mardi, 30 décembre 2008

Mes copains d'abord

 Avant de partir pour notre pèlerinage à Lille, TiNours m’a suggéré de passer en revue le programme télé, au cas où il y aurait quelques émissions intéressantes dont on pourrait programmer l’enregistrement, pendant notre absence.

 

En feuilletant, je tombe donc sur :

 

FR4nce 2, mardi 1er janvier, 22h55 : « C4RL4 m’a dit », Documentaire. « A travers les confidences de l’artiste et de ses proches, et grâce aussi à une multitude d’images d’archives, se dessine toute la carrière de la dame…. Blabla… »

(Depuis un an, entre Taratata et autres Vivement Dimanche, en passant par je ne sais plus trop quelle soirée connerie sur C+, on a dû avoir droit à une bonne douzaine d’heures –et je suis modeste- consacrées à notre « belle » éthérée.)

 

FR4nce 3, mercredi 2 janvier, 20h55 : « MicHel Druker, itinéraire d’un enfant de la télé » Documentaire. « Avec 45 ans de carrière, MicHel Druker a atteint le statut de monument audiovisuel et d’icône nationale, tout en demeurant l’incontournable animateur du service public. Pourtant, aucun portrait télévisuel ne lui avait été consacré… blablabla… »

(Il fallait vraiment corriger cette lacune tragique, et d’urgence !...  En attendant, sa nièce, la charmante Marie, présente le journal de 20 heures ces jours-ci.)

 

Je rappelle aussi que le soir du 25 décembre, FR4nce 2 a cru bon de nous REGALER en nous assenant « Oscar » la pièce où l’infâme T4pie reprend le rôle tenu dans les années 60 par Louis de Funès, dans le film du même nom. Avec quelques modifications du texte, pour faire pouffer le public, et régler ses comptes avec les parlementaires qui ont osé l'interroger sur ses étranges victoires judiciaires de la fin de l’été. Chantons Noël, rions ensemble des millions d’argent public qui lui ont été reversés ! Et puis, tant qu’à faire, lui aussi montre qu’il a le sens de la famille,  et fait monter sa fifille sur scène avec lui. Et puisqu’on ne pousse jamais le bouchon assez loin pour se foutre de la gueule des Français, il a également eu droit aux honneurs du journal de 20h ce soir-là, afin de venir expliquer sa « démarche artistique » devant les caméras, avant que le rideau ne se lève sur ses cabrioles, sur scène et à l’écran, donc.

J’ai décrété tout net à mes parents présents ce soir-là qu’il était hors de question de laisser cet individu pénétrer dans notre salon. Il faut dire qu’ils n’ont pas du tout protesté. On a tranquillement fini la soirée sur nos photos prises en Egypte cet été.

 

Voilà comment se termine en fanfare une année bien commencée, sur les prémices de la réforme audiovisuelle qui entrera en vigueur dans quelques jours. Le cadeau de notre Président : plus de pub sur le service public à partir de 20h30. Les parlementaires RPR ne cessent de brandir cela comme une merveilleuse révolution qui va chambouler nos vies : bôf…. Le prix à payer pour voir disparaître 15 malheureuses minutes de spots auxquelles on était de toute façon habitués (couper le son, pause-pipi…) me paraît bien lourd : le quota de flashes publicitaires augmentera d’autant sur les chaînes privées (et quand je zappe, je ne me demande pas si je suis un téléspectateur public ou privé…). Et surtout, la nomination du PDG de France Télévisions par Nicolou, ça me paraît vraiment un peu trop, là. Peu importe : on passe la réforme en force. Français Françaises, mes chers compatriotes, dilatez-vous bien, notre Président se débraguette…

 

J’attends avec impatience des soirées thématiques sur Clavier et Reno, ainsi que le dépoussiérage de Questions pour un Champion, avec une nouvelle formule animée tour à tour par Mireille M4thieu et Enrico M4cias.

 

Malheureux Service Public... Je le regardais déjà peu avant….

 

Bon, soyons objectifs : j’ai tout de même programmé l’enregistrement de « La Marche de l’Empereur »  (titre aux connotations sinistrement prophétiques…) sur FR4nce 3,  mardi soir, et d’un documentaire sur la vie de Marilyn, jeudi soir. Sauf que ce dernier, c’est sur Arte. Au final, je me demande à quoi servira ma redevance dans les années à venir. Financer les cacahuètes à la buvette du SarcoKlub.

 

 

 

dimanche, 28 décembre 2008

Blog et Spleen

 

Il y a presque un an, je rencontrais en chair et en os, pour la première fois, mes tout premiers blogueurs, à Paris. C’était le 2 janvier, il faisait beau et froid ; je me souviens, en allant au rendez-vous, dans le métro, j’étais tout excité. TiNours, en face de moi, souriait, toujours indulgent, calme et serein… Juste avant de sortir à la station Opéra, il m’avait balancé une de ces vannes inattendues et décapantes dont il a le secret, qui me font régulièrement attraper des fous-rires durables.

 

Les deux blogueurs en question, Franck et Yannick, pour ne pas les nommer, ont aujourd’hui mis la clé sous leurs portes respectives. Pas de façon définitive, c’est cela qui est troublant. Aucun d’eux n’a annoncé, comme cela arrive souvent dans la blogosphère, « J’arrête »,  quitte à y revenir plus tard. Ils ont simplement un jour cessé d’écrire. Leurs blogs existent toujours, mais lorsqu’on s’y rend, ils restent désespérément coincés sur les mêmes dernières notes. Je n’ose plus aller voir. A chaque fois j’ai l’impression de me retrouver dans un appartement déserté où mes pas résonnent de façon incongrue.

 

Et, tout en restant persuadé qu’il s’agit bien sûr d’une coïncidence, j’ai toujours trouvé étonnant qu’il s’agisse justement de ces deux-là, qui, à quelques jours près, ont arrêté pratiquement en même temps, de la même façon, et bien sûr sans se concerter, je suppose, même s’ils se connaissent, de loin. Mes deux premiers blogueurs vus en chair en os. Disparus, presque simultanément, sans laisser de traces. Peut-être réapparaîtront-ils un jour. Je ne sais pas. Je me perds en conjectures.

 

Au mois de septembre, Calyste avait écrit une note (« les Habits Neufs de l’Empereur ») qui avait remué pas mal de choses en moi. Je m’attendais à ce qu’elle suscite un vaste débat, il n’en a rien été. C’est cela aussi, les aléas du blog. Mon Grand, j’espère que tu me permettras de reproduire une partie de ton texte ici (pour les droits d’auteur, tu me donneras le numéro de téléphone de ton attaché commercial…) ;-)

 

« …j’ai pensé un moment à la possibilité que tous ces fils tissés, invisibles ou non, ces contacts virtuels, ces amitiés à distance, susceptibles de disparaître dans le silence absolu d’un écran,, pourraient n’être en fin de compte qu’une illusion, un trompe-l’œil où l’intellect se perd, prenant ce miroir aux alouettes pour la réalité. Une autre télévision, juste un peu plus réelle, mais si peu. C’est assez sinistre, comme constat, mais n’y a-t-il pas, dans ces pensées, comme un petit fond de vérité ? »

 

La différence, pour le cas auquel je pense aujourd’hui, c’est que Yannick, Franck et moi avions justement dépassé le stade du « silence de l’écran » pour mettre du son, des images et du réel sur ce que je pensais être une amitié naissante. Mais au fond les blogueurs fonctionnent  comme les gens réels. Trop, même.

 

Ce que j’essaie de formuler n’est pas vraiment paradoxal. Dans la vie de tous les jours, sans cesse des amitiés naissent, évoluent, quelquefois pour se renforcer, quelquefois pour se ternir et disparaître. Parfois on se retrouve, un lien se renoue. Parfois seul le silence, les souvenirs et les interrogations demeurent. Sur la durée tout comme sur le court terme, tout est possible. Il n’y a aucune règle prédéfinie. Un coup de foudre amical peut très bien se transformer en amitié avortée, et une vague connaissance peut parfaitement devenir une relation très proche, fidèle et importante si on lui en laisse le temps. Et bien souvent, il ne s’agit pas que d’une question de personnalités ou d’atomes crochus. Les circonstances et le hasard ont une grande part à jouer dans ce jeu de cartes de la vie. Une part énorme, même. Les rapports humains dépendent du sort et de la chance de façon obscène, désespérante.

 

J’ai toujours du mal à admettre cet état de fait. Même si je veux bien reconnaître avec mon esprit et même mon cœur que finalement, oui, je n’aurais pu maintenir longtemps des liens avec untel ou une telle, et qu’eux pas plus que moi n’ont rien à se reprocher dans ce constat, que c’est simplement la vie qui nous éloigne les uns des autres, mes tripes ont toujours du mal à reconnaître ces choses-là. Il y a une espèce de souffrance là-dedans, que je refuse d’intégrer. Je disais plus haut que les blogueurs fonctionnent, paradoxalement, comme les gens réels. C’est paradoxal parce que, contrairement aux relations de la ‘vraie vie’, (amis, collègues de travail) on côtoie régulièrement les blogueurs à travers leurs écrits. Ne serait-ce qu’une fois par semaine, ou même une fois par mois, pour les moins prolixes. Lorsque ce lien se rompt, c’est difficile à admettre parce qu’on ne les a plus là, à portée de main, derrière l’écran, liés à nous grâce au clic facile d’une souris. Ils nous manquent de façon peut-être plus aiguë que d’autres, hors de la blogosphère, que nous n’avons plus vus depuis longtemps, mais dont nous savons qu’on peut les joindre par téléphone, ou autrement. C’est la suppression de cette intime « immédiateté » qui est dure à subir.

 

Un jeu de loterie cruel et définitif.

 

« Pourquoi est-ce que certaines personnes entrent dans nos vies, et pourquoi est-ce que d’autres s’en vont, sans qu’on ne comprenne jamais pourquoi… ?

