mardi, 17 mars 2009

"He became blond as the sun... our son"

J’étonne quelquefois des gens en citant de mémoire de longs extraits de livres, ou des dialogues de films. Ce don n’est en fait tout bêtement que le fruit de répétitions. Si un bouquin m’a plu, il m’arrive fréquemment d’en relire mes passages préférés. Pareil pour les films : je repasse en boucle. Vive l’ère de la vidéo : les magnétoscopes et lecteurs DVD ont rendu possible ce qui ne l’était pas il y a trente ans.

Il se peut qu’un film m’ait plu pour une seule et unique scène. C’est rare mais cela arrive. Je peux rester fasciné par une musique de fond, l’expression d’un  regard, une tonalité de voix. Une pause, un silence, même. Considérer l’ensemble comme une sorte d’œuvre d’art, même séparée de son contexte. Je connais l’histoire, ce qui se passe avant et après : seule la scène que j’aime est importante.

 

woolf.jpg« Who’s Afraid of Virginia Woolf » est une pièce d’Edward Albee, montée pour la première fois en 1962. Elle avait reçu nombre de récompenses, dont un Tony Award en 1963, malgré l’opposition d’une partie de la critique qui jugeait choquantes les allusions sexuelles y figurant.

L’histoire est celle d’une soirée dans la vie d’un couple. George est professeur en université, Martha est la fille du doyen. Ils sont mariés depuis des années, et se détestent cordialement, du moins en apparence. Leur seul plaisir semble être de se disputer, s’insulter, s’humilier mutuellement à travers une série de « jeux » basés sur des échanges verbaux tous plus affreux les uns que les autres. Ce soir-là, après un repas entre collègues qui a déjà été copieusement arrosé, ils invitent un jeune professeur nouvellement nommé, et sa jeune épouse, à boire « un dernier verre » chez eux. L’alcool, l’énervement, la fatigue aidant, George et Martha vont affiner leurs jeux sadiques jusqu’à l’extrême et y faire participer leurs hôtes, tour à tour intéressés, décontenancés ou dégoûtés. L’ensemble peut être considéré comme une psychanalyse de groupe poussée à l’extrême.

 

L’adaptation cinématographique de Mike Nichols a été tournée en 1966, avec Liz Taylor et Richard Burton dans les rôles principaux. Le film, tout comme la pièce, est une telle accumulation de cris, disputes, mais aussi de méchanceté et de violence morales extrêmes, qu’il peut paraître difficilement supportable. Je l’avais montré une fois à TiNours, qui avait détesté ça.

 

Je dois dire que, tout en ayant apprécié la pièce et ses messages symboliques (je l’avais étudiée en 2° année à la fac), je trouve également le tout très dur, voire insoutenable par moments. Je n’ai dû regarder le film que trois fois. Mais il y a à la fin une scène qui me fascine. Martha, femme égoïste, haineuse, vindicative et sarcastique, a fait de son mari son souffre-douleur. George est professeur, écrivain raté, et sa méchanceté peut très bien surpasser celle de son épouse. Or, ces deux êtres qui ont tout manqué dans leur vie, dans leur couple, ont créé, pour se consoler, un secret : leur fils. N’ayant pu avoir d’enfant, ils s’en sont inventé un. Un garçon beau, tendre et parfait, miracle au cœur de l’échec de leur union. Ils l’évoquent entre eux, seuls, quelquefois, dans leurs rares moments de tendresse. Tous les rêves qu’il incarne, tous les phantasmes de perfection qu’il personnifie sont autorisés. Il existe cependant entre les époux une seule règle, à respecter : ne jamais mentionner ce fils devant des étrangers. Or, ce soir-là, Martha enfreint la règle et parle de lui aux invités. Ayant été repoussé, humilié, ridiculisé, George, pour se venger, décide de contre-attaquer en inventant un accident qui fait mourir l’enfant, devant témoins. Cet enfant auquel sa femme tient tant, il le tue, par la parole, ce soir-là. Punition et exorcisme, dont les deux parents sortiront brisés, mais aussi, d’une certaine façon, épurés. Peut-être sauvés.

La démarche peut paraître étrange et tortueuse. D’un point de vue réaliste, la « présence » de cet enfant pendant 21 ans (16 dans le film) est impossible. Mais la structure allégorique prend le pas sur le réalisme, car toute représentation théâtrale est irréaliste. Peu importe. J’oublie volontiers les aspects psychanalytique, ou allégorique, pour m’intéresser à la scène où Martha, poussée dans ses derniers retranchements par George, se met à évoquer cet enfant tel qu’elle l’a désiré, conçu, aimé, et finalement seulement imaginé. Dans le film, cette scène est bouleversante.

