samedi, 04 juillet 2009
Sans joie et sans larmes
« Je ne sais pas si tu as déjà vu pleurer ton père, mais je te garantis que ça remue drôlement à l’intérieur » m’avait dit un jour une copine, en terminale, pendant un cours de maths que nous n’écoutions pas.
Je n’avais pas embrayé. Je l’avais laissée raconter son histoire à elle.
Oui, j’avais déjà vu pleurer mon père, et, oui, ça m’avait « drôlement remué ». A l’intérieur, à l’extérieur, de partout.
Pourquoi les larmes des mères semblent-elles avoir moins d’importance ? Ou plutôt, marquer moins durablement ? J’avais vu pleurer ma mère un nombre incalculable de fois depuis que j’étais enfant. Je m’étais endurci face à ses larmes à elle. C’est un constat cruel, car, en définitive, c’est bien la personne qui en verse le plus qui est malheureuse, et donc qui aurait le plus besoin qu’on la prenne dans ses bras.
Non.
J’ai été plus impressionné par les larmes de mon père.
La toute première fois où je l’ai vu pleurer, je ne m’y attendais pas, et ça m’a pris par surprise, comme un coup de poing au creux de l’estomac.
Ma sœur aînée, Ann, dont j’avais déjà parlé ici, avait connu bien des errements, s’était fourvoyée dans de nombreuses voies sans issue. La famille avait mis très longtemps, trop longtemps, à comprendre qu’en fait ses délires n’étaient pas simplement le fruit d’une personnalité égoïste et extravagante, mais bien la conséquence d’une maladie. L’époque où elle avait 20 ans, 25 ans, avait été terrible car mes parents, mon autre sœur, mon frère et moi, étions déchirés par cette souffrance incroyable qu’elle nous infligeait, sans parvenir à comprendre comment, pourquoi elle n’avait pas de limites, elle ne cessait jamais d’en rajouter dans les tourments.
A 21 ans, elle avait intégré une secte religieuse. Elle avait été aperçue faisant la manche pour eux, pieds nus dans une rue d'Aix. Mon père, mon oncle, étaient allés la chercher dans la Drôme. Elle avait accepté de revenir, quelques jours, parce que ma mère était malade. De chagrin, d’angoisse, d’inquiétude. Quand j’avais revu Ann, j’avais été effrayé par son changement. Non pas physique, mais mental. Elle arborait une bonne humeur insolente face à nos mines effrayées. Elle avait bien spécifié au préalable qu’elle n’acceptait de rester que pour deux ou trois jours, et à condition de pouvoir continuer à pratiquer ses rites. Le bureau de sa chambre avait été transformé en autel, la maison puait l’encens (j’ai conservé en moi, depuis, une détestation profonde et viscérale de cette odeur-là). Si aux repas la conversation prenait un tour qui ne lui plaisait pas, elle sortait tranquillement pour manger dehors, assise par terre, son assiette à la main.
J’avais onze ans. Une impression de nausée est accrochée de façon indélébile à mes souvenirs de ces quelques journées.. J’avais sans cesse mal au cœur, l’angoisse qu’Ann m’inspirait était physique. Le lendemain de son retour, j’étais entré dans le salon, pour découvrir, affolé, mon père sanglotant et la serrant dans ses bras pour la supplier de ne pas repartir et de rester avec nous. Je ne l’avais jamais vu dans cet état auparavant. J’étais allé me cacher pour vomir, pour évacuer le stress ignoble qui clapotait en moi.
Bien sûr, ma sœur n’a tenu compte ni des larmes de mon père, ni de l’angoisse de ma mère, clouée au lit. Elle était repartie au bout de trois jours, en leur conseillant des séances de méditation. Mais si nous souffrions tous autant par sa faute, c’est parce que, là aussi, nous ne nous étions pas suffisamment endurcis. Les épreuves que Ann imposait étaient encore trop nouvelles, trop fraiches pour que nous ayons du recul et puissions hausser les épaules. Bien évidemment, la lubie de la secte religieuse n’a tenu que quelques mois, le temps qu’elle s’en lasse et trouve un autre exutoire à son délire. Il nous manquait quelques années pour nous habituer et survoler tout ça de plus haut, et surtout pour nous rendre compte que ce dont elle avait besoin, ce n’était ni de conseils ni de supplications, mais de soins médicaux. Intenses.
