mercredi, 30 septembre 2009
" Tété aime "
Dans la série, l’anglais est la langue du libéralisme, au propre et au figuré, j’ai entendu hier matin à la radio une info qui confirme complètement ce que je déplorais il y a quelques jours ici : on banalise des situations intolérables en les noyant dans ce que l’on croit être des euphémismes anglo-saxons mais qui ne sont en fait que de grotesques peinturlurages sur des pratiques putrides.
Suite au vingt-quatrième suicide lundi d’un salarié de France Telecom (ce depuis février 2008), le PDG a annoncé lundi que l'entreprise mettait fin "au niveau national au principe de mobilité des cadres systématique tous les trois ans".
Cette politique, ou ce « principe », comme on voudra, était artistiquement baptisé « TTM », à savoir « Time to move », plus clairement « il est temps de bouger ».
On est en plein dedans. Les cornichons aigres, pensait-on en haut lieu, seraient mieux digérés arrosés de ketchup que de sauce béarnaise.
Faut croire que non. « TTM » avait été rebaptisé par certains employés « tire-toi maintenant ». Ce qui revenait au même, sans euphémisme.
Et NTM, et VTFF, quand est-ce qu’on pourra le leur rétorquer, à tous ces porcs... ?
23:11 Publié dans Les humeurs de Lancelot | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : france télécom
vendredi, 25 septembre 2009
De blog en blog
Quand je suis en manque d’inspiration côté écriture, je lève l’ancre et je laisse dériver mon bateau personnel, d’un blog à l’autre.
Le voyage peut être bref : il se peut que je mouille dans le premier port où je pénètre : une note m’aura accroché, fait réfléchir. Je lis, je relis. Je gamberge. Des échos naissent en moi. Des souvenirs, ou des sentiments. Je ne peux pas continuer à dériver. Je fais escale. Je commente. Quelquefois même, il m’arrive d’être tellement touché, interpelé, que je tiens à soigner mon commentaire. J’ouvre Word, je rédige, j’arrange, je réorganise, je fais ensuite un copié-collé. C’est exceptionnel, mais ça peut arriver.
Je peux aussi entrer en mode ‘navigation rapide’ : je fais une sorte de tournée, je suis rassuré, tout le monde va bien. Croisière tranquille. Charlemagne raconte une blague, Casanova publie une photo. Messaline explique une recette de cuisine qui a eu un succès fou. Hermès fait le résumé d’un livre, d’un film qui lui a plu. Je feuillette, je picore, le cœur tranquille. La journée, le week-end, ont été bons pour tout le monde, ça fait plaisir. Quelques plaisanteries rapides, deux ou trois bises, je déconnecte et je rentre au port.
Mais il peut arriver aussi que les choses aillent plus mal. Hier, trois blogs amis lus à la suite contenaient des nouvelles dérangeantes. Pour eux, pour d’autres. Pour moi aussi. Encore une fois, mon bateau ralentit. Il tangue. Et même si c’est moi qui tiens la barre, à savoir, la souris magique, je tangue aussi. Je ressens les effets du roulis, voire de la tempête. Qu’est-ce que je dois faire ? M’attarder, trouver une banale parole consolante, parce que c’est maintenant ou jamais ? M’éloigner, réfléchir et revenir avec un discours plus élaboré ?
Par le passé, j’ai déjà essayé de fuir, lâchement. Ca paraît si facile, de cliquer pour ressortir du port incognito. Ca ne marche pas. Pas avec moi, en tout cas. Je rumine, je garde mes amis au fond de mon crâne. Je peux les isoler pour faire face aux affaires courantes, mais le souci ne meurt pas d’inanition. Je sais que je reviendrai dans le port, au moins pour dire que j’ai été là. Que je pense à toi. Que je me sens nul et impuissant, mais que je suis là quand même.
La lecture successive de plusieurs blogs, dans ce style de contexte, provoque toujours d’étranges sensation, (j’ai presque envie d’écrire « langueurs » !) au sortir du voyage. J’ai pu vibrer d’émotion, ou être sincèrement désolé, ou me mettre franchement en colère, ou éclater de rire, tout à tour et sans transition. Phénomène d’empathie, un peu trop prononcé chez moi, à mon goût. Hier soir le mélange des trois impressions provoquées par trois blogs différents m’avait franchement déboussolé. Je suis physiologiquement incapable de lire et de rester indifférent face aux histoires des gens que je connais, ceux que j’aime, ceux que j’aime moins, et ceux que je n’aime pas. Oui, il y en a aussi, bien sûr. Pourquoi aller les lire, alors ? J’y vais le moins souvent possible. Mais il existe un phénomène dont Valérie avait parlé, il y a un peu plus d’un an, et que je m’étais promis d’approfondir sans jamais le faire : pourquoi retourne-t-on lire les blogs qui nous énervent ? Un débat que je n’entamerai pas ce soir.
