vendredi, 06 novembre 2009

1984 en 2009

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Suggestions diverses et variées faites aux profs par l’administration depuis le début de l’année, via des messages que nous récupérons dans les casiers :

 

« Comme tout le monde désormais possède internet, si nous avions vos adresses mail, nous pourrions communiquer ensemble de façon plus rapide et plus efficace.... Bien sûr, cela restera confidentiel entre vous et nous. »

Bôfff, bon, pourquoi pas... ? En début d’année, je donne mon mail. Il y a trois semaines, j’apprends (par panneau d’affichage au lycée, et non par mail) qu’une réunion est organisée pour les terminales série XYZ le lundi après-midi, alors que j’ai cours avec l’un des deux groupes composant la classe. Ca va être très coton pour abandonner une heure de cours avec un groupe tout en le conservant au même niveau de progression que l’autre. Super. Bon, je m’arrange dans mes préparations, je prévois un cours de remplacement, je préviens les élèves qu’ils n’auront pas anglais le lundi, même si je dois les accompagner à la réunion (évidemment).  Une fois toutes ces belles dispositions prises, je rentre chez moi pour découvrir un joli message en mail le vendredi en fin d’après-midi : « La réunion de lundi est annulée, vous pouvez faire cours normalement ce jour-là »

Ah, pour être rapide et efficace, ça l’a été. Vive la communication entre les profs et l’administration via mail !

 

« Avec les suspicions de grippe H1N1 nous pourrions être amenés à fermer du jour au lendemain. Le lycée possède un site, vous êtes invités à vous y inscrire pour pouvoir, le cas échéant, mettre vos cours en ligne et envoyer aux élèves le travail à faire en cas de fermeture inopinée. »

Alors là, j’ai dit « non », tout net. Je dois être l’un des rares profs du lycée à ne pas m’être rendu aux séances d’explications sur le fonctionnement de ce fameux site. L’hystérie sur cette grippe me fatigue déjà énormément, je ne vais pas m’en rajouter trois louches en prévoyant du travail supplémentaire ‘au cas où’. D’autant que j’ai l’impression que cette fameuse « épidémie », elle a bon dos pour tester le degré de souplesse des fonctionnaires en anticipation de ce qui pourrait se mettre en place dans quelques années. Les cours, les devoirs et les corrections en ligne, c’est pas dans mon contrat. Vieux con je suis, vieux con je reste.

 

Depuis deux ou trois ans, le remplissage des bulletins se fait en ligne. Personnellement je trouve ça très commode, on peut le faire tranquillement depuis la maison, sans se bousculer avec d’autres collègues en salle des profs. Eh oui, mais... cette année, on nous demande également si, sur le même site de notes, on ne voudrait pas remplir le cahier de textes des classes concernées. De cette façon, les élèves pourront le consulter. Mais accessoirement aussi, l’administration et les parents d’élèves.... J’ai un cahier de textes personnel où j’inscris la progression et les devoirs de chaque classe. Il est disponible, principalement pour l’IPR si je suis inspecté, ou éventuellement pour les élèves qui ont été absents. Dans ce second cas de figure, les élèves se foutent bien du cahier de texte, d’ailleurs. S’ils sont fainéants, ils ne font rien du tout. S’il s’agit d’élèves consciencieux, ils empruntent le cahier de leurs copains et leur demandent le travail à faire. C’est tout simple.

Le cahier de texte en ligne satisferait aux exigences de fliquage. Je ne le remplis pas. Sur ces trucs, je suis bourrin, mulet, entêté. Y a rien à faire.

 

On pourrait toujours voir dans ces trois premiers cas un désir sincère et désintéressé de l’administration d’améliorer le rendement des profs face à leurs classes. C’est moi qui suis une grognasse. Bof, j’assume. Mais j’ai gardé la perle pour la fin...

 

Au lycée, on dispose, comme dans beaucoup d'autres établissements, d’un parking de profs dans lequel on pénètre grâce à un ‘passe’ qui ouvre la grille automatiquement. Or depuis la semaine qui précède les vacances, cette grille demeure obstinément ouverte en permanence. Je croyais à une panne toute bête, mais quand je me suis renseigné aujourd’hui, une collègue du lycée professionnel, qui siège au conseil d’administration, m’a renseigné avec un sourire ironique :

« Ils attendent d’installer un nouveau système, coût 7000 euros »

Moi : « Quel nouveau système ?? L’ancien fonctionnait très bien, non ? ».