« Je ne sais pas… Une porte se referme sur une autre qui s’ouvre… »

(Once and Again, Saison 1, épisode 22 ‘A door about to open’)

 

 

 

 

 

 

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vendredi, 26 décembre 2008

Huîtres et charlottes

Sans apprécier outre mesure les fêtes de Noël et tout ce qu’elles trimballent de joie factice et d’agapes déraisonnables, elles comportent toujours pour moi certains petits plaisirs que je trouve uniques. D’habitude nous allons toujours chez mes parents, le 24, le 25 et le 26. Or cette année, pour éviter des fatigues excessives à ma mère qui a été opérée du genou en octobre, nous avons proposé de faire cela chez nous, en  nous répartissant aux uns et aux autres le rôle de maître d’hôtel, cuisinier, pâtissier, serveur, sommelier…

 

Le 24 au soir, TiNours et moi étions seuls avec mes parents. Repas de la mer, pour ne pas déroger à la tradition : toasts, huitres et coquilles Saint Jacques. J’adore ouvrir les huitres. C’est pour moi un plaisir inégalé depuis des années. Au départ, mon père m’avait appris à le faire, avec mille recommandations pour que je ne me blesse pas (il paraît d’ailleurs qu’un bon quart des urgences reçues à l’hôpital les soirs de réveillon sont dues à des couteaux qui ont dévié de leur trajectoire en glissant sur de traitres coquilles). Quoi qu’il en soit, j’ai acquis maintenant rapidité et dextérité. Quand mon père ouvre trois huitres, j’en fais huit, tel un vrai poissonnier à la Criée. Je soupçonne d’ailleurs qu’il rentre d’ailleurs dans mon plaisir une bonne part de sadisme : trouver la fente, l’ouverture, glisser, progresser, faire levier pour forcer et ouvrir l’animal forcé de céder et de livrer ses délices gustatifs. C’est (presque) sexuel ! Le plaisir de la bouche vient, bien sûr, par la suite. Il me faut invariablement pain de seigle, beurre et citron pour apprécier pleinement cet ensemble que je ne déguste qu’une fois par an, comme un plaisir rare dont il ne faut abuser.

 

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Le lendemain, arrivée de mes sœurs, de mes beaux-frères : la maison se remplit de voix impatientes, de manteaux froids auxquels il faut chercher des cintres, en catastrophe, de bouquets de fleurs pour lesquels il faut des vases. Une avalanche de paquets enrubannés encombre le salon, on les déballe pendant l’apéritif. Pour leur ouverture, chaque année, hélas, je sens décroître ma hâte. Quand j’étais petit, cette attente était sans limites, je ne savais pas penser à autre chose. Maintenant, je savoure ma joie, et même, je l’arrose pour l’épanouir, mais elle n’a plus le caractère sacré et la violence grisante d’autrefois. Enfance, enfance, tu m’as filé entre les doigts.

 

Pour le festin, TiNours et moi avons été transformés en aide-cuisiniers sous la férule tyrannique de ma sœur, qui a fait des préparatifs dignes de Bocuse,  ne souffrant aucun retard ni le moindre faux pas dans leur mise en œuvre. C’est l’occasion de quelques engueulades bien senties. On a toujours aimé ça dans la famille : se jeter le contenu des casseroles à la tête et après éclater de rire et se taper dans le dos en s’essuyant nos cheveux maculés de sauce. J’exagère, mais à peine.

 

Passé l’éclat des répliques et plaisanteries des débuts de repas, les vins sublimes apportés par mon père aidant, on s’enfonce un peu dans la torpeur inhérente à ces jours de fêtes d’hiver lors de ces après-midi à rallonge, autour d’une table dressée. Surviennent alors les phrases banales, usées jusqu’à la corde « Les réveillons, c’est la mort du foie » (les oies pensent de même) ou bien « On se plaint de la crise mais regarde tous ces cadeaux, c’est indécent » (alors pourquoi recommence-t-on d’une année sur l’autre ?)

 

A propos de foie fatigué, depuis deux ou trois ans s’est instaurée dans la famille une tradition : les charlottes de Lancelot. Personne dans la famille ne raffole de bûches, alors maintenant, je sers mes inventions de pâtissier en chef : cette année, charlotte aux raisins et à l’armagnac, et charlotte aux pommes flambées au calva. C’était très réussi. Allez, petit plaisir narcissique : les voici en photo !

 

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mardi, 23 décembre 2008

David Lodge

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David Lodge est une source d’inspiration inépuisable pour les concepteurs de sujets de bac général, en anglais. Curieusement, je n’ai découvert cet auteur qu’il y a une quinzaine d’années, lorsque ma copine Catau m’avait offert « Therapy » pour mon anniversaire. Depuis, j’ai pratiquement dévoré toutes ses œuvres en intégralité.

 

 

Né en 1935, d’une famille catholique modeste, il a voyagé durant son enfance, notamment en Allemagne. (Il décrit cette expérience dans ‘Out of the Shelter’ -‘Hors de l’Abri’- où il compare l’essor économique du pays au déclin de l’Angleterre de l’époque).  Il a enseigné la littérature anglaise jusqu’en 1987, lorsqu’il a décidé de se consacrer pleinement à l’écriture. Il a été nommé en 1997 chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres en France et, en 1998, Commandeur de l’Ordre de l’Empire Britannique (merci Wikipédia).

 

 

Son style est comique, pétillant, intimiste, sarcastique et brillant. On a souvent l’impression, en lisant ses livres, d’assister à une sitcom à l’humour très enlevé. Il aime faire varier le point de vue du narrateur en décrivant souvent, au fil des chapitres, les pensées de chacun des personnages principaux, alternativement, que ce soit sous forme de lettres, de journal intime, ou bien simplement de narration. On peut retrouver les mêmes protagonistes d’un roman sur l’autre (leur importance variant selon l’histoire), et les milieux  où se déroulent ses intrigues sont souvent ceux du monde universitaire, qui lui est, bien sûr, familier. Le processus d’écriture lui a permis en même temps, dans les années 80, de réaliser une satire grinçante de l’Angleterre thatcherienne en pleine crise économique. Le personnage central des romans de Lodge est souvent un quinquagénaire, sans souci matériel, mais qui traverse des crises de remise en question qui peuvent être dues à l’âge, à des défis intellectuels, ou même à des troubles sexuels.

 

 

Dans ‘Therapy’, par exemple, Lawrence Passmore est scénariste d’une série TV à grand succès. Mais il est dépressif, et souffre d'un problème interne du genou qu'aucun remède ne parvient à guérir. Notre homme multiplie donc les thérapies : physiothérapie, comportementalisme cognitif, acupuncture, aromathérapie… De plus, il est obsédé par Kierkegaard,  le philosophe existentialiste danois. Il lit toutes ses œuvres avec beaucoup de passion, ce qui n'améliore cependant pas son état psychologique.

 

 

Dans ‘Thoughts’ (‘Pensées secrètes’) Ralph Messenger, éminent professeur de sciences cognitives, a décidé de se livrer à une expérience insolite en confiant régulièrement à un dictaphone ses moindres pensées. Son ambition consiste à comprendre la façon dont notre esprit façonne, structure et utilise les matériaux que nos sens et notre cerveau lui livrent. Les ‘pensées secrètes’ activées dans le roman proviennent également du cerveau d'Helen Reed, qui partage avec Ralph Messenger la narration. Elle se livre pour sa part de manière traditionnelle, par l'entremise d'un journal intime tapé sur un ordinateur portable. Romancière reconnue, elle a accepté de venir donner des cours de création littéraire à l'université imaginaire de Gloucester. Par leur procédé respectif, Helen et Ralph se parlent à distance, se répondent, se contredisent, se complètent. Le lecteur s'amuse de ce récit à deux voix, qui lui donne bien souvent un coup d'avance sur les protagonistes de l'intrigue. On est non seulement informé parfaitement de tout ce qui se trame, mais aussi de tout ce qui se pense. Dans cette position, il est plaisant de suivre les gesticulations des personnages, qui fournissent autant d'efforts pour préserver le secret de leurs pensées que pour lire dans celles des autres.

 

 

« Nice Work » reste mon préféré de Lodge. Le livre raconte l'histoire improbable de la rencontre de deux mondes très différents : Robyn Penrose est une jeune universitaire très brillante dont le sujet de recherche est "l'étude sémiologique du roman industriel victorien" ; Vic Wilcox est le PDG d'une entreprise de métallurgie, en pleine restructuration. Ces deux personnes ne se seraient sans doute jamais rencontrées si le gouvernement anglais n'avait mis en place des sessions de stage pour que le monde universitaire découvre celui de l'entreprise. C'est ainsi que Robyn va devoir suivre Vic pendant plusieurs mois et que Vic va devoir supporter la présence de Robyn dans son usine. Au début, les relations entre les deux personnages sont très tendues tant leur différence d'approche est grande : Vic ne comprend pas comment on peut passer sa vie à étudier la littérature qui n'apporte rien du point de vue profit. Robyn est totalement déconnectée de la réalité du monde de l'entreprise et n'arrive pas à suivre la logique industrielle. Pourtant, au fil du temps, une relation de complicité va se lier entre les deux personnages, chacun s'ouvrant peu à peu au monde de l'autre.

 

 

Il existe de nombreux autres titres, bien sûr (entre autres ‘Home Truths’ –‘Les Quatre Vérités’- sorte de huis clos à 5 personnages dont les relations conflictuelles sont à la fin balayées par l’annonce de la mort de Lady Di) mais je n’ai cité ici que ceux que je préfère. Quoi qu'il en soit, j’ai voulu terminer ma liste sur « Nice Work » afin de pouvoir avoir le plaisir de recopier ici, et de faire partager, un extrait du roman qui à chaque fois que je le relis, me tord de rire. Si vous ne connaissez pas encore Lodge et si ce passage pouvait vous donner envie de le découvrir, j’en serais vraiment ravi.

 

Cet extrait se déroule à la fin de la première journée qu’on passée ensemble Vic, le patron, et Robyn, l’universitaire, dans le cadre du « stage-partenariat » entre l’usine et la Faculté.

 

« Peu après leur retour dans le bureau de Vic Wilcox, Brian Everthorpe apparut à la porte. Il avait le visage un peu rouge et on remarquait que son gilet avait légèrement plus de peine à contenir sa bedaine (…)

-Tu avais quelque chose de spécial à me dire ? dit Wilcox d’un ton excédé.

-Oui, il m’est venu une petite idée. Je pense que nous devrions avoir un calendrier. Enfin, quelque chose à donner à nos clients à la fin de l’année. Une excellente pub pour la compagnie. Ca reste au mur 365 jours de l’année.

- Quelle espèce de calendrier ? demanda Wilcox.