Pour en revenir à hier, le remède nécessaire au trouble provoqué a été une soirée passée en tête à tête avec TiNours. La vie réelle a par moments un côté curieusement apaisant par rapport aux rapports virtuels du blog. Trop de fenêtres ouvertes sur d’autres vies, trop à la fois, il arrive que cela me donne le vertige. Dans ces moments-là, je sais que je dois refermer les volets, au moins momentanément. C’est la multiplication de ces fenêtres qui est quelquefois dure à gérer. Plus je connais de blogueurs, plus j’ai du mal à faire face. La grande diversité des notes écrites par les uns, les autres, s’apparente parfois, pour moi, à un stade olympique que je dois parcourir comme un coureur de fond. Pourquoi est-ce que, une fois que je me suis pris d’affection pour quelqu’un, surtout, je ne peux passer devant lui ou elle, en me disant « on verra plus tard » ? Ca m’est presque impossible.
Navigation ou course à pied, je demande à tous de pardonner mes lenteurs, mes échecs sportifs entre vos pages. Je sais : on n’est pas aux jeux olympiques ! Mais bloguer implique aussi, je m’en aperçois de plus en plus, avoir du souffle, tenir la distance, savoir ne pas lâcher.
Et je voudrais ne jamais avoir à lâcher personne.
21:11 Publié dans Les vagues à l'âme de Lancelot | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : blog, blogueurs, blogpotes
mercredi, 23 septembre 2009
Ze French lover !
Ce que j’ai trouvé le plus hilarant dans toute cette pitoyable histoire, ce n’est pas tant la fameuse idylle révélée / imaginée / phantasmée, que la conclusion du roman : le héros est finalement réélu aux présidentielles en 1981 avec 56% des voix. Rien que ça ! Là, j’avoue que j’en suis carrément tombé de rire de ma chaise...
C’est sûr qu’entre un ‘au revoir’ dégoulinant de dépit avant d’aller retrouver une anémone fanée derrière la porte, et une réélection écrasante à fêter en compagnie d’une jeune princesse sexy, y a pas photo.... Passé un certain âge, il est bien normal de confondre rêves et réalité. Ou plutôt, de tenter de réécrire sa vie telle qu’on aurait voulu qu’elle fût...
Diana ne parlait pas notre langue. Qu’à cela ne tienne, il l’a sûrement séduite dans le langage de Shakespeare. C'est bien connu, l'accent français agit outre-Manche comme un aphrodisiaque... Je vous laisse déguster cette perle, que j’ai exhumée par hasard ce matin.... Personnellement, je ne m’en lasse pas....
15:37 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note
mardi, 22 septembre 2009
22 septembre, 3° édition
T’as 50 ans aujourd’hui.
Ton téléphone restera muet.
Mon blog, non.
Bon anniversaire.
Je pense à toi.
Et tu le sais.

19:16 Publié dans Famille | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : anniversaire
dimanche, 20 septembre 2009
Autant en emporte le (mauvais) temps
Aujourd’hui un voile de temps maussade recouvre la France, presque complètement. Une météo grise, morose, qui me donne envie de me réfugier sous ma couette pour n’en plus sortir. Et pourtant, pourtant. Je reste assis derrière ma fenêtre, à regarder la pluie qui tambourine aux carreaux. Inexplicablement, cette atmosphère ramène ma mémoire en arrière, sur les évènements de l’été. Je ne sais pourquoi mais le point de départ, pourtant malheureux, reste dans ma mémoire la catastrophe épouvantable de l’airbus au Brésil.
Et puis, en dépit de ce sombre prélude, l’été fut chaud. La découverte de la Sicile et de ses plages. En compagnie de mon amant, de mon mec. On nageait dans les vagues, et ses bras me serraient dans l’eau. La relance, oui la relance des étreintes incessantes avec lui. Je n’ai pas honte de le confesser ici. Le sexe est une dimension omniprésente dans nos vies. Plus encore en été, j’imagine.
Je me souviens de nos corps enlacés sur le sable de Balestrate. Du bruit des oiseaux, du parfum des pins et de la mer. Ses mains qui me serraient contre lui. Un soir en ville, nous avons même assisté à un grand carnaval. Vous vous en souvenez peut-être ? Un concours de danse sur la grand-place. Cela devait se situer vers le 22 juillet. Les dates se mélangent un peu dans ma tête....
Ces restaurants d’où l’on sortait toujours en ayant bien mangé, bien bu. Peu importait. Les calories, on les perdait rapidement ensuite, en courant sur la plage. Dans mes cheveux, le vent du large. Et ses lèvres au goût de l’été. Je n’oublierai jamais, il le sait. C’est sans importance si mon romantisme semble déplacé et grotesque. Par instants, il faut savoir assumer le midinet qui sommeille en nous. Je le réveille aujourd’hui.
Levallois-Perret, les Hauts de Seine, autant de noms qui, à l’époque nous semblaient faire partie d’une autre dimension. Seul comptait ici, et maintenant. Nos yeux qui se cherchaient dans la nuit claire. Et la musique italienne, qui sous le vent qui venait bercer nos soupirs. Ce CD de Josh Groban que nous repassions sans cesse, en boucle...
Tout cela a hélas connu une fin. Monstrueuse, tragique, en ce mois de septembre. Mon amant a disparu, à jamais. La maladie impitoyable, a tranché sa vie d’homme. Je suis bien forcé de sortir du rêve, de la vision de ce passé merveilleux. Le présent reprend ses droits, avec les coulées de pluie sur mes carreaux, qui semblent refléter mes joues marbrées par les larmes. Toutefois, je voudrais lui rendre un dernier hommage. En votre compagnie, si vous le voulez bien. Prenez le temps d’écouter jusqu’au bout. Une chanson composée il y a bien longtemps déjà. Un summum d’art, une chose exquise. Pour lui.