Quatre ans auparavant, lorsqu’elle avait passé le bac, elle avait été reçue avec mention bien. Mon père l’avait accompagnée voir les résultats à Aix. Un autre de mes oncles était présent. Il nous avait raconté plus tard, en aparté, à mon autre sœur et à moi-même, que devant la joie d’Ann, mon père avait pleuré. Son premier enfant décrochait le bac, brillamment. Emotion normale, et justifiée. Connaissant le caractère fier de mon père, mon oncle nous avait recommandé de garder ça pour nous. Je n’en avais plus reparlé, mais je n’avais jamais oublié. Une image que je repassais quelquefois en boucle dans mon imaginaire personnel de petit garçon. Mon père, pleurant de fierté pour la réussite au bac de sa fille aînée.
Seize ans plus tard, je me souviens de mes angoisses personnelles lors de mon CAPES. Les examens m’ont toujours fichu une trouille bleue, je n’ai commencé à m’améliorer et prendre du recul face à tout ça que quelques années plus tard, sans doute sous l’influence bienveillante de mon TiNours. Mais nous n’en étions pas là. Les résultats devaient être publiés sur minitel. Je m’étais connecté cinq fois, dix fois, ce matin-là, le serveur ne marchait pas. Je tournais en rond en lançant des imprécations à tout va quand tout à coup le téléphone avait sonné : une copine qui avait eu la bonne idée (et lle courage) de faire le voyage jusqu’à Montpellier, centre d’examen cette année-là, avait vu affichée la liste des reçus. J’y figurais, ainsi qu’elle, et d’autres amis avec qui j’avais révisé pendant un an. Après avoir explosé de joie et lui avoir crié dix fois que je l’aimais, que je la remerciais, que j’étais amoureux d’elle à tout jamais, je m’étais mis à faire des cabrioles dans toute la maison. Ma mère, assise, me regardait en rigolant et me disait de me calmer, de ne pas me mettre dans des états pareils. Mon père n’était pas là, parti acheter du pain. Quand je l’avais entendu revenir, je m’étais précipité sur lui, dans le garage : « Papa, je l’ai eu, je l’ai eu !!! »
« Eh ben, c’est bien. »
J’étais remonté dans la maison, mon enthousiasme un peu refroidi, mais la perspective de mon avenir qui s’ouvrait attisait les braises de mon excitation, de façon délicieusement absurde. Je n’aurais plus à craindre le chômage, je n’aurais plus à douter de ce dont j’étais capable, je ne dépendrais plus des autres financièrement, j’allais être libre, LIBRE. Tout ça peut paraître exagéré, mais mes échecs en médecine avaient fait germer en moi un doute affreux sur mes capacités à m’assumer seul. Ce jour-là marquait la mort définitive de cette mauvaise graine. Mes parents observaient mon allégresse d’un œil un peu ahuri. Je les ai regardés et leur ai dit en riant : « Je suis sauvé ! »
« Voilà, maintenant, nous pouvons mourir » m’a répondu mon père, très pince sans rire.
J’ai tourné le dos et je suis allé brasser seul mes réflexions.
Voulait-il faire de l’humour pour me faire comprendre que mon exaltation dépassait la mesure ? Etait-il sérieux et sous-entendait-il que comme j’étais le quatrième et dernier enfant, et que j’étais, en quelque sorte, casé, leur rôle à eux était terminé, et que ma joie coïncidait un peu avec un petit décès, celui de leur aide en tant que parents ? Est-ce que j’aurais dû être davantage sensible à ce que eux pouvaient bien éprouver comme tristesse de la fin d’une époque, ce jour-là ? Je n’ai jamais su.