-Enfin, tu vois, le truc habituel. Des nanas avec des gros nénés. » Il regarda en direction de Robyn et lui adressa un clin d’œil. « Quelque chose de raffiné, pas trop vulgaire. Comme le calendrier Pirelli. Ce sont des objets de collection, tu sais.

-Tu dérailles, ou quoi ? dit Wilcox.

-Je sais ce que tu vas dire », dit Everthorpe, en faisant avec ses mains roses et charnues un geste pour le calmer. ‘On ne peut pas se le permettre financièrement’. Mais je n’ai jamais eu l’intention de louer les services du Comte de Lichfield ou d’une bande de mannequins de Londres. On peut trouver le moyen de le faire pour pas cher. Tu sais que Shirley, la secrétaire,  a une fille qui est mannequin ?

-Et qui ne demande que ça, tu veux dire ?

-Tracey a tout ce qu’il faut pour cela, Vic. Tu devrais voir son album photo.

-Je l’ai vu. Elle me fait penser à une double ration de blanc-manger rose bonbon, aussi excitante, presque. C’est Shirley qui t’a mis ça dans la tête ?

-Non, Vic, c’est moi qui ai eu l’idée, dit Everthorpe, l’air offensé. Bien sûr, j’en ai parlé avec Shirley, elle est tout à fait pour.

-Oh, ça ne m’étonne pas.

-L’idée est simple : on utilise la même fille –Tracey en l’occurrence- pour chaque mois, mais sur un fond différent selon la saison.

-Très original. Le photographe risque d’avoir sa petite idée là-dessus lui aussi, tu ne crois pas ?

-Ah, voilà justement où intervient l’autre partie de mon projet. Comme tu le sais, j’appartiens à un club-photo…

-Excusez-moi » dit Robyn en en se relevant. Les deux hommes, qui dans le feu de la discussion, avaient momentanément oublié qu’elle était là, tournèrent la tête vers elle et la regardèrent. Elle s’adressa à Everthorpe : « Dois-je comprendre que vous cherchez à promouvoir vos produits avec un calendrier qui avilit la femme ?

-Il n’avilira pas la femme, ma chère, au contraire, il… Everthorpe cherchait ses mots.

-Il la glorifiera ? suggéra Robyn.

-C’est cela.

-Oui, j’ai déjà entendu ça quelque part. Si j’ai bien compris, vous proposez d’utiliser des photos de femmes nues, ou d’une femme nue, comme les pin-up qui tapissent les murs de votre usine ?

-Et bien oui, mais en plus raffiné. Quelque chose de bon goût, vous comprenez. Pas de poils, comme dans Penthouse. Rien que des fesses et des nichons.

-Pourquoi pas quelques pénis, aussi ? »  dit Robyn.

Robyn vit avec plaisir qu’Everthorpe était pris au dépourvu. « Quoi ? » dit-il.

-Eh bien, statistiquement, au moins dix pour cent de vos clients doivent être pédés. N’ont-ils pas droit eux aussi à un peu de porno ?

-Ha ! Ha ! s’exclama Everthorpe en partant d’un rire gêné. Pas beaucoup de tapettes dans notre métier, pas vrai, Vic ? »

Wilcox, qui écoutait attentivement et semblait trouver la conversation très amusante, ne répondit rien.

« Vous avez pensé aux femmes qui travaillent dans les bureaux où on va suspendre vos calendriers ? poursuivit Robyn. Pourquoi seraient-elles obligées de regarder des femmes nues tout le temps ? Ne pourriez-vous pas consacrer quelques mois de l’année à des hommes nus ? Peut-être aimeriez-vous poser vous aussi avec Tracey ? »

Vic Wilcox pouffa de rire.

« Vous vous méprenez complètement, ma chère, dit Everthorpe, en s’efforçant  de garder son calme. Les femmes ne sont pas comme ça. Elles ne s’intéressent pas aux photos d’hommes nus.

-Moi si, dit Robyn. Je les aime avec la poitrine velue et des pénis de vingt-cinq centimètres." Everthorpe la regardait bouche bée. "Vous êtes choqué, n’est-ce pas ? Vous pensez sans doute qu’il est parfaitement normal de parler des nichons et des fesses de femmes et de coller ces photos partout. Eh bien, ce n’est pas normal. C’est dégradant pour les femmes qui posent, pour les hommes qui les regardent, pour le sexe tout simplement.

-Tout cela est passionnant, dit Wilcox en regardant sa montre, mais j’ai une réunion ici dans près de cinq minutes avec mon directeur technique et tout son personnel.

-Je t’en reparlerai plus tard, dit Brian Everthorpe d’un ton bourru. Quand on sera un peu plus tranquilles.

-Il ne tient pas la route, ton projet, dit Wilcox.

-Stuart Baxter n’est pas de cet avis, dit Everthorpe, en frisant ses favoris du revers de la main.

-Je me fiche come d’une queue de babouin, de ce que pense Stuart Baxter, dit Wilcox.

-Je t’en reparlerai quand ta stagiaire, ou ton ange gardien, ou je ne sais quoi, me permettra d’en placer une. Everthorpe s’empressa de quitter le bureau.

A court d’adrénaline,  Robyn sentit soudain ses jambes flageoler et se rassit. Wilcox, qui avait mitraillé Everthorpe du regard tandis qu’il sortait, se retourna en souriant presque. « J’ai bien aimé la petite scène » dit-il .

 

David Lodge  Jeu de société  pp 147-150

 

 

 

 

 

 

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lundi, 22 décembre 2008

Le Vent des Globes

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Dans mon esprit, ça a toujours été écrit de cette façon. Je n’ai compris que tout récemment, lors de la lecture d’un article de presse je ne sais où, qu’en fait il s’agissait du « Vendée Globe » mais ma version à moi est plus poétique, vous ne trouvez pas ? Un peu comme ces lycéens qui en dissertation parlent de « bouquets misères » pour « boucs émissaires » ou les collégiens qui expliquent qu’ils se sont « levés de bonheur » quand on leur demande de raconter leurs vacances.

 

Bon tout ça pour résumer, sur mon blog, une importantissime saga qui risquerait de vous avoir échappé ces jours-ci (des fois que vous seriez spéléologue enfoui à 10 km sous terre, ou alpiniste coincé au sommet du Mont Blanc par une tempête de neige) :  

 

  

Jeudi 18 décembre au matin : Yann Eliès se blesse gravement en manoeuvrant à l’avant de son bateau Generali dans l’océan indien.

Jeudi 18 décembre 11h45 : il met son bateau « à la cape » (= à l’arrêt) en attendant d’être secouru.

Jeudi 18 décembre vers midi : Marc Guillermot qui naviguait plus au Sud dévie sa trajectoire pour aller remonter le moral à Yann.

Jeudi 18 décembre début d’après midi : Michel Desjoyaux en profite pour prendre de l’avance dans la course.

Jeudi 18 décembre 14 h : Yann Eliès ne peut atteindre la trousse de médicaments

Jeudi 16 h : Yann Eliès a réussi à attrapper une bouteille de Coca-Cola

Jeudi 23 h : Guillermot lui maintient le moral à distance.

Vendredi 19 décembre : Les secours australiens sont en marche.

Vendredi 19 décembre midi : Yann a mangé un tube de lait concentré

Vendredi 19 décembre après-midi : Guillermot lui maintient le moral par liaison radio

Vendredi soir : Yann a réussi à avaler quelques comprimés de morphine…

Samedi matin : Yann Eliès a pu faire pipi

Samedi après midi : il a un peu dormi, communiqué spécial pour nous tenir informés.

Samedi soir : la marine australienne est arrivée, et l’a secouru, victoire ! On va pouvoir parler d’autre chose…

Dimanche : Non, ce n’est pas fini : nouvelles depuis l’hôpital australien , il s’agissait bien d’une fracture du fémur.

Dimanche après midi : Dernier communiqué : une fracture du fémur et des côtes cassées.

Dimanche soir : Le premier ministre Fion remercie son homologue australien Kevin Rudd

Lundi : Eliès a passé une bonne nuit

Lundi midi : il a refusé la purée de pommes de terre de l’hopital

Lundi après midi : il a souri et il a chanté Frère Jacques…

 

Etc etc etc… ad nauseum…

 

Est-il vraiment absolument impossible de dissocier sport et fanatisme ? Compétition et matraquage ? Information et chauvinisme ?

 

Je n’ai rien contre Yann Eliès en particulier, je n’ai rien contre les skippers ou même contre le Vendée Globe en général. Mais ce matraquage perpétuel, cette répétition en boucle d'informations qu’on connaît déjà par cœur, ont l’art de me faire détester le sport, en tout cas les sports que les médias montent sans cesse en épingle. L’an dernier on avait échappé au Paris Dakar, et au récit des passionnantes « étapes » détaillées dans leurs moindres détails, merci Seigneur Marie Joseph ! Je ne crois pas qu’on aura autant de chance cette année.

 

Par pitié, qu’on continue à rouler, à voler, à naviguer, à pétarader, mais qu’on cesse de nous SAOULER, il n’y a pas d’autre mot, toutes les dix minutes avec ça dans chaque flash info, radio ou télé ! On a beau éteindre, dès qu’on rallume, que ce soit un quart d’heure, une heure ou deux jours plus tard, on est sans cesse rattrapés par ces conneries en boucle. Ras le bol, ras la cuve !

 

Et, pour qu’on ne m’accuse pas de faire le « mauvais esprit », je souhaite tout de même un bon et surtout  PROMPT rétablissement à Yann ! Histoire qu’on nous parle d’autre chose, hein !

  

 

 

 

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mercredi, 17 décembre 2008

2, Allée des Murailles

 

  

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Les méandres de la vie sont toujours déroutants et incompréhensibles. Il est souvent difficile d’admettre certaines « coïncidences ».

 

Lorsque nous avions emménagé près de Lille, dans notre petite maison située au 2 Allée des Murailles, il y a presque exactement treize ans, TiNours et moi avions décidé de nous présenter à nos voisins les plus immédiats. Une fois nos cartons déballés et rangés, pendant les vacances de Noël, on avait sonné chez eux, ne connaissant que leur nom inscrit sur leur sonnette : M. et Mme Lerivage. Une bouteille de champagne dans les bras, un sourire festif sur les lèvres, j’avais expliqué qu’on était les TiNours-Lancelot, qu’on espérait qu’on s’entendrait bien avec eux, qu’on n’avait pas d’enfants (tu penses…) ni de chien, etc, les banalités habituelles.

