brutalement l’équilibre. Il y eut un craquement formidable lorsque le monde tournoya devant ses yeux, pendant que ses oreilles retentissaient du hennissement de terreur de l’animal qui se transformait en hurlement perçant.
Yaril s’éveilla, baigné de sueur. A ses côtés deux ombres confuses se débattaient, à peine éclairés par la lune qui luisait à travers les planches restantes de la fenêtre qui avait volé en éclats. Il porta instinctivement la main à sa poitrine : le médaillon avait disparu. Le réduit retentissait de hurlements suraigus : la voix de la vieille, mêlée à des grognements sourds. Sans hésiter, le jeune homme lança un ordre : « Drôt ! » cria-t-il.
Le médaillon obéissait à sa seule voix. La lumière en jaillit. Il avait roulé prés de la porte dans la lutte. A présent que la scène était éclairée, Yaril vit Fandor qui maintenait la vieille plaquée au sol en grondant. Stupéfait, le jeune Atlante vit du sang couler du flanc de la vieille. Il s’approcha.
« Fandor, lâche-la »
Le chien s’écarta.
« Elle était près de toi, elle tenait l’épée, j’ai cru qu’elle allait te tuer. »
Droulia haletait de douleur, mais ses yeux s’écarquillèrent en entendant le chien parler. Elle crispa ses mains sur son ventre. Le manche de l’épée, qui était restée repliée sous forme de dague, en dépassait. Elle l’arracha en poussant un hurlement encore plus suraigu. Elle baignait dans une flaque de sang. Sans prendre garde à sa blessure, elle porta le manche de la dague devant ses yeux exorbités.
« Mithrim » haleta-t-elle.
Yaril sentit son cœur s’accélérer. C’était le nom de la maison dont sa mère était une descendante. L’épée était leur talisman. Il s’agenouilla auprès de Droulia.
« Oui, c’est là l’épée de mes ancêtres, les Mithrim »
Le visage de la vieille parut transfiguré. Des larmes perlèrent sous ses paupières pendant qu’elle haletait. Ses yeux brillaient comme des étoiles. A tâtons, elle chercha la main de Yaril, la prit dans la sienne, tremblante, et la tint devant ses yeux. Alors un pauvre sourire éclaira pour la première fois ses lèvres parcheminées.
« Lothlann » murmura-t-elle « Lothlann ! »
Elle glissa dans la main de Yaril les deux perles qu’elle avait conservées dans sa main droite, crispée. Ses yeux se voilaient mais elle semblait vouloir se remplir les yeux du visage du jeune homme.
« Lothlann... »
« Que veux-tu dire ? Je ne connais pas ce mot. »
Elle essaya de parler mais se mit à tousser et du sang jaillit de sa bouche. Fandor avait reculé et contemplait, médusé, le tableau de cette vieille femme maintenant inoffensive qui expirait dans les bras de son maître. Elle reprit sa respiration et tendit le bras vers l’ouverture du réduit, en direction de la salle où les feuilles aromatiques brûlaient encore, répandant leur entêtant parfum soporifique.
« Lothlann... le grimoire. Le grimoire.. »
Sa tête retomba contre la poitrine de Yaril.
20:31 Publié dans Lancelot délire | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
dimanche, 18 octobre 2009
Les saisons du coeur
Depuis le début de la semaine, sans transition, on est passés d’un été languissant et nostalgique à un automne au froid mordant, coupant et brutal. Tout étonnés d’être bousculés ainsi après avoir été longtemps bercés, on ressort les lainages, on rallume le chauffage en catastrophe. L’hiver est à l’orée du bois !
Moi, j’aime l’hiver.
Les turbulences de la météo peuvent rappeler celles du cœur. Et en matière de sentiments tout comme au fil d’une année, il existe aussi une ronde des saisons.
L’amour, il naît, il brûle, et dans bon nombre de cas, il meurt, faute d’avoir su atteindre la sérénité. La métaphore amoureuse du feu qui flambe et s’éteint, c’est un lieu commun. Mais ce qui est plus intéressant, c’est la façon dont la vie, "après", se remet à couler, goutte après goutte, dans un paysage brûlé et ravagé.
L’été : brûlure intense du soleil. Tout n’est que souffrance, rappels incessants de souvenirs qui surgissent à chaque pas. Comme de progresser sur une plage où chaque coquillage blanchi, chaque débris de verre, renvoie un éclair de lumière douloureuse au fond de l’âme : un air de musique, l’évocation d’un titre de film, une phrase, simplement. un mot, même, un nom, bien sûr. L’âme enfiévrée fait feu de n’importe quoi. Dans l’alambic du désespoir, tout devient torture. Le temps semble ne plus avancer, et jeter son ancre dans un océan de plomb en fusion. Et pourtant, il faut poursuivre, front bouillant, veines battantes. La sueur coule à travers les sourcils, les yeux brûlent de sel et de larmes. S’arc-bouter pour atteindre un coin d’ombre, pour triompher du ciel qui déverse sans cesse sa pluie de feu impitoyable.
L’automne. La douleur s’émousse, tout en étant toujours présente. Elle ne brûle plus, mais elle est lourde à tirer. L’intensité de la folie, la force du chagrin, le rugissement du désespoir du début ont laissé place au découragement devant la fatalité. En fait d’abri, d’ombre, on a atteint un mur de briques. Frais, c’est vrai. Recouvert de branches, de ronces, de feuilles jaunies. Rougies. S’écorcher les mains dessus, se casser les ongles. Les larmes tombent sans bruit dans la terre, se mêlent silencieusement à l’humus. Le mur est dur, rugueux, impitoyable. Mais, en y appuyant son front, on s’aperçoit soudain avec surprise que sa fraîcheur fait du bien. Odeurs de feuilles humides, et de mousse de sous-bois. Les souvenirs pâlissent. Leur incandescence douloureuse a disparu. Mais les pierres sont dures, pesantes encore dans la mémoire. Le sang des cicatrices sourd toujours au creux des mains.