Pour toi.
Patrick.
Mon chéri.

(Note dédiée à mon pote Kranzler, sans qui je n'aurais jamais eu le courage d' "assumer" mon Sheiling-out...)
18:18 Publié dans Les extases de Lancelot | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note
samedi, 19 septembre 2009
M. le Moody
Le PDG de France Télécom s'est excusé des propos qu'il avait tenus évoquant une "mode du suicide" au sein de son entreprise. Il a tenté d'expliquer : "Hier, par erreur, j'ai utilisé le mot "mode" qui était la traduction du mot "mood" en anglais". En anglais, "mood" signifie "humeur". Et en réponse aux témoignages de certains salariés qui dénoncent les pressions de l'encadrement, il a estimé que les cadres du groupe devaient être davantage formés "aux sciences de management ». « Nos cadres sont d'une qualité exceptionnelle mais nous allons rajouter des blocs de formation » car « il faut qu'on compense cette petite faiblesse » a-t-il déclaré.
Il y a quelques mois, j’évoquais ici le caractère horripilant qu’avait l’intrusion des termes anglo-saxons dans la langue française. J’étais parti sur les expressions « crash » ou de « se crasher » par rapport aux accidents aériens. De la même façon, Orpheus, à peu près à la même époque, évoquait l’élégant « touchy » utilisé par son supérieur pour désigner le caractère gênant d’un problème (en l’occurrence, le fait, pour une agence de pub, de communiquer dans la presse homo).
Encore une fois, il ne s’agit pas de s’affoler devant l’omniprésence de ces expressions. Les Anglais et les Américains, de leur côté, utilisent aussi un bon nombre de mots français. Les proportions sont-elles égales ? Peu importe. Le fait que les langues soient perméables les unes aux autres n’a pas de quoi effrayer. Tout linguiste sait que certaines nuances, véhiculées par tel terme dans une langue A, ne recouvrent pas toujours exactement le champ sémantique de son équivalent dans la langue B. C’est inévitable, et en même temps passionnant. C’est cela qui fait la richesse du langage, et l’intérêt de l’étude des langues étrangères. Est-ce que ce sont les hommes qui façonnent leur expression en fonction de leurs besoins et des circonstances, ou bien le langage qui modèle, d’une certaine façon, l’esprit des peuples ? Est-ce que les cultures et les civilisations ne sont pas aussi le reflet, même de façon floue et mouvante, du vocabulaire, de la syntaxe employés par les hommes ? Quand je pense aux relations entre l’homme et le langage me vient en tête la fameuse boutade : « Dieu a créé l’homme à son image et il le lui a bien rendu ». Si les peuples ont inventé leurs différents langages, ces derniers ne s’impriment-ils pas à leur tour de façon indélébile sur les caractères de ceux qui les manient ? Les langues vivantes ont sûrement, à égalité avec géographie, politique, traditions, religions, leur part dans la façon dont les diverses mentalités se structurent dans le monde.
Mais je voudrais en revenir à mon idée de départ, qui m’avait été suggérée il y a deux jours par la déclaration à la presse de ce brave Didier Lombard. Sa grotesque pirouette pour sauter de « mode » à « mood » m’avait fait hésiter, comme tout le monde, entre l’éclat de rire et le dégoût. Dix-sept suicides (ou tentatives) en 15 mois dans la même société, et le PDG parle de mode. Ou non, plutôt d’HUMEUR, puisque c’est ce que cela signifie en anglais (dans un registre plus léger, « In the mood for love », vous vous souvenez ?). Il est vrai que parler d’ « humeur suicidaire » au sein d’une entreprise, c’est tout de même bien moins insultant pour les employés décédés. On croit rêver.
Sans même s’apercevoir qu’il s’enfonce encore plus, Monsieur Lombard continue sur sa lancée : pour éviter le douloureux problème du suicide excessif, il propose la panacée miraculeuse : que les cadres du groupe soient mieux formés aux sciences du « management ». Ah que c’est beau. Quand on sent le mot glisser dans notre conduit auditif, on a l’impression d’entendre du Frank Sinatra. Quand on analyse plus précisément, c’est nettement moins doux. « Manager » c’est « gérer » tout bêtement. Le management, c’est l’art de gérer, en fait. Quoi, en l’occurrence ? Ou plutôt, qui ? Des hommes. Le management des hommes, pour parler clair, c’est la façon de leur faire comprendre et admettre en douceur (ou pas) qu’ils vont devoir muter, changer, s’adapter, déménager, se reconvertir, re-muter et tout recommencer, ceci dans des périodes de temps très brèves laissant peu de temps à une adaptation humaine normale, justement.
Les salariés vont sûrement sauter de joie en apprenant que lorsqu’ils devront faire face à une mutation au pied levé, on leur offrira gratuitement des consultations auprès de psychologues dûment formés, dans des cellules psychologiques, à défaut de cellules capitonnées.
