samedi, 31 octobre 2009

Indiscrétions


podcast


La chambre, en clair obscur. Le clair côté cour, comme au théâtre. Un balcon, plein de plantes dont je ne saurais en nommer aucune. En contrebas, un grand bâtiment à verrières, qui accentuent la luminosité par grand soleil. Et le soleil me sourit, aujourd’hui. C’est jour de chance.

Même côté obscur, c’est bien. Je me retourne. Des livres, des livres, empilés, classés et déclassés. Des rangées qui en cachent d’autres, par manque de place. Je souris, je suis en terrain connu. C’est partout pareil, chez les bouquinophages. J’ai les mains qui frétillent, comme les jeunes gamins ont les yeux qui brillent devant les vitrines de pâtisseries. ‘Ah oui, celui-là, je l’ai lu il y a bien longtemps. Qu’en a-t-il pensé ? Merde, çuilà il l’a ? J’ai toujours voulu le lire et je ne le trouvais nulle part ! Tiens, qu’est-ce que c’est que ça ? Je ne connaissais pas ce titre d’elle... ?’ ...Parcourir une bibliothèque, c’est un acte d’indiscrétion et de tendresse. Les ouvrages, leurs annotations, la façon dont ils sont agencés, aussi, peuvent révéler plein de choses sur la personnalité du maitre, de la maîtresse de maison....

Derrière moi, un lit et un portrait. Je ne m’attarde pas, même du regard. Là, je me sens franchement indiscret. Je m’éclipse discrètement. Ne veux rien déranger, ni dans l’agencement des atomes, ni dans l’air, ni dans les souvenirs qui flottent, vagues et diffus. Je les sens, un peu indignés, qui me poussent. Dehors, dehors....

 

En face, le bureau. Haut de plafond. Comme la pièce est vaste... Le mien y entrerait trois fois. La fenêtre donne sur la rue, mais cette fois je ne m’attarde pas sur la vue, moins intéressante qu’en face. Ni balcon ni fleurs, uniquement des voitures roulant à toute vitesse. Idée désagréable. Je me retourne vers l’intérieur, là où le temps semble, non pas arrêté, mais gentiment ralenti. Et pourtant la vie bruisse, discrètement. La célèbre trousse est là, posée sur le bureau. On me l’a présentée la veille au soir, accompagnée d’une anecdote, une de plus. Et son grand frère le cartable ? Posé de côté sur le sol, en congés lui aussi. Le PC trône majestueusement au centre, bien sûr. Un grand écran, éteint, que je scrute avidement. Des fois qu’il me communique ses secrets par osmose oculaire.... ? Et le clavier ? Si je pose mes mains dessus, les touches vont-elles m’envoyer du fluide à l’envers ? Ne rêvons pas. Sur le bureau, une photographie me regarde : « Qui es-tu, toi ? ».  Je souris timidement. Je suis Lancelot, j’ai déjà entendu parler de vous, enfin de toi, comment dois-je répondre ? Vouvoyer, tutoyer ? Me taire ? Bien sûr, me taire, imbécile que je suis. Là aussi, je suis un intrus. Mais un sourire, tout de même, avant de partir. Et un clin d’œil, à défaut d’une poignée de mains, ou d’une bise. Je file, je m’éclipse, je ne faisais que passer...

 

Le long couloir, comme une parenthèse colorée entre deux mondes, où les pas résonnent, et puis le hall et la cuisine, à gauche. Baignée de lumière, aussi. La pièce que je préfère entre toutes, moi aussi. Pourquoi ? Probablement parce que c’est celle où nous avons le plus ri, discutaillé à bâtons rompus, échangé, depuis plusieurs jours. Des petits déjeuners lents, paresseux et loquaces où l’on prenait le temps d’échanger du café, des cuillères, des idées, des anecdotes, sur la table colorée. Des déjeuners où l’on surveillait nos montres pour être sûrs de ne pas gaspiller trop de temps en bavardages avant les virées de l’après-midi. 

Une cuisine où malgré tous les défauts dus aux contraintes de l’espace, chaque chose semble être à sa place. Le coin vaisselle me plaît, j’aime m’y attarder. Je ne m’y sens pas intrus, tiens ! Mes mains font ami-ami avec assiettes et couverts, et verres et casseroles, un peu comme de dire encore une fois bonjour, au revoir, aux uns et aux autres, aux invités qui ont défilé ces jours-ci. Derrière moi, le grand placard rempli de souvenirs accumulés au cours des années. Sait-on seulement à quel point les objets que l’on utilise au quotidien sont imprégnés de nous-mêmes ? Et, mis à part nos vêtements ou nos brosses à dents, que nous ne prêtons pas, en général, quelles sont les choses qui ont eu davantage de contacts avec nous que nos assiettes, nos fourchettes, nos verres ? Des petits morceaux de nous-mêmes, des bribes d’amour distribuées aux hôtes occasionnels, jour après jour, saison après saison. Bien sûr que les objets conservent tout dans leur mémoire interne. Les assiettes neuves n’ont pas du tout le même tintement, la même résonnance, le même grain, que celles que nous avons utilisées pendant des années. C’est une évidence. Il existe des disques durs enfouis dans le grès, la porcelaine, l’Arcopal, même. Si l’on pouvait les décoder, ils en dévoileraient, des repas, des éclats de rire, des regards, des disputes, des sanglots, même. Tout est là. Et nous, aveugles, sourds et impassibles que nous sommes, nous engloutissons des aliments sur le dos de ces patients esclaves sans nous douter de leurs secrets.