L’hiver. On s’aperçoit par hasard, au détour d’une journée, alors qu’on n’y pense plus, qu’on n’a plus mal. Le froid a engourdi les brûlures, cautérisé les écorchures. Alors qu’on se disait encore la veille qu’on n’oublierait jamais, on est tout étonné de voir que la neige s’est mise à tomber, et que, occupé à donner des coups de pieds rancuniers dans les feuilles mortes, on ne s’est pas aperçu que le chemin est maintenant bordé de congères. Et que c’est beau. On a les mains libres, on n’a plus rien à traîner, tirer, hisser sur son dos. Le fardeau s’est perdu quelque part, au détour des flocons. Prendre de grandes inspirations glacées : ça ne fait plus mal.... L’air expiré fait naître des nuages de buée dans l’air froid et pur. Résigné ? Résigné à quoi ? A rien du tout. La vie appelle et tend ses bras, dans le vent. La température, loin d’engourdir, fouette les sens et procure un sentiment d’allégresse. Les souvenirs, où sont-ils passés ? Dans le ciel bleu nuit, des étoiles brillent. Ils sont là-haut, inamovibles à jamais, mais inoffensifs désormais.
Et c’est là que tu souris et tu te dis que tu aimerais bien te réchauffer et retrouver un feu brûlant
Un feu de bois.
Dans une immense cheminée qui sent bon.
Et tu continues ta progression vers la lumière du chalet, dans le lointain. En fredonnant.
13:04 Publié dans Les vagues à l'âme de Lancelot | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : amour, été, automne, hiver
samedi, 17 octobre 2009
T'es péheux, j'suis pas cap !
Cette année et pour la première fois de ma vie, on m’a mis des Tépéheux dans mon service. C’est quoi ces animaux-là ? Eh ben les Tépéheux ce sont des petits mémoires, que les élèves doivent rédiger pour les présenter devant un jury en fin d’année, et qui leur permet d’accumuler des points en plus pour l’examen. Les sujets sont à peu près libres. Bien sûr, il y a, chaque année, de « grands axes » variables selon les sections, autour desquels la réflexion doit s’établir, mais c’est tellement vaste et flou qu’on peut y faire entrer à peu près n’importe quoi. Ca va de « formes et figures du pouvoir » à « œuvres et techniques » en passant par « contraintes et libertés ». On peut donc facilement faire coller un sujet de mémoire dans ce style de limites artificielles, à condition, bien sûr, de le cibler correctement et de choisir une problématique qui tienne debout.
Ces Travaux sont censés être Personnels, bien sûr. Chaque année se pose le douloureux problème du plagiat sur des mémoires rédigés au cours des sessions précédentes. Et, bien sûr, ils doivent être Encadrés. D’où leur nom. L’encadrement, c’est moi. Enfin, c’est nous. Sur la classe en question, nous sommes trois profs à fournir aide, conseils, idées de recherches, etc. Il y a donc également Françoise, la prof de français, l’une de mes comparses pour le voyage à Londres en mars dernier, et la prof d’histoire-géo.
Appelons-la Yolande. Bien sûr, c’est pas son nom, mais je trouve qu’il lui va bien. Lorsque je suis arrivé dans ce lycée, il y a 5 ans, j’avais dû dire quelque chose qui ne lui avait pas plu. Je n’ai jamais su quoi, par parenthèse, et je n’ai pas creusé pour le savoir. Mais elle m’a fait la gueule pendant deux bonnes années. Bon, ça se traduisait simplement par une absence de sourires, et des conversations au point mort si l’on se retrouvait tous les deux à la même table au réfectoire pour la pause-déjeuner. Et puis, imperceptiblement (là non plus sans que je ne fasse rien pour) elle s’est « réchauffée » et s’est mise à être aimable avec moi.
Comment la décrire ? Elle est grande, très mince, j’ai envie de dire « longue comme un jour sans pain ». Rousse. Maquillée façon Endora (la maman de ma Sorcière Bien-Aimée, qui martyrise son gendre Jean-Pierre). Très théâtrale dans ses gestes, dans sa façon de parler. Je me suis aperçu, maintenant que nos rapports sont plus ’cordiaux’, que lorsque je discute un moment avec elle, elle a l’art de me mettre petit à petit mal à l’aise. Mais à chaque fois c’est très insidieux, progressif. Au bout d’une heure passée avec elle, j’ai toujours envie de m’enfuir en claquant la porte. Je ne pense pas qu’elle le fasse exprès. Mais si j’en crois mon radar personnel, je crois qu’elle doit avoir un fond d’antipathie viscérale contre moi, fond contre lequel elle lutte vaillamment (ce qui est tout à son honneur), mais qui finit toujours par filtrer, insidieusement.
L’autre jour j’accueille mon second groupe d’élèves de Tépéheux pour prendre un premier contact, discuter de leur projet, etc. Il s’agit de quatre filles qui m’annoncent très sérieusement qu’elles envisagent de travailler sur les blessures physiques que l’on s’inflige à soi-même, genre coupures ou brûlures, voire pire. Gloups. A priori rien n’est irrecevable ni condamnable si le projet est construit, Mais bon... Alors je prends ma tête de prof intéressé, paterne et patelin (« patelerne »), je pose des questions, j’essaie de cerner la chose, et elles m’expliquent qu’il y aurait peut-être un parallèle à faire entre les blessures rituelles que certaines tribus ou ethnies s’infligent / s’infligeaient, d’une part, et d’autre part les problèmes auxquels doivent faire face nos médecins aujourd’hui, face à la recrudescence inquiétante de ces phénomènes, non plus rituels, mais pathologiques. Ca me paraît d’un glauque total mais après tout... Je leur conseille un questionnaire qu’elles pourraient soumettre à des psychologues pour essayer d’établir des statistiques sur les patients concernés, etc... Le lien entre le rite et le passage à l’âge adulte me paraît aussi intéressant à creuser d’un point de vue philosophique. Très polies et sérieuses, elles écoutent mes conseils, prennent des notes. Le sujet m’embarrasse d’autant plus que l’une d’elles m’avoue avoir été concernée par le problème, je n’ose lui poser de questions trop directes, bref.