Elle : « Ah ben avec le nouveau, nous disposerons de badges d’entrée nominatifs ! »

Moi (tête de paysan de la Lozère à qui on demande s’il lit ‘Vogue’) : « Mais pourquoi faire ??? »

Elle : « Mais enfin Lancelot, tu n’as pas compris qu’avec ça, ils sauront quand on arrive et quand on repart ? Si on est en retard, et tout le reste... ? »

 

J’en suis tombé par terre. Pousser le fliquage à ces extrémités, j’ai une sorte de naïveté innée en moi qui me dit toujours « Mais c’est pas possible.... »

Eh bien si, c’est possible, relève-toi, mon pauvre.

(Et puis, 7000 euros pour ça, et quand on monte réclamer trop de marqueurs pour écrire sur nos tableaux blancs plastifiés, on nous fait la gueule...)

Personnellement j’arrive toujours le matin 20 minutes avant le début des cours : j’aime avoir la possibilité de préparer ma salle (lorsqu’elle est libre.....) et mon matos, magnéto, lecteur dvd, PC avec branchements sur les écrans, tranquillement avant les grands rushes post-sonnerie. Mais cette idée d’être surveillé, traqué à chaque instant et dans les moindres de mes retranchements, je déteste ça. Je DETESTE.

 

 

Je n’ai jamais refusé de donner du travail supplémentaire à un élève, ni de le corriger, ni de rencontrer des parents pour expliquer mon programme et ma façon de procéder. J’arrive toujours à l’heure en cours, et tout ça est absolument NORMAL. Aucune gloire à en retirer. Mais j'abhorre pardessus tout l’idée que tout ce qu’auparavant on faisait naturellement, sans y être obligé, par souci d’efficacité et par complaisance, va devenir une obligation, répertoriée, institutionnalisée, enregistrée et examinée. Là, vraiment, je trouve que la coupe déborde.

 

Par moments, on se surprend à penser que George Orwell était un visionnaire.

 

Signé : un Salaud de Fonctionnaire

 

PS : KarregWenn, la rime finale était totalement involontaire

(et merde, encore une... Ces bêtes-là, on n’arrive jamais à s’en débarrasser, pire que les chewing-gums qui collent au bout des doigts...)

mercredi, 04 novembre 2009

Le dernier des Atlantes (3)

Pour les chapitres précédents :

Chapitre 1 ici

Chapitre 2 ici

 

 

 

 

 

Fandor fixait sur Yaril ses beaux yeux sombres, étincelants de frayeur dans la semi-pénombre de la resserre.

 

‘Yaril, elle est morte ?’

 

Incapable de parler, Yaril hocha la tête. Dans ses bras le corps de la vieille femme affaissée devenait de plus en plus lourd. Ses mains à lui étaient imprégnées de sang.

 

‘Pour l’amour du soleil, Yaril, je n’ai pas voulu ça. Elle avait volé ton épée et la tenait, repliée, à bout de bras à côté de toi qui dormais. Je n’ai pas réfléchi, j’ai bondi pour te défendre. C’est dans la lutte que la dague a dû lui percer le flanc. Je voulais juste l’immobiliser, la rendre inoffensive.’

 

Le jeune homme se sentait en complet désarroi intérieur. Outre le fait qu’il avait été éveillé en sursaut d’un sommeil profond, l’émotion provoquée par les dernières paroles et la mort violente de Droulia agitaient à sa confusion. Il souleva le corps sans vie et le posa sur le lit de paille où il avait dormi. Pour l’instant, il ne pouvait rien faire d’autre pour elle. Il glissa machinalement dans leur poche, à sa ceinture, les deux perles que la vieille lui avait rendues avant d’expirer. Le médaillon continuait à diffuser son halo de lumière pâle autour d’eux, comme un cierge triste. Il éclairait la dague ensanglantée. Yaril  ramassa les deux objets. La lame était poisseuse de sang. Surmontant sa répulsion, il retourna dans la pièce principale de la masure. Dans la cheminée brûlait une botte de lianes noueuses, où rougeoyaient des fleurs minuscules. Un parfum lourd, capiteux s’en dégageait. En la reniflant, le jeune homme se sentit à nouveau envahi par une torpeur insidieuse. Des plantes soporifiques. La vieille avait dû les utiliser pour s’assurer de sa léthargie afin de le fouiller tranquillement. Il ouvrit l’unique fenêtre et la porte. Le jour n’était pas encore levé, mais à l’horizon le mauve plus pâle du ciel laissait penser que l’aurore arrivait. La pluie avait cessé, l’air était frais. Yaril saisit un seau où trainait un fond d’eau et éteignit les flammèches qui consumaient les plantes. L’odeur se dissipait rapidement.