 

Trois pièces, comme un costume. Mais parfaitement confortable, et pas étriqué du tout.

 

Trois pièces, comme une trilogie théâtrale. Avec des acteurs et des péripéties qui vont, viennent, s’enchaînent, pour donner, au bilan, une impression positive et rassurante.

 

Trois pièces. Il y en a bien sûr beaucoup d’autres, discrètement habitées de vie elles aussi. Du vert, des feuilles, des plantes, de la douceur, de la lumière, du bon, du beau.

 

« Ca ne va pas être trop grand pour toi ? »

 

Rien n’est trop grand. Jamais. Seuls les idiots sont agoraphobes. Les autres savent qu’il suffit de meubler sa bulle de l’intérieur pour qu’elle s’adapte à soi. Tantôt vaste paysage, tantôt cocon douillet. Notre demeure, on la porte en nous. Et on déteint sur elle. Un échange perpétuel, et doux. Et quelquefois, on ouvre sa porte, et ses bras. Et on agrandit son intérieur en même temps que son cœur.

 

Merci.

Commentaires

C'est très beau quand Lancelot est ému. J'ai fait la visite aussi, comme en vrai. Je m'y suis senti bien, mais alors bien.

Ecrit par : KarregWenn | samedi, 31 octobre 2009

J'ai beaucoup aimé ce texte. A le lire, au fond, c'est moins à la reconstitution de l'intérieur décrit que je me suis livré, mais au portrait de l'observateur. Je suis assez enclin aussi à observer de la sorte des intérieurs, à débusquer des petites traces de vie, des indices de personnalité, sans être jamais sûr d'y voir clair. C'est un peu le sujet de mon projet d'écriture, mais j'extrapole, car il ne s'agira pas d'un intérieur...

Ecrit par : karagar | samedi, 31 octobre 2009

Touché. Tellement!

Ecrit par : calystee | samedi, 31 octobre 2009

C'est d'une tendresse infini, on se laisse guider avec beaucoup de bonheur.
je t'aime vieux machin ;-)

Ecrit par : Bougrenette | dimanche, 01 novembre 2009

Très joli texte, Monsieur Lancelot!! Depuis que je l'ai lu, je pense à ce roman dont j'ai perdu le nom où le personnage principal déambule de pièce en pièce, où les objets se font souvenirs, émotions ou pensées... Ca reviendra!
J'aime beaucoup cette description, très visuelle et très sensuelle en fait.
Bon, ce commentaire sert un peu à rien, si ce n'est juste laisser une trace de mon passage ici! ;-)

Ecrit par : Andesmas | dimanche, 01 novembre 2009

@ KarregWenn : Merci, M'dame. Z'êtes chic !

@ Karagar : Mais c'est aussi ce que nous faisons au quotidien, sans cesse et presque inconsciemment, non ...? Chercher des indications sur les personnalités des gens qui nous entourent, en nous basant sur le peu d'indices dont nous disposons. Moi je trouve ce jeu passionnant, ça colore les jours quand ils sont trop ternes.

@ Calyste : touché... mais pas coulé tout de même ! Enfin j'espère... Bisous.

@ Boubou : "Vieux machin" ??? Dis donc toi ! Si tu veux une fessée tu vas l'avoir ! :-D

@ Andesmas : "ce commentaire sert un peu à rien" : Aaaah mais pas du tout ! ah mais je vois pas du tout pourquoi pas du tout.... (Lhermitte dans 'le Père Noël est une Ordure'). J'aime quand vous aimez ce que j'écris, très cher !
Le bouquin dont tu parles, ça ne me dit rien mais ça me fait penser à du genre Paul Auster. Si le titre te revient, indique le moi, ça m'intéresse !

Ecrit par : lancelot | lundi, 02 novembre 2009

Je pense qu'en fait c'est quelque chose d'assez récurrent en littérature, non? L'errance mentale et la description du lieu fonctionnent peut-être souvent de paire. Je pense à Richard Ford, où certains de ses personnages errent dans ses nouvelles, ou peut-être cette Jane Eyre en fuite dans la nature. J'imagine que l'on trouve aussi cette description mémorielle chez un Flaubert, peut-être. Chez Paul Auster aussi, j'imagine, mais je connais assez peu... Mais ça m'énerve car je sais qu'un bouquin m'avait beaucoup touché par rapport à cela. Lequel?!! That is the question... Si effectivement je retrouve ce bouquin qui m'avait tant touché, je te donne les références, bien sûr! En attendant, je te fais une bise.

Ecrit par : Andesmas | lundi, 02 novembre 2009

Assez émouvant ce texte et je partage assez ce qu'en a dit Karagar, à la différence près que je n'ai pas de projet d'écriture ;-)

Ecrit par : Cornus | samedi, 07 novembre 2009

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