Le lendemain, en salle des profs, j’en parle à Yolande. « Ohlàlà », s’écrie-t-elle, « elles sont restées sur cette idée ? J’avais pourtant tout fait pour les en dissuader ! C’est d’un glauque ! ». Ben oui, lui réponds-je, mais c’est leur choix, comme dirait Evelyne Thomas, et si on les détourne de ce sujet, que vont-elles prendre ? « Mais il y a plein d’autres possibilités ! Tiens, et l’homosexualité ?? » Moi : « Ah ? Euh, pourquoi l’homosexualité ? » « Mais parce que c’est un sujet passionnant ! Qu’est-ce que tu en penses toi ? » « Moi ? Ah bah, ah beuh, euh, chais pas, oui, il y a des choses à faire dessus, certes, mais... » « Regarde, en littérature ! Tu ne crois pas qu’il y a des tas de pistes de réflexion sur le thème de l’homosexualité en littérature ?? » « Euh oui mais qu’est-ce qui te fait penser que ces filles seraient intéressées par ce sujet-là ? » « Mais parce qu’il y a deux filles homosexuelles dans la classe ! » « Ah ? Comment tu le sais ? » « Parce que je les ai vues se bécotter ! » « Ah... Et c’est lesquelles, dans le groupe des quatre dont on parle ? » « Euh, aucune, il s’agit de deux autres, dans un autre groupe. » « Ben alors ? Pourquoi celles-ci devraient-elles préférer l’homosexualité en littérature aux blessures auto-infligées ? » « Mais parce que c’est super intéressant, non ???? »
Heureusement, la sonnerie a retenti, et j’ai pu m’en dépêtrer...
Entre être le témoin de scarifications et brûlures, ou le parrain forcé de confidences homosexuelles, la spirale du Tépéheux cette année ne me dit rien de bon....

20:09 Publié dans Boulot | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note
vendredi, 16 octobre 2009
"Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre"
A l’occasion des dix ans du PACS, il y a trois jours, au grand journal, sur Canal+, Kristyne Bouthym était invitée à exprimer son propre bilan, avec du recul, sur les débats de l’époque, en 1998, et son attitude, et celle d’un certain nombre d’autres députés.
Elle a changé de coiffure, elle est devenue brune. Elle ne fait plus partie du gouvernement depuis plusieurs mois. On pourrait penser qu'en soufflant sur sa chevelure et sa vie, le vent du changement est passé aussi sur son âme...
Eh ben dix ans après, elle est fière d’être restée fidèle à elle-même, notre brave Kristyne. Elle n’a bien sûr pas changé d’un iota de ses convictions sur le PACS, et le revendique. On peut tout lui reprocher, sauf d’être inconstante.
En revanche, elle pratique à merveille un exercice typiquement UaimePet : l’art d’expliquer que le blanc est noir, qu’en haut c’est en bas, que le feu mouille et que l’eau brûle. Si vous préférez, quand on a perdu on a gagné, quand le peuple pense à gauche il faut comprendre à droite, et quand un chien aboie, évidemment il miaule.
Extraits choisis :
« Les Français sont beaucoup plus intelligents que les politiques. Quand on regarde dix ans en arrière, tout le monde, droite ou gauche, pensait que le statut qu’on nous proposait était celui des homosexuels. Or 94% de PACS sont des hétérosexuels et seulement 6% sont des homosexuels. Si bien que les Français ont utilisé ce nouveau statut et moi je trouve ça très bien. (...) Moi je disais à l’époque que fort peu d’homos demandaient ce statut et que ce n’était pas obligatoirement nécessaire. »
Ah bon. Alors, si au final elle trouve ça « très bien » pourquoi avoir fait tant de baroud contre, puisque finalement les hétéros pourraient en profiter sans que la sacro-sainte famille ne soit menacée ? Et puis, faisant partie des 6% d’homos à m’être pacsé, je trouve tout de même sympa d’avoir pu « utiliser ce nouveau statut », parce que je suis Français moi aussi, merci Madame.
Admettrait-elle avec du recul que ce n’était donc pas forcément une mauvaise chose ? Même pas, puisque l’abrogation du PACS faisait partie de sa campagne électorale en 2002 (elle s’était présentée aux présidentielles, si, si, même si elle est arrivée avant-dernière au premier tour, tout le monde a eu tendance à l’oublier....)
« Pourquoi voulez-vous que je vous dise que l’on a été ‘trop fort’ ? (...) Ce débat a été un débat certes passionnel, dans lequel j’ai joué un rôle important... »
Journaliste : « Ca a aussi montré une grande laideur, il faut bien l’avouer... »
« Mais, laideur... ? Chais pas, j’ai peut-être été... »
J : « Des choses terrifiantes ont été dites sur les homos... »
« Mais quelles choses ??? »
J : « Des manifestations, avec des pancartes, ‘Les pédés au bûcher’... »
(voix excédée) « Arrêtez, arrêtez, Monsieur... »
J : « Vrai ou faux ? »
« Je ne sais pas »
J : « C’est vrai. Il y a des images. »
« Ah ben ça je suis pas certaine, je suis pas certaine. Non, non... Au lendemain des manifestations du PACS, vous tous les journalistes, aucun d’entre vous n’avait remarqué ces photos. C’est venu deux jours plus tard. Alors sans doute que quand il y a 100000 personnes il y a des gens que je n’approuve pas, et du reste ces pancartes n’étaient pas les pancartes officielles de la manifestation »
Véhémente, péremptoire et essoufflée, elle continue à s’arc-bouter sur ses positions. On a tout rêvé, tout monté, tout bidouillé des slogans affreux qui ont été lancés. Faut la voir pour le croire. Et puis, même si elle n’en est pas directement responsable, comment ne pas avoir pu imaginer qu’avec un objectif pareil au départ de la manif, il n’y aurait dans le cortège que des enfants de chœur chantant la messe ? Les portiques mis en place pour compter les manifestants n’étaient pas prévus pour filtrer le bon grain de l’ivraie, que je sache. Elle était tout de même fière de son chiffre de « 100000 », toutes tendances confondues, même les plus... ‘extrêmes’, non ?
« Mais quelles choses ???? »
Eh bien, tout simplement, ce qu’elle a dit elle-même dans son discours à l’assemblée, à l’époque : « Qu’est-ce donc que l’homosexualité, sinon l’impossibilité d’atteindre l’autre dans sa différence sexuelle ? Et qu’est-ce que l’impossibilité d’accepter la différence, sinon l’expression de l’exclusion ? »
C’est vrai, remarque, ce n’est pas simplement ‘terrifiant’, c’est surtout d’une connerie terrifiante.