Mais les propos de Claude Lombard ne sont au fond que l’illustration d’un problème plus vaste et sournois. On en revient toujours au même point : un avion qui s’est « crashé » ça fait plus élégant que de dire qu’il s’est écrasé, ou abîmé en mer ou sur terre. Un sujet « touchy » c’est plus sympathique à envisager (ou refuser d’envisager) qu’un point délicat. Une « mood » de suicides (on a envie de se pincer, rien qu’en écoutant l’expression...) ça la fout tout de même mieux qu’un ras de marée de défenestrations. La langue anglaise devient, malgré elle, vecteur d’euphémismes. Pourquoi, au fond ?
Notre habitude d’écouter des chansons anglo-saxonnes y est certainement pour beaucoup. La musicalité associée en nous, qu’on le veuille ou pas, à la langue , contribue certainement à dorer cette pilule amère. Mais je finis par me demander si ce langage, pratiqué surtout dans des pays économiquement libéraux (Angleterre et USA, pour ne pas les nommer) n’en finit pas par se pourrir imperceptiblement. La langue de Shakespeare est devenue bien plus que la langue des affaires. Elle est devenue l’expression du libéralisme, et pousse, ici et là, ses racines dans l’hypocrisie de nos nantis et dirigeants. Cette dérive commence sérieusement à me faire peur. Et je suis bien placé pour savoir de quoi je parle. Avoir la possibilité de travailler, non seulement sur Shakespeare, mais aussi Shaw, Orwell, les décortiquer, c’était une de mes motivations quand j’ai commencé à bosser en tant que prof d’anglais. Par la suite, lorsque j’ai attaqué des sections BTS, les articles de journaux m’ont permis de m’ouvrir sur le monde et une actualité que j’ignorais avant. Mais je n’ai pas envie que ce plaisir que m’a toujours apporté la matière que j’enseigne se brise sur cette dérive nauséabonde. Dérive que j’ai essayé d’ignorer pendant quelques années, mais qui me paraît de plus en plus accentuée aujourd’hui.
« Notre income n’est franchement pas au top cette année. Il est grand temps que nous planifions de relocater notre business dans un pays à cheap workforce, où nous n’aurons pas les trade unions pour nous slower down. En Asie du Sud-Est, les workers acceptent de se laisser fuck avec le smile, et leur wages ne coûtent pas the skin of our butts. Dammit !

20:22 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : franglais
lundi, 14 septembre 2009
Why Wight is white
Quand j’étais gamin, quand j’étais très jeune, à 4, 5 ans, mes goûts musicaux étaient liés à ceux de mes sœurs, plus âgées, qui se chargeaient pour la famille du ravitaillement familial en 45 tours. Comme des milliers d’autres familles typiques à la fin des années 60, au début des années 70, nous disposions de l’éternel tourne disques centenaire à qui on faisait subir mille supplices (ah, le délice des fous rires nerveux en écoutant une chanson à vitesse accélérée, en 78 tours...) mais je m’égare.
L’autre jour après avoir regardé à la télé une émission sur Michel Delpech, nous nous sommes aperçus, TiNours et moi, que tout en appréciant, comme tout le monde, ses vieux tubes, nous n’avions rien de lui en matière de CD. Bon, on y a vite remédié, et on s’est procuré la collection des tubes les plus célèbres. Et vas-y qu’on a fait un tour chez Laurette, pour retrouver le chasseur (et ses oies sauvages) qui pataugeait dans la boue du Loir et Cher, et qui nous a parlé de son divorce et des jolies choses de sa vie qu’il fallait qu’il les oublie, et qu’il fallait qu’il accuse sa femme, alors qu’avant, pour un flirt avec elle, ou pour lui faire l’amour en wagon-lit, il aurait donné n’importe quoi etc etc. Bain de jouvence à chaque fois qu’on se prend en écoutant toutes ces chansons oubliées, qu’on adore chanter, fredonner. Ca marche à tous les coups.
L’une d’elles m’avait particulièrement marqué, quand j’avais cinq ans, pour une raison très simple : lorsque je l’écoutais, je ne comprenais strictement rien aux paroles, tout en adorant la musique. Alors je me la passais en boucle, en espérant que le sens allait finir par en jaillir pour moi, comme une évidence. Je ne demandais d’explications à personne, je sentais instinctivement, sans bien le comprendre, qu’il y avait là-dedans une sorte de magie à ne pas casser.
Il me semblait alors que Michel Delpech parlait à la fois anglais et français. J’essayais de m’appuyer sur le sens des couplets en français pour comprendre le reste. Mais l’ensemble restait merveilleusement énigmatique. On m’avait expliqué que « white » c’était « blanc » en anglais alors j’entendais « White is white, tilanmistilan, white is white, vivadanovan, hipipipipi ». Un langage surréaliste et fascinant. J’étais à mille lieux de m’imaginer que la chanson parlait d’une île au large de l’Angleterre, que Donovan et Dylan étaient des chanteurs emblématiques, et qu’un festival se déroulait à Wight régulièrement, notamment celui de 1970 qui avait attiré plus de 600 000 participants, merci Wikipédia.
