vendredi, 05 décembre 2008
Les années-cendres
Le jour où j’ai eu le bac, j’ai pleuré.
Pas de joie ou de soulagement, non. J’ai pleuré.
De chagrin. De frustration accumulée. D’orgueil mal servi. De choses sans importance.
J’ai pleuré.
Tout le monde autour de moi était en décalage. Mes copains, hilares d’en être sortis. Ma famille, ébahie et incapable de comprendre mon état. Et moi au milieu, embourbé dans une espèce de fossé dont je ne pouvais sortir.
Rétrospectivement, je me dis que ces larmes étaient en fait prémonitoires. Quelque chose en moi devait sentir confusément, mais sans que je ne parvienne à le formuler, ou même à l’imaginer, l’appréhender, le visualiser, que s’ouvraient devant moi des régions, des moments inconnus, et hostiles. Et mauvais. Pourtant je ne le savais pas. Mais je le sentais. Les nuages s’amoncelaient, et, bien que les premiers coups de tonnerre n’aient pas encore retenti, l’orage allait durer plus de trois ans. Je ne le savais pas. Pas encore.
Première fêlure, première fracture au cours de l’été : « ils » avaient réussi à nous éloigner, Christine et moi. Non pas physiquement. Ca, on savait le gérer depuis 3 ans. Mais « ils » avaient su nous faire douter, elle et moi. J’en avais déjà parlé ici. Je n’y reviendrai pas. Mais j’ai commis la folie de céder aux incertitudes, aux interrogations, de laisser s’insinuer le scepticisme. Ca a suffi pour me priver d’un cœur, d’un être que j’aimais pardessus tout. Un appui qui aurait pu m’être précieux. Exit Christine.
Et les années cendres ont démarré.
Lorsque je repense à cette période (surtout la première année) me reviennent sans cesse en tête les mêmes images : les bus marseillais. Le boulevard Sakakini. Le boulevard Baille. Les cités universitaires. La marée humaine des cours en amphi à la Timone.
Madame Glaçon. C’était qui, madame Glaçon ? Une conne. Une conne avec qui je m’étais mis en tête de travailler, et qui m’avait fait comprendre sans façon au bout d’un mois qu’elle pourrait très bien travailler seule.
Le studio à Nord. Rentrer, avec mon porte-documents serré sous le bras. A des années de distance, je regarde avec curiosité et compassion cet étudiant avec son écharpe et ses bottes qui marchait en baissant la tête, prenait l’ascenseur jusqu’au 3° étage, pénétrait dans sa cage aux quatre murs, s’asseyait à son bureau et travaillait. Seul, toujours seul.
« La synovie est un dialysat du plasma sanguin. Sa viscosité dépend de sa teneur en acide hyaluronique. »
« Les translocations équilibrées affectent principalement les chromosomes 3 et 9 »
« L’ovocyte humain passe successivement par les phases de segmentation, gastrulation, neurulation… »
« La liaison covalente réunit les molécules COOH et NH2 »
« Contraction intestinale de type 1, de type 2, de type 3… »
« En coagulation, les facteurs XI (Rosenthal) et XII (Hageman) sont les facteurs contacts indispensables au mécanisme exogène de la coagulation… »
« Ne pas confondre la concentration molaire et la concentration osmolaire… »
Et ainsi de suite, jusqu’à la nausée. Trouver un sens, une cohérence, à ce qui pour moi n’en avait aucun. Mais chercher un fil conducteur dans tout ce fatras m’aidait à oublier qu’il n’y en avait plus dans ma vie.
J’allais mal, mais je n’avais pas le temps d’y penser. Se lever, prendre le bus dans la nuit du petit matin. Les cours, la marée humaine. Eviter Madame Glaçon, et les autres. Chaque minute était comptée. Tout retard se transformait en culpabilité. Repartir, retraverser Marseille en bus en sens inverse. Regarder, écouter les gens pendant le trajet. Rebaisser la tête sur les polycopiés. Rentrer, manger. Vite, vite. S’asseoir. Recommencer. Les connections nerveuses. Physiologie du rein. Physiologie du rien. Travailler, regarder par la fenêtre. Boire un thé. Se rasseoir. Consulter le programme que je me constituais chaque week-end, vaillamment, pour la semaine. Lundi après midi, biologie cellulaire. Mardi après midi. Les connections hormonales. Mercredi matin. Pas de cours. Ne pas traîner. Lever. Déjeuner. Polycopier. Réciter.