A part ça, en plus glauque, il y a eu aussi d’autres députés qui ont eu des propos délicats : « Les homos, je leur pisse à la raie » ou « Le PACS, pour les animaux de compagnie ? ».
Dans l’hémicycle.
Mais on s’indigne pour des babioles...
Extrait choisi n°3 (mon préféré) :
« Ce que je dois vous dire, c’est que je suis fière que justement à l’occasion de ce débat, on ait pu dans toutes les familles de France parler de l’homosexualité. Le tabou de l’homosexualité a sauté à l’occasion de ce débat, certes passionnel, dans lequel j’ai joué un rôle important... »
Presque, il faudrait la remercier. Il est vrai qu’avant qu’on nous mette des bâtons dans les roues pour tenter d’organiser notre vie avec notre conjoint, personne ne savait ce qu’était un homo ni les difficultés liées au fait d’en être un, dans la société française. Un peu comme si (toutes proportions gardées évidemment) les Juifs devaient remercier Hitler d’avoir fait sauter le tabou de la judéité dans tous les pays d’Europe. Et ça, c’est typiquement UaimePet. Au cours des derniers jours, Frédot nous a donné l’occasion de « faire sauter le tabou » du tourisme sexuel, et Niko celui du piston réservé aux fils à papa. Bravo, bravo. Merci, merci.
« Beaucoup, même à droite aujourd’hui, n’assument pas cette discussion, cette position [la sienne, contre le PACS, je suppose] en disant que c’étaient des réacs, et des ringards, etc. En réalité, ce qui se passe, c’est que dans le mariage, au moment de la séparation, il y a des protections qui sont faites pour les plus fragiles, et en particulier pour la femme. Aujourd’hui et dans les 96% de PACS hétérosexuels eh bien je vous dis qu’il n’y a aucune protection pour le plus fragile, et moi je ne trouve pas que ce soit un progrès »
Faudrait savoir. D’abord le fait que les hétéros utilisent ce mode d’union à 96%, elle trouve ça « très bien » mais ensuite « ce n’est pas un progrès ». Concernant les faiblesses juridiques du PACS, je ferais remarquer qu’elle établit une subtile distinction entre les PACS homos et hétéros : « en particulier pour la femme » : parce que dans un couple homo il n’y en a jamais un qui est plus ‘fragile’ que l’autre ? Non, nous on sait toujours se démerder. A croire qu’on est plus intelligents, ou mieux nantis.
Ou alors, il faudrait en revenir au mariage, dans le cadre duquel, ‘au moment de’ (comme si c’était une fatalité incontournable) la séparation, les deux conjoints sont protégés équitablement. Mais alors, un mariage pour les homos aussi alors ? AH NON !
« Bien au contraire, il n’y a aucun tabou pour moi. Il faut arrêter la différence entre homosexuel et hétérosexuel. Alors en ce qui me concerne, l’adoption et le mariage, ça, vous comprenez bien que je n’ai pas changé, parce que je pense qu’un enfant a besoin d’un papa et d’une maman pour structurer sa personnalité, voilà ».
Plus incohérent et contradictoire tu meurs. Il faut arrêter la différence entre homos et hétéros, mais on la marque nettement au niveau de la possibilité d’accès à l’organisation d’une vie de famille. Ces bons apôtres qui ne cessent de clamer : « Je n’ai rien contre les homosexuels, c’est l’homosexualité que je réprouve », ils m’amusent. Je me demande ce qu’on penserait de quelqu’un qui dirait, « Je n’ai rien contre les noirs, c’est leur couleur qui m’ennuie ».
Au fond, Kristyne sait de quoi elle parle. Sa maman à elle est décédée lorsqu’elle avait cinq ans. En conséquence elle n’a jamais pu structurer sa personnalité, et ne cesse de faire le grand écart entre République et Vatican.

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mardi, 13 octobre 2009
Le dernier des Atlantes (1)
Yaril fixait intensément la rainure de lumière qui se dessinait, dans le mur, devant lui.
Il se tenait debout, vêtu d’une veste et d’une culotte de daim vert profond, noués sans boutons, par des lacets. Ses pieds étaient chaussés de bottes jaunes, en cuir fin. Un minuscule bonnet pointu coiffait ses cheveux bruns bouclés. Sa tenue simple était discrètement élégante, mais donnait surtout l’impression d’avoir été faite pour son aisance. C’était là le style de vêtements dont on se disait en les voyant qu’ils devaient être agréables à porter, pour accompagner les mouvements du corps. Et c’était bien le cas. Lorsque Yaril s’étirait, sa veste vert clair semblait respirer avec lui. Son chapeau épousait si parfaitement sa tête, sans toutefois la serrer, qu’aucun mouvement brusque ne pouvait le déranger.
Sur la table en bois de noisetier devant lui étaient disposées une théière flanquée de son inévitable comparse, la tasse. Bien que le jeune homme n’ait encore touché ni à l’une ni à l’autre depuis qu’il les avait placées là, quelques minutes auparavant, d’agréables effluves de thé émanaient du récipient où il infusait. Un mélange subtil de miel, de fleurs, et de baies cueillies dans un sous-bois. N’importe quel étranger pénétrant dans la pièce et humant le parfum n’aurait pu résister au désir de soulever le couvercle de la théière pour découvrir la source de fragrances si agréables. Mais Yaril ne la touchait pas, ni la tasse. Il ne les regardait même pas. Ses yeux étaient posés sur l’encadrement lumineux de la porte qui lui faisait face.
La pièce était tout à la fois spacieuse et intime. Le plafond voûté s’égayait d’un lustre à chandeliers. A sa droite, une imposante cheminée de pierres noircies où ne brûlait aucun feu, abritait quelques rondins volumineux, et encore intacts. A sa gauche, au-dessus d’un meuble abritant des trésors de vaisselle, était accroché un tableau représentant un bras de mer entre deux avancées de terre couvertes de bruyère. Le ciel en était vaguement menaçant sans être noir. Le paysage était sauvage et mélancolique, tout en conservant une certaine grandeur. Si après avoir humé le thé, le visiteur un peu indiscret s’était approché du tableau, il aurait constaté, à sa grande surprise, que ce qui paraissait statique ne l’était pas. Les nuages glissaient lentement dans le ciel, la mer était troublée de quelques vagues et un vent léger agitait la bruyère sur les portions de lande visibles. Le paysage du tableau était sans cesse en mouvement imperceptible. Le temps pouvait y varier, tout comme des bateaux pouvaient apparaître au large. Seul le lieu ne changeait pas.