Fandor, assis à côté de la cheminée, l’observait, l’air malheureux.

« Ne t’en fais pas, Fandor,  ce qui est arrivé est bien triste mais ce n’était pas de ta faute Je ne crois pas qu’elle voulait me tuer, mais me voler, c’est certain. Ses intentions n’étaient pas claires. »

Yaril marqua une pause. L’air frais qui dissipait les relents de la nuit et des drogues lui éclaircissait l’esprit.

« Comment est-ce que tu as fait pour savoir que cette femme était en train de me dépouiller ? La fenêtre de la resserre était barricadée par de vieilles planches. C’est toi qui les as brisées en sautant à travers elles, n’est-ce pas ? »

« Oui... » Le chien hésitait. « C’est très bizarre. Tu te souviens, lorsque nous étions dans la grotte, j’ai su que nous étions sur Terre, en Baldor. Pourtant rien ne me le laissait présager. Il s’est passé la même chose quand j’étais dans l’appentis, tout à l’heure. J’avais fermé les yeux pour m’endormir, et j’ai eu... pas un pressentiment, mais une vision. Ou plutôt... une sensation. C’est difficile à expliquer avec des mots. J’ai senti, ou plutôt, j’ai vu cette vieille près de toi en train de détacher ton médaillon. Quand je me suis approché de la cabane, j’ai su qu’il fallait que je la contourne pour être plus près de... de vous deux. Et arrivé près du mur de derrière, cette vision... elle tenait la dague, elle la fixait, elle avait l’air folle. C’était comme si je voyais distinctement à travers le mur. Je n’ai même pas réfléchi, j’ai sauté. Par chance, les planches étaient minces et pourries... »

Fandor se rapprocha de Yaril, visiblement à la recherche d’un contact rassurant. Le jeune Atlante enfouit ses doigts dans les longs poils blancs.

« Depuis que nous avons émergé à la surface, je sens et je vois des choses qui ne sont pas devant mes yeux. Je ne les vois pas, mais j’en ai la certitude, ça s’impose à moi comme une évidence. Je n’avais jamais connu ça à Neldoreth. C’est étrange. Ca me fait un peu peur lorsque je m’en rends compte. »

Le jeune homme soupira.

« Peut-être que tu possédais des pouvoirs qui ne pouvaient se développer quand nous étions sous terre. Peut-être que l’air de la surface les aide à se manifester. Je ne sais pas. Je n’ai jamais entendu parler de telles possibilités chez vous, les bergers de Baldor. Mais, même s’il y avait des centaines de livres à Neldoreth,  il y a bien des choses que nous ne savons pas. Sans parler de tout ce qui a pu changer sur Terre depuis plus de cinq cents ans. »

« Qu’est-ce que la vieille femme t’a raconté ? »

« Apparemment les Zylts détiennent le pouvoir. Leur chef s’appelle Sarkos, elle avait l’air de le détester, et de ne pas être la seule. Il existe des rebelles. Sur la Lune, entre autres. Les Sélénites. Elle-même m’a dit être une Azylante, je ne sais de quel peuple il s’agit. Surtout, ce qui m’intrigue, c’est cette déformation de ses mains. Son cinquième petit doigt est tronqué, et quand elle est morte, elle a regardé mes cinq doigts à moi comme si elle avait une révélation. Elle voulait me dire quelque chose, elle n’a pu prononcer qu’un seul mot ‘Lothlann’ Je n’avais jamais entendu ça avant. »

« Moi non plus. Elle a parlé aussi d’un grimoire, non ? »

« C’est vrai, elle désignait cette pièce au moment de son dernier souffle. Peut-être que le grimoire en question nous donnerait des indications ? »

Le chien se mit à fureter dans la pièce. Il reniflait d’un air dégoûté.

