lundi, 13 avril 2009
De l’attente (1) : L’oeuf de Pâques
La Cicatrice est un roman, peut-être autobiographique, de Bruce Lowery. Le narrateur y relate quelques mois de son enfance, en 1945, dans une Amérique rurale, intolérante et lourdement marquée par le poids de la religion. Affligé d’une marque au visage, conséquence de l’opération d’un bec de lièvre, Jeff est en proie aux moqueries et persécutions incessantes de ses camarades de classe. L’adolescent de treize ans qu’il est alors se débat entre son désir de se faire aimer à tout prix par les autres enfants, les pulsions de haine que leur rejet suscite en lui, son désir, éternellement déçu, de s’en remettre à la toute-puissance d’un Dieu qui ne fait jamais de miracle, et l’indulgence impuissante de sa famille, bienveillante mais incapable de l’aider. Ses parents, et Bubby, son petit frère de huit ans, pourtant aimants et prêts à l’écouter, échouent à le soutenir efficacement dans ce chemin de croix de l’ostracisme qu’il doit subir à l’école. Il se détourne de plus en plus d’eux et repousse les avances maladroites de son jeune frère jusqu’au drame final. Après la mort accidentelle de ce dernier, il se rend compte qu’il n’aura fait que passer à côté de l’amour et l’approbation qu’il recherchait tant au mauvais endroit. Et surtout, il s’aperçoit aussi qu’il est trop tard car aucun retour en arrière n’est jamais possible, et que la foi ne soulève jamais les montagnes.
« Pendant l’une de ces récréations où Miss Martel nous lisait les blagues du Reader’s Digest, l’institutrice de Bubby entra et lui souffla quelques mots. Miss Martel annonça que mon petit frère était malade et que je devais le raccompagner à la maison.
-Mais, protestais-je, Bubby ne peut pas rentrer tout seul ? Il le fait tous les jours.
-Bien sûr que non, voyons, répondit-elle avec indignation. Il est malade, je vous dis. Il faut le raccompagner. D’ailleurs, il pleut...
Je trouvai Bubby, l’air triste et abattu, à la sortie de sa classe. Il cherchait à me prendre l’index, comme autrefois. Je repoussai sa main et le pris brutalement par la manche :
-Allons, toi ! Pourquoi as-tu fait ça ? Tu ne peux plus rentrer seul maintenant ? Tu ne sais pas que toute la classe s’est moquée de moi ?
- Je ne me sens pas bien, gémissait-il. Je ne me sens pas bien...
L’institutrice, en effet, m’avait dit qu’il avait « l’estomac malade »
Tout le long du chemin du retour, je ne cessai de le gronder :
-Attends voir. Tu vas me payer ça. Jamais je ne te pardonnerai de m’avoir ridiculisé !...
Enfin je me tus et nous continuions en silence quand il me dit :
-Tu ne m’aimes plus, Jeff ? Tu te souviens des fois où j’allais te chercher après l’école ?...
-Et puis après ? Ca ne t’excuse pas pour aujourd’hui.
-Ce n’est pas ce que je veux dire. Je veux dire qu’à ce moment-là tu étais gentil avec moi. Hier soir... enfin, ce que tu m’as dit hier soir, c’est vrai ?
-Quoi donc ? demandai-je, car j’avais déjà oublié.
-Tu m’as dit : « Chaque fois que je te vois, c’est pour que tu m’embêtes. » C’est vrai ? Tu ne m’aimes donc plus ?
-Sais pas...
-Alors c’est non.
Je ne répondis pas. Je ne le regardais même pas, peut-être de peur de voir ses larmes. Un instant j’hésitai, j’allais lui demander pardon, lui dire : « Bien sûr, Bubby, je t’aime. Et ne pense plus à ce qui t’est arrivé à l’école ; ça n’a aucune importance... »
Ces paroles, malheureusement, je ne les prononçai pas.
-Dis, Jeff, insistait-il. Tu ne m’aimes plus ?
-Oh, aimer, aimer... Est-ce que tu sais seulement ce que ça veut dire ? Tais-toi, et ne parle pas de choses que tu es trop petit pour comprendre...
C’est vers cette époque-là qu’on voyait Bubby passer des heures à la fenêtre, silencieux, immobile. On ne l’entendait presque plus dire : « Quand je serai grand... »
Si nos parents lui demandaient :
-Qu’est-ce que tu fais là ?
Il répondait :
-Rien.
-Qu’est-ce que tu peux bien regarder, à rester ainsi à la fenêtre tout le temps ?
-Je ne sais pas... »
Le jour de Pâques, Jeff rentre à la maison après une altercation avec l’un de ses camarades d’école. Bubby, qui a caché dans toute la maison des œufs peints spécialement par lui à l’occasion de la fête, l’attend dans l’entrée pour lui offrir le premier, en main propre. Tout à son chagrin, Jeff le repousse brutalement. Alors le gamin, désespéré de ce rejet qui s’ajoute à tous les autres, court rejoindre sa mère au sous-sol, trébuche sur les marches de béton, et fait une chute mortelle. Les larmes et le repentir sincère de Jeff ne parviendront pas à le sauver, pas plus que le douloureux sentiment de culpabilité que le grand frère ressentira, bien trop tard, et pour toujours.