Pour tout arranger, mon studio de l'époque (très confortable d'ailleurs) se situait dans l'enceinte d'un hôpital. Pas d'échappatoire possible !
Le livre d’anatomie. Mon compagnon au lit. Franchement, il y avait plus excitant. La couverture représentait un homme nu, dessiné, qui ouvrait grand les bras. Rien à voir avec une production Falcon. Les auteurs, c’était Gambarelli et Guerinel. Pas Cadinot. Et puis les chapitres, que je décomposais en listes de questions interminables. L’appareil locomoteur. Le névraxe. L’appareil digestif. Questions à réponses ouvertes et courtes. Des QROC, comme on disait. Nommer les osselets de l’ouïe. Combien de lobes le poumon droit comporte-t-il ? Comment nomme-t-on les deux branches collatérales de l’aorte ? Quel est le seul os impair et médian de la face ? Quels sont les…..
Plus je progressais, moins je parlais. Mes interlocuteurs étaient les livres, les fascicules d’exercices. Je développais des rejets. Je ne supportais plus les gens dans le bus, dans la rue. Tout était devenu épreuve, douleur, agression, gêne, angoisse. Outre les cours, j’ai gardé de cette époque une sainte horreur de deux choses à ingurgiter : les chips (perpétuel et immonde « légume » pour accompagner mes plateaux-repas) et le Coca (j’en buvais le soir pour me tenir éveillé, je trouvais ça plus efficace que le café). Pas étonnant qu’en trois ans, je sois monté à 91 kilos. Une horreur.
Tout n’était, bien sûr, pas si noir et affreux. Certes, je n’ai jamais rien capté en chimie (surtout organique) malgré toute mon application. Mais je raffolais littéralement de physique, et surtout de génétique. Les problèmes où il s’agissait de déterminer si une affection était récessive ou dominante, ou si les enfants de la troisième génération risquaient d’être atteints de phénylcétonurie, ou de daltonisme, je pouvais y passer des soirées entières, avec un plaisir intense et bien réel. Mais… ce n’est pas avec ce style de choses que l’on nourrit son cœur quand on a dix-neuf ans….
De temps en temps, je m'offrais une soirée-détente. Ecouter de la musique, allongé sur le lit, les yeux dans le vague. Ou bien aussi, revoir d'anciennes amies du lycée, avec qui il m'est arrivé de passer des nuits. Cela non plus, ne contribuait pas vraiment à mon épanouissement personnel. Mais à l'époque, il était bien question de gérer mon homosexualité ! J'avais bien d'autres programmes à fouetter. C'était une erreur gravissime, bien évidemment. Comment espérer m'en sortir en faisant le black-out sur tout ce qui n'était pas purement académique ? Ce fut pourtant ma ligne de conduite à l'époque.
Tout ça pour en arriver là. Un jour de juin. Echec échec échec. L’explosion, l’implosion. Une blessure qui a mis des années à se refermer. La lente traversée de Marseille, ensuite, dans une R5, dans un brouillard interne. Et la sensation qu’il fallait arrêter, que je ne pouvais plus continuer ainsi, que je devais m'extirper, en marchant, en pataugeant ou en rampant, même, de ce marais de larmes, ce marasme dans lequel j’étais entré, je m’étais embourbé, sans le savoir, mais en le pressentant, trois ans auparavant.
Il se trouve que rétrospectivement, je suis content d’avoir connu tout cela avant de m’en extraire. Ca m’a rendu plus fort. Ca m’a donné une capacité de travail que je n’avais pas avant. Et surtout, ça m’a permis de rencontrer Bruno et Corinne. D’autres aiguillages qui ont orienté ma vie dans une direction différente, et positive.
Enchaîner sur quelques mois incertains d’été et d’automne, puis embrayer sur une autre période, un bienheureux lavage de cerveau, une sorte de lessive de l’âme et du corps : mon service militaire.