« Il n’y a pas grand-chose ici, à part de vieilles hardes »

Il souleva du bout du museau un vieux coffre, pour le laisser retomber presque aussitôt sur un nuage de poussière.

« Pouah ! »

Tout en réfléchissant, Yaril regardait distraitement le rebord de la cheminée. Un vieux pot en terre, unique décoration, y trônait. Il se leva, le prit et jeta un regard à l’intérieur. Rien. Il voulut le remettre en place mais l’objet glissa et se brisa sur le sol. La pierre sur laquelle il était posé n’était pas stable. Le jeune homme la toucha précautionneusement, puis exerça sur elle une pression de plus en plus forte. A son tour, elle chuta lourdement sur le sol, parmi les éclats de poterie. Fandor grogna. Yaril poussa une exclamation.

« Il y avait une niche sous la pierre ! Le grimoire est là ! Enfin, ça ne peut être que ça, si elle s’était donné la peine de le cacher. »

Il extirpa un parchemin de la cachette et le déplia sur le sol, plus près du halo de lumière dispensé par du médaillon posé devant l’âtre. Sous ses yeux, un texte, entouré de dessins, comme des enluminures. Il retint un soupir de déception. Les caractères lui en étaient inconnus.

« Je n’ai jamais vu ce genre d’écriture auparavant. Peut-être est-ce rédigé dans le langage des Azylantes ? »

« La vieille sorcière parlait notre langue, souviens-toi. »

« Oui, mais qui sait quelles mutations les caractères écrits ont pu subir depuis notre époque ? »

Fandor ne semblait pas convaincu.

« Et ces dessins ? Regarde là, en haut, il y a une épée, comme la tienne ! »

Yaryl scrutait le parchemin, fasciné.

« Les armes des Mithrim  sont dessinées sur la garde. Regarde : un soleil et une lune reliées par deux éclairs noirs. Je comprends maintenant pourquoi mon épée lui semblait familière, pourquoi elle a prononcé le nom des Mithrim avant de mourir. Ce parchemin a sûrement un lien avec la famille de ma mère, je ne comprends pas pourquoi il n’est pas rédigé dans la langue des Atlantes. »

« En haut à gauche, il y a le dessin d’une espèce de temple monté sur des piliers courbes »

« C’est la cathédrale de Tilion, je la reconnais ! »

« Et là, en bas : on dirait une sorte de fontaine. Tu sais ce que c’est ? »

Le dessin était un peu effacé mais on devinait effectivement une rosace dessinée dans le roc, d’où jaillissait un jet d’eau qui retombait dans une vaste vasque ornée de sculptures.

« Je n’ai jamais vu ça auparavant, même lors de mes voyages mentaux avec le psychrone. »

Yaril soupira.

« Ce grimoire est sûrement précieux, mais nous ne pourrons connaître la signification exacte de tout cela que si nous parvenons à déchiffrer cette écriture, ou bien si quelqu’un peut le faire pour nous. Pour l’instant, la seule chose à faire c’est de le garder. »

Yaril se releva.

« Il faut prendre un peu de repos, et puis nous repartirons. Tilion est encore loin, mais la vieille Droulia m’a parlé d’une ville, ou d’un village, qui s’appelle  Eksibor, et qui devrait se trouver plus près d’ici »

« Dans quelle direction ? Nous n’avons pas de... » Fandor s’interrompit. Un voile sembla passer devant ses yeux pendant quelques secondes, puis ils retrouvèrent leur éclat. « Yaril, regarde de l’autre côté de ce vieux bout de chiffon, je crois que... » Il se tut à nouveau.

Le jeune homme déplia une seconde fois le grimoire. Effectivement, dans la faible lueur, il n’avait pas prêté attention à la carte qui s’étalait maintenant sous ses yeux, au verso du texte.