A gauche du vaisselier, un passage voûté était masqué par une tenture de soie rouge. Nul cordon n’en manoeuvrait l’ouverture. Encore une fois, si le visiteur curieux, profitant de l’inattention de Yaryl, qui regardait ailleurs, avait voulu poursuivre ses investigations, pour jeter un coup d’œil au-delà du passage de pierre, il n’en aurait pas été capable. La tenture ne se tirait pas, elle ne se poussait pas. Une main aurait tenté vainement de la faire bouger, et se serait simplement perdue dans les plis de l’étoffe se dérobant sous ses doigts. Yaryl seul pouvait décider de son ouverture, en se postant devant elle et en sifflant l’une des notes de la gamme, très bas et très doux, comme lui seul savait le faire. La tenture se relevait aussitôt, et se rabaissait derrière lui lorsqu’il l’avait franchie. Il pouvait ainsi accéder à sa chambre sur un fa dièze. Mais le passage pouvait conduire à la cuisine, si l’on sifflait un si bémol. Ou encore vers la pièce tenant lieu à la fois de bureau et de laboratoire, si le jeune Atlante modulait une série de trois ré dont la combinaison n’était connue que de lui. La même porte masquée par la tenture s’ouvrait à volonté sur toutes les pièces de sa demeure, et elles étaient d’ailleurs très nombreuses. Mais Yaril tournait le dos à ce passage-là, pour ne fixer que l’autre porte, de l’autre côté de sa table en noisetier.
Depuis des années il vivait seul dans ce château dissimulé, où il menait une existence sereine sans turbulences extérieures. Il ne souffrait jamais de la faim ni de la soif. Son garde-manger était toujours abondamment garni de nourriture et de boissons fraîches, et d’ailleurs, il n’était ni grand mangeur, ni buveur invétéré. Il était de constitution mince, quoique très solide. Il ne souffrait pas de l’ennui non plus. Sa bibliothèque était abondamment fournie en ouvrages traitant de nombreux sujets, en diverses langues. Yaryl était féru d’astronomie, de chimie, de mathématique, de littérature, de philosophie et de biologie. Ses connaissances, sans être universelles, en auraient impressionné plus d’un. Il parlait avec facilité sept langues, dont l’Araménien et le Chaldérique, ainsi que les deux langues du continent de Baldor, la mâle et la femelle. Il avait étudié avec passion et application pendant des journées entières. Son savoir n’était pas que livresque d’ailleurs. Souvent il vérifiait une théorie, une équation, à l’aide d’instruments sophistiqués rangés dans son laboratoire. Il avait pris autrefois l’habitude de converser, des heures durant, avec ses oiseaux de Chalder et d’Aramia dressés spécialement pour cet usage. Il entretenait aussi de longues conversations avec son animal préféré, un berger de Baldor aux longs poils, l’un des plus intelligents de sa race, apparemment. Le seul regret de Yaryl était que Fandor, le chien, ne pouvait converser avec lui qu’en langue mâle. Outre ce dernier et ses deux oiseaux, l’Atlante possédait aussi un dragon nain d’une intelligence hors du commun, capable de prouesses physiques incroyables en dépit de sa petite taille. Il savait voler, mais aussi danser, jouer d’un instrument de musique, et se rendre invisible à volonté. Cependant il ne disposait pas de la parole, comme les autres animaux. Lorsqu’il voulait communiquer, il faisait « tik, tik ». Il parvenait cependant très bien à se faire comprendre. Le père de Yaril lui avait un jour expliqué qu’on supposait que Tchaïk, le dragon nain, venait de la Lune, mais personne n’en était certain, car l’animal, tout en conservant une vivacité physique et intellectuelle exceptionnelle, était très vieux. Or les chemins vers la Lune étaient fermés depuis des décennies et nul ne pouvait savoir avec certitude si le dragon avait été apporté directement de là-bas, ou s’il n’était qu’un lointain descendant d’une des races animales qui peuplaient autrefois cette planète.
Son père. La seule personne dont il se souvenait clairement. Sa mère était morte en le mettant au monde. De ses deux frères aînés il ne gardait qu’un souvenir vague et confus. C’était son père qui lui avait donné les rudiments de la culture atlante de base : lire, écrire, chanter, parler. Essayer de comprendre le monde, à travers les images et les mots, les équations et les lois de la physique. Communiquer, ah oui, surtout communiquer. Savoir convaincre un interlocuteur, susciter son empathie, son intérêt. Savoir également argumenter, jouter, se battre. Physiquement, aussi. Yumehil avait enseigné l’art de l’épée, de la dague et même de la lutte à mains nues à son fils. Sans apprécier le combat physique outre mesure, Yaryl s’était montré un élève patient et infatigable. Sa confiance en son père était totale. Sa vision du monde extérieur dépendait de lui. C’était Yumehil qui, alors qu’il était enfant, lui avait montré les premières images du monde extérieur, à travers les tableaux mouvants comme celui qui était accroché au mur, ou les esquisses animées qui illustraient les livres de leur bibliothèque. Emerveillé, l’enfant avait pu admirer des espaces immenses, des collines majestueuses, de vastes étendues de prairies où paissaient des multitudes d’animaux différents. Il avait écarquillé les yeux devant des cités fabuleuses, des réalisations architecturales comme il n’aurait jamais pu en concevoir dans ses rêves les plus fous. L’une d’elles le fascinait tout particulièrement : au centre d’un plateau verdoyant vers lequel convergeaient de larges routes, trois immenses piliers en forme de défenses d’éléphant de trois kilomètres de haut se rejoignaient pour soutenir en leur sommet un édifice plus grand qu’une cathédrale, qui semblait taillé dans une seule émeraude. L’ensemble dégageait à la fois une impression de force effrayante et de légèreté aérienne.
