lundi, 15 juin 2009
Andéol
Des années d’attente, et puis un jour, ce cadeau miraculeux quand on ne l’espérait plus.
Faire l’amour en oubliant un temps son plaisir à deux, pendant quelques fractions de seconde, se dire qu’au-delà de la jouissance se cache la vie, possible, probable, d’un troisième, fruit de la fusion de deux êtres qui se sont cherchés, trouvés, aimés depuis longtemps.
Le jardin n’est plus en friche : les arbres de la conjugalité ont été taillés, les plates bandes de l’amour sont dessinées, parfaites. Les sentiers ondulent mais ne se perdent jamais dans l’inconnu : ils ramènent sereinement vers d’autres massifs, d’autres bosquets, d’autres fleurs. Bougainvillées éclatant de couleurs, glycines vivaces à l’assaut des murs hauts. Les bassins, les étangs reflètent un ciel calme et sans embrun. Tout est prêt pour l’arrivée de ce printemps, de ce miracle, qui se fait désirer sans survenir jamais.
Et un jour la promesse arrive.
Neuf mois passés à se pelotonner, se nidifier, faire de soi un refuge accueillant et douillet. Etre bon, être beau, à l’intérieur comme à l’extérieur. La femme s’assoit sur un banc de mousse, pose une main hésitante sur son corps, pas encore mûri. Déjà moins fleur, pas encore fruit. L’homme s’active, taille, modifie perspectives et trouées de lumière dans l’ordonnance du jardin. Il va devoir maintenant abriter trois personnes. Sécuriser les plans d’eau, épaissir les étendues d’herbe verte et riche. Mettre en évidence les fleurs et leurs couleurs. Demander aux oiseaux de chanter plus doux, plus beau. Au soleil de briller moins fort, plus longtemps.
La promesse grandit, le fruit franchit les étapes de la maturité. Préserver, protéger, aimer, réchauffer, nourrir au fond de soi. Des millions de réseaux de sont tissés : fines veinules, microscopiques connections, autant de ponts, de liens, d’attaches fusionnelles. Il est en elle, elle est autour de lui. Il est elle, elle est lui. Elle le pense, le nourrit. Il la sait, il la sent, il l’habite.
Jusqu’au déchirement final. Souffrance aiguë, douleur torride. Le souffle coupé, l’estomac contracté. La femme respire, suffoque, oublie tout dans le maëlstrom brutal des contractions. Fontaines qui se vident. Enveloppes qui s’arrachent. Le merveilleux réseau patiemment brodé pendant neuf mois se défait, s’effiloche, disparaît.
Des intrus sont arrivés dans le jardin, avec leurs machines, leurs instruments. Comme un sportif avant l’épreuve, comme un marathonien avant la course, la femme se raccroche à ce nouvel environnement, à la fois brutal et rassurant. Cris, conseils, efforts, poussées, douleur, peur, ténèbres.
Et l’apaisement final.
Le petit est né. Comme un fruit dans sa perfection, comme la fleur d’un amour longuement mûri. Il ne sait pas encore à quel point on l’attend, on l’aime, on le choiera. Il va le découvrir, petit à petit. Ses mains délicates se referment sur un doigt doux, ses lèvres se posent, légères d’abord, goulues ensuite, sur un sein chaud. Ses petites oreilles lui renvoient le bruissement de la vie, des mots auxquels il ne comprend goutte, mais il sent confusément qu’on lui parle amour, tendresse, admiration, attendrissement, émotions. Il est fatigué, le petit. Il entrouvre ses paupières fragiles sur toute cette nouveauté, cette lumière si éclatante à laquelle il n’était pas habitué. Ca surprend, ça fait un peu peur. Il referme bien vite, mais il essaie, encore et encore. Il est curieux, le petit. Il apprend à découvrir le corps de sa maman, depuis l’extérieur. Celui de son papa, aussi. Il grimpe, il gravit. Des efforts épuisants, un monde à conquérir. Des sourires, des souffles sur lui. Il vient de traverser une épreuve éreintante, mais au-delà de son épuisement, il y a sa curiosité qui l’aiguillonne vers ce monde qui lui tend les bras.
Les bras, les mains. Moi aussi, hier, intrus dans le jardin, mais intrus bienvenu, j’ai reçu au creux de mes mains ce tout-petit. Ma main droite soutient sa tête, ma main gauche cale son petit corps léger comme un souffle. Un trésor précieux qui m’a fait trembler. La vie... TiNours se penche, intimidé, presque effrayé de mon audace, et sourit lui aussi. Instinctivement, on baisse nos voix. Il ne dort plus, mais si on l’effrayait ? Au creux de mes deux mains repose un miracle, et en prendre conscience nous rend presque honteux. Deux hommes adultes, balourds et gauches devant tant de mystère et de simplicité à la fois. On finit par se taire et admirer, intimidés, les parents qui s’affairent. Les jardiniers qui, depuis quatre jours, ont agrandi leur jardin d’amour. Désormais, ils seront trois. Ils seront rois.
Je t’ai trouvé beau. Si beau.
18:11 Publié dans Lancelot est ému | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : mimi, léon, bébé, naissance, accouchement

Commentaires
Un bien beau texte, presque contemporain de deux naissances, une chez un collègue et l'autre ajoutant un petit cousin à la liste, nés à 24 h d'intervalle avec le même prénom que l'auteur des Misérables.