« Vinrent enfin le mois de mai, les premières feuilles ; les jours allongeaient. Un matin, la lumière, en traversant mes paupières, m’éveilla. Par les dix fenêtres, elle inondait ma chambre. La forte pente qui descendait vers l’est me découvrait, comme toujours, par-dessus les toits et le clocheton de Sainte-Marie, le même horizon sans limites. J’assistai, comme du haut d’une montagne, au lever du soleil. Un tramway passa, puis le silence.
Le soleil, d’abord à peine visible, grossissait, se libérait lentement des nuages. J’avais envie de chanter. « Peu importe qui l’a faite, cette beauté, pensais-je, elle est là. » Plein d’émerveillement, plein d’appétit devant la vie, je me répétais le rythme des années à venir : « 1950, 1960, 1965... Un jour je serai un grand archéologue, j’irai découvrir les merveilles cachées dans la terre. Quand je serai grand... »
Alors ce fut l’éboulement sous les souvenirs, les paroles de Bubby, à Noël :
« Quand je serai grand, je nous achèterai cent treize gâteaux et cent treize arbres ! »
Mais l’oubli avait été si total, pendant ces quelques instants du réveil, qu’il me fallait une preuve supplémentaire de la réalité. J’allais à mon tiroir, j’ouvris le ‘Whitfield’s Sampler’.
Caché à l’intérieur, un œuf vert, et sur la coque, ces mots laissés en blanc :
« Je t’aime. »
Je n’osais plus regarder le soleil se lever. Je m’en sentais trop indigne. L’œuf à la main, je m’enfonçai dans le lit, me cachant la tête loin de cette lumière. Sous les couvertures, je tenais cet oeuf qui se réchauffait à moi comme une chose vivante. Quelle différence y avait-il donc entre l’amour, la beauté, le bonheur ?
Bubby, c’était Noël, le château de neige, c’était ce petit compagnon qui venait me chercher à la porte de l’école. Cet oeuf renfermait pour moi un certain sens de la vie. Il m’a fait comprendre beaucoup de choses –bref, tout ce qui, dans ce monde, vaut la peine d’être compris. Je relisais l’inscription. C’était peut-être ça, Dieu, après tout. »
En l’occurrence, les remords du narrateur m’importent peu. En lisant, en relisant le livre, j’ai été beaucoup plus fasciné par le personnage de Bubby, par ce qu’il avait pu penser et ressentir, à l’exception du chagrin, bien naturel, d’être repoussé par son frère.
L’attente. L’attente d’un geste, d’un sourire, d’un mot, d’une main qui ne viennent jamais. Un cœur qui meurt, tout doucement, mais sans jamais désespérer. Une plante qui s’étiole derrière une fenêtre calfeutrée. Un rayon se soleil, un seul, suffirait. Tant qu’il y a un peu de vie, tout est possible. Mais si l’amour n’a pas de limites, la vie, elle, en a.
L’œuf que Bubby a laissé derrière lui, à l’intention de son frère, semble être, en conclusion du livre, un talisman merveilleux. Une force nouvelle qui aidera Jeff à mieux appréhender la vie, dans les épreuves futures. Mais le petit frère est mort. Et le présent n’est rien d’autre qu’un œuf peint. Un souvenir, magnifique certes, mais rien que cela.
Et moi, je hais les beaux souvenirs. Je n’aime que les beaux avenirs.
22:56 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : attente, bruce lowery, la cicatrice, aimer
Commentaires
C'est un livre que j'ai découvert il y a très longtemps, que j'ai aimé et que je fais encore lire à mes élèves de cinquième. Je n'avais jamais pensé à cet angle de lecture. Tu me donnes envie de m'y replonger.
De retour, donc!
Ecrit par : calystee | mardi, 14 avril 2009
Je ne rêve pas ? Tu en as bien déjà parlé ?
Ecrit par : christophe | mardi, 14 avril 2009
"Je hais les beaux souvenirs" : une affirmation peut-être un peu excessive, non ? J'ai en mémoire quelques beaux souvenirs qui me motivent à travailler de beaux avenirs.
Ecrit par : Kab-Aod | mardi, 14 avril 2009
@ Calyste : Je sais, c'est d'ailleurs après avoir lu la note où tu en parlais que ça m'a donné envie de m'y replonger. Je l'avais commentée, mais je ne me souviens plus à quelle date ça se situe, sur ton blog à toi.
Oui, de retour. Bisous !
@ Christophe : cf ma réponse à Calyste ci-dessus. Tu as dû effectivement lire cela et mon commentaire, mais dans son blog à lui. Ici, je n'en avais jamais parlé.
@ Kab-Aod : Bien sûr, il ne s'agissait que d'une formule, pour conclure. Je suis constitué comme les autres : c'est agréable, les beaux souvenirs. Mais je leur préfère nettement les perspectives riantes. Le mot "souvenir" comporte en lui, de façon inhérente, une dose de tristesse que j'ai du mal à intégrer.
Ecrit par : Lancelot | mercredi, 15 avril 2009
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