A l’époque il n’y avait pas de Wikipédia. D’ailleurs, j’aurais été bien en peine de m’en servir, je ne savais ni lire ni écrire. Mais j’aimais ces accords de guitare et cet air à la fois optimiste et lancinant. Je me représentais toutes les images physiquement. Par exemple, j’adorais les papillons. Je me disais qu’une « pluie de papillons » ça devait être quelque chose de formidablement spectaculaire, je me demandais si j’aurais la chance d’en voir une un jour. Et puis, qui étaient ces gens qui arrivaient les pieds nus, comme une fleur avant la saison ? Du fond de ma maison en province, le Flower Power avait pour moi autant de signification que le manifeste du parti communiste en aurait eu pour la Reine Victoria !
Alors j’ouvrais bien grand mes oreilles : bien sûr que c’est très bien de vouloir s’évader quand on est emprisonné, parce c’est injuste d’être emprisonné, mais comment pourrait-on le faire volontairement ? Pourquoi des gens avaient ils l’idée saugrenue de se mettre eux-mêmes en prison ? Quoi qu’il en soit, j’étais sensible à cette poésie. La musique m’y aidait. Si le son de la guitare était beau, alors forcément les paroles étaient bonnes. Et je repartais dans mes réflexions de gamin, qui collait ses images à lui sur tout ça : des bagnards pieds nus qui s’échappaient d’une prison et se retrouvaient environnés de nuages de papillons, et voyaient des fleurs même si c’était pas la saison parce que le ciel était gris.
La pochette était encore plus mystérieuse pour moi : on voyait de loin de tas de gens juchés dans un arbre immense. Mais la photo était en noir et blanc et il était très difficile de discerner les traits des personnages. Je me doutais bien qu’ils devaient tous attendre quelque chose, ou participer à quelque chose ensemble. Peut-être la chanson ? Mais le chanteur, il n’y en avait qu’un.
Un jour, catastrophe, j’ai cassé le disque par inadvertance. Outre le savon que je me suis pris par mes sœurs, j’étais sincèrement désolé. Je suis entré en état de manque ! Il me fallait ma dose de Wight is wight ! Je m’étais drogué à mon insu, pire qu’à Woodstock ! Alors, par moments, je m’accordais un petit succédané, je fredonnais...
Wight is Wight
Dylan is Dylan
Wight is Wight
Viva Donovan
C'est comme un soleil
Dans le gris du ciel
Wight is Wight
Hippie, hippie, ...pie
Hippie hippie
Hippie hippie
Ca avait tout de même davantage de gueule que de brailler « Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir » non ?

22:59 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (31) | Envoyer cette note | Tags : michel delpech, musique, souvenirs
jeudi, 10 septembre 2009
Enfouir et déterrer
Imagine : tu as un truc qui ne marche plus. Un téléphone portable, une montre, une tondeuse à gazon. Qu’est ce que tu ferais ? Théoriquement, il y a plusieurs solutions possibles :
-remplacer, acheter du neuf
-réparer soi-même
-faire réparer
-lourder, en décidant, qu’après tout, on peut vivre sans téléphone portable, sans montre, sans tondeuse à gazon.
Face à ces quatre options, Lancelot, il est toujours bien emmerdé :
Remplacer, ça peut se faire, mais c’est toujours avec le risque (très sérieux) que le nouvel appareil soit moins commode à utiliser, moins agréable que l’ancien. Si, si, ça arrive très souvent.
(Couardise).
Réparer soi-même : euh ! En général, le bricolage et Lancelot ne font pas très bon ménage, sauf cas exceptionnels où il lui est arrivé d’avoir de brusques éclairs de lucidité sur ce qui empêchait un appareil de fonctionner. Mais c’est rare. Rare...
(Incompétence).
Faire réparer. Ca peut revenir très, très cher. Et pour quel résultat ?
(Avarice....)
Lourder. En définitive, ce serait encore la meilleure solution. Hélas, Lancelot garde toujours un petit fond d’espoir au fond de lui... Ne pas jeter... Peut-être qu’un jour, un miracle surviendra.... ?
(Inconséquence).
Le miracle ne survient jamais. Le portable ne s’allume plus, la montre continue à retarder, ou avancer, c’est selon. Quant à la tondeuse, elle tousse et refuse toujours de se mettre en marche.
Alors, à défaut de réparer, ou de remplacer, Lancelot évacue, fait le nettoyage par le vide : on enferme les objets défectueux, on les élimine du champ de vision.
On ne lourde pas vraiment, mais on fait disparaître. On enferme dans des caisses, qu’on enfouit. Et on essaie de s’accommoder du manque, tant bien que mal. Une solution comme une autre.
Eh oui mais Lancelot, dans son genre il est encore plus con : il ne s’habitue pas. Il vit avec son manque, mais il ne l’oublie pas.
Et un jour, il craque : il déterre la caisse, prend une inspiration, l’ouvre et regarde dedans.
Des fois que la mise en quarantaine aurait eu un effet magique sur les objets....
Et dedans, qu’est-ce qu’il trouve ?
Un portable naze, une montre cassée, une tondeuse HS.
Rien n’a changé.
Il n’y a pas eu de lutins bienveillants qui auraient agi dans l’ombre.
Tout en est exactement au même point qu’avant.