20:09 Publié dans Machine à remonter le temps | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : université, bac, christine, études
Commentaires
Les études de médecine ont cette réputation d'exiger un travail et un investissement titanesque. À lire tes bribes de cours, je vois confirmé que je n'en aurais pas eu les capacités intellectuelles.
C'est étrange, pour le besoin du livre je me replonge également depuis quelques jours dans mes années estudiantines à Strasbourg, la faculté des sciences humaines. Mais comme j'y avais rencontré mon conjoint dès les premières semaines, mon souvenir n'est pas aussi gris que celui que tu nous présentes.
J'ignore si tu as déjà raconté tes années "fac de langue", mais j'espère pour toi que le contraste était favorable.
Écrit par : Kab-Aod | samedi, 06 décembre 2008
Bon... je te parlerai un jour du jour de mon bac. A toi seul. Biz
Écrit par : Panama | dimanche, 07 décembre 2008
Dire que j'ai seulement commencé à travailler à 29 ans pour reprendre les études un peu plus tard...J'ai cru ne jamais m'en sortir (et j'ai aussi beaucoup pleuré le jour des résultats du bac)
Écrit par : Chondre | dimanche, 07 décembre 2008
dans un style un peu différent, j'ai fait fac de droit.... 4 mois tout en vouant une exécration profonde à cette fac et aux étudiants qui la fréquentaient. Je me suis heureusement vite échappé en fac d'anglais, et là j'ai rapidement connu le nirvana et l'épanouissement. Quant à mon bac, ça été le non événement, raté et médiocre... mais je me suis rattrapé depuis. Bises d'angliciste à angliciste
Écrit par : arnaud | dimanche, 07 décembre 2008
@ Kab-Aod : Je me dis souvent que si j'avais rencontré TiNours au cours de ces "années-là", ma vie en aurait été radicalement transformée.... En mieux...? Je ne sais pas...Il a fallu encore près de 10 ans avant que ça n'arrive, mais peut-être que le fait d'avoir dû attendre a été une bonne chose pour moi... Je ne sais pas et cette incertitude me laisse toujours un peu rêveur.
Oui, justement : les années "fac de langue" je comptais en parler plus tard, pour respecter un semblant d'ordre (chrono) logique. Tu n'as donc raté aucun épisode ! ;-))
@ Panama : J'attends ça avec impatience.
@ Chondre : Ciel ! Et ta retraite tu la prendras quand ?
Et toi, pourquoi tu as pleuré le jour du bac ?
@ Arnaud : Aaaah te revoilà toi ??? Tu commençais presque à me manquer en commentaire ! De la frustration d'avoir des commentateurs ne tenant pas eux-mêmes de blog : on ne peut prendre de leurs nouvelles lorsqu'eux-mêmes n'en donnent pas...
Pour la fac : tu as eu la sagesse d'arrêter la boucherie au bout de trois mois. J'ai mis trois ans.... Obstination...
Oui, comme je le disais à Kab-Aod plus haut, j'ai tout de même connu moi aussi plus tard l'épisode "Nirvana". Mais ça fera l'objet d'une autre note, ultérieurement. Chaque chose en son temps.
Écrit par : Lancelot | lundi, 08 décembre 2008
je me suis fait rare parce qu'un méchant virus a mangé une partie de mon disque dur et ma connection internet. Je squatte donc l'ordi de mon mari quand il ne s'en sert pas, c'est-à-dore presque jamais :)
Écrit par : arnaud | lundi, 08 décembre 2008
@ Arnaud : Bon ben à Papa Noël faut réclammer un nouveau PC.. ou un nouveau disque dur... ou un anti-virus... enfin quelque chose d'efficace quoi !! WE NEED YOU BACK HERE !
Écrit par : Lancelot | mardi, 09 décembre 2008
Hum je dois rattraper mon retard, et je ne suis pas surprise de voir que tu as encore trouver l'art et la manière pour décrire un moment fort de ta vie, qui fait que c'est toi, aujourd'hui avec tes forces et tes faiblesses. Je t'embrasse fort, Chevalier
Écrit par : Bougrenette | vendredi, 12 décembre 2008
@ Ma Boubou : Ne t'en fais pas pour le retard.... Reprends ton souffle... Repose-toi devant ma cheminée... Il y a des cendres mais il y a aussi un bon feu. Et ici, on t'aime toujours, même quand tu es hors d'haleine d'avoir couru, ma toute belle...