« Encore une de tes ‘visions’ ? Tu es extraordinaire ! C’est une représentation du continent de Baldor ! Et les noms des lieux sont en caractères atlantes, nous avons de la chance. Regarde, Tilion est là, près de la côte. Mais où pouvons-nous être ? »

Son doigt suivait les routes. Il poussa une exclamation :

« Eksibor ! Ici ! Dans cette vallée. Regarde, une des trois routes y conduisant descend de la montagne. Et c’est bien de celle-ci que nous venons, il n’y en a qu’une chaîne montagneuse à l’ouest d’Eksibor, d’après la carte : MannWeg. Cette cabane est quelque part sur son flanc. Si nous poursuivons sur le sentier, nous arriverons à la route. Du pied de la montagne jusqu’à  la ville, il y a une trentaine de kilomètres environ. Nous allons devoir les parcourir. Mais, comme je l’ai déjà dit, il nous faut du repos. Je n’ai pas beaucoup dormi, et toi pas du tout. »

 

Il n’avait aucune envie de retourner dans la pièce où se trouvait le corps de la vieille femme, mais faisant taire sa répugnance, il s’y rendit et en tira une autre botte de foin qu’il amena dans la pièce principale. Malgré les évènements de la nuit, il éprouvait une fatigue intense, un désir de dormir qui l’abattait. Mais avant de s’allonger et de s’enrouler à nouveau dans sa cape, il hésita. Couché sur le sol, Fandor remua la queue.

« Tu peux dormir. Il n’y a aucun danger. S’il y en avait un, je... je le sentirais. »

Yaril sombra aussitôt. La torpeur engendrée par les plantes courait encore dans ses veines.

 

Lorsqu’il s’éveilla, il faisait grand jour. Le soleil pénétrait à flots par la fenêtre et la porte qui étaient restées ouvertes. Le jeune homme se leva et se dirigea vers la fenêtre. A l’est, le ciel mauve déployait, entre des mappes de cirrus, une palette  de couleurs qui variaient du rose à l’indigo. La lumière donnait aux roches à flanc de montagne une nuance rose irisée. La chaumière était construite dans une sorte de clairière au flanc de la montagne et il avait une vue plongeante sur la vallée, en direction de laquelle résineux et conifères devenaient plus touffus. L’air était baigné de brume humide. En dépit des tristes évènements de la nuit, encore une fois Yaril se sentit saisi par le même sentiment de paix qu’en sortant de la grotte, de nuit. Il découvrait le monde de la surface, mais en plein jour et son cœur battait encore plus fort. En levant les yeux il vit les mêmes grands oiseaux majestueux qu’il avait admirés au crépuscule. Ils semblaient tourner en rond, comme la veille.

 

Yaril sortit au grand air, et inspira de profondes bouffées d’air pur. Il fit quelques pas et sursauta en voyant Fandor débouler devant lui, l’air surexcité.

« Tu es éveillé ? Viens, viens voir ! »

Yaril contourna la cabane et fut tout surpris de se retrouver devant un enclos où un cheval le considérait d’un air circonspect.

 

Un cheval bleu.

Le même que celui de son rêve.

 

Yaril marqua un temps d’arrêt puis sourit. Il n’était plus à une surprise près. Il n’avait jamais entendu parler de chevaux de cette couleur lorsqu’il étudiait à Neldoreth, mais peut-être était-ce là une race mutante, répandue sur la Terre à présent. L’animal se tenait très digne, immobile. Le jeune homme hésita un peu, mais la culture atlante voulait qu’hommes et animaux vivent en parfaite harmonie, en symbiose, même. Il sourit et s’approcha doucement de l’équidé en faisant le signe de paix : avant-bras tendus, paumes en l’air, comme s’il portait une étoffe invisible. Très lentement, le cheval baissa la tête et renifla ses mains avec circonspection. Sans le brusquer, Yaril lui flatta l’encolure, d’abord avec légèreté, ensuite plus franchement. L’animal semblait s’enhardir. Ses naseaux soufflaient de façon amicale. Pour finir, il donna de petits coups de tête dans la poitrine de l’Atlante.

 

« Peux-tu parler ? «  murmura le jeune homme, sans grand espoir.

 

Jadis la science des Atlantes avait permis aux animaux d’acquérir le langage, grâce à une technique chirurgicale spéciale qui modifiait leurs cordes vocales. Des savants avaient découvert que les centres de la parole existaient dans tous les cerveaux des vertébrés, le seul obstacle étant mécanique, au niveau de l’appareil vocal. Mais si les animaux de Neldoreth (à l’exception de Tchaïk, le dragon nain) pouvaient tous parler, c’était parce qu’eux aussi avaient subi cette opération. La technique nécessaire avait-elle été conservée en surface ?

 

Bien sûr, le cheval ne répondit pas. Mais il émit un hennissement très doux, comme un semblant de réponse.