Il s’agissait en fait d’un couple de petits vieux. Lui dans les 75, elle dans les 65. Lui petit et rabougri. Genre magasinier râleur. Elle élégante et coquette. Du style à ne jamais sortir sans avoir vérifié sa permanente et ses ongles laqués.

 

Ils ne nous avaient pas invité immédiatement à entrer, mais nous avaient rappelés quelques jours plus tard, pour boire notre bouteille à quatre, accompagnée de petits fours salés mitonnés par Geneviève (c’était elle) en écoutant les histoires de jeunesse de Michael (c’était lui). Au bout de 20 minutes, on avait très vite compris que nous ne partagerions jamais de repas ensemble. Malgré leur gentillesse réelle, ils étaient d’un ennui mortel car leurs préoccupations et leurs centres d’intérêt se situaient à cent lieues des nôtres. Comment aurait-il pu en être autrement ? Et surtout, je passe sur leurs opinions politiques « suintantes »…. Mais, BASTE ! L’important était de cohabiter harmonieusement en tant que VOISINS. Et pour ça, je comptais bien faire mon maximum. J’y ai très bien réussi d’ailleurs : j’ai un chic tout particulier pour séduire les vieilles dames (et les vieux messieurs aussi, sans aucune connotation déplacée je vous prie).

 

Nous avons donc passé huit ans en bonne cordialité. On se rendait des services mutuels. Ne partant jamais en vacances, ils étaient toujours là pour garder notre maison, arroser nos plantes et récupérer notre courrier lorsque nous étions absents. En revanche, ils nous appelaient s’ils avaient une tâche un peu difficile à faire, comme déplacer de lourdes caisses ou nettoyer leur gouttière encrassée de boue. Donnant, donnant.

 

La première fois où ils ont récupéré notre courrier, Madame Lerivage est venue nous voir, un peu confuse, à notre retour de vacances : « Mon mari a ouvert par erreur vos relevés de comptes bancaires, croyant que c’étaient les nôtres » Bon, pas un drame. Sauf que ça s’est reproduit la fois suivante… Je pense que ce vieux fouineur devait avoir envie de connaître l’étendue de notre "richesse". J’ai donc refroidi mon « Ce n’est pas grave » de 15 bons degrés cette fois-là, lorsque LUI a bredouillé ses excuses en nous rendant les enveloppes ouvertes.  Ca ne s’est plus reproduit…

A propos de courrier, il y a eu aussi la fois où le facteur avait déposé par erreur notre « Têtu » chez eux (on était abonnés, à l’époque) et où elle l’avait ouvert, certainement sans se douter de rien. Elle nous l’avait rapporté, très gênée… Quand elle était repartie, on avait attrapé un fou-rire monumental en se disant qu’elle avait dû trouver le contraste entre le bogosse en couverture, et son vieux mari, un peu douloureux…. !

 

Monsieur Lerivage allait quelquefois faire des ballades à vélo. Mais son garage était régulièrement cambriolé : et pour cause : sans jamais rien fracturer, les cambrioleurs devaient posséder une clé. Cependant, au lieu de faire les frais nécessaires et changer la serrure, il laissait perdurer la situation et se faisait voler tous les trois mois. Deux vélos volés. J’ai commis l’erreur  STUPIDE de lui prêter le nôtre pour le dépanner en attendant qu’il en rachète un. A l’époque, je ne savais pas que son garage était si facile à ouvrir. Evidemment, la semaine suivante, c’était nous qui nous retrouvions sans vélo. Lui, bon prince, nous avait dit : « Vous m’apporterez la facture, je vous rembourserai ». Tu parles. Notre vélo n’était pas neuf. On n’en a pas racheté un autre immédiatement. Entretemps, lui s’en est acheté un d’occasion. Mais on restait en déficit d’une bicyclette qu’on n’avait jamais osé réclammer…. Bref.

 

Et surtout, il y a eu la mémorable fois où, revenu de l’hôpital après une opération des intestins, il avait eu une série de malaises avec gênes respiratoires. Ils avaient besoin de nous pour le « hisser » à l’étage car il avait pu descendre les escaliers mais la remontée lui apparaissait impossible dans l’état de faiblesse où il se trouvait. Comme il était petit, je me suis senti apte à jouer les Musclor sans l’aide de TiNours… Mamma Mia… il pesait l’équivalent d’un âne mort ! J’ai failli le lâcher après avoir gravi les deux tiers des marches. Je me souviens m’être dit : « Si tu le lâches, les conséquences seront incalculables ! » , j’ai fait un effort désespéré et je l’ai presque catapulté dans son lit après m’être engouffré dans la chambre ! Mon dos s’en souvient encore…

Par parenthèse, les « angoisses » diagnostiquées trois fois par  le médecin généraliste qui le visitait à l’époque me paraissant très bizarres et hors de propos, j’avais conseillé à son épouse d’appeler le SAMU : un mec qui relève d’une opération et qui a de plus en plus de mal à respirer porte écrit sur son front « Risque de phlébite » en lettres rouges ! Devinez qui avait raison ? Et dire que je ne me suis même pas fait payer de consultation… Quelque part, je lui ai sauvé un jour la vie, à ce vieux grigou…

 

Madame Lerivage, sous ses airs de grande coquette bichonnée, était bien plus gentille et avenante. Son principal défaut (et non des moindres) était d’être mauvaise langue. Mais il lui arrivait souvent de nous faire passer quelques crêpes ou gâteaux, quand elle en faisait pour eux, ou pour leurs enfants lorsqu’ils leur rendaient visite.  Ils avaient une petite-fille en terminale, aux allures de Bimbo, qui après avoir appris que j’étais prof, me regardait toujours comme si j’étais un lombric à la surface de la Terre, et ne condescendait jamais à m’adresser la parole. J’ai compris son attitude le jour où j’ai appris qu’elle venait de rater le bac pour la deuxième fois d’affilée. Elle devait considérer que je faisais partie du complot  ourdi contre elle…

 

Et puis, la roue a tourné. Après que nous ayons vendu notre maison à des amis à nous, pour notre départ à Montpellier, on avait donc dit au revoir à Monsieur et Madame Lerivage en promettant de leur écrire. Ce que j’ai fait, mais ils n’ont jamais répondu… Bah, nos liens, après tout, n’avaient jamais dépassé le simple seuil de la cordialité. On ne les avait pas oubliés, mais on ne s’inquiétait pas de leur silence.

 

Il se trouve que cette année, pour la St Sylvestre nous allons réveillonner à Lille. Première fois depuis notre départ, il y a quatre ans et demi. Nous avons laissé là-bas une myriade d’amis divers. Dont Odile et Baptiste, le couple de profs à qui nous avions vendu la maisonnette du 2, Allée des Murailles. Or j’ai reçu aujourd’hui un mail d’Odile, m’annonçant que Geneviève Lerivage était tombée dans le coma chez elle il y a une semaine suite à un accident vasculaire cérébral. Son mari, lui, était en séjour à l’hôpital pour la pose d’une pile cardiaque. Apparemment elle ne s’est rendu compte de rien. Elle était irrécupérable, ils ont débranché la machine qui la maintenait en vie après que ses trois enfants soient venus la voir une dernière fois. Odile m’a écrit aussi qu’ils avaient vendu leur maison et devaient déménager pour un plus petit appartement en janvier, ce qui lui causait quelques soucis, à son âge. On ne change pas si facilement de cadre de vie passé un certain cap. Ceci explique peut-être cela….

 

Je ne pense pas que son mari lui survivra bien longtemps.

 

A quelques jours près, nous aurions peut-être pu les revoir… Et je dois avouer que cette nouvelle nous a rendus un peu mélancoliques. Ce couple de personnes âgées, sans nous avoir marqués outre mesure, a tout de même fait partie du décor de notre existence pendant huit ans. On ne les adorait pas, mais on les aimait bien, malgré, ou plutôt, avec, tous leurs défauts.

 

La mort, c’est comme un cartable qui vous tombe des mains. C’est s’habituer à voyager sans bagages. On se sent plus léger mais on comprend à chaque disparition que le voyage s’amenuise.

 

 

mardi, 16 décembre 2008

De Brokeback Mountain à BrokePACS Boutain

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 Il y a quelques jours, suite au scandale, lors de sa diffusion sur la RAI italienne, de la coupure de certaines scènes du film « The Secret of Brokeback Moutain » d’Ang Lee, de nombreuses associations, mais aussi téléspectateurs italiens, et même des députés de centre-gauche sont montés au créneau pour dénoncer un excès de puritanisme. L’incompréhension du côté de la Presse a été la même : «Pourquoi un baiser entre deux gays devrait plus heurter nos sensibilités que des scènes d'amour hétérosexuelles ou de violences sanglantes ?», s'est étonnée «la Stampa»

La RAI a livré mardi dernier des excuses embarrassées, en mettant en avant un problème « technique » de copies du film. La chaîne possédait deux versions, une censurée par le distributeur (pour les moins de 14 ans, mais la censure avait été levée en 2007) et une intégrale. A les croire, ils se seraient tout simplement trompés de copie lundi soir. Promesse de rediffuser prochainement le film dans sa version originale, pour apaiser les esprits, blablabla, etc….

Je me suis amusé à aller lire ce que disait la presse à ce sujet sur internet et c’est ainsi que je suis tombé sur le site des lecteurs du Figaro. Dans leur grande majorité, les réactions étaient là aussi, indignées, à juste titre. J’ai cependant relevé deux commentaires de lecteurs, qui m’ont fait, disons, « sourire ». Les voici :

Le premier, intitulé : ET PUIS QUOI ENCORE

Peut être que les associations homosexuelles imaginaient que la scène du baiser entre deux mecs inciteraient les hétéros à tâter de la chose ...
Qu'elles se rassurent, il n'y a aucun danger que cela se produise ...

 

Le second, intitulé : La RAI est en clair!

La RAI n'est pas une chaîne cryptée.
Il ne faut donc pas que les adolescents puissent avoir l'esprit corrompus par de tels films.
Mais plutôt que de couper, mieux vaudrait ne pas programmer de tels films!