« Il s’agit là du temple où nos ancêtres allaient autrefois se recueillir pour entrer en osmose avec les forces de la nature » avait expliqué Yumehil. « Le centre, le nœud social, culturel, religieux qui nous unissait, nous Atlantes, dans notre capitale, Tilion. »
« Irons-nous un jour là-bas ? M’emmèneras tu hors de notre palais ? »
« Le moment n’est pas venu. Je ne sais si le temple existe encore. Notre peuple a connu des bouleversements. Cette image que tu vois date d’il y a plus de cinq cents ans, et je n’étais même pas encore né. Je suis comme toi, je n’ai jamais vu Tilion que sur ces hologrammes »
« Que s’est-il passé entretemps, père ? »
« Il y a plusieurs siècles, nous étions puissants et sereins. Notre civilisation s’était construite sur la paix, la liberté et le respect d’autrui. Mais l’envie, la jalousie, les mesquineries et l’incompréhension ont fait leur lit parmi nous. Peu de gens ont su pourquoi. On dit que pour briser l’unité de notre peuple, des étrangers venus d’ailleurs s’y étaient introduits. Nous avons perdu en grandeur, nous avons imperceptiblement laissé se dégrader notre morale. Notre race avait colonisé quatre des planètes de notre système, et nous envisagions d’investir la cinquième, lorsque nous dûmes faire face à l’invasion des Zylts. Ils venaient d’une galaxie éloignée, qui se mourait. Leur apparence était humaine à quelques détails près. Mais leur philosophie et leur conception de la vie et de la mort étaient aux antipodes des nôtres. Nous vivions depuis trop longtemps en paix pour pouvoir nous défendre efficacement face à leurs premières attaques. Les vaisseaux zylts de la première vague firent des ravages immédiats, sans sommation, sur nos colonies de Mars et de Vénus. Par chance, leur avidité à investir ces planètes et à s’y établir laissa le temps aux survivants de se replier sur Terre et sur la Lune pour y élaborer une riposte. Nous disposions d’une arme millénaire, dissimulée au cœur de notre planète, dont le secret était transmis de génération en génération à un nombre réduit d’Atlantes dignes de confiance. C’était un honneur d’être admis au conseil des Sages, au nombre constant de sept. Eux-mêmes gardaient leur identité secrète et la loi stipulait qu’ils ne devraient disposer de l’arme que d’un accord unanime, et en cas de situation désespérée. Le moment était venu. Il fallait utiliser l’arme contre les Zylts, sous peine de voir notre civilisation anéantie. Cependant l’un d’eux s’éleva contre l’avis des six autres. « Si vous utilisez l’arme » dit-il, « ce sera comme si le soleil tombait sur la Terre. Nous vaincrons les Zylts à coup sûr, mais en même temps nous disparaîtrons nous-mêmes. Ne pourrions-nous faire une tentative de conciliation ? L’esclavage dans lequel nous réduiraient les Zylts ne serait-il pas tout de même préférable à notre extinction totale ? » Pour ces propos il fut accusé de traitrise et banni du conseil. Il aurait même pu être emprisonné à vie mais il profita de l’appui de quelques amis qui lui étaient restés fidèles pour s’enfuir dans une retraite connue de lui seul, avec sa famille et quelques-uns de ses proches »
Yumehil s’interrompit, il caressa les cheveux de son fils assis près de lui. Ses yeux étaient perdus dans le vide, une expression soucieuse assombrissait ses traits. Yaril n’osait interrompre son silence malgré les questions qui lui brûlaient les lèvres. Après quelques instants, son père reprit, plus bas :
« Mon fils, ce septième sage était l’un de tes aïeux. Il se nommait Gorthil. Et la retraite où il s’enfuit était la forteresse de Neldoreth, où nous nous trouvons. Elle se situe à des kilomètres sous la surface de la terre, et a pu être construite grâce aux miracles technologiques dont notre civilisation disposait. Mais surtout, elle ne pouvait être retrouvée de l’extérieur. Ton aïeul, et les savants qui étaient ses amis, avaient prévu l’attaque des Zylts et la guerre, rapide et dévastatrice, qui s’ensuivrait. Il était important de rassembler tout ce qui pouvait permettre la survie d’une communauté tout en coupant tout lien avec l’extérieur. Notre famille a vécu ici, de génération en génération, depuis des siècles. »
« Quel a été le résultat de la guerre ? Que sont devenus les Zylts ? D’autres Atlantes comme nous auront-ils survécu ? »
« Je l’ignore. La seule chose que nous sachions c’est que l’arme fut utilisée, car tous les systèmes de communication de notre petite communauté avec l’extérieur furent coupés du jour au lendemain. S’il y a encore de la vie à la surface, nous n’avons jamais su la localiser. Certains parmi nous se portèrent volontaires, des années plus tard, pour remonter effectuer des voyages en éclaireurs. C’était une preuve de courage, et aussi un très grand honneur pour eux de le faire. Aucun ne revint jamais. »
Yaryl retenait son souffle. Il se doutait de ce qui allait suivre.
« Tes frères étaient de ceux-là. »
Yumehil ferma les yeux.
« Je savais qu’il serait inutile de chercher à les retenir, même si j’aurais donné ma vie pour les voir rester. J’aurais préféré que Valandyl parte seul. Mais je savais que je ne pourrais jamais retenir Rohan qui était bien plus proche de son frère aîné que de tout autre membre de la famille. En outre, si des dangers subsistaient en surface, comme nous en étions tous sûrs, ils ne seraient pas trop de deux pour leur faire face ensemble. Enfin... »
Les paupières du vieil homme se rouvrirent et son regard, clair et froid comme l’acier, se posa sur son fils.
« Tu as treize ans aujourd’hui. Tu es en âge de savoir. Viens. »
Il le conduisit dans le grand salon, devant la table de noisetier.
« Gorthil avait conçu une possibilité d’ouverture sur l’extérieur. Il existe, dans ce mur face à toi, une porte à résonnance magnétique, qui, si l’on y pénètre, téléporte son occupant à la surface, en une fraction de seconde. Mais cette porte est à sens unique. Une fois qu’on l’a franchie, on ne peut pas la repasser dans l’autre sens. C’était une sécurité prévue par rapport à des poursuivants, ou des ennemis éventuels. »
Yumehil posa sa main sur une moulure de la cheminée. Le mur de pierre leur faisant face oscilla imperceptiblement, comme dans un rideau de fumée, puis un léger halo de lumière se dessina autour d’un rectangle formant les contours de ce qui était, de toute évidence, une porte. Yaryl fixait la lueur, le cœur battant. Il ne s’était jamais douté que ce mur de lourdes pierres, que rien ne distinguait des autres dans tout le palais, contenait une porte dissimulée. Ce passage conduisait vers la surface. Mais le rectangle lumineux disparut tout aussi vite qu’il était apparu. Yumehil avait ôté sa main de la moulure.