Alors, pourquoi est-ce que Lancelot s’obstine désespérément à croire que les choses peuvent changer sans qu’on y touche, par la simple force d’inertie ?
Pourquoi est-il toujours attiré irrésistiblement par la même démarche : gratter, déterrer la caisse, dévisser le couvercle ?
Un plus un égale toujours deux.
La nuit succède invariablement au jour.
Et pourtant, et pourtant, rien qu’une fois dans la vie, que ce serait bien que les faits se trompent. Juste une fois, que un plus un égale trois, que le soleil ne se couche pas. Qu’une nuit, une seule soit effacée, oubliée.
Que le portable clignote, la montre tourne, que la tondeuse ronronne : prêts à l’emploi.
Juste pour un court instant. Le moment où l’on espère, où l’on tremble, pendant une seconde infinitésimale, avant d’ouvrir le couvercle, de glisser un œil à l’intérieur de la caisse.
Juste avant d’être confronté à la réalité.
Ce serait pourtant si simple, d’être réaliste.
« Je n’en veux pas du réalisme, je veux de la magie ! Oui, OUI, de la magie ! C’est ce que j’essaie de donner aux gens, oui je déforme les faits, je ne dis pas la vérité, je dis ce qui devrait être la vérité, et cela est mal, alors j’accepte ma punition. N’allumez pas la lumière ! »
(Tennessee Williams, Un Tramway nommé Désir)
Ce besoin, imbécile et irrésistible, de gratter la terre avec espoir, pour en exhumer des vieilleries moisies, réfractaires à toute forme de magie.
Comme un chien qui cherche son os, pour le ronger.
Enfouir, puis courir déterrer.
S’enfuir et revenir espérer.
00:05 Publié dans Les vagues à l'âme de Lancelot | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note
mercredi, 09 septembre 2009
Echos du Primaire
A l’occasion de la rentrée, j’ai fouillé dans de vieux cartons, à la recherche de certains documents. Et je suis tombé par hasard sur une perle oubliée....
Il y a quelques années, quand on vivait encore à Lille, j’avais travaillé en école primaire. Cours d’initiation à l’anglais à des élèves de CM1, CM2. Je travaillais en parallèle avec les instits des classes concernées. L’une d’elles, Mlle Marini, nous avait un jour montré, un matin, tôt, une lettre que le père d’un des élèves de la classe lui avait envoyée. Cela après une banale histoire de bagarre dans la cour, suite à laquelle elle avait puni un des deux élèves impliqués, qui faisait partie de la classe.
J’avais gardé une photocopie du texte, in memoriam. J’ai recopié la lettre (manuscrite au départ) telle quelle, en respectant orthographe, vocabulaire et ponctuation. Seule la calligraphie n’est pas visible. C’est bien dommage....
M Marini
Je me presente monsieur Rolland le papa à Johan.
Je vous dis une chose si mon fils et encore puni jeudi j’irai voir plus loin. Car si vous avez des chouchou dans voir il faut en changé c’est pas parce que, il y a des petit emmerdeur qui en font plus que ces Johan qui dois prendre, je croix que je me fait bien comprendre
Monsieur Rolland
PS mon fils ma explique comment que cete passé, il avait pouset Warzé, et ce branleure il en à ajoûté, alor bien sûr le soufre douleur ces Johan qui prend sa punition fini ce soir si non moi ça ira plus loing que punire
Moi les chouchous, il y en a pas chez moi
OKE
Monsieur Rolland
Parce que, il ma explique qu’il avait peur de vous et souvent il me répéte
Alors, non, je le dis tout de suite, au cas où il y aurait des doutes dans l’assistance : la lettre a bien été écrite par le père, et non par le fils. Vérification faite.
Que dire .... ?
Indépendamment du fou-rire qui nous avait tous saisis à la lecture de cette ‘lettre’, ce que je trouve absolument fascinant, c’est la démarche employée. Monsieur Rolland démarre de façon très cérémonieuse, comme il le ferait dans la vie courante « Je me présente... » et puis on tombe très vite dans le délire. Au lieu de commencer par expliquer ce qu’il reproche à l’institutrice, il passe tout de suite à la menace, à peine voilée de façon élégante : « j’irai voir plus loin » « ça ira plus loing que punire ». Il n’insulte pas Mademoiselle Marini ( «Mlle » et non « M. », pourtant il savait bien que le professeur de son fils était une femme) mais il ‘se lâche’ à propos de l’autre élève impliqué (« petit emmerdeur », « ce branleure »...).
Ca commence donc par les représailles possibles, et puis ça enchaîne sur les faits. C’est ça que je trouve GENIAL. On a l’impression que son écriture suit le même cheminement que sa pensée. Qu’il s’est dit : « Ah oui il faudrait quand même expliquer pourquoi... » et il a résumé la bagarre, tant bien que mal, en passant par trois filtres : 1) le récit de son fils 2) sa colère à lui 3) sa capacité à produire un résumé écrit des faits.
La conclusion en « OKE » arrive comme un magnifique bouquet final. Il l’avait écrit en gros avec un accent sur le « é », ce qui rappelle bien sûr le Jacquouille des « Visiteurs ». Monsieur Rolland a beau signer deux fois pour affirmer son identité, il se transforme malgré tout en Rollandouille à son insu.