Il n’empêche : même si ce sentiment n’est pas très noble, mon père m’a causé ce jour-là une douleur que je n’ai jamais oubliée. Pardonnée, oui. Mise sur le compte de la maladresse. Mais pas oubliée.
A seize ans d’écart. Les larmes de joie pour le bac de sa fille aînée. Le semi-reproche un peu ironique pour le capes de son dernier fils.
On s’endurcit, on se blase, face aux joies tout comme face aux douleurs. Je sais que ce jour-là, il était content pour moi. Mais il ne l’a pas manifesté. Il n’a pas simulé une allégresse qu’il ne ressentait pas. Même si moi, j’aurais voulu qu’il fasse semblant. Parce que ce jour des résultats de mon concours, devant lui, il n’y en a eu qu’un dans ma vie. Et ce jour-là, lui a raté le train. On ne pourra pas revenir en arrière, et le souvenir restera à jamais tel quel, pour moi : une joie immense, qui a été ternie, refroidie, douchée.
Suis-je jaloux de ma sœur ? Non, même rétrospectivement. Je me souviens aussi de la journée de son bac, comme nous étions tous, anxieux avant ses résultats, heureux ensuite. Je suis fier que mon père ait su manifester sa joie à lui par des larmes.
Mais la source s’est tarie entretemps. Ann a trop tiré l’eau du puits. Lorsque, plusieurs années après, mon autre sœur, puis mon frère et enfin moi sommes repassés par la même route, elle était desséchée.
Je suis content de n’avoir jamais fait pleurer mon père de chagrin. Je n’aurais pas la prétention de regretter qu’il n’ait pas pleuré de joie pour moi.
Mais j’aurais juste, juste voulu que ce jour-là il me serre en me disant « Je suis heureux pour toi, fils, la vie s’ouvre devant toi, fonce ! »
Bon, ces paroles-là ne sont pas sorties.
Mais, après tout, il a été à la hauteur, en actes, à bien d’autres occasions.
18:00 Publié dans Machine à remonter le temps | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : père, mère, soeur, capes, bac, famille
Commentaires
Ah bon... il y a aussi une secte dans l'histoire de ta famille...
Ecrit par : Valérie de Haute Savoie | samedi, 04 juillet 2009
A mes yeux, le "maintenant nous pouvons mourir" est un sacré compliment.
Les larmes de qui que ce soit me mettent toujours très mal à l'aise.
Ecrit par : Olivier Autissier | samedi, 04 juillet 2009
J'ai un énorme respect, et beaucoup de tendresse, pour les hommes qui savent pleurer. Qui osent pleurer. Je trouve qu'il faut beaucoup de courage pour pleurer.
Fut un temps où je paniquais à l'idée que quelqu'un se mette à pleurer devant moi. Jusqu'au jour où j'ai compris que c'était une preuve de confiance.
Ecrit par : KarregWenn | samedi, 04 juillet 2009
@ Valérie : Je crois que ça arrive très très souvent, hélas, dans de nombreuses familles.
Heureusement, chez nous, ça n'a pas duré longtemps.
@ Olivier : Même en me triturant les méninges, je ne vois pas bien en quoi, comment, la phrase pouvait être interprétée comme un compliment... Il faudrait éclairer ma lanterne !
Mais, en tout cas, surtout, je n'attendais de mon père ni compliments ni pleurs de joie ce jour-là. Juste de la solidarité avec mon bonheur à moi. Seulement ça.
@ KarregWenn : Ca fait toujours un peu con de renvoyer les lecteurs à d'autres notes que l'on a écrites précédemment, mais j'avais déjà fait une bafouille sur ça ici : si ça t'intéresse....
http://boatonthesea.hautetfort.com/archive/2008/06/17/des-larmes.html
Moi les gens qui pleurent ne me mettent pas mal à l'aise. Le chagrin, celui des autres aussi bien que le mien, ne m'effraie pas. J'aime prendre dans mes bras, et consoler.
Ecrit par : Lancelot | samedi, 04 juillet 2009
Bon, les problèmes de la soeur, j'ai pas compris, j'ai ressenti !