 

Liz Taylor, vieillie, grimée et grossie pour le rôle, donne à son personnage une grandeur et une force que Martha ne possédait peut-être même pas au départ. Son évocation de l’enfant, commencée comme un rêve brumeux, gagne peu à peu en intensité pour devenir  poignante : l’enfant imaginaire prend vie dans sa voix, existe dans son regard, renaît dans ses gestes.

 

La mise en scène de Nichols est parfaite également : la caméra reste braquée en gros plan sur le visage de l’actrice, pendant que les répliques de George, sorte de psychanalyste pervers, se font entendre en voix off. Insensible aux provocations et aux moqueries, Martha laisse tomber son masque de virago impitoyable pour se transformer en mère aimante et bouleversante. Peu importe, au final, que l’enfant qu’elle évoque soit imaginaire. Son amour à elle est bien réel. Et le déchirement que son mari lui fera subir par la suite d’autant plus dur.

 

L’autre jour, en préparant mes notes pour travailler sur la Mégère Apprivoisée, j’étais allé fureter sur YouTube, pour trouver des extraits du film de Zeffirelli, avec le même couple d’acteurs mythiques. Voilà comment, à cette occasion, j’ai pu revoir l’extrait du film adapté de la pièce de Albee, dont je parle aujourd’hui. Le registre n’est bien sûr pas le même, quoiqu’il est amusant de remarquer que les deux pièces parlent de rapports violents au sein d’un couple, et Albee fait allusion à une scène de ‘Taming of the Shrew’ sur la fin. Mais Liz Taylor y est, selon moi, au summum de son talent. Si visionner l’extrait en entier vous ennuie, positionnez le curseur sur 4 :30 pour n’avoir que son monologue.

 

 

Martha : Our son was born on a September night, a night not unlike tonight, though tomorrow, and sixteen years ago. It was an easy birth…

George :No Martha no, you labored, how you labored…

M : It was an easy birth, once it had been accepted and relaxed into.

G : Ah that’s better…

M : It was an easy birth, once it had been accepted. And I was young, and he was healthy. A red, bawling child…

G : Martha thinks she saw him on the delivery.

M : …with slippery firm limbs, a full head of black, fine, fine hair, which only later, later, became blond as the sun, our son….

G : He was a healthy child

M : And I had wanted a child, oh I had wanted a child

G : A son, a daughter ???

M : a CHILD ! A child… I had my child

G : “our” child…

M : OUR CHILD… We raised him. Oh yes we did, we raised him. And he had green eyes, such green, green eyes….

G : Blue, green, brown…?

M : He loved the sun, and he was tan before and after everyone. And in the sun his hair became fleece. Beautiful, beautiful boy….

G : Absolve, Domine, animus omnium fidelium defunctorum ab omni vinculo delictorum.

M : So beautiful, so wise…

G : All truth being relative.

M : It was true : beautiful, wise, perfect !

 

 

Commentaires

Le titre de ce film me faisait rêver dans mon adolescence. Quand je l'ai vu, j'ai été estomaqué. Je n'ai pu supporter longtemps cette violence et cette dégradation volontaire de l'autre et de soi-même. Les acteurs sont immenses, certes, et en cela, ils rendent encore plus insupportable la violence de ce film. Il faudra que j'essaie de le revoir.

Ecrit par : calystee | mardi, 17 mars 2009

@ Calyste : oui, la violence que le film dégage est horrible. Et cependant, j'ai l'impression qu'il s'agit bien là, entre les deux protagonistes, d'amour. Déformé, perverti, abimé à l'extrême. Mais de l'amour quand même. Parce que le contraire de l'amour n'est pas la haine, c'est l'indifférence.

Mais, ce style-là est passé de mode.

Je réponds à ton mail dès demain.
;-)

Ecrit par : Lancelot | mercredi, 18 mars 2009

Je n'ai pas vu la pièce, mais je l'ai lue, et j'ai vu plusieurs fois le film. Les dialogues font même l'objet d'une étude dans un chapitre d'un livre que j'avais lu pour la fac, Une logique de la communication. L'incertitude dans laquelle on est plongé est terrible : jusqu'où vont-ils, peuvent-il, aller (et là je pense notamment à la scène du dancing...)