Je me suis longtemps demandé pourquoi un mec qui ne sait pas écrire (et qui en est conscient, j’imagine...) s’était fatigué à pondre cette lettre. Pourquoi ne pas, tout bêtement, venir à l’école pour engueuler l’instit de vive voix, à tort ou à raison ?
La réponse, nous l’avons eue par la suite. Le directeur de l’école a plusieurs fois essayé de joindre les parents pour leur demander une entrevue et faire une mise au point : impossible. Le père était invisible. La mère venait de temps en temps, subrepticement, chercher son fils à la sortie des classes, mais elle s’enfuyait avec des excuses préfabriquées dès qu’on essayait de l’aborder. Rien n’a été possible. Injoignables, les Rolland. Quant au fils, on ne pouvait pas décemment le prendre à parti par rapport à une chose dont il n’était pas vraiment responsable.
Pour finir, la seule explication possible, c’est que le père était en fait un froussard qui préférait la menace écrite à la confrontation physique, en tout cas aux explications face à face. Le seul ennui, c’est que le message n’atteignait pas le but qu’il recherchait. Il n’a impressionné personne, il a fait rire tout le monde.
Et, ce qui selon moi est triste par-dessus tout, c’est que la lettre aurait effectivement pu être envoyée par Johan lui-même à l’institutrice. C’est un peu ce qui est arrivé. Johan, une vingtaine d’années plus tard, a envoyé un message à son institutrice, par l’intermédiaire de son propre fils, en se substituant à lui. Johan a grandi, et la maîtresse n’est plus la même, mais la seule chose qui subsiste (et la seule chose importante, au fond) c’est que l’école a raté sa mission, à tous les niveaux. Il ne s’agit même pas d’orthographe ou de syntaxe, mais de haine face à l’institution scolaire, qui perdure de père en fils.
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samedi, 05 septembre 2009
Matthew Shepard
Avant de regarder hier soir « The Matthew Shepard Story » réalisé en 2004, je m’attendais à sortir de là dégoûté, écoeuré, indigné. Bizarrement, cela n’a pas vraiment été le cas. Le documentaire présente les faits de façon quasi-clinique, en évitant au maximum le pathos et les sanglots. A l’arrivée, on peut dire que c’est là sa grande qualité.
L’histoire, simple et horrible, est connue de tout le monde : le 6 octobre 1998, peu après minuit, un jeune homme de 21 ans nommé Matthew Shepard rencontra deux autres garçons du même âge dans un bar de Laramie, dans le Wyoming. Il leur demanda de le raccompagner chez lui. En route, les deux autres hommes, Aaron McKinney et Russell Henderson changèrent de direction et sous la menace d’une arme, le dépouillèrent de son argent et de ses chaussures. Après l’avoir attaché à une barrière, ils l’abandonnèrent en rase campagne dans un coin désert, non sans l’avoir au préalable battu à mort avec la crosse du revolver. Il passa 18 heures attaché là jusqu’à ce qu’il soit découvert par hasard par un cycliste. Il fut emmené en urgence à l’hôpital mais décéda 4 jours plus tard. Ses meurtriers, rapidement retrouvés et arrêtés, furent condamnés à une double peine de prison à vie.
L’affaire avait évidemment fait grand émoi comme illustration de la violence inouïe que peut revêtir l’homophobie. Matthew était homosexuel. La première version des faits était que ses deux agresseurs s’en étaient pris à lui pour cette raison, car il leur aurait fait des avances. Or le reportage démontre subtilement que d’autres paramètres étaient à prendre en compte. Les trois jeunes gens prenaient de la drogue. L’agression aurait pu être déclenchée par le fait que Matthew, issu d’une famille aisée, n’avait pas de problèmes matériels, alors que les deux autres étaient en quête d’argent pour s’en procurer.
Un autre élément important à prendre en considération était que les drogues pouvaient avoir altéré le jugement de McKinney, le principal meurtrier. Il n’était pas sous influence de produits illicites la nuit du meurtre, mais il a été prouvé que les substances en question peuvent avoir des effets à retardement sur la personnalité, ce qui expliquerait l’incroyable déchaînement de violence du bourreau sur sa victime : Matthew avait eu, entre autres, le crâne défoncé à coups de crosse.
Lors du procès des assassins, la défense a essayé de mettre en avant la légitime et vertueuse indignation de deux hétéros face aux avances d’un pédé. Bien évidemment (et heureusement...) cela n’a fait que soulever un tollé général, et a enfoncé encore plus McKinney et Henderson aux yeux de l’opinion publique, et des jurés. Par la suite, une fois la sentence prononcée, les deux hommes sont revenus sur leurs déclarations, et sur cette thèse. Ils ont été interviewés dans la prison où ils devraient finir leurs jours par la journaliste Elisabeth Vargas. C’est là l’un des passages du reportage qui m’a le plus marqué. On s’attend à découvrir deux monstres haineux, et on se retrouve face à deux petits jeunes hommes aux allures de gamins post-pubères, calmes, posés, discrets. Ils parlent un peu de leur enfance, de leurs regrets d’avoir commis ce meurtre. Il faut presque se pincer pour ne pas ressentir de la compassion à leur égard !