« Fils, je n’ai jamais voulu franchir ce passage. Peut-être par manque de courage. Mais depuis la mort de ta mère, le départ de tes frères, nous sommes seuls toi et moi, témoins vivants, peut-être les seuls, de ce que fut notre communauté. Nous étions une cinquantaine à vivre dans ce palais enfoui il y a quelques décennies. Notre nombre, rapidement, déclina. Malgré tout le confort dont nous disposons ici, l’homme ne peut prospérer dans l’ombre, il a besoin de la lumière, la vraie. »
Yaril ne savait que dire. Il glissa sa main dans celle de son père, sans un mot.
« Ta décision t’appartient, mon fils. Si un jour tu décides de franchir la porte, je t’aurai montré la marche à suivre. Tu peux aussi décider de vivre ici pour le restant de tes jours. Ne crois pas que ce second choix, si c’est le tien, te serait dicté par la lâcheté. Il y a de la grandeur aussi dans la persistance de la mémoire, le lent travail jour après jour. S’il n’existe pas de traces de vie là-haut, tu seras le dernier de notre lignée à avoir survécu. Cela aussi, est un paramètre à considérer. Toi et moi sommes tout ce qui reste des Atlantes. »
Cette conversation s’était tenue cinq ans auparavant. Deux ans après, Yumehil était mort, paisiblement. Il avait répété ses mots à son fils
« Souviens-toi que quel que soit ton choix, il sera le bon si tu cherches profondément en toi la réponse à ta question. Et je serai toujours avec toi, partout où tu iras »
Trois années s’étaient écoulées après le décès de Yumehil. Du fond de son cœur, Yaril avait souvent pleuré son père qu’il aimait, mais n’avait rien laissé paraître de son chagrin. Il avait depuis longtemps pris l’habitude de vivre seul, en accord avec lui-même. Ses animaux étaient une compagnie fidèle et agréable, même s’ils étaient loin de pouvoir soutenir avec lui les mêmes conversations qu’il avait eues avec son père. Mais leur affection et leur sagesse le réconfortaient.
Cependant la solitude et surtout l’incertitude lui pesaient. Tout en aimant sa retraite et ses aspects paisibles, il savait qu’il ne pouvait terminer sa vie ainsi, enfoui dans l’ombre de son palais de Neldoreth, qui, tout luxueux qu’il fût, n’était qu’une cache enfouie sous terre. Grâce au psychrone, un appareil contenu dans un simple casque, il avait pu s’enivrer un temps de l’impression de voyager, dans l’espace et dans le temps. Il avait eu la sensation de se déplacer, de visiter de nombreux endroits de la Terre, notamment, en une occasion, de survoler la plaine de Tilion où se dressait le temple d’émeraude. Il en avait conservé un sentiment mitigé d’exaltation et de terreur. Mais il n’avait pu retourner là-bas, pas même par la pensée, car chacun des enregistrements insérables dans la mémoire du psychrone ne pouvait être utilisé qu’une seule fois, pour un unique voyage mental. Et il avait utilisé tous les enregistrements dont il disposait dans sa retraite.
Ce jour-là, en se levant, le jeune Atlante avait pris sa décision. La semaine précédente, ses deux oiseaux étaient morts. D’abord Looxia, sa mésange bleue d’Aramia, qu’il aimait tant pour sa gaieté. Puis Tylwor, le colibri chaldérique, fier, orgueilleux, mais d’un éclat et d’une beauté à couper le souffle. Les deux volatiles, dont la longévité était pourtant censée être exceptionnelle, avaient succombé à une mystérieuse maladie qui avait commencé par les priver de l’usage de la parole, puis les avait fait décliner physiquement pendant plusieurs semaines jusqu’au jour où Yaril les avait retrouvés, inertes, comme momifiés, tombés auprès de leurs perchoirs habituels.
Quitter le refuge serait à la fois un déchirement et une délivrance. Mais Yaril était intimement certain de deux choses : d’abord, toute vie ne pouvait raisonnablement avoir été anéantie à la surface. Même s’il ne disposait d’aucune preuve, d’aucune certitude, il savait du plus profond de son âme que la brillante civilisation dont il était issu ne pouvait avoir disparu. Des survivants, d’autres colonies, existaient sûrement quelque part. Ou même des Zylts. Mais il se devait de partir à leur recherche. Il préférait mourir, même de mort violente, en surface, en tendant une main vers l’avenir, plutôt que de vieillir sous terre et disparaître seul, recroquevillé sur les souvenirs de ce qui avait fait la grandeur des siens.
Sa seconde certitude était qu’il existait sûrement un moyen de réintégrer le palais-refuge de Neldoreth, où sa famille et ses ancêtres avaient survécu pendant des générations. Son aïeul Gorthil était un homme trop avisé pour ne pas avoir envisagé cette possibilité, aveuglé par un excès de prudence. Il existait probablement une autre porte à sens inverse, en surface. Ce serait à lui de la découvrir.
Ces pensées, ces souvenirs, s’étiraient et se mélangeaient dans sa tête après qu’il ait manipulé l’ouverure secrète de la porte, sur le rebord de la cheminée, dans la moulure. Le geste que son père lui avait enseigné, des années auparavant, et qu’il avait refait, plusieurs fois depuis, pour voir scintiller les contours du passage et rêver à ce qu’il pourrait y trouver au-delà. Mais il avait toujours hésité, sursi, reculé, et pour finir avait tourné la clé-moulure en sens inverse, pour regarder s’estomper la lumière en se traitant de lâche. Cette fois, il ne reculerait pas.
Il emportait avec lui quatre objets qui lui étaient précieux car ils lui avaient été donnés par les membres de sa famille. Autour de son cou, un médaillon taillé dans du cristal, présent de son père. Le bijou pouvait être à la fois source d’eau, de feu, de nourriture, lorsqu’on l’ouvrait et lui parlait d’une certaine façon, dans la langue secrète qu’employaient les sept sages autrefois. Gorthil avait transmis l’objet et appris les formules à son fils, qui à son tour les avait transmis aux fils de ses fils. Yaril était le dernier de la lignée.