Mon père... j'ai cru le voir verser une larme quand il a du attraper la chatte pour la faire piquer. J'ai bp aimé ça de lui, pour le reste... j'ai pas de souvenir qu'il m'ait vraiment dit quoi que ce soit... alors partager la joie...
Un jour, il y a longtemps, un homme en pleurs a frappé chez Kgwn, voila, ça dit dans quelle catégorie je suis!
Ecrit par : karagar | dimanche, 05 juillet 2009
J'ai fait pleurer mon père de chagrin, juste parce qu'il a appris que j'étais homo. Pas par moi, par mon compagnon. Je n'ai rien vu, et ne pense plus le revoir depuis. C'est la vie. C'est tout.
Ecrit par : Chondre | dimanche, 05 juillet 2009
mon père a toujours privilégié mon frère aîné qui a semé son lot de souffrances dans la famille. Il est décédé en janvier subitement et j'ai vu mon père pleurer la mort de son enfant préféré. Je ne sais pas s'il me pleurera autant, j'espère seulement mourir après lui pour ne pas que ces scènes se reproduisent devant moi.
Ecrit par : arnaud | dimanche, 05 juillet 2009
@ Karagar : oui, j'ai pensé à toi aussi en écrivant cette note. Surtout par rapport avec ton histore avec ta soeur à toi. Même si les tenants et abutissants sont bien différents.
Donc Kgwn et toi vous connaissez depuis longtemps... combien déjà ...? (je continue à remplir mes fiches bretonnes). :-)
@ Chondre : Je sais, j'avais lu l'épisode sur ton blog. Ceci dit, je me demande si ton père pleurait à cause de toi, ou sur lui-même, en partant. Ce n'est pas exactement la même chose. Il pleurait peut-être sur le fait de n'avoir jamais su qui tu étais en vérité, et parce que ce jour-là, de la bouche d'un étranger (pour lui) il a pris en pleine poire le choc de ses années de négligence.
Ce n'est donc pas TOI qui l'as fait pleurer ce jour-là, et le pire, c'est que je crois qu'il était conscient de son énorme part de responsabilité dans cette histoire. Mais bon, je fais peut-être un peu trop de psychologie à distance, hein.... Tu le connais sûrement mieux que moi.
@ Arnaud : je ne savais pas que ton frère était mort en janvier dernier, je suis désolé.
Mais je suis content de te revoir ici, ça faisait longtemps, tu me manquais !
Bisous à toi et à E.
Ecrit par : Lancelot | dimanche, 05 juillet 2009
très émue par ma lecture, ce morceau de toi est terriblement touchant, merci de partager ainsi ta vie. je t'embrasse fort
Ecrit par : Bougrenette | mardi, 07 juillet 2009
Bon, sur la note, rien à dire, vu que tes attentes et réactions me semblent assez logiques et je conçois aisément où tu peux en être sur ce point à l'heure actuelle. Pour moi, fils unique, ce fut facile. Au retour de la découverte de ma réussite du bac, le champagne m'attendait avec un ami qui l'avait eu aussi. Et puis on a toujoursplus ou moins fêté mes réussites à mes diplômes universitaires, le plus marquant ayant été la thèse. Le premier arrosage fut immédiatement après la soutenance, mais mon père en organisa d'autres plus tard avec famille et amis. Pensez-vous, c'était la première fois qu'il y avait un docteur dans le cercle familial ou amical.
Au sujet des personnes qui pleurent (ou non), je n'en dis rien cette fois ci, car j'en ferais sans doute une note.
Ecrit par : Cornus | vendredi, 24 juillet 2009
@ Cornus : Et pourtant, malgré tout, je suis ravi d'avoir deux soeurs et un frère, et de n'être pas enfant unique. Parce que, envers et contre tout, qu'est-ce qu'on a rigolé dans notre enfance....
Pleurer, j'ai déjà (trop) longuement disserté sur ça. Aujourd'hui, je préfère le faire sur la rigolade ! ;-D
Ecrit par : Lancelot | mardi, 04 août 2009
Ecrire un commentaire