Ecrit par : christophe | mercredi, 18 mars 2009

@ Christophe : La scène du dancing n'existe pas dans la pièce ; ils restent dans leur maison et leur salon. Mais les dialogues restent les mêmes, sans modification majeure. Probablement que Nichols a dû vouloir, dans le film, "aérer" un peu les spectateurs de l'atmosphère étouffante du huis-clos, tout en montrant bien, qu'ils sortent ou pas, qu'ils restent toujours prisonniers de leur relation sado-maso.
Des tas d'articles ont été écrits là-dessus. je me souviens notamment de l'un d'eux, qui m'avait marqué quand j'étais en 2° année : 'A communicational approach to the play', il s'agit peut-être de l'extrait du livre que tu avais lu ?

Ecrit par : Lancelot | mercredi, 18 mars 2009

Dans Taming of the Shrew, je suis capable de regarder des dizaines de fois sans me lasser la scène du baiser volé, qui commence par des yeux doux et se termine en grimace.

L'autre fils auquel tout cela me semble lié, c'est le fils Venable (Sebastian), et le lon, long monologue d'entrée de la Hepburn dans soudain l'été dernier.

Le talent de la Taylor est disproportionné, immense, et pourtant elle n'écrase jamais le film

Ecrit par : kranzler | jeudi, 03 septembre 2009

@ Kranzler : "Taming..." est une merveille aussi. Ils rejouaient leur vie devant les caméras. On comprend rétrospectivement comment et pourquoi leur couple a fait couler autant d'encre et de salive.

A propos de "Suddenly..." : sais-tu que je suis un fan de Tennessee Williams...? Il était le sujet de mon mémoire de maîtrise.

Ces acteurs, ce théâtre, ce cinéma-là, c'est une époque trop vite disparue.

Ecrit par : Lancelot | jeudi, 03 septembre 2009

Ben je viens de revoir, et je vais me fabriquer une semaine calme pour ne revoir que des bonnes choses. Et encore merci.

Ecrit par : kranzler | jeudi, 03 septembre 2009

@ Kranzler : Mais de rien, je suis très content de découvrir un blogpote avec autant de goûts communs. ;-)

Ecrit par : Lancelot | jeudi, 03 septembre 2009

C'est rageant, je viens de subir une déconnexion alors que je te faisais une reponse détaillée.

The Collector, j'en ai vendu des dizaines dans feu ma libriairie anglaise - celle qui est en photo en page d'accueil du blog. Peu de livres m'ont capturé ainsi dès les premières pages, et je réalise que je suis beaucoup plus farouche avec les bouquins écrits en francais (Pas de cédille, clavier teuton).

Le film, que j'ai revu à Tanger l'été dernier m'a semblé bien plus cruel que le souvenir que j'en avais, sans doute parce que je n'aime pas qu'on fasse du mal à Samantha. Cela dit, Stamp me botte depuis toujours. Son personnage ne supporte pas non plus l'adolescent de l'Attrape-coeur, qu'il juge mal élevé et grossier.

Lu l'Attrape-coeur à 14 ans, il faisait partie des caisses de livres que m'a grande soeur m'a laissées quand elle a quiité la maison. En le relisant récemment, j'ai souri dans le passage où il parle d'un livre qu'il lit, un livre qui n'étais sans doute pas encore traduit en francais : "Hors de l'Afrique", d'une certaine Isak Dinesen.

Et puis pour me faire un immense plaisir, je viens de commander un bijoux jamais traduit chez nous : Spinsters, de Pagan Kennedy. Et je voudrais aussi relire the Motel Life...

Ecrit par : kranzler | jeudi, 03 septembre 2009

@ Kranzler : 'Out of Africa', mmmm... mais sur quoi est-ce que tu me relances, encore, là....??? Stop stop STOP !!!! On n'en finira jamais de discuter de tout ça !

Terence Stamp est un immense acteur, bien sûr. Mais j'avais adoré la fraicheur de Samantha Eggar dans le film. Dans le livre, le journal de Miranda est extraordinaire. Lorsqu'elle évoque cet homme agé pour qui elle était attirée : GP. Hélas, cet élément là était impossible à rendre dans le film.

"But now I think of GP and I compare him to Piers. And Piers has nothing on his side. Just a golden body throwing stones aimlessly into the sea"
(j'aurais tué pour être capable d'écrire aussi bien)

;-)

Ecrit par : Lancelot | jeudi, 03 septembre 2009

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