 

« Non, il ne parle pas » fit Fandor. « J’ai déjà essayé. Mais je me suis aperçu que d’une certaine façon, je peux communiquer avec lui. En le regardant dans les yeux, j’ai l’impression de capter certaines sensations, des fragments de souvenirs. Et il semble l’avoir compris, et essaie de me faire passer des messages de cette façon. Mais lui et moi n’essayons que depuis une dizaine de minutes, c’est encore un peu flou... »

« C’est incroyable » dit Yaril. « Qu’as-tu pu apprendre ? »

« Il vient de cette ville, Eksibor. Son maître était un marchand qui est venu acheter des peaux à cette vieille, Droulia, il y a quatre mois. »

« Qu’est-il devenu ? »

« Il ne sait pas. La sorcière lui a peut-être fait subir le sort qu’elle te réservait à toi. Apparemment elle aimait détrousser les voyageurs. Ils sont arrivés un soir et lui ont demandé l’hospitalité, comme nous. Le lendemain matin, elle est ressortie seule de la cabane et il n’a plus jamais revu son maître. Elle l’a employé depuis comme bête de somme, pour tirer des troncs d’arbre, ou transporter des peaux de bêtes. Elle ne le maltraitait pas et lui donnait suffisamment à manger, mais il n’aimait pas ça. Il est né pour galoper. »

« Eh bien, nous allons lui en donner l’occasion. Que sait-il sur les Zylts, ou les Atlantes, ou sur la guerre ? »

 

Fandor se concentra un instant en fixant les beaux yeux profonds du cheval, mais secoua la tête au bout de quelques secondes.

 

« Il est trop jeune, ces notions sont trop compliquées pour lui. La seule chose que je vois avec clarté, c’est qu’il connaît très bien son chemin jusqu’à Eksibor, puisqu’il en vient et a très envie d’y retourner. »

« Eh bien, nous partirons dès aujourd’hui. Mais avant, je dois m’occuper de donner une sépulture à Droulia. »

Le chien baissa la tête. Il n’avait pas encore évacué son sentiment de culpabilité de la veille.

« Il y a des outils dans l’appentis où elle voulait me faire dormir hier soir. Je t’aiderai à creuser la terre. »

Il gémit.

« Il ne faut pas ôter la vie. Ce n’était qu’un accident, mais je suis en partie responsable de sa mort. »

« Ne te tourmente pas. Peut-être m’aurait-elle tué aussi, après tout. La loi d’Atlantis nous autorise à ôter la vie si la nôtre ou celle de nos proches est en danger. Ce n’est pas contraire à la nature. Tu n’as rien à te reprocher. »

 

Deux heures plus tard, Yaril galopait sur la route qui serpentait à flanc de montagne. Après avoir creusé une fosse et enfoui la vieille femme, il avait pratiqué une cérémonie d’adieu à la mode atlante, en récitant un poème d’hommage à la nature. Il en connaissait des centaines, appris lors de ses années studieuses au creux de la Terre. Il en avait lui-même composé des dizaines. Pour Droulia, il avait récité le Chant de l’Hiver, parce qu’il pensait que ses vers s’accordaient bien avec la personnalité de la vieille, pour autant qu’il ait pu en juger. Son dernier sursaut d’humanité, si inattendu, l’avait surpris et ému. Même si les intentions de la vieille femme étaient mauvaises au départ, il sentait que sa mort était survenue trop tôt, et qu’elle aurait pu lui apprendre des secrets.

 

Fandor courait comme le vent à ses côtés, sans jamais se laisser distancer. Il avait assisté à la mise en terre de la vieille femme avec une grande dignité, assis en écoutant Yaril réciter le Chant de l’Hiver devant la tombe. Il avait ensuite aidé son maître à rassembler, sur la terre au-dessus de la sépulture, des pierres blanches constituant l’étoile à cinq branches de Blethym. Les traditions atlantes marquant les liens profonds qui unissaient hommes, nature et animaux étaient profondément enracinées chez ces derniers. C’était Fandor, qui, au moment du départ, lorsque Yaril allait enfourcher le cheval bleu, l’avait retenu.