Russel Henderson est celui des deux agresseurs qui conduisait le véhicule, qui a attaché Matthew à la clôture avec une corde, et qui s’est contenté de rester passif pendant la torture du jeune homme. Selon ce qu’il dit, il a essayé d’intervenir une fois pour arrêter les coups infligés par McKinney, mais il en a reçu un lui aussi, qui l’a fait battre en retraite. Il explique qu’après s’être longtemps dit qu’il n’était pas directement responsable de la mort de Matthew, il a fini par admettre sa part de culpabilité, qu’il devra gérer jusqu’à la fin de ses jours.
Aaron McKinney, qui a frappé Matthew à coups de crosse à tel point que le visage du jeune homme n’en était plus reconnaissable (sa mère, horrifiée, n’était même pas sûre qu’il s’agissait de lui en le découvrant à l’hôpital) a admis le meurtre. Ce qu’il réfute aujourd’hui, ce sont les accusations d’homophobie. C’est là un point extrêmement intéressant. Selon certains témoins, McKinney aurait été abusé sexuellement pendant son enfance, par certains des petits amis occasionnels de sa mère. D’autre part, selon les témoignages d’un ami à lui, et de la fille avec qui il vivait au moment des faits, il serait bisexuel et aurait déjà eu des contacts sexuels consentis avec des hommes, lors de parties à trois. Ce qui, apparemment, détruirait la thèse de l’homophobie. Mais McKinney dément ces rumeurs sur sa présumée bisexualité, et assure en plus que son crime n’était pas motivé par une haine homophobe. Il aurait donc enlevé Matthew, l’aurait attaché dans un coin désert, battu à mort et abandonné là sans autre motif que celui de lui voler 20 dollars et une paire de chaussures.
Reste, pour expliquer les faits, le paramètre « drogue ». McKinney n’était pas sous son influence ce soir-là, puisque justement il cherchait à voler de l’argent pour s’en procurer. Effets à retardement ... ? C’est certes possible. Il n’en demeure pas moins que les petites amies de McKinney et Henderson avaient affirmé lors du procès que les deux hommes avaient prévu depuis quelques jours de se trouver une victime homo afin de la détrousser plus facilement. Mais elles se sont rétractées sur ce point-là aussi, par la suite. Un peu tard, après la condamnation, Kristen Price a juré que son petit ami n’avait aucune haine homophobe, et que seul l’appât du gain et la confusion mentale due à la drogue l’avaient poussé à s’acharner sur Matthew.
Il ressort donc de tout cela que Matthew a été battu à mort par un homme qui n’était ni homophobe ni sous l’influence de la drogue au moment des faits. Un homme simplement motivé par le désir de voler de l’argent. Un homme qui aurait été abusé sexuellement dans son enfance. Un homme que l’on dit bisexuel, mais qui dément l’être. En définitive, quelqu’un de relativement banal dans une société moderne. Des milliers d’hommes ont subi des attouchements sexuels dans leur enfance. Des milliers d’hommes aiment prendre du plaisir avec les deux sexes. Des milliers d’hommes refusent d’admettre leurs tendances homosexuelles, concrétisées ou pas. Des milliers d’hommes seraient prêts à voler de l’argent si on leur en donne l’occasion. Des milliers d’hommes s’adonnent régulièrement à la drogue. Des milliers d’hommes, confrontés à une scène de violence, n’osent intervenir.
Matthew a été la victime unique de ces milliers d’hommes-là, incarnés par deux d’entre eux, ce soir-là. Qu’il ait pris de lui-même (ou pas !) l’initiative de leur faire des avances sexuelles ne change rien, ni à l’horreur de son sort, ni à la responsabilité de ses bourreaux. Matthew a été la victime malheureuse, au mauvais moment, au mauvais endroit, d’une société malade de ses frustrations, des ses blessures refoulées, une société malade de son hypocrisie.
La ville de Laramie n’a même pas été capable d’empêcher une manifestation homophobe le jour de l’enterrement de Matthew. Sans égards pour le chagrin de ses parents, de sa famille, de ses amis, les membres de l’église baptiste de Topeka, dans le Kansas, manifestèrent ce jour-là devant le cimetière en brandissant des pancartes où l’on pouvait lire : « Matt Shepard brûle en enfer », « le Sida fait crever les pédés » « Dieu hait les pédés ». Le leader du mouvement, le révérend Fred Phelps, avait même envisagé de faire construire une stèle de marbre portant cette inscription : « Matthew Shepard a pénétré en enfer le 12 octobre 1998, parce qu’il n’avait pas écouté les avertissements de Dieu : tu ne coucheras pas avec l’homme comme avec la femme, car c’est une abomination (Lévitique 18 :22) ». Une législation particulière aux villes de Cheyenne et de Casper, concernant les messages religieux, aurait pu l’autoriser. Cette permission a fort heureusement été refusée à Phelps.

« Tous ceux qui pensent que l'amour doit se soigner
n'ont pas assez d'expérience de l'amour dans leurs propres vies. »
(Joan Garry, directrice de GLAAD,
veillée au Capitole à Washington , 14 octobre 1998 )
09:59 Publié dans News | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : matthew shepard, homophobie