Les tremblements, la réserve, le côté balourd, gauche, je le conçois aisément, car je serais bien impressionné dans la même situation.
Ecrit par : Cornus | lundi, 15 juin 2009
Ben Lancelot il pourra se vanter d'avoir arracher une larme à KarregWenn qui ne les lache pas facilement. On a toujours tendance à rapprocher les émotions des autres des siennes bien sûr, et je me suis revue avec mon poussin tout fripé qui passait de mains en mains, que les copains avaient peur de casser, avec de l'eau dans les yeux...et des gestes d'une douceur infinie. C'était magique.
Merci merci pour ce très très beau texte.
Je ne connais pas ce poussin-là, mais souhaite-lui donc une belle vie de ma part !
Ecrit par : KarregWenn | lundi, 15 juin 2009
Sans te connaître autrement que par ce blog, j'ai tellement l'impression que tu serais un père attendrissant et très présent.
Ecrit par : Valérie de Haute Savoie | lundi, 15 juin 2009
Un instant, j'ai cru que vous aviez procréé, Tinours et toi. Je cherchais déjà ma tenue de baptême. Puis-je encore porter du blanc?
Ecrit par : calystee | lundi, 15 juin 2009
P-S: Ben oui, moi aussi, ça me touche, mais on va finir par tous dire la même chose. Alors voilà..
Ecrit par : calystee | lundi, 15 juin 2009
C'est un très joli texte.
Ecrit par : christophe | mardi, 16 juin 2009
@ Cornus : des "Victor", ce qu'il y en a en ce moment !
J'étais persuadé que tu avais déjà des enfants, va-t-en savoir pourquoi...? ;-)
En fait je sais : tu es le seul commentateur mec hétéro ici. Et un verre pour mon pote Cornus, un !
@ KarregWenn. Merci à toi aussi, pour ta gentillesse et ta fidélité.
Ca fait pas si longtemps qu'on "corresblogue" toi et moi. Ton premier commentaire, je m'en souviens très bien, c'était sur ma note "Le Clown et l'Illusionniste" (une note hyper-importante pour moi, tu peux pas imaginer à quel point...). je suis content qu'elle nous ait rapprochés !
(Et à l'épisode suivant, il l'emmène au cinoche et pendant la séance, il lui prend la main... ;-) )
@ Val : Merci ! Mais si tu lis dans ma note suivante mes phantasmes sur ce que j'aimerais faire aux enfants des voisins, tu risques de changer d'avis !!! Même si ce n'est qu'un phantasme.... :-D
@ Calyste : Non, nous n'avons pas encore réussi à concevoir. Ce n'est pourtant pas faute d'essayer.... :-)
Tu n'as pas besoin de me dire que tu es touché, je le sais.
(D'ailleurs, tu ne fais que ça toute la journée, te faire toucher.... :-D ) Robizou !
@ Christophe : toi, après les horreurs que tu m'as racontées sur MSN, n'essaie pas de te racheter... Va plutot disserter sur le numéro 6, et les voiturettes de golf, et la bubulle... je suis curieux de lire le résultat....
Ecrit par : Lancelot | mardi, 16 juin 2009
un magnifique faire-part que voilà.
Ecrit par : orpheus | mercredi, 17 juin 2009
Je copie-colle ta dernière phrase et je te fais chanter !
Ecrit par : KarregWenn | mercredi, 17 juin 2009
@ Orpheus : Toi aussi, t'es un autre gentil papa virtuel...
@ KarregWenn : J'adore chanter, mais je chante faux !
Ecrit par : Lancelot | jeudi, 18 juin 2009
J'ai vu que pour le tag un peu plus haut, tu aurais rêvé d'être écrivain, c'est un peu déjà fait ici, puisque tu as des lecteurs..
et l'envie d'être père ?
Il y a quelques mois suite à un commentaire sur un blog, j'ai cliqué comme on fait souvent et je suis arrivé chez Chondre que tu dois surement connaître.. et sur l'article sur son désir d'être papa, et j'ai été très émus... Comme je souhaite à un enfant d'entendre un si beau discours... et pourquoi devoir se faire passer pour célibataire pour peut-être arriver à adopter quand on es un couple d'hommes ou de femmes... Ton texte me fait penser au sien.. Et je suis émues aussi...
Re bonne nuit ...
Ecrit par : Virginie | samedi, 20 juin 2009
@ Virginie : "et l'envie d'être père ?"
Ah, tu as mis le doigt sur la 'fausse note'. On en parlait justement dans la voiture, TiNours et moi, l'autre jour, en rentrant de la maternité. Non, justement. J'adore les enfants (sages) des autres, j'adore m'amuser, chahuter avec eux, mais je ne suis pas taraudé par le désir d'avoir un, d'avoir des enfants. Pour moi c'est une responsabilité trop gigantesque, je prends ça très au sérieux, et je ne sais pas si on serait capables d'assumer. TiNours me rejoint totalment sur ce point d'ailleurs. Heureussement.
Me comparer au Grand Chondre, WOUHA ! Là c'est moi qui suis ému... Le genre de flatterie que je vais déguster au creux de mon âme tout le week-end au moins... MERCI à toi !
Ecrit par : Lancelot | samedi, 20 juin 2009
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