 

« S’il devient notre compagnon, nous devons lui donner un nom »

« N’en possède-t-il pas déjà un ? »

« Non. Je le lui ai demandé, et il ne semble pas comprendre. » Le chien avait couché ses oreilles et émis un grognement de dégoût. « Apparemment seuls les hommes ici possèdent un nom. Les animaux ne sont pas considérés comme leurs égaux. »

Yaril avait poussé un long soupir.

« Notre société atlante était loin d’être parfaite. Mais visiblement les Zylts n’ont pas fait évoluer le monde vers le bien »

« On m’a toujours enseigné que les Atlantes considéraient les animaux comme leurs frères. »

« Peut-être, mais c’était il y a plus de cinq cents ans, Fandor. Avant la guerre et l’arrivée des Zylts »

Le chien grogna encore, avec mépris.

« Admettons que cette race de barbares ait des coutumes différentes. Mais toi qui es un être civilisé, tu sais que tout être doit avoir un nom. »

Yaril réfléchit, et sourit :

« Fandor, tu es mon frère. Je te délègue l’honneur de baptiser notre nouveau compagnon. »

« Moi ? »

De surprise et de fierté, le chien dressait les oreilles.

« Pourquoi pas ? Ta fameuse intuition ne te suggère-t-elle rien ? »

« Ne te moque pas de moi »

 

Le cheval attendait, les fixant alternativement. Il semblait comprendre et dans ses yeux intelligents brillait l’expectative.

 

« Appelons-le Vlanir » suggéra Fandor. « Ce n’est pas très original, mais ça lui ira bien »

« Vlanir » signifiait « bleu » en baldorien mâle.

Le jeune homme se tourna vers le cheval en lui flattant l’encolure.

« Tu aimes ça, toi, Vlanir ? »

 

Le cheval hennit encore une fois, doucement. Puis, sans acquiescer davantage, il se tourna vers le chemin. Yaril monta sur son dos. Sans selle, à la mode atlante. Il se cramponnait à un harnais de cuir passé autour du cou de l’animal. Le mors n’existait pas dans son monde. Pour donner des ordres à leur monture, les Atlantes leur parlaient.

 

Chien, cheval et homme filaient à flanc de montagne, en direction de l’est, vers Eksibor. Au-dessus d’eux, dans le ciel aux nuances mauves, les oiseaux majestueux continuaient à tourner en planant. Après quelques instants, l’un d’eux se détacha de leur ballet et se dirigea lui aussi vers l’est.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

mardi, 03 novembre 2009

Métaphores, crottes et lutins

Utiliser des métaphores pour écrire, ça m’arrive quelquefois. Ca peut agacer celui ou celle qui lit, j’en conviens : « Qu’est-ce qu’il nous raconte, encore, là, avec son délire... ? » Mais lorsque je le fais, j’ai deux bonnes raisons. D’abord, c’est un exercice que je trouve amusant. Mais surtout, je n’imposerais pas mon ‘amusement’ personnel aux autres si je n’étais pas obligé parfois de dissimuler certains trucs, alors que je veux en parler tout de même (cruel paradoxe...), et ce afin de dérouter d’éventuels ‘pisteurs’. C’est un peu faire insulte à leur intelligence. Mes bêtises ne sont pas bien compliquées à décrypter quand on en possède la clé et qu’on réfléchit deux minutes. Mais si je veux dissimuler certains faits, je compte toujours sur l’agacement des lecteurs (surtout ceux passant accidentellement par ici) au bout d’un paragraphe. « C’est nul, allez zou, on clique. » S’ils décodent la métaphore eux aussi, c’est qu’ils s’acharneront parce que ça les intéresse, et donc qu’ils sont bienveillants. Une théorie un peu fragile, j’en conviens, mais... bon...

 

Ce long préambule me sert à jouer encore aujourd’hui à faire marcher la machine à remonter le temps. Prêts ? C’est parti.

 

Rappelez-vous de ces bonbons dont vous raffoliez quand vous étiez gamins. On en trouvait chez le boulanger, dans les magasins d’alimentation, dans les petits bazars, c’était facile. Il y avait des boules au chocolat remplies de crème blanche mousseuse, des fraises tagada, des petits ours en guimauve, des petits tubes en verre remplis de poudre de réglisse, sans oublier les incontournables carambars. En plus élaboré, il y avait aussi des chocolats fourrés à dix mille parfums différents. Moi j’adorais ceux parfumés à l’alcool, par exemple.