Dans une bourse accrochée à sa ceinture il avait dissimulé deux billes irisées qui lui avaient été offertes par ses frères avant leur départ. Yaril n’avait alors que trois ans, ces présents ne lui avaient pas été remis en main propre, mais ils avaient été placés dans un coffret que son père lui avait confié dix ans plus tard. Le taciturne Rohan avait offert une bille d’un vert émeraude intense, sans l’accompagner d’aucune lettre. Mais Valandyl, le bien-aimé, avait laissé avec sa perle bleue presque blanche un message : « Frère, un jour tu grandiras, et tu comprendras ce sacrifice que Rohan et moi faisons pour toi. Quoi qu’il arrive, ne nous oublie pas, et sache que dans l’adversité, dans l’épreuve, nous pourrions un jour t’être utiles. »
Yaril avait souvent, par la suite, admiré, manipulé, caressé les deux sphères, en se demandant quel secret elles pouvaient bien contenir. Mais, quel qu’il fût, il n’avait pas été en mesure de le découvrir. Toutefois il était, là encore, intimement persuadé que la révélation viendrait en son temps et il avait précieusement emballé les deux billes pour les emmener dans son voyage.
Restait l’épée. Héritage de sa mère. Le talisman des Mithrim. Lorsque son père lui avait enseigné l’art du combat, il la lui avait confiée. Yaril savait qu’elle possédait une vie qui lui était propre, ne faisant qu’un avec son corps, comme un prolongement de son bras, de ses yeux, de son cœur. Elle était légère, rapide, et foudroyante pour tout ennemi. Bien des fois, dans la salle d’armes, il avait failli blesser son père, et inexplicablement il avait eu l’impression que l’épée décidait elle-même de stopper son élan une micro-seconde avant de blesser Yumahil. Elle semblait détecter de façon sûre, comme si elle avait été habitée d’une âme, d’un instinct, les risques à ne pas franchir, lorsque le jeune Atlante s’essoufflait dans une joute contre son propre père.
Il caressait le manche sculpté de l’épée lorsqu’il sentit un mufle chaud contre sa main gauche. Il sursauta, puis sourit.
« Fandor. L’as-tu trouvé ? »
« Non. J’ai visité tous les recoins du laboratoire, où il aime pourtant se réfugier. J’ai arpenté toutes les pièces et les couloirs. Je l’ai appelé, j’ai cherché en vain. Mon flair ne me sert en rien en l’occurrence, puisque tu sais qu’il dispose aussi de la faculté d’annihiler sa propre odeur. Je voudrais bien qu’il se montre, mais je dois avouer que j’ai échoué. »
Yaryl soupira. Il ne pouvait se résoudre à abandonner Tchaïk, qui lui était si cher, ainsi qu’à son chien. En outre, les capacités exceptionnelles du dragon nain auraient pu leur être bien utiles dans le monde extérieur, une fois la porte franchie. Depuis plusieurs heures, il avait lui aussi cherché l’animal, en vain. Les pièces et les voûtes de Neldoreth avaient retenti de ses appels, et de ceux de Fandor. En vain. L’animal avait en effet l’habitude de sombrer parfois dans un sommeil profond dans les recoins les plus inattendus, et s’il avait activé son aura d’invisibilité à ces moments-là, des journées pouvaient s’écouler avant qu’il ne réapparaisse. Il avait mal choisi son moment pour cela.
Sans espoir, Yaryl renouvela ses appels. « Tchaïk ? Tchaïk ? » Mais aucun « tik-tik » familier ne vint répondre dans son oreille. Fandor le regardait, l’air malheureux.
« Nous pourrions laisser un message derrière nous. » suggéra-t-il.
« C’est inutile. Tchaïk savait depuis plusieurs semaines que je projetais de partir. Depuis la mort de Tylwoor et Looxia, précisément. S’il désire nous suivre, il saura activer lui-même la porte à résonnance. Il m’a vu le faire des dizaines de fois. Nous ne pouvons plus attendre. Je suis heureux que toi, au moins, tu soies là, auprès de moi. »
Le chien haletait légèrement. La pureté de ses grands yeux démentait le tremblement de sa voix.
« Je te suivrai jusqu’aux tréfonds du système solaire, tu le sais bien. Je t’aime.»
« Je le sais. Je t’aime aussi. »
Yaril jeta un dernier coup d’œil autour de lui. Sur la table, le thé était à présent froid dans son récipient, mais même refroidie, l’odeur agréable des fleurs du sous-bois flottait dans l’air. L’Atlante sourit. Avant de sauter le pas, il n’avait même pas soif, ni faim. Il s’agenouilla devant le rectangle lumineux qui dessinait les contours de la porte, brillant de façon atténuée. Après s’être recueilli quelques secondes, il prononça ces vers qu’il aimait tant, la devise de la maison de Golthim :
« Aucune lâcheté dans l’âme, aucune terreur dans ce monde en proie aux tourments.
Je voue mon corps aux flammes, dans l’ardente foi qui soutient le cœur des enfants. »
Il se redressa, avança de quelques pas. Le contour lumineux de la porte semblait s’étirer, se dilater. Fandor le suivait, hésitant. Yaril sentait son cœur battre à grands coups dans sa poitrine, et le bruit du sang dans ses oreilles semblait trouver un écho, au-delà du passage. Un tambour battait, dans le lointain, régulièrement. La lumière devenait aveuglante, mais le jeune homme ne pouvait en détacher ses yeux. Irrésistiblement attiré, il fit encore un pas, puis un autre. Son père lui avait expliqué que la porte se refermerait sans possibilité de demi-tour pour lui dès qu’il aurait franchi les limites dessinées par le contour du mur en briques. Derrière lui, Fandor poussa un long gémissement, en se collant à ses jambes. Yaryl ne sentit ni n’entendit rien. Le roulement du tambour, de l’autre côté, était de plus en plus fort et entêtant. La lumière devenait éblouissante. Il voulait l’épouser, se fondre en elle. Le contact du manche de son épée, sous sa main crispée, lui procurait une sensation rassurante. Il fit encore un pas, puis un autre. Fandor se tut.
Comme un éclair, l’obscurité fondit sur eux.
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