 

Que répondre à de telles réactions ? A l’ironie malveillante du commentateur numéro un, à la bêtise bigote du numéro deux ? Dire au premier qu’en fin de compte, son argument va plutôt dans le sens de ceux qui dénoncent la censure : puisqu’il n’y a « aucun danger » que les mecs hétéros soient émoustillés, alors pourquoi supprimer à l’écran les scènes d’amour entre hommes…. ?. Répondre au second  que si on peut taxer l’amour entre deux mecs de « corruption », ce ne sont pas quelques malheureux plans de baisers volés par des cow-boys entre deux portes qui seront déterminants pour la sexualité d’un ado en quête de son identité, et que (je suis passé par là dans mon enfance et mon adolescence, et tout homo connaît cela) à cet âge on peut se rabattre sur n’importe quoi pour être excité, même sur des catalogues de slips et maillots de bains ? Que, s’il suffisait de censurer certains films pour éradiquer le « mal » qu’ils peuvent entraîner par mimétisme, ça se saurait depuis longtemps, et que les guerres et la violence n’existeraient plus sur Terre depuis belle lurette si l’on supprimait Terminator et Consor des écrans ? Trop beau ça, je signe dès demain pour une censure universelle de ce style. Plus de pédés à l’écran. Pas grave. On se passera du virtuel, on se rabattra sur le réel. Ca, on sait faire. Mais, en contrepartie, plus aucune arme, aucun massacre d’aucune sorte sur pellicule. Ben quoi ? Si l’efficacité du système est prouvée….

 

 

Tout ça n’a qu’un lointain rapport, mais, bizarrement, le forum du Figaro sur ce sujet m’a rappelé un peu (pour des raisons que j’aborderai plus loin) les débats sur le PACS qui avaient eu lieu il y a dix ans déjà et que je n’ai jamais, jamais pu oublier.

 

A l’époque, TiNours et moi vivions déjà ensemble depuis six ans. On venait d’acquérir une maison, et on s’était posé plein de questions quant à la façon de l’acheter, par rapport à la succession. En regard de ces problèmes, le PACS aurait été une façon de remédier partiellement aux risques que comportait le fait de continuer à cohabiter comme deux simples célibataires. Concrétiser notre union de façon « officielle », au départ ça semblait de peu d’importance. On s’aimait, on n’avait pas besoin de cérémonie ou de papiers pour se le prouver mutuellement. Mais assurer nos arrières matériellement, ça oui. On espérait beaucoup de ce fameux PACS.

 

Les débats, les prises de bec, les disputes qui ont suivi à l’Assemblée m’ont vraiment fait comprendre des choses dont je n’avais pas conscience auparavant. Lors du premier vote, avec des socialistes majoritairement absents, le texte avait été repoussé. Je n’oublierai jamais le compte rendu à la radio. Le journaliste disait : « EXPLOSION DE JOIE  des députés de droite, qui, cet après-midi, sont parvenus à dire "non" au projet de loi ». En haut lieu, au sein du gouvernement de mon propre pays, des députés avaient « explosé de joie » parce qu’ils avaient réussi à faire de moi un citoyen de seconde zone qui devrait vendre sa maison pour des inconnus, au cas où l’homme avec qui il partageait sa vie depuis plus de six ans viendrait à disparaître dans un accident quelconque. Une explosion de joie….

 

La manif anti-PACS, Boutin brandissant sa Bible, les larmes de Bachelot, les « histoires de tantouzes » d’Emmanuelli, les hypocrisies sucrées de Sarko et Bayrou (« non on ne peut pas… la famille avant tout… » ), le silence TOTAL de FO sur le sujet, tout cela m’avait laissé une impression d’écoeurement épais et de bataille à n’en plus finir jusqu’à ce jour de fin novembre 1999 où l’on avait appris qu’au terme d’un combat de plus de deux ans, malgré toutes les tracasseries, coups bas et peaux de banane préparés par la droite sur le projet, le Conseil Constitutionnel avait fini par valider le texte. Ouf.

 

Mais tout cela avait également permis d’entendre les sons de cloche de la France profonde. Et superficielle aussi d’ailleurs. A la radio, à la télé, dans des forums, et ailleurs. Surtout, je visitais à l’époque régulièrement le site de Libé sur le thème du PACS. Les réactions sur le sujet y étaient de nature variée et fusaient dans tous les sens et toutes les orientations possibles. De quoi osciller sans cesse entre rire et larmes, entre joie et dégoût, entre réflexion profonde et découragement intense.

 

Le site de ces réactions a bien sûr été fermé depuis belle lurette. Le Pacte Civil de Solidarité n’est plus inscrit au calendrier polémique, et c’est heureux. Il est passé dans les mœurs, et n’a provoqué ni guerre thermonucléaire, ni éradication de la « bonne moralité », n’en déplaise à nos dames patronnesses brandisseuses de Bibles. Avec du recul,  il est bon de se dire que tout cela était vraiment une tempête dans un verre d’eau. Cependant, à l’époque, je la trouvais bien amère à avaler, cette eau-là. Quoiqu’il en soit, la polémique et les réactions sur l’affaire de « Brokeback Mountain » tronqué sur la RAI m’ont rappelé que rien n’est jamais acquis, et que la haine, la bêtise, la bigoterie, l’intolérance rôdent toujours et sont toujours présentes, prêtes à mordre et à lacérer.

 

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J’avais conservé sur un CD que j’avais gravé à l’époque, les 1582 commentaires, rédigés entre le 11 novembre 98 et le 17 avril 2000, par des internautes divers, sur le débat du PACS. Y revenir, s’y replonger, c’est fascinant. Qu’on me pardonne (encore une fois !) la longueur de ma note, mais je ne résiste pas au plaisir de vous en livrer quelques morceaux choisis. Et encore, je n’ai passé en revue qu’un dixième d’entre eux, par manque de temps… S’y mêlent la morale, la religion, la philosophie, la loi, la sociologie, les sophismes, les sillogismes, la métaphysique et la pataphysique sous toutes ses formes possibles et imaginables ! Un joyeux fatras… Ou un triste constat. Tout dépend de par quel bout de la lorgnette on considère l’ensemble…

 

Bonne lecture, si vous avez encore le courage de vous y plonger :

 

TheMuppetShowWaldorfStettler[1].JPGMonsieur PH écrit :

Je répète la question (posée par un lecteur précédent) :
« D’ailleurs, ou est la normalité ? (si quelqu'un le sait, qu'il me le dise) ?

-C'est très simple. Est normal ce qui contribue à la survie de l'humanité et est anormal ce qui est contre. Et dans le cas qui nous concerne, une homosexualité totale serait totalement contre la survie des espèces et de l'humanité, et celà n'a rien à voir avec l'intolérance !

Même si ce mot 'normal' vous fais gerber, tant pis pour vous. Car dans le genre de discours qui est le vôtre, on arrive toujours à tout justifier et à tout trouver normal. Et si j'étais un brillant causeur, je pourrais vous prouver ò combien il est 'normal' de se trouver sur les Champs-Elysées à midi et de tirer sur tout ce qui bouge avec une kalachnikov. Et vous me demanderiez si je trouve ça normal. Et je vous répondrais que oui car j'y prends du plaisir. Vous me diriez, oui mais ceux que vous avez flingués ont souffert. Je vous dirai oui mais brièvement en comparaison des souffrances de leurs vies quotidiennes dont je les ai finalement libéré.
Voilà un exemple de jusqu'où peut mener votre manque de définition du normal ou de l'anormal, mots qui vous font gerber.
Avec ce genre de théories, on peut trouver normal un tas de choses.
Alors moi, je n'ai ni tolérance ni intolérance. Je serais simplement inquiet pour l'avenir de la planète si ça se généralisait.

TheMuppetShow.JPGMonsieur B écrit :

Quelle lamentable débat ! Comment ose -t-on nous présenter cette affaire comme un progrès, la France serait 'en retard' sur d'autres pays, etc. Que serait si nous étions en avance !

Que les gays et autres partisans du PACS veuillent vivre en paix, très bien. Que pour autant ils revendiquent que le restant de la population subventionne leur façon de vivre, cela passe la mesure. Et ne parlons pas du problème des enfants. On voit déjà suffisamment où mènent les familles éclatées sans encore en rajouter. Tous ces gens revendiquent le droit d'élever des enfants non pour faire leur bonheur mais pour se faire plaisir à eux mêmes. Où est le progrès dans tout cela ?

miss_piggy.jpgMadame C. écrit :

Il est amusant qu'alors que le mariage hétérosexuel est en crise, on s'étripe pour le mariage des homosexuels. Personnellement, je pense oui que les homosexuels doivent être tolérés, mot qui revient souvent dans ce forum, mais qu'ils ne doivent absolument pas être encouragés. On dit ici et là qu'ils ne sont pas responsables si la nature les a fait comme ça, mais ça pourrait s'appliquer aussi que sais-je aux pédophiles, aux kleptomanes, enfin à tous les comportements 'anormaux'. Ne les accablons pas, mais ne les banalisons pas non plus.
En ce qui concerne l'adoption, je suis tout à fait opposée à ce que l'on confie un enfant à un couple d'homosexuels. Je vais vous faire hurler, mais j'ai bien trop peur qu'ils ne lui portent pas le respect auquel un enfant a droit. Beaucoup de vilaines choses se passent déjà dans les familles hétérosexuelles, pourquoi ouvrir la porte à de nouveaux dangers?

untitled.JPGMonsieur E. répond à Monsieur PH (cité plus haut) :

En réponse à la question d'un contributeur, vous affirmez que 'Est normal ce qui contribue à la survie de l'humanité et est anormal ce qui est contre'.

Soit, mais cela n'engage que vous.

Il convient, selon moi, de se défier de ces formules arbitraires qui définissent un mot générique par une affirmation dogmatique.

En effet, est normal ce qui correspond à la norme. Et une norme n'est rien d'autre qu'un état 'conforme à la majorité des cas' (source : dictionnaire !).

Je ne vois aucun parti-pris dans ces définitions, et c'est heureux puisque nous sommes supposés vivre en liberté et qu'un tel parti-pris aurait comme conséquence immédiate de la restreindre dangereusement.

Vous exprimez votre propre définition de la norme, libre à vous, mais ne l'affirmez pas comme s'il s'agissait d'une vérité parce que c'est faux et que l'une des richesses de la république est précisément de faire de la liberté de l'individu une valeur autrement plus importante que les croyances ou les convictions d'une fraction d'entre eux.