 

Il m’arrive encore aujourd’hui d’éprouver des envies subites. Terribles, incoercibles, irrésistibles. J’ai envie de tel chocolat. Bien précis. Fourré au Grand Marnier. Ou bien au Cointreau ! Ou un autre ! Glacé au sucre blanc ! Décoré de pépites de noisettes ! Mélangé à de la pâte de framboise ! A chaque fois, mon envie est ciblée sur une catégorie bien précise, que je veux ! Tout de suite ! Je me roule par terre ! Mais dans mon placard, elle n’y est pas, la délicieuse crotte que je recherche. Et pourtant je la veux, je vous dis ! J’en ai mal au ventre, pire qu’un drogué en manque ! Je me souviens de son fondant sur ma langue, de l’explosion de saveurs qui se mélangeaient au creux de mon palais, de l’extase au moment où je déglutissais. Il me LE FAUT, ce chocolat bien précis, et pas un autre.

 

Alors pourquoi ne pas courir chez le marchand séance tenante ? Ben, pour plusieurs raisons. D’abord les envies, vous savez bien que ça peut prendre à toute heure du jour ou de la nuit. Ensuite, même en  allant chez lui à un moment décent, je sais que le chocolatier ne me vendra pas cette crotte-là, au détail. Il me proposera une ballotine, un assortiment tout entier, de chocolats différents. Et ça coûte très cher, et je n’ai pas envie de dépenser une fortune pour une seule petite friandise, tout en sachant qu’une fois que je l’aurai dégustée, je laisserai les autres moisir au fond de la boîte. Enfin, il arrive aussi que le marchand me réponde « Mais, mon pôv’ Monsieur, cette crotte-là, on ne la fabrique plus depuis belle lurette ! Ou alors, il faut vraiment que vous alliez en chercher chez un artisan spécialisé... ». Artisan introuvable évidemment...

 

Frustration. Horrible frustration.

 

Heureusement, j’ai ma boîte à lutins magiques. Quand ce style d’envie me tombe dessus, je l’ouvre et je donne un ordre à leur chef : « Aujourd’hui, faut aller me chercher le ‘Diamant au Chocolat Blanc Fourré au Rhum’. » Ils se dispersent dans toutes les directions, mes vaillants petits lutins. Il faut leur donner un peu de temps, et des instructions claires, c’est tout. En général, je les envoie en chasse vers les 20h, et je reviens voir le résultat de leurs recherches sur le coup des minuit. Ils sont super-forts, ils trouvent ce que je veux neuf fois sur dix, et je déguste ma friandise avec délices juste avant d’aller me coucher. L’autre jour, j’avais réclamé ‘Il Praliné’ et ils n’arrivaient pas à trouver, les pauvrets, et moi je les engueulais pour ça. Leur chef s’est avancé courageusement : « Vous devriez peut-être vérifier le nom de votre chocolat préféré, peut-être que vous vous trompez... ? » Illumination ! Brave chef lutin, va, t’as raison, c’est moi qui suis une nouille ! Après vérification, la crotte que j’avais envie de déguster s’appelait « le Pralineur » ! Ils m’ont retrouvé ça en deux temps trois mouvements.

 

Et, comme c’est mon jour de bonté, je la partage avec vous : mmmmm allez, on laisse fondre et on remonte trente, quarante ans en arrière ! Ce que je pouvais adorer ça quand j’étais gamin ! J’en raffolais littéralement !

 


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Bien sûr, j’en fais aussi profiter mon TiNours. Hier soir avant de nous coucher, il m’a entendu déguster et on s’y est mis à deux, en chantant à tue-tête, sur le chocolat passé en boucle ! Moment de complicité, de joie intense. Qu’est-ce qu’on a rigolé ! Ce que je préfère dans ce chocolat-là, lalalala, c’est le moment où le violon fait tourbillonner les arpèges quand on arrive au fondant du nom, à l’intérieur : « Le Pralinèèèèèèè, le Pralinèèèèèè....  Pour les gourmandes, le Praliné ! ». C’est géant, géant. Voilà, dans la vie, des moments dont  je ne peux absolument pas me passer.

 

Quand je pense qu’on veut me la supprimer, ma boîte à lutins magiques, en lançant à leurs trousses un korrigan nommé La Salopry, j’ai des envies de meurtre. De meurtre.

 

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