Écrit par : Lancelot | vendredi, 12 décembre 2008
Je re vis de sacrés moments, moi aussi, avec ton récit. J'étais pas loin, au même moment. Passée la joie du bac (sans pleurs, juste avec un peu d'insouciance), c'était Saint-Charles. Une année d'études avec bien moins de pression. Mais venant d'un petit village près d'Aix, c'étaient des traversées, aussi, dans la nuit froide du soir ou du matin. Qui restent d'affreux souvenirs. La Timone ? Je m'y suis frotté. Celle qui deviendrait ma petite amie, pour six ans, y faisait sa Première année aussi. Elle logeait cité Galinat, juste en face de la fac. Elle ne connaissait pas ces "traversées"-là, elle, sa traversée, c'était la famille loin, restée au Liban dans la guerre, c'était une culture différente à appréhender pour faire son trou... Elle a réussi. Du coup l'année suivante,devenant son petit copain, je devenais aussi colocataire de Galinat, pendant un an. Son frère nous rejoint du Liban pour commencer une formation de prothésiste dentaire. Et pendant quelques mois, nous vivions à trois dans ce petit réduit... dans ma vie à cette époque, il y avait pas mal de cendres aussi, mais ce que j'y ai construit de moi... Mon dieu !
(Pour le retard, je suis derrière Bougre, mais ouf ! Qu'elle court vite...)
Écrit par : Oh!91 | dimanche, 14 décembre 2008
@ Olivier : Les échos, les fils mystérieux tirés entre le passé et le présent me laissent toujours rêveur...
A propos de ces fameuses années, je sais donc que tu étais dans les parages, que nous aurions pu nous croiser, que c'est même peut-être arrivé sans qu'on le sache.
Tu n'es pas le seul dans ce cas-là d'ailleurs. Il y a 5 ans j'avais rencontré aussi un autre mec, qui a eu une certaine importance pour moi, et qui avait fait ses études de pharmacie là-bas à la même époque (et qui parle couramment l'arabe, lol...). Mais peut-être que les choses doivent arriver dans un certain ordre, dans la vie.
T'inquiète pas pour le retard non plus. On n'est pas aux pièces ! Il y a une place au coin du feu, près de Boubou, pour toi aussi. Tu veux un thé ?
Écrit par : Lancelot | dimanche, 14 décembre 2008
C'est ce texte qui m'avait initialement accroché ici. Les années d'étude, malgré l'intérêt pour le sujet, on été pour moins un parenthèse de néant dans ma vie. A tel point que je peine à écouter les récits de certains de leurs "folles" années estudiantines.
Écrit par : karagar | vendredi, 27 février 2009
@ Karagar : Mes meilleures années n'ont pas été mes années estudiantines, à moi non plus. même plus tard en anglais. Malgré tout, les années de fac d'anglais ont été une période où (par contraste avec ce qui avait précédé) je me suis senti hyper-bien. Cependant, la plénitude est venue pour moi bien plus tard, vers 28-30 ans.
Dis donc, qu'est-ce que tu remontes loin dans mon blog ! Ca ne me dérange pas, au contraire, c'est plutôt flatteur. Merci à toi ! Trugarez (?)
Écrit par : Lancelot | samedi, 28 février 2009
Lancelot> Oh!oh! On ne connait pas que le grand breton, je vois !
Écrit par : karagar | samedi, 28 février 2009
@ Karagar : ni le grand ni le petit, tu sais ! Je ne fais que frimer avec des mots glanés ici et là sur internet... Je dois bien l'avouer, piteusement, par souci d'honnêteté...
Je me souviens que la première fois où tu étais venu visiter mon blog (en laissant un commentaire, en tout cas), c'était après que j'aie souhaité en breton son anniversaire à Kab-Aod ! Mais là aussi, merci au traducteur du Web ! Une affreuse supercherie....
Digarezit ac'hanon.... :-(
Écrit par : Lancelot | samedi, 28 février 2009
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