TheMuppetShowWaldorfStettler[1].JPGEt PH lui répond :

Cher E.et chers autres,

1 - J'ai lu votre réaction à ma contribution. Il me semble plutôt que vous mordez à votre propre hameçon. Car en effet si le dictionnaire dit qu'une norme est un état conforme à la majorité des cas (source : dictionnaire!), vous ne pouvez nier que la majorité des cas est...hétérosexuelle et donc, la norme. Par conséquent quelque chose qui n'est  pas dans les normes (l'homosexualité) est...anormal. Mais notez aussi que contrairement à ce que beaucoup croient, anormal ne veut pas dire bizarre ou spécial ou méprisable. Cela veut simplement dire 'pas dans les normes'. Alors pourquoi en faire tout un fromage ?

2 - Je maintiens ce que j'ai dit dans ma précédente contribution à savoir que l'homosexualité va à l'encontre de la survie de l'espèce et donc de l'humanité, et ceci n'a rien à voir avec la morale mais avec la biologie.

3 - Je constate (il suffit de lire les contributions) que l'auto-critique est un luxe que l'homosexuel ne peut pas se permettre sous peine de voir son univers s'écrouler.

4 - Vous noterez que dans sa contribution, la dame retraitée (Madame C.) ne met pas les pédophiles dans le même panier que les homos. Il faut vraiment avoir l'esprit tordu pour comprendre ça. Alors relisez la contribution et analysez la définition des mots et la syntaxe et vous comprendrez peut-être correctement sa contribution.

5 - Vous avez l'air de dire qu'il faut protéger les enfants des hétéros (c'est même le titre d'une contribution!). Je vous dirai qu'une fois j'ai assisté malgré moi à une scène de ménage homo. Personnellement, ça n'avait rien à envier à une scène de ménage hétéro. C'était encore plus violent !
Moralité : les homos ne sont pas plus saints que les hétéros.

6 - Je méprise les hétéros qui ont honte d'être hétéros comme certains intervenants de ce forum. En plus, ce n'est pas leur attitude qui va aider les homos à avoir les mêmes droits que tout le monde.

7 - Je pense que tous les êtres humains ont droit aux mêmes droits.

8 - Par contre, je ne pense pas que les enfants doivent faire parti des droits. Les enfants n'ont rien à faire avec le droit. Ils sont le fruit naturel des relations hétéros et ont besoin d'un papa et d'une maman. Ceci, il faut que les homos le comprenne et l'assume. Ils ont des relations sexuelles qui sont stériles et donc n'ont qu'à assumer jusqu'au bout leurs idées et théories et faire une croix sur les enfants.

9 - Si les homos n'ont pas choisi d'être homos, les hétéros n'ont pas choisi non plus d'être hétéros

10 - Je suis né avec des penchants sado-masos. Pourtant, je ne défends pas cela bec et ongle et n'élève pas le sado-masochisme au rang d'activité sexuelle normale, juste pour me donner bonne conscience. Alors que je pourrais aussi dire, qu'est-ce qui est normal et qu'est-ce qui ne l'est pas. Et bien comme j'use de l'auto-critique, je me rend compte que bien que je sois né comme ça, c'est une tare. Un 'bug' en quelque sorte. Et je m'analyse pour comprendre le pourquoi de la chose, et essayer d'y remédier. Avec ce point 10, j'offre une grande porte d'entrée pour me faire taper dessus, mais je n'en ai rien à cirer.

Amitiés.

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vendredi, 12 décembre 2008

Full Metal Jaquette (part two)

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Orly, donc.

 

 

 

Désolé du cliché, mais aujourd’hui encore, l’odeur du kérosène est aussi définitivement rattachée dans mon esprit au service militaire, que celle de la papeterie et du cuir l’est aux rentrées scolaires.

Je dois avouer que j’ai de bons souvenirs de ces huit mois. D’abord les conditions matérielles étaient très confortables : on logeait à neuf dans un appartement très bien équipé, on mangeait dans un self avec les pilotes et les hôtesses. Les horaires étaient assez intéressants, surtout pour des bidasses qui sortaient de 4 mois de classe en ayant eu sans cesse des gradés sur le dos : quelquefois on travaillait la nuit, quelquefois le matin, quelquefois l’après midi. Un peu le système des trois huit, mais de façon plus anarchique et désordonnée. Surtout, quand on ne travaillait pas, on avait quartier libre. Oui, libre comme l’air ! J’en ai profité pour faire quelques virées à Paris (jamais très longues, hélas, parce que 8 heures c’est pas un week-end. Mais on pouvait faire des choses intéressantes).

 

 

 

 

Les nouveaux gradés, bien plus cool qu’au centre de formation. Ils m’aimaient tous bien. A l’exception d’un, ivrogne.jpgqui m’avait dans le nez : le chef Proutel. Tout ça était parti d’une histoire « abracadabrantesque », comme dirait l’autre. Un matin vers les 7h, alors que je prenais gentiment mon chocolat et mes tartines avant d’aller faire mon service, voilà l’équipe qui venait de finir la garde de nuit qui débarque, accompagnée de Proutel. Et lui, bon prince, décrète, en sortant une bouteille de son caleçon, « Calva pour tout le monde ! » EUH ! Je n’ai rien contre le Calva (surtout pour flamber les crêpes…) mais, pris pur comme ça, au moment du petit déjeuner, entre le Nesquik et la confiture… J’ai décliné poliment. Il n’en a pas fallu plus. La guerre était déclarée entre Proutel et moi. On dit souvent que l’armée est un refuge à alcoolos. Ce n’est pas une légende. Je l’ai touché du doigt. Proutel n’a pas arrêté de chercher toutes les occasions possibles et imaginables pour me faire chier, après ça. Rassurez-vous, il en a eu très peu… Dans la mesure où je ne dormais ni ne mangeais sur place, sa sphère d’action était très limitée. Sur le boulot, j’étais irréprochable. Qui plus est, je ne dépendais pas directement de lui, et les autres gradés me défendaient.

 

 

  

 

 

Après quatre mois de service sur l’aéroport, j’ai eu un poste d’assistant au « Groupement » où je dépendais du secrétaire du Colonel, qui avait un travail de fiches et de classement « très long » à faire. Ca, c’était ce qu’ils disaient. Au départ, je devais en avoir pour deux mois… Je ne le leur ai jamais dit, mais j’ai eu tout fini en dix jours. Et j’ai même eu plein d’idées pour améliorer leur système de classement et de rangement. Et puis ils ont découvert par hasard que je savais parler anglais. Et répondre efficacement au téléphone. Et taper à la machine. Et faire des statistiques. Travail de traduction, de réception. Moi, je m’amusais comme un petit fou. Plus de Proutel dans les jambes (je lui souriais effrontément quand je le croisais dans les couloirs…). Des horaires de bureau. Plus d’avions ni de gardes de nuit. Cool, cool le Lancelot.

 

 

  

 

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Et les autres potes ? Ben on était une vingtaine en tout. C’était un niveau intellectuel un peu au-dessus de celui du centre de Tulle, tout de même. Je partageais l’appart avec Didier, Eric… Là aussi on s’entendait très bien.

Il y avait un deuxième appart, en face du nôtre. Il abritait une dizaine d’autres appelés, comme nous. Là-dedans, un mec, Henri Onochart. Il faisait de la gym en compet. Et, je dois bien dire que les quelques fois où je l’ai vu à poil sous la douche, j’ai eu envie de planter mes dents dedans. Mais, à part son beau corps musclé de partout, y avait rien. Mais alors rien. Non seulement c’était un con mais en plus c’était un connard. J’entends par là : il n’avait pas lu la Princesse de Clèves, je pense. Bon ça, ça passe, et même notre président actuel l’en aurait félicité. Mais « connard » parce que c’était le style de mec qui s’était aperçu qu’il y avait un peu du bordel dans les services et les permissions, et qui avait trafiqué le planning pour avoir davantage de congés. Surtout, ça sous-entendait que le travail qu’il aurait dû faire retombait sur la gueule des autres. Ecoeurant. Ecoeurant. Et une fois pris la main dans le sac, il continuait à protester de sa bonne foi… Le genre à casser la vitrine d’une bijouterie et assurer aux flics, la main sur le cœur, que c’était pour faire prendre le frais aux colliers et aux bagues… bref…

« Bah, il ment comme il respire… » m’avait dit un jour d’un air désabusé Alex, un autre mec qui venait de la caserne de Tulle, comme moi, mais qui, lui, logeait à la brigade.

 

  

 

 

Alex, je le connaissais mal parce que nous n’étions pas dans le même peloton pendant les classes. Arrivés à Orly, notre premier contact avait été plutôt sec. Et froid pendant un ou deux mois. On avait fait une première garde ensemble, et comme le gradé chargé de nous aimait à semer la zizanie, on avait marché.

Mais un jour on a mangé ensemble, et on a rigolé. Et puis on s’est aperçus qu’on aimait le même genre d’humour absurde. Et on a fait quelques virées à deux à Paris. Et aussi le soir, dans les couloirs et les recoins interdits de l’aéroport, auxquels nous, nous avions accès. On n’imagine pas la fourmilière et le dédale que ça peut être, les endroits où les voyageurs ne peuvent pénétrer, sur cet aéroport. Là aussi, on avait bien déconné. Des jeux de gamins. Prendre un chariot à bagages et nous pousser mutuellement à toute pompe dans les couloirs, en rigolant comme des fous…

Et puis et puis. Un jour en sortant d’une librairie de Saint Michel où je l’avais traîné, et où je venais de papoter sur un livre avec le vendeur, il me dit « il était beau ce mec, tu ne trouves pas… ? »

Une autre fois, on faisait une garde ensemble, et on dormait dans des lits superposés. Je me réveille au petit matin, et je le vois en-dessous qui me regarde un peu fixement. Je lui souris, et lui me dit : « tu laissais pendre ta main… » (tant que c’était que ma main….) « j’ai eu envie de la prendre… »

Comme il n’habitait pas très loin de chez moi, (enfin, de chez mes parents, puisque je logeais chez eux à l’époque) un jour j’étais rentré en permission et on avait prévu de se voir. Il était donc venu un dimanche, on avait passé la journée ensemble, et l’après midi, et le souper, et la soirée…. Et vers les 21h, comme je regardais ma montre et que je lui demandais à quelle heure il avait prévu de rentrer chez lui, il me dit « ben si tu veux je peux passer la nuit ici… »

 

Bon.

Et moi, qu’ai-je répondu …. ?

 

 

 

 

 

 

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Ma main se posa doucement sur la sienne. Elle frémit à ce contact comme si une décharge électrique la parcourait. Nous n’avions pas allumé la lumière pour profiter de la douceur de cette fin de soirée d’été, et la clarté de la lune adoucissait ses traits, son profil si pur. A son tour il avança sa main et ses doigts légers se posèrent doucement sur ma bouche pour en dessiner le contour. Je fermai les yeux. J’inspirais profondément. Le moment était venu. Nous étions seuls face à face, habités de notre désir à la fois si timide, troublant, neuf, et violent. Lentement je me redressai, en proie à un trouble indicible. Je me détournai vers la porte fenêtre ouverte sur le jardin plein de senteurs fraîches et nouvelles, aussi pures que nos jeunes corps. Je le sentis s’appuyer contre moi, dans mon dos. Il s’était levé à son tour, souplement, sans que je ne l’entende. Sa bouche chaude se posa dans mon cou, faisant naître des vagues de tentations en moi. Je sentais son désir à lui, insistant et énorme contre la chaleur du bas de mon dos. Je me retournai, plongeai mon regard dans ses yeux, si clairs, si impérieux. Nos bouches s’effleurèrent. Doucement d’abord, puis mes lèvres devinrent plus insistantes. Nos langues s’unirent en un long combat viril. Mes mains le parcouraient tout entier, se refermaient sur ses pectoraux si durs, ses fesses si fermes. Haletant, palpitant, j’arrachai ma bouche à la sienne et lui murmurai :

« Laisse-moi accorder l’archet de mes ardeurs au Stradivarius de ta volupté... »

 

STOP ! COUPEZ ! Elle est bonne, celle là, Toto, on la garde. Mais cette réplique, ça sort d’un mauvais Soap. Même dans Dallas ou Dynasty ils n’auraient pas osé. Va falloir retravailler les dialogues…

 

 

 

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Mais bien sûr qu’il ne s’est rien passé entre Alex et moi. J’ai pas donné suite, pour deux raisons. La première, c’est que j’étais encore bien trop coincé et que j’avais pas encore sauté le pas. La deuxième, c’est qu’Alex ne me plaisait pas assez physiquement. Découvrir l’homosexualité, d’accord, mais au moins avec un Top-model. Ca s’imposait.

 

Qu’est-il devenu, Alex, ? Je n’en sais fichtre rien. Je m‘entendais vraiment très bien avec lui, et je suis sûr que par la suite il a dû mener une vie d’homo tranquille et assumé. Moi, j’en étais pas encore là. Eh non, pas encore ! Je sais, j’ai été long à la détente. Il y avait TOUJOURS d’autres préoccupations suspendues au-dessus de ma tête. Je me cherchais des excuses pour ne pas affronter la réalité, je sais. Et, à la fin de mes douze mois de service, (à l’issue desquels j’ai eu la médaille, et les cinq jours supplémentaires de perm du bon soldat, je vous prie !) j’ai pris mes cliques et mes claques (en regrettant de n’avoir pas pu en laisser une en souvenir à Proutel) et un beau matin de novembre je suis monté dans le TGV qui me ramenait définitivement sur Aix.

 

 

 

La fac et mes études d’anglais m’attendaient.

 

 

 

 

 

mercredi, 10 décembre 2008

Full Metal Jaquette (part one)

2628_military_army_boy.jpgSachant que tôt ou tard je devrais réintégrer les études,  je comptais être incorporé en septembre, au plus tard en octobre.  A cause d’une erreur (dont je n’étais pas responsable) dans des papiers et dans leur correspondance, j’ai dû attendre décembre. Ce n’était pas bien grave au départ, sauf qu’à l’arrivée il allait falloir jongler avec deux mois de cours à rattraper. Cours de quoi au fait ? Cela aussi restait suspendu en l’air…. Bon. On verrait ça plus tard. Pour l’instant il fallait parer au plus pressé. Les devoirs civiques.

 

Instantanés :

 

Train : Lancelot dans ce tortillard au trajet interminable entre Marseille et Toulouse. Essayer de lire. Ecouter de la musique sur le walkman que m’avaient acheté Bruno et Corinne avant le départ. Mon compagnon pendant un an.

Arrivée : en pleine nuit dans cette ville terne et grise qu’est Tulle. Se taper 5 km à pied en montant pour arriver à la caserne.

Découvrir que je serais dans une « carrée » à quatre. Chouette. Mais comment seraient les trois autres… ?

ScreenShot036.JPGLe premier matin : prise en main, ordre serré, tenue, et bien sûr, boule à zéro. Je m’en fichais complètement, ça repousse. Je regrettais juste d’avoir dépensé de l’argent chez le coiffeur en espérant bêtement que ça m’épargnerait la tondeuse et la coupe incorpo.

Rencontre avec les bleus bites, et les brigadiers, et les chefs, et toute l’engeance. Tri (très vite fait, c’était facile) entre les mecs sympas et les petits connards.  L’armée a un aspect fascinant : c’est un grand brassage de toutes les couches sociales et de tous les niveaux intellectuels de A à Z sur une échelle de 1 à mille.

Attitude à tenir (très vite comprise) : ne jamais se faire remarquer, ni en bien, ni en mal. Je faisais ce qu’on me disait de faire, sans jamais donner dans l’excès. Si j’étais de corvée de sols, je récurais. Si un gradé passait et m’engueulait parce que je n’allais pas assez vite, j’accélérais trente secondes pour reprendre mon rythme initial dès qu’il avait tourné au coin du couloir. A l’époque, les portables n’existaient pas.  Il y avait la queue aux cabines téléphoniques. Il fallait souvent attendre 10, 20, trente minutes dans une cage d’escalier pour appeler la petite, le petit ami. Le soir, crevés, on s’asseyait, pour attendre, sur les marches d’escalier, jusqu’à ce que les glapissements furieux d’un brigadier passant par là nous fassent nous mettre debout. Je me rasseyais dès qu’il était passé. S’économiser.

tetesbrulees01.jpgJ’adorais certains sports. J’ai découvert la course d’endurance à laquelle je n’avais jamais goûté. Le parcours du combattant, avec cette saloperie de poutre que j’ai fini par franchir grâce aux encouragements vociférants d’un chef que j’aimais bien.

Je détestais l’ordre serré (présentez armes, garde à vous, repos, etc etc…). Le jour où c’est moi qui ai dû mener le peloton au pas, j’ai failli l’envoyer dans le mur !  

Je détestais (encore plus) les exercices de combat. J’arrivais pas à y croire, et à me mettre dans l’ambiance de ces conneries. Crapahuter des heures, se vautrer dans la boue ou la neige, en traînant un famas qui pesait trois tonnes. Tirer sur les petits copains avec des balles à blanc.  A chaque instant je me demandais si on n’était pas redevenus des écoliers de 8 ans. Ma philosophie à moi c’était de me trouver un coin bien peinard planqué dans les buissons pour y piquer un roupillon en attendant que ça se passe…. Un jour, je me suis fait engueuler par un brigadier : « Si un jour il y avait une guerre, hein ??? vous feriez pareil, hein  ???? »  J’ai pas pu me retenir de lui dire que si la bombe atomique éclatait j’aurais sûrement du succès à essayer de jouer Superman avec mon treillis et mon casque, et mon fusil datant de la 2° Guerre Mondiale pour tirer sur le champignon nucléaire. Ca m’avait valu une consigne, et des lignes à faire. Je vous jure, on se serait crus retombés en enfance.

Armes-Lego.jpgJ’aimais bien le tir, et le démontage et remontage d’armes. Sans lunettes, je ne voyais même pas la cible. Avec lunettes, je faisais un vrai carton. Ca avait été l’occasion d’une expédition en bus à Bordeaux : expédition lunettes, pour tout un groupe de futurs binoclards. J’avais donc hérité d’une paire gratuite. Toujours ça de pris.

Franchement pas mon truc : les courses d’orientation. Alors là…  Se repérer avec une carte et une boussole,  lancé seul dans la (magnifique) forêt de Sédières, enneigée et verglacée. Heureusement, j’avais mon pote Fred qui me suivait, lâché 10 minutes après moi sur le parcours. Je ralentissais, il accélérait. Ce qui me permettait de profiter de ses lumières et de finir le parcours avec une note acceptable. Je lui renvoyais l’ascenseur d’ailleurs. Lors des tests d’orthographe je lui filais toutes les réponses.

ScreenShot039.JPGOn se suivait dans l’ordre alphabétique, on s’entendait très bien. On a passé plein d’autres épreuves ensemble : le diplôme de secouriste, notamment. On y allait deux par deux, chacun devant être tour à tour le ‘malade’ de l’autre ; sur lui, l’instructeur m’avait demandé de faire un point de compression à l’artère fémorale. Je m’exécute, et en maintenant la pression je réponds aux questions qui m’étaient posées. Au bout de 5 minutes, l’instructeur s’éloigne, et moi tout content d’avoir su répondre à tout, je me retourne vers Fred, qui était blanc. « Qu’est-ce qui se passe ? » Lui : « Je n’osais pas le dire tout à l’heure, pour ne pas faire foirer ton oral, mais en fait en faisant ton point de pression tu m’écrasais les couilles… »

Bilan et conclusion des « classes » : Au bout de quatre mois il y a eu un classement à l’issue des épreuves, et en fonction des points obtenus, on pouvait demander telle ou telle affectation dans une liste de brigades en France. Fidèle à mes habitudes, je me situais vers le milieu du classement. Il restait des places à la BGTA d’Orly. Adieu la Corrèze, en route pour la capitale. Je me disais que le trajet en TGV pour rentrer à la maison serait au moins plus direct que dans cet ignoble tortillard qui se trainait entre Toulouse et Marseille, et dans lequel je passais des nuits épuisées à dormir sur mon sac dans le couloir parce que les wagons étaient bondés, lorsque je rentrais en permission…

 

potm0110-right-800x600.jpgAu terme de ces quatre mois de classes, j’avais perdu les 10 kilos superflus amassés pendant mes années-cendres (si si, souvenez-vous, j’en avais parlé…). Génial non ? Pas besoin de payer de visites chez un diététicien ! J’avais appris à faire un lit au carré : super utile, ça, je m’en félicite chaque jour en lissant notre couvre-lit pendant que TiNours prépare le petit déjeuner… J’avais appris qu’il fallait toujours attendre un contrordre avant d’effectuer un ordre. J’avais commencé un lent mais bienheureux lavage de cerveau : ne plus prendre d’initiative, se laisser bêtement guider sans se poser de questions. Bien sûr, exposé comme cela, ça a l’air affreux. Mais j’avais décidé de tirer parti de tout. Et sur ce plan-là, j’ai très bien joué mes cartes. Après trois ans passés à naviguer de l’embryologie à la génétique, à crapahuter entre l’anatomie et la physiologie, à gérer mon temps entre chimie et physique, les grandes puissances antagonistes, à faire le grand écart entre les biologies cellulaire et tissulaire, c’était si bon d’ouvrir la bonde, de tout vider, tout laisser choir, couler. Tous ces cailloux qui faisaient tic-tac et mic-mac dans ma tête. Toutes ces connaissances que j’avais verrouillées à grand-peine dans les tiroirs de mes neurones, tant qu’à la veille des examens, à chaque fois, je me transportais comme un Tabernacle. Fini. Laisser tout tomber. Régresser. Rajeunir. M’infantiliser. C’était dur physiquement, ah mais que c’était bon moralement. Exactement ce dont j’avais besoin, pendant un temps au moins.

 

 

L’étape suivante, c’était Orly. J’avais encore huit mois à tirer. Ailleurs. Avec d’autres gens. Sans Fred, qui lui avait choisi une affectation à Givors. Ni Pascal, un autre très bon  pote, qui avait interrompu ses études d’anglais après le DEUG pour faire son service. J’avais beaucoup discuté avec lui. De ça, entre autres choses. Un avenir fantomatique et flou se profilait. Mais cela, c’était pour plus tard.

En route pour huit mois de transports aériens.

 

vendredi, 05 décembre 2008

Les années-cendres

Le jour où j’ai eu le bac, j’ai pleuré.

Pas de joie ou de soulagement, non. J’ai pleuré.

De chagrin. De frustration accumulée. D’orgueil mal servi. De choses sans importance.

J’ai pleuré.

Tout le monde autour de moi était en décalage. Mes copains, hilares d’en être sortis. Ma famille, ébahie et incapable de comprendre mon état. Et moi au milieu, embourbé dans une espèce de fossé dont je ne pouvais sortir.

 

Rétrospectivement, je me dis que ces larmes étaient en fait prémonitoires. Quelque chose en moi devait sentir confusément, mais sans que je ne parvienne à le formuler, ou même à l’imaginer, l’appréhender, le visualiser, que  s’ouvraient devant moi des régions, des moments inconnus, et hostiles. Et mauvais. Pourtant je ne le savais pas. Mais je le sentais. Les nuages s’amoncelaient, et, bien que les premiers coups de tonnerre n’aient pas encore retenti, l’orage allait durer plus de trois ans. Je ne le savais pas. Pas encore.

 

Première fêlure, première fracture au cours de l’été : « ils » avaient réussi à nous éloigner, Christine et moi. Non pas physiquement. Ca, on savait le gérer depuis 3 ans. Mais « ils » avaient su nous faire douter, elle et moi. J’en avais déjà parlé ici. Je n’y reviendrai pas. Mais j’ai commis la folie de céder aux incertitudes, aux interrogations, de laisser s’insinuer le scepticisme. Ca a suffi pour me priver d’un cœur, d’un être que j’aimais pardessus tout. Un appui qui aurait pu m’être précieux. Exit Christine.

 

Et les années cendres ont démarré.

 

 

Lorsque je repense à cette période (surtout la première année) me reviennent sans cesse en tête les mêmes images : les bus marseillais. Le boulevard Sakakini. Le boulevard Baille. Les cités universitaires. La marée humaine des cours en amphi à la Timone.

Madame Glaçon. C’était qui, madame Glaçon ? Une conne. Une conne avec qui je m’étais mis en tête de travailler, et qui m’avait fait comprendre sans façon au bout d’un mois qu’elle pourrait très bien travailler seule.

Le studio à Nord. Rentrer, avec mon porte-documents serré sous le bras. A des années de distance, je regarde avec curiosité et compassion cet étudiant avec son écharpe et ses bottes qui marchait en baissant la tête, prenait l’ascenseur jusqu’au 3° étage, pénétrait dans sa cage aux quatre murs, s’asseyait à son bureau et travaillait. Seul, toujours seul.

« La synovie est un dialysat du plasma sanguin. Sa viscosité dépend de sa teneur en acide hyaluronique. »

« Les translocations équilibrées affectent principalement les chromosomes 3 et 9 »

« L’ovocyte humain passe successivement par les phases de segmentation, gastrulation, neurulation… »

« La liaison covalente réunit les molécules COOH et NH2 »

« Contraction intestinale de type 1, de type 2, de type 3… »

« En coagulation, les facteurs XI (Rosenthal) et XII (Hageman) sont les facteurs contacts indispensables au mécanisme exogène de la coagulation… »

« Ne pas confondre la concentration molaire et la concentration osmolaire… »

 

Et ainsi de suite, jusqu’à la nausée. Trouver un sens, une cohérence, à ce qui pour moi n’en avait aucun. Mais chercher un fil conducteur dans tout ce fatras m’aidait à oublier qu’il n’y en avait plus dans ma vie.

 

J’allais mal, mais je n’avais pas le temps d’y penser. Se lever, prendre le bus dans la nuit du petit matin. Les cours, la marée humaine. Eviter Madame Glaçon, et les autres. Chaque minute était comptée. Tout retard se transformait en culpabilité. Repartir, retraverser Marseille en bus en sens inverse. Regarder, écouter les gens pendant le trajet. Rebaisser la tête sur les polycopiés. Rentrer, manger. Vite, vite. S’asseoir. Recommencer. Les connections nerveuses. Physiologie du rein. Physiologie du rien. Travailler, regarder par la fenêtre. Boire un thé. Se rasseoir. Consulter le programme que je me constituais chaque week-end, vaillamment, pour la semaine. Lundi après midi, biologie cellulaire. Mardi après midi. Les connections hormonales. Mercredi matin. Pas de cours. Ne pas traîner. Lever. Déjeuner. Polycopier. Réciter. 

 

 

Pour tout arranger, mon studio de l'époque (très confortable d'ailleurs) se situait dans l'enceinte d'un hôpital. Pas d'échappatoire possible !

 

 

Le livre d’anatomie. Mon compagnon au lit. Franchement, il y avait plus excitant. La couverture représentait un homme nu, dessiné,  qui ouvrait grand les bras. Rien à voir avec une production Falcon. Les auteurs, c’était Gambarelli et Guerinel. Pas Cadinot. Et puis les chapitres, que je décomposais en listes de questions interminables. L’appareil locomoteur. Le névraxe. L’appareil digestif. Questions à réponses ouvertes et courtes. Des QROC, comme on disait. Nommer les osselets de l’ouïe. Combien de lobes le poumon droit comporte-t-il ? Comment nomme-t-on les deux branches collatérales de l’aorte ? Quel est le seul os impair et médian de la face ? Quels sont les…..

 

Plus je progressais, moins je parlais. Mes interlocuteurs étaient les livres, les fascicules d’exercices. Je développais des rejets. Je ne supportais plus les gens dans le bus, dans la rue. Tout était devenu épreuve, douleur, agression, gêne, angoisse. Outre les cours, j’ai gardé de cette époque une sainte horreur de deux choses à ingurgiter : les chips (perpétuel et immonde « légume » pour accompagner mes plateaux-repas) et le Coca (j’en buvais le soir pour me tenir éveillé, je trouvais ça plus efficace que le café). Pas étonnant qu’en trois ans, je sois monté à 91 kilos. Une horreur.  

 

 

Tout n’était, bien sûr, pas si noir et affreux. Certes, je n’ai jamais rien capté en chimie (surtout organique) malgré toute mon application. Mais je raffolais littéralement de physique, et surtout de génétique. Les problèmes où il s’agissait de déterminer si une affection était récessive ou dominante, ou si les enfants de la troisième génération risquaient d’être atteints de phénylcétonurie, ou de daltonisme, je pouvais y passer des soirées entières, avec un plaisir intense et bien réel. Mais… ce n’est pas avec ce style de choses que l’on nourrit son cœur quand on a dix-neuf ans….

 

 

 

De temps en temps, je m'offrais une soirée-détente. Ecouter de la musique, allongé sur le lit, les yeux dans le vague. Ou bien aussi, revoir d'anciennes amies du lycée, avec qui il m'est arrivé de passer des nuits. Cela non plus, ne contribuait pas vraiment à mon épanouissement personnel. Mais à l'époque, il était bien question de gérer mon homosexualité ! J'avais bien d'autres programmes à fouetter. C'était une erreur gravissime, bien évidemment. Comment espérer m'en sortir en faisant le black-out sur tout ce qui n'était pas purement académique ? Ce fut pourtant ma ligne de conduite à l'époque.

 

Tout ça pour en arriver là. Un jour de juin. Echec échec échec. L’explosion, l’implosion. Une blessure qui a mis des années à se refermer. La lente traversée de Marseille, ensuite,  dans une R5, dans un brouillard interne. Et la sensation qu’il fallait arrêter, que je ne pouvais plus continuer ainsi, que je devais m'extirper, en marchant, en pataugeant ou en rampant, même, de ce marais de larmes, ce marasme dans lequel j’étais entré, je m’étais embourbé, sans le savoir, mais en le pressentant, trois ans auparavant.

 

Il se trouve que rétrospectivement, je suis content d’avoir connu tout cela avant de m’en extraire. Ca m’a rendu plus fort. Ca m’a donné une capacité de travail que je n’avais pas avant. Et surtout, ça m’a permis de rencontrer Bruno et Corinne. D’autres aiguillages qui ont orienté ma vie dans une direction différente, et positive.

 

Enchaîner sur quelques mois incertains d’été et d’automne, puis embrayer sur une autre période, un bienheureux lavage de cerveau, une sorte de lessive de l’âme et du corps : mon service militaire.

 